‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 98 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

eaux, c'est que par la pensée il regarde au delà. Affranchi un instant de l'infirmité des sens, il recule les bornes du visible. A cette masse agitée dont il ne découvre après tout qu'une faible partie, il ajoute l'image de l'infini, de l'immensité, qui sont autant de conceptions de l'esprit. Pour lui, en un mot, ce n'est pas tant la mer qui est grande; c'est l'idée de la mer.

L'absence de réflexion, — faculté qui éelôrasans doute avec le temps , — m'explique l'indifférence d'Émile ou du moins son admiration toute passive à la vue de certaines scènes de la nature. Il y a d'autres détails au contraire sur lesquels je ne comptais point, et qui piquèrent vivement son intérêt. Presque tous les rochers qui composent la masse du Lizard et du Land's End ont reçu un nom particulier qui parle en quelque sorte à l'imagination. C'est ainsi par exemple qu'on vous montre la colonne, Y antre du lion, la cuisine, les souffletât la poêle à frire , le cheval, la tête du docteur Johnson, la figure du docteur Syntaxe, etc., etc. Parmi ces noms il en est sans doute qui s'appliquent à des rapports plus ou moins fictifs; mais il en est d'autres fondés sur des traits de ressemblance qui sautent aux yeux. De tels jeux de la nature, des images fortuites, des pierres qui sans avoir été travaillées par le ciseau ressemblent à quelqu'un ou à quelque chose, tout cela ne peut-il point avoir donné aux premiers hommes l'idée de la statuaire? Quoi qu'il en soit, cet art inconscient, fixé dans le granit par la forte main de la nature, est une des bizarreries qui ont

le plus exercé la curiosité d'Emile ! Il s'ingéniait de lui-même à saisir, entre les quartiers de roche et certains objets bien connus, des analogies de forme qui n'ont d'ailleurs point échappé (les noms le prouvent) aux naïfs et braves pécheurs de la cote.

L'homme a-t-il inventé l'architecture? je t'avoue que j'en doute depuis que j'ai vu tous les types essentiels de cet art indiqués dans les cavernes et les chaînes de rochers. On y retrouve en germe l'arcade, la voussure, les lourds piliers, la colonne fluette et cannelée, les longues fenêtres ogivales, les contre-forts, etc., etc. Pour peu que l'imagination s'en môle, le regard distingue dans ces entassements de granit, des modèles d'anciens temples, des rangées de colossales statues aux figures inachevées, des ornements symboliques et des monstres fabuleux qui ne demandent qu'à sortir du bloc.

Sans être le moins du monde savante ni antiquaire, j'aurais pourtant tenu — (et l'occasion était belle) — à instruire Emile en lui donnant une idée des monuments celtiques. Certes ils ne manquent point dans certaines parties de la Cornouaille. Les plus communs sont, comme tu sais , des cercles druidiques , des pierres allongées et plantées sur la base comme des obélisques, des promontoires de granit, ouvrages de la nature, qui légèrement touchés et remaniés par l'art ont été les premières forteresses du pays contre les brigands des mers. Ce qui m'a le plus intéressé, c'est l'amphithéâtre de Belidden au cap du Lizard. Cet amphithéâtre a-t-il été taillé par la main de l'homme? On aper-

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