LIVRE DEUXIÈME
pies mortels finissent par les épouser. L'une d'entre elles vécut ainsi de longues années dans une chaumière du pays, et son mari à force de la voir avait oublié que ce fût une fée. Une nuit pourtant elle s'échappa sur un rayon de lune. Il en est de même pour les géants. Ces êtres monstrueux, difformes, inspirent d'abord un effroi superstitieux ; mais en vieillissant ils se rapprochent si bien de notre manière de vivre qu'ils perdent peu à peu tout empire sur l'imagination des hommes. Jadis on en avait peur et maintenant on en rit. Ainsi finissent les mythes.
Tu connais sans doute l'histoire de Jacques, le tueur de géants qui, s'il faut en croire la chronique, vivait en Cornouaille. Émile aime à m'entendre raconter les exploits de ce jeune héros. Le plus célèbre de ses hauts faits est censé s'être passé au Mont Saint-Michel des Anglais, ce rocher qui s'élève presque en face de notre maison et dans lequel le Géant, voleur de bestiaux et voleur d'hommes avait établi son gîte. De tous les services qu'ont pu rendre dans les âges de barbarie les champions du droit , le plus grand , si je ne me trompe, a été la lutte victorieuse contre les brigands et les monstres. Ils ont purgé la terre des tyrans qui l'opprimaient, et n'est-ce point avec raison qu'Hercule, Thésée, ont été placés par les Grecs au rang de demi-dieux ? Jacques, fils d'un fermier, allant attaquer le géant dans son antre, triomphant par la ruse de la force bête et malfai-
santé, se montre bien digne de succéder aux héros de l'antiquité.
Ces fictions ont leur mérite, et combien je regretterais de les voir bannies de l'enseignement oral ! Dans notre siècle prosaïque l'enfant n'a que trop de temps devant lui pour s'identifier à nos mœurs, à nos usages mesquins. Profitons de la courte aurore de la vie durant laquelle son âme est encore ouverte à l'attrait du fabuleux pour appeler ses sympathies sur des actions et des sentiments d'un type supérieur. Le caractère se forme d'après les modèles qu'on admire. Emile ne sera jamais un tueur de géants (où trouver des géants aujourd'hui?) mais qu'il s'intéresse du moins aux nobles exploits des âges chevaleresques I Je m'affligerais de le trouver froid et sceptique devant mes récits où j'exagère à dessein le désintéressement, la grandeur d'àme et la loyauté des personnages.
Dans la pratique de la vie, ne restons-nous pas toujours très au-dessous de notre idéal? Il faut, si je ne me trompe, admirer chez les autres la vertu héroïque, le courage invraisemblable, pour n'être pas soi-m ôme tout à fait un lâche.
Une chose que je me garde bien de dire à Émile, d'abord parce qu'il ne me comprendrait point et ensuite parce qu'une telle explication affaiblirait la valeur des mythes populaires, c'est que ces géants ne sont que la personnification des rochers dont abonde la Gornouaille. Certes, ces colosses de granit éprouvent chaque jour le sort réservé dans ce