LIVRE PREMIER ÎS
où j'étais de ton état de grossesse, j'aurais accepté de grand cœur ton noble dévouement. Toi seule pouvais de temps en temps consoler ma solitude. Fier et heureux de t'avoir près de moi, ne fût-ce qu'une heure par jour, j'aurais oublié tout le reste dans ton regard. Aujourd'hui, les choses sont bien changées et nous n'avons même plus ni l'un ni l'autre la liberté de nos affections. Ce qui d'ordinaire rapproche l'homme et la femme est, dans notre triste position, la barrière qui nous sépare. Ne sommes-nous point tenus de sacrifier nos convenances à un autre qui n'existe point encore dans le sens absolu du mot, mais envers lequel pourtant nous avons déjà des devoirs à remplir? N'oublie point que tu es responsable devant la nature de l'honneur qu'elle te fait en t' appelant à être mère.
Jeté parle enmédecin, en époux, oserai-je déjà dire en père? Ce qu'il te faut est une tranquillité relative, un asile. Suis mon conseil, quitte pour un temps notre pays : fuis ce sol qui tremble. J'ai connu en Angleterre un physicien, un confrère qui, je crois, te sera utile et te donnera tous les renseignements pour que tu puisses t'établir convenablement de l'autre côté du détroit La petite fortune que j'ai recueillie par mon travail nous met à même, Dieu merci, de pourvoir aux circonstances. Qu'elle soit tout entière consacrée à ton bien-êire d'abord, et plus tard à l'éducation de notre enfant Oh! je voudrais déjà te savoir loin de nos discordes civiles 1 J'en atteste le ciel : tu ne me fus jamais si chère
qu'au moment où je te demande de ne point me suivre dans mon triste pèlerinage. Ne t'inquiète d'ailleurs point outre mesure du sort qui m'est réservé. Ce qui fait surtout le malheur du prisonnier, c'est le sentiment de son inutilité : cette souffrance morale je l'ai connue ; mais aujourd'hui j'ai un nouveau devoir à remplir, et j'espère m'en acquitter malgré tous les obstacles.
Adieu. Je te respecte assez pour ne point douter de ton amour et pour savoir que tu ne douteras jamais du mien.
P. s. — J'enferme sous ce pli une lettre pour le docteur Warington, à Londres.
HÉLÈNE A ÉRASME
15 février 185. .
J'obéis. Demain je pars pour l'Angleterre. Il me semble avoir ressaisi une partie de mon courage. Ta lettre m'a ouvert des perspectives nouvelles. Que l'épouse se sacrifie à* la mère, c'est sans doute la loi de la nature, et je m'y soumets. Cet enfant qui m'est promis sera d'ailleurs notre lien et rapprochera en quelque sorte les distances qui nous séparent. Je veux vivre pour lui, pour toi; le jour