LIVRE DEUXIÈME
Terre et des sociétés? La dépense, soit; mais pour un changement d'arme ou de manœuvre dans l'art de la guerre, pour la construction de meilleures frégates cuirassées, pour un nouveau gouvernement qui, terme moyen, doit durer au. plus dix-huit ans, nous dépensons cent fois ce que coûterait un système d'éducation fondé sur les lois de la nature humaine.
N'importe, il faut en prendre notre parti. Ce temple des faits et des idées est une fiction, une chimère. 11 n'existe point, il n'existera sans doute jamais. C'est donc à nous de le bâtir plus tard, à l'aide d'autres matériaux, dans l'esprit d'Emile.
HÉLÈNE A ÉRASME
3 février 18."> # .
Tu te trompes, cher ami. Ce temple existe : il s'appelle le Palais de Cristal. On le trouve à Sydenham, tout près de Londres. Je me propose d'y conduire Emile dès que les circonstances me le permettront et qu'il sera en âge de saisir les enseignements de l'édifice. Je ne voudrais point jurer que l'exécution réponde entièrement à tes vues; du moins l'intention y est, d'après ce quej'ai entendu dire. Ce qui t'étonnera peut-être, est que ce palais du peu-
pie (car il est surtout consacré à l'éducation des classes ouvrières) n'a point été construit parle gouvernement. Les jardins qui sont fort étendus, le bâtiment en verre, les monuments, les statues, les collections, tout appartient à une société d'actionnaires. Des savants, des artistes, des antiquaires renommés ont surveillé eux-m^mes les travaux de moulage et de reproduction des types. S'agit-il de réaliser un projet utile, de fonder un nouvel établissement public, les Anglais n'attendent point de l'État les fonds ni les instructions officielles — ils attendraient trop longtemps. Forts de leurs libertés, de leurs ressources personnelles, ils ne comptent en pareil cas que sur eux-mômes et, quand il leur plaît, élèvent bravement des statues à leurs grands hommes, des temples à une idée.
Tu te plains de ce que nous n'ayons point de théâtre pour les enfants; les Anglais en ont un. Le lendemain de la Noël presque toutes les salles de spectacle cessent en quelque sorte d'appartenir au drame ou à la comédie. Les personnes mûres n'y sont plus admises qu'à la condition de trouver un plaisir extrême à se faire conter Peau d'Ane ou le Petit Poucet. Place aux têtes blondes ! Pendant deux ou trois mois de l'année les bambins régnent en maîtres sur le choix et le caractère des divertissements publics. A eux les banquettes de velours ! à eux la musique I à eux toutes les illusions de la scène. Beaucoup de théâtres, m'assure-t-on, donnent à Londres deux représentations par jour : l'une dans l'après-midi pour les enfants qui ont besoin de