LIVRE DEUXIÈME
géodésie pratique. J'ignore naturellement si Émile est destiné à faire un voyageur; mais il me semble que daus toutes les conditions de la vie, on a plus ou moins affaire avec l'espace et que la sûreté du coup d'œil, secondée par quelques connaissances expérimentales, est pour l'homme un élément de liberté.
A table, Émile mange à la manière anglaise, c'està-dire qu'il tient sa fourchette de la main gauche et son couteau de la main droite. Cet usage, étonne d'abord, et pourtant je ne tardai point à reconnaître qu'il donne plus d'aisance aux mouvements. En se servant des deux mains on est plus à môme de découper avec adresse les morceaux sur l'assiette aussi bien que de les porter à la bouche. Les Anglais sont gauchers durant le repas et ne s'en montrent pas plus gauches pour cela dans les travaux de l'industrie. Je ne vois vraiment pas pourquoi nous tenons tant à supprimer l'un de [nos membres par le manque d'exercice. L'homme a-t-il donc déjà trop de ses deux bras pour conquérir le monde et lutter contre les obstacles matériels de la vie!
J'ai lu dans une vie de James Watt, que ce célèbre ingénieur anglais se servait, étant enfant, des outils de son père, un charpentier, pour créer ou transformer ses joujoux. On ajoute que cet exercice contribua beaucoup à lui faire la main et à développer chez lui le génie de la mécanique. Rien ne m'autorise à espérer qu'Emile invente de nouvelles machines ; mais je tiens beaucoup à ce qu'il acquière une
iOO L'ÉMILE DU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
certaine adresse des doigts. Aussi je ne l'empêche nullement de mettre en pièces ses jouets et de voir, comme on dit, ce qu'ils ont dans le ventre, pourvu qu'il s'engage à les reconstruire.
J'ai d'ailleurs été à même de faire une observation : c'est que les joujoux des enfants ne sont pas étrangers à la nature des localités qu'ils habitent. Les garçons qui vivent dans le voisinage de la mer se plaisent à tout ce qui leur rappelle la navigation. Cupidon, qui est adroit comme un singe, contenta leurs désirs en façonnant avec la lame d'un couteau un petit vaisseau à voile, qui fut lancé en grande cérémonie sur la Baie du Mont. Un si bel exemple d'industrie nautique fut suivi par Emile et par ses camarades, sinon avec beaucoup de succès, du moins avec une grande persévérance. Ce petit peuple possède aujourd'hui toute une flottille de corvettes, de galiotes, d'esquifs, de brigantines, de goélettes, que sais-je encore? quelques-uns de ces bâtiments sont même armés d'un canon de bois... Qu'on vienne maintenant nous attaquer !
Gomme on me consulte quelquefois sur la valeur de ces choses flottantes, j'affecte toujours de préférer les bateaux faits par la main des enfants euxmêmes aux modèles plus finis qu'on peut acheter chez les marchands.
Emile aime à s'occuper; mais il aime aussi qu'on lui raconte des histoires. En cela ne ressemble-t-il point à tous les garçons de son âge I
Je crois bien, comme tu dis, que l'on parle trop aux enfants, en ce sens surtout qu'on leur parle de