LIVRE DEUXIÈME m
monde à la force et à la résistance brutales. Un nain (c'est ainsi qu'il apparaît à distance), escalade au moyen d'une échelle les masses solides qui bordent les côtes du Land's End, creuse un trou avec un instrument de fer, y introduit une cartouche dont il allume la mèche et se retire. La mine éclate et le rocher tombe. Ainsi qu'il est dit dans les anciens contes : « La terre tremble de cette chute du géant et la mer en est tout émue. »
Il me semble qu'on ne gagne rien à dépoétiser l'enfance. Où sont aujourd'hui ces contes, ces légendes, ces chroniques à la fois naïves et merveilleuses dont on enchantait l'esprit des marmots ? Le siècle des romans est le moins romanesque de tous. Positifs, bourgeois, réalistes, nous communiquons nos goûts aux générations qui naissent. Je n'ai aucune prétention à la philosophie et Dieu me garde de prédire l'avenir I Je me demande pourtant avec terreur ce que seront un jour ces jeunes vieillards qui ont encore leurs dents de lait, et qui n'ont déjà plus d'illusions. On leur enseigne la valeur de l'argent et ils ignorent la valeur du beau. Vainement me dira-t-on que les caractères dont nous entretiennent les fictions ne sont point dans la nature. Certes ces hommes et ces femmes héroïques ne ressemblent guère aux hommes et aux femmes de notre société. On ne les rencontre, je le sais, ni dans les salons, ni sur nos boulevards. — Raison de plus, répondrai-je, pour ne point les bannir du paradis de l'enfance. Au nom du ciel gardons-leur une place autour du foyer domestique. Qui que
vous soyez, génies, fées, héros, êtres imaginaires, qui avez fait battre notre jeune cœur en lui dévoilant la beauté du bien, ne vous évanouissez point dans la lourde atmosphère d'un siècle chargé de calculs et d'intérêts matériels I Nous sommes assez petits sans que nos descendants cessent de croire en votre idéale grandeur!
C'est à tort, selon moi, qu'on reproche à ces fictions leur invraisemblance. Défaut pour nous, qualité pour un autre âge de la vie. Ce qui nous parait invraisemblable est vrai pour l'enfant. J'en juge par le caractère d'Emile que je me flatte d'avoir étudié. Sans avoir jamais entendu parler de religion, il est religieux à sa manière. 11 a cette merveilleuse faculté de faire des mythes, qui distingue l'enfance du genre humain et qui s'affaiblit au contraire chez les races vieillissantes. Sous chaque phénomène de la nature, la pluie, le vent, le soleil couchant, il suppose une force vivante, une personne. L'autre jour il s'est enfui tout effrayé du jardin, parce qu'un gros nuagr» avait pris dans le ciel des formes extraordinaires. L'enfant avait «tu voir, dit-il, une tete de vieillard avec une barbe blanche.... n'est-ce point grâce à quelque impression semblable de crainte et de respectueuse horreur que l'homme s'est lait une première idée de Dieul