‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 97 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

aux traits frappants, pour graver de vives impressions dans l'esprit d'Émile. C'est, dit-on, la vue des lacs et des crêtes sauvages, dans les highlands de l'Ecosse, qui aurait inspiré à Byron ses premiers élans d'enthousiasme. Je ne crois point qu'Emile fasse plus tard un Byron, et je n'ai même aucun droit de le désirer; mais je serais désolée qu'il fût insensible comme homme à la grande poésie de la nature.

En espérant beaucoup de ce petit voyage pour éveiller ses facultés sensitives, je me suis trompée et je viens humblement te confesser mon erreur. 11 était trop tôt. Emile se montre curieux des détails et des accidents de la campagne, mais il est encore trop jeune pour saisir un ensemble.

La meilleure manière d'obtenir l'attention des enfants, c'est, je crois, de'ne point la leur demander. Avec Émile je ne me suis départie qu'une seule fois de cette règle de conduite. Nous étions au cap du Lizard : quel entassement de merveilles ! Figuretoi des masses de rochers prenant toutes les formes, les uns debout, les autres disjoints, écroulés, entre lesquels s'irrite la mer. 11 y en a qui, entourés d'un cercle d'écume, ne montrent que la tete, un cône lisse et poli, éternellement lavé parles vagues. Le regard suit au loin la ligne ondoyante des côtes, coupées à chaque instant par de larges déchirures, des précipices, de sombres cavernes dans lesquelles les eaux pénètrent en mugissant. Au milieu de toutes ces grandeurs, l'embarras est de choisir un point de vue. Je me plaçai avec Émile en face de

Kinance Cove, l'une des anses où la mer est le plus belle au milieu des ruines, et le prenant par la main: « Peut-être, lui dis-je, ne reverras-tu jamais le môme spectacle : regarde bien et souviens-toi de cet endroit-ci. »

Peut-on commander à la mémoire? J'ai quoique raison de le croire, si j'en juge par mon expérience. J'avais à peu près l'âge d'Emile ; mes parents étaient en voyage et m'avaient emmenée avec eux en Auvergne. Un jour que nous avions gravi l'un des pics du Mont-Dore, mon père m'adjura solennellement de ne point oublier de ma vie ce que je voyais dans ce moment-là. Hé bien, le dirais-tu? ce panorama de montagnes, de plateaux et de vallées qui se déroulait alors devant mes regards, je l'ai encore dans la tête. Tu comprends dès lors ce qui m'a portée à agir de même avec Emile. On voulut, il est vrai, me faire une semblable recommandation devant je ne sais plus quel autre tableau de la nature, et cette seconde fois ce fut vainement. J'en conclus que si l'on peut à un moment donné exercer une influence sur la mémoire des enfants, c'est du moins un moyen héroïque dont il ne faut point abuser.

Abandonné à lui-même, Emile s'étonne plus qu'il n'admire. Je crois qu'il faut un peu d'idéal pour bien voir le réel. Par exemple, l'enfant ne connaît de la mer que le cercle de l'horizon embrassé par le regard , et ce cercle est relativement étroit. Le voile des distances lui dérobe le reste. Si le poiite rêve et s'exalte devant ce majestueux spectacle des

Page 1