LIVRE DEUXIEME m
pondant à l'objet dessiné, et je défierais Emile de le reproduire. Le tout en riant.
Peu importe qu'il réussisse bien ou mal, pourvu qu'il essaie, et il essaiera si l'on s'y prend avec habileté. Sans doute il sera nécessaire de recommencer plusieurs fois avant qu'il acquière une certaine pratique; dans tous les cas le principe est sauvé. Emile saura désormais pourquoi l'on écrit, et comment au dessin des objets on substitue des caractères conventionnels qui disent la môme chose tout en prenant moins de place sur le papier et en étant d'une exécution beaucoup plus rapide. Ce sont les seuls avantages de l'écriture sur lesquels j'insisterais, parce que ce sont les seuls qu'il soit a m£me de comprendre.
En apprenant à former ses lettres, l'enfant agit d'ordinaire comme une machine : la belle manière d'entrer dans le monde de l'intelligence!
J'ai connu des peintres, il eat vrai, qui n'approuvaient aucunement qu'on lâchât les rônes dans le premier âge à la libre faculté d'imitation. Selon eux, l'enfant, tout en croyant dessiner d'après nature , dessine le plus souvent de fantaisie et arrive ainsi à se gâter la main. A les en croire il faut l'autorité, la discipline, dans l'enseignement des beaux-arts. Un peut différer d'avis sur ce sujet comme sur tant d'autres; mais dans tous les cas, ce n'est point la question qui m'occupe. Il y a mille à parier contre un qu'Emile ne prétendra jamais au prix de Rome. Quelle raison ai-je de craindre ou d'espérer qu'il fasse plus tard un artiste ? Tout
fti L'EMILE DE DIX-NEUVIÈME SIÈCLE
mon désir est qu'il soit un homme, et le sentiment de ce qui existe dans la nature concourt très-certainement au développement de l'intelligence et du caractère. Si mauvais que puissent être les dessins d'Émile, ils témoignent du moins d'une certaine attention portée sur les formes qui l'environnent. C'est assez pour le moment. Dans le cas où il aurait un véritable talent pour les arts, ce talent trouvera bien un jour l'occasion de se dégager. Ne cite-t-on point l'exemple d'un jeune pâtre qui s'était appris lui-même à dessiner en gardant ses brebis et qui, perfectionné plus tard par les leçons de l'école, est devenu le maître de Raphaël?
.le crois aussi que l'enfant devrait écrire avant de lire, ou du moins que ces deux exercices devraient se rattacher l'un à l'autre. Un homme très-éclairé, Andrew Bell, dont tu as sans doute entendu parler en Angleterre , cherchait depuis plusieurs années une méthode rationnelle. Étant aux Indes, dans les environs de Madras, il rencontra un jour à la porte d'une école, un groupe de très-jeunes Hindous qui traçaient avec le doigt des caractères sur le sable. 11 s'arrêta, les observa avec attention, et après s'être rendu compte de leur système, se frappa le front en disant : « J'ai trouvé I » Quel était ce système ? Bien simple assurément. Les enfants indigènes, plus près que nous de la nature et par cela même plus logiques, copient d'abord le mot qu'ils ont vu écrit, puis ils cherchent le nom des lettres, épèlent les syllabes et finissent par lire.
Je vois surtout dans cette méthode l'avantage