‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 82 sur 188 · LIVRE DEUXIEME SOI · texte numérisé non relu

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choses étrangères à leurs goûts et à l'état de leur intelligence. Tel estl'écueil qu'il faut éviter. Autrement quels grands avantages pourraient tirer les enfants de l'enseignement oral des mères !

Ce qui m'encourage à penser ainsi est la masse de traditions qui se sont conservées dans le souvenir de tous les peuples avant l'invention de l'écriture. Où donc ai-je lu que certains Grecs s'étaient opposés du temps de Gadmus à l'invention des lettres de l'alphabet sous prétexte que l'usage de fixer les annales sur des tablettes altérerait peu à peu la mémoire ? Après tout cette objection était fondée, et valait bien celles qu'on oppose de nos jours à tous les progrès de l'humanité.

L'enfant qui ne sait encore ni lire ni écrire s'approprie déjà une foule de réminiscences. Le point important consiste dans le choix des connaissances, des faits et des leçons qu'on veut confier à sa mémoire toute fraîche. Une autre difficulté est de trouver la forme qui convient le mieux à nos récits. J'y perds souvent mon français avec Émile. Heureuse quand je réussis quelquefois à vraiment captiver son attention en parlant sa langue ! Il y faut un certain désintéressement d'esprit, un oubli de soi-même qui ne s'acquièrent, je crois, que par l'exercice. Les enfants ont très- certainement une poésie à eux; toutes les mères le savent bien; mais comment toucher à cette poésie sans qu'elle se déflore et surtout le moyen de ne pas lui substituer la nôtre?

Le monde est plein de contes qui ont la prétention d'être écrits pour les enfants ; ceux de Perrault

*>i L'EMILE DU DIX-NEUVIEME SIECLE

sont les meilleurs et pourtant je les trouve déjà trop raffinés, en un mot trop grandes personnes. Les récits qui intéressent le plus Emile n'ont souvent point le sens commun, je parle naturellement du sens commun des adultes qui n'est plus du tout celui des garçons de six à sept ans. Les très-anciennes fictions , celles qui nous viennent d'un temps où les sources de la naïve poésie n'avaient point encore été desséchées par l'étude ejt l'artifice, répondent assez bien aux goûts de son âge* Parmi les légendes du pays que nous habitons, il y a certains contes de géants, d'ogres, de nains et de fées, qui font ouvrir de grands yeux aux enfants durant les veillées d'hiver. Ce sont, il y a tout lieu de le croire, des fragments de vieux poèmes aujourd'hui • perdus, et dont le sujet a passé de bouche en bouche, de nursery en nursery, avant de parvenir jusqu'à nous sous une forme plus ou moins altérée.

Un savant de laCornouailleque je rencontre quelquefois chez notre ami le docteur prétend avoir une méthode très-sûre pour reconnaître l'âge de ces fictions. Autant que j'ai pu comprendre, il se guide dans ses conjectures d'antiquaire par la nature des mythes et le caractère des épisodes. Plus de tels récits remontent jusqu'à une source vraiment ancienne et moins ils ressemblent aux nôtres. S'agit-il de fées, celles des temps primitifs sont des <Hres froids, austères, impersonnels, des forces de la nature divinisées sous de religieux emblèmes. Elles s'humanisent de siècle en siècle et deviennent môme tellement femmes que les sim-

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