‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 77 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME IM · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME IM

groupent, sous une forme attrayante, les grands types vivants de la nature et de l'humanité.

Nos expositions universelles à Paris, à Londres, en ont plus appris aux ignorants (et c'est partout la majorité), sur les origines de l'industrie, la distribution des races à la surface de la terre, l'état d'avancement des diverses sociétés, que tous les livres d'économie politique et de géographie. Que serait-ce si la vue des objets était secondée et complétée par un enseignement spécial? Ces expositions ne peuvent avoir lieu tous les ans; elles n'embrassent d'ailleurs qu'un certain ordre de faits, et si je les signale, c'est pour te montrer l'avantage que pourrait tirer la jeunesse d'un autre théâtre de connaissances.

Grâce à nos cartes géographiques et à nos livres de classes, nous avons fait de l'étude du globe terrestre, une science froide et ennuyeuse; qu'il <^n serait tout autrement d'une toile peinte dont certains jeux de lumière doubleraient l'illusion et qui transporterait, je suppose, l'enfant de l'autre coté de l'Atlantique ! Que faut-il pour cela? Un artiste dévoué.

Un brave Américain, John Banvard, eut un jour l'idée de peindre le cours du Mississipi. Seul et résolu, il s'embarque dans un esquif ouvert. Mille obstacles, mille souffrances : il persiste. Ses mains se durcissent à manœuvrer l'aviron ; sa peau brûlée par le soleil ressemble bientôt pour la couleur à celle d'un Indien du Nouveau-Monde. Des semaines entières, des mois se passent sans qu'il

trouve un homme à qui parler. Pour toute société il a sa carabine. Celle-là du moins parle haut et juste : les oiseaux du fleuve et de la foret en savent quelque chose. Chaque soir, John Banvard débarque sur le rivage, allume un feu, fait cuire le produit de sa chasse, se couche en se roulant dans une couverture, retourne sur lui-môme son frôle esquif, dont il se sert comme d'un bouclier contre les bôtes sauvages et d'un toit contre la fraîcheur des nuits. Dès le lever du soleil il est sur pied. Tout le jour il croise et recroise la surface du fleuve à la recherche d'un nouveau point de vue. Ici c'est une profonde baie qui l'attire, là un pittoresque groupe d'oiseaux, plus loin un îlot qui se couronne d'une luxuriante verdure. L'artiste fait à chaque instant des esquisses; il croque tout ce qu'il observe, tout ce qui vaut la peine d'être saisi à vol de crayon. Plus tard, quand il a bien pris ses notes, il bâtit à Louisville, dan3 le Kentucky, une maison de bois où il commence à dessiner et à peindre sur la toile — une toile longue de trois milles 1 Certes, il méritait de faire un chef-d'œuvre. Lo panorama du Mississipi n'était pourtant qu'une fidèle narration de voyage faiblement écrite à la pointe du pinceau. Quoi qu'il en soit, Dieu veuille que l'exemple de John Banvard soit suivi par d'autres artistes aussi courageux que lui et aussi sincères! Nous connaîtrons tous beaucoup mieux la surface du globe que nous habitons.

Et quel obstacle s'oppose à la réalisation d'un édifice qui serait en môme temps l'histoire de la

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