LIVRE DEUXIÈME
15 mars 185. .
Emile n'a point encore appris a lire, et c'est à peine s'il connaît ses lettres. Peut-être est-ce ma faute; car je l'ai très-peu poussé. Il me souvient de la répugnance que m'inspiraient mes premières leçons de lecture, et cette répugnance je l'attribue à la contrainte exercée sur ma liberté d'enfant. Dire à Émile, comme on me le disait à moi-môme, qu'il faut apprendre à lire et à écrire parce que les autres en font autant, c'est une pitoyable raison. N'encourage-t-on pas ainsi l'homme à plier devant tous les usages bons ou mauvais qu'il trouvera plus tard établis dans le monde ? Un argument meilleur et plus convaincant serait l'agrément que l'esprit retire de la lecture ; mais on se passe si aisément des avantages attachés aux choses qu'on ignore !
Je cherche le moyen d'éveiller la curiosité d'Emile et de lui donner le goût des caractères imprimés. C'est dans les livres, il le sait, que je puise les récits merveilleux qui l'amusent : comment ne sentirait-il point un jour ou l'autre le désir de recourir lui-même à la source ? Que ce désir naisse et le reste ira de soi. J'avoue pourtant que j'attends jusqu'ici de sa part un beau mouvement de volonté qui tarde beaucoup trop à venir.
Nous tous pour lesquels la lecture est devenue comme un sixième sens, nous rendons-nous bien compte des obstacles qui arrêtent l'enfant au seuil de l'alphabet? Je cherche quelle peut être pour lui
la raison de ces difficultés trop réelles et j'ai quelque peine à la trouver. Ne serait-ce point que les les autres connaissances se préparent les unes les autres , tandis que dans le passage des objets aux signes artificiels qui les représentent, le fil conducteur se trouve brusquement rompu? Emile n'a point de peine à reconnaître dans un portrait une figure qu'il a vue parce que les formes restent à peu près les mômes; mais un nom écrit ne lui représente nullement une personne. Y aurait-il un moyen de relier dans sa pensée ces deux ordres de faits, le dessin et l'écriture? c'est à toi que je le demande.
Je parle français avec Émile; mais il parle anglais avec les habitants.de la Cornouaille; de cette manière sans se donner beaucoup de peine, et je dirais volontiers sans même s'en apercevoir, il acquiert deux langues modernes. J'avoue qu'il commet quelquefois d'étranges erreurs. Il lui arrive par exemple de mêler des mots anglais et français dans la meme phrase. L'effet est des plus risibles. Figuretoi quelqu'un disant : « Je voudrais to go out I » Après tout n'est-ce point ainsi qu'au contact de deux races distinctes se sont formés jadis les idiomes mixtes ? Je crois instruire Émile, et c'est au contraire lui qui est mon maître en m'ouvrant les veux sur une foule de faits dont j'ai cherché vainement l'explication dans les livres. Le croirais-tu ? Il m'apprend l'histoire.
Émile ne sait encore ni lire ni écrire, et pourtant il dessine. Serait-il par hasard né artiste? On ne le croirait guère, je l'avoue, à voir ses barbouillages.