‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 92 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

sont trois exercices si étroitement liés l'un à l'autre, qu'on ne devrait point les isoler dans la première éducation. C'est toutefois par le dessin qu'il faut commencer. Je verrais à cela plusieurs avantages. D'abord on épargnerait à l'élève les premiers ennuis de l'étude. La plupart des enfants détestent les livres : quel est celui d'entre eux qui ne s'intéresse point aux images? Une impulsion naturelle les porte très-souvent à représenter avec la main ce qu'ils ont vu par les yeux. Dessiner leur est un jeu, surtout quand ils le font d'instinct, et cherchent à reproduire d'eux-mêmes les objets qui les intéressent le plus. Cette faculté d'imitation n'existe point chez tous au même degré, il faut le reconnaître : mais il suffit presque toujours de la force de l'exemple pour l'exciter.

L'homme est-il né artiste? je n'en sais rien: l'histoire nous prouve du moins que les arts du dessin ont précédé chez tous les peuples le développement des lettres et des sciences. Or, l'histoire recommence chaque jour sous nos yeux dans la personne de l'enfant. Cet exercice aurait en outre le mérite de former le jugement. Ouvrir à l'enfant la nature avant les livres, c'est le conduire tout d'abord à la source. Or l'imitation d'un objet ou d'un être vivant, si imparfaite qu'elle soit, attire toujours l'attention sur les caractères essentiels du modèle. Dessiner c'est reproduire avec des lignes la forme et le contour des choses; il faut donc pour cela les avoir vues, se faire une idée quelconque des principaux traits qui les dis-

tinguent. Nos mots écrits n'exigent point du tout ce travail d'observation, et pour peu que l'enfant sache épeler et réunir les lettres, il est à même de nommer une infinité d'êtres animés ou inanimés dont il n'a point la moindre connaissance. Disposition perfide et qui, affermie par l'habitude, égare la plupart des esprits superficiels !

Il n'y a de profondeur que dans la faculté de comparaison, et l'enfant n'ayant point contracté l'habitude de se rendre compte à lui-même de ce qu'il voit cherchera très-peu à s'expliquer ce qu'il lit.

Enfin, le dessin, si rudimentaire qu'il soit, est une excellente préparation à l'écriture. Emile, en esquissant plus ou moins bien la figure des objets qui attirent son attention, se dégourdit les doigts et acquiert une certaine adresse pour former des lignes, éléments de nos lettres. Mais c'est surtout dans l'esprit qu'il s'agit de ménager la transition entre le dessin, écriture des choses, et la calligraphie, dessin des idées. Nous aurons, je crois, jeté un pont sur l'abîme, si nous parvenons à relier dans le jugement d'Emile la représentation linéaire des êtres visibles aux signes abstraits qui les remplacent. Et pourtant quoi de plus facile à réduire en pratique? à chaque fois que l'enfant imite un arbre, un fruit, un animal, je lui dirais que sam le savoir, il vient de tracer des lettres, mais qu'il y en a d'autres plus difficiles à faire et à lire dont se servent les gens instruits. Son amour- propre et sa curiosité étant piqués au vif, j'écrirais le mot corres-

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