‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 86 sur 188 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Quoiqu'il en soit, il fait des bons hommes, des maisons, des animaux, etc. Non content d'imiter tant bien que mal avec le crayon ou la plume la forme des objets qui le frappent, il se sert des figures tracées par lui sur le papier pour traduire ses impressions et composer des récits. Imagine-toi qu'il s'est mis dans la tête de t'écrire une lettre. Écrire n'est pas le mot, et au lieu de lettre, c'est hiéroglyphe qu'il faudrait dire. Je crains que tu n'aies beaucoup de peine à déchiffrer le sens du dessin qu'il t'envoie et je demande à être pour cette fois son Champollion.

Tu sauras donc qu'une tempête avait éclaté sur nos côtes dans la nuit du '2 au 3 avril. Le fait n'est pas rare, et nous devons savoir gré'aux maisons d'être bâties en dur granit (la pierre la plus commune qui se rencontre dans le voisinage); car autrement elles s'écrouleraient selon toute vraisemblance sous le coup des épouvantables rafales qui bouleversent ici le ciel, la terre et l'eau. Il y avait pourtant des années qu'on n'avait vu la mer dans un pareil état de confusion; on eût dit le voile de l'horreur abaissé sur l'infini.

De sinistres rumeurs qui courent et se répandent en pareil cas de rivage en rivage ne nous entretenaient que de naufrages et de naufragés. Dès la pointe du jour, les gardes-côtes, leur lunette d'approche braquée sur l'horizon, à peine entrevus dans la glauque et livide lumière du matin, observaient attentivement la turbulente mer du haut des rochers à pic qui bordent les contours de la

haie. Leur clairvoyance défie tous les obstacles, et l'on sut bientôt qu'à travers la masse des ondes soulevées, les plis et les replis des tempétueuses vagues, ils avaient reconnu à distance une carcasse de navire écbouée sur des sables dangereux. Le grand mat était rompu, et la coque elle-même, très-endommagée, s'était couchée de côté comme une baleine blessée qui se tournerait sur le flanc. Il y avait tout lieu de craindre que les lourdes et furieuses lames dont quelques-unes s'élevaient à une grande hauteur ne reprissent d'un instant à l'autre ce bâtiment en ruine pour le briser contre les récifs. A la lugubre clarté d'un ciel bas et gris mu distinguait vaguement dans les agrès du vaisseau des mains qui agitaient des morceaux de voiles.

Porter secours à de malheureux naufragés, tel éiait le vœu général; tout le monde comprenait aussi la difficulté de l'entreprise. La population des c-Mes de la Cornouaille est vaillante; mais elle sait •ompter avec l'ennemi. Le vent s'était un peu abaissé depuis le pâle lever du soleil, la mer toutefois restait implacable. On eût dit qu'elle se mouvait d'elle-même et s'agitait en vertu des forces prodigieuses que lui avait communiquées la fièvre de l'orage. De vieux pêcheurs suivaient d'un œil exercé les mouvements de la houle, puis secouaient la tête avec un air de désespoir qui voulait dire : .< 11 n'y a rien à faire. »

Une demi-heure environ — un siècle — s'écoula 'ans cette incertitude. D^s hommes étaient expo-

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