‹ L'Emile du dix-neuvième siècleChapitre 99 sur 188 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

çoit bien çà et là les traces d'un travail rudimentairc à demi effacé par le temps et par une herbe fine qui recouvre la surface du roc. La tradition veut que les grands cercles indiqués en saillie dans l'épaisseur de la pierre aient été anciennement des séries de gradins. Les Celtes auraient ainsi profité d'une courbe dessinée par la nature et d'un précipice au pied duquel écume la mer pour f ranger des spectateurs. Mais quel était le spectacle? Était-ce la nature? Elle mériterait bien, — surtout dans cet endroit, — d'exciter l'enthousiasme ; mais il est plus probable qu'il s'agissait de quelques rits religieux. En face de cet amphithéâtre s'élève en effet au-dessus de la surface des vagues un groupe de noirs rochers qui auraient, dit-on, servi d'autels aux druides. Voilà du moins un culte qui avait de la grandeur I

Les cromlechs sont aussi d'un effet tragique au milieu des bruvères sombres et désolées; mais comment attendre qu'Emile s'intéresse beaucoup à de pareilles antiquités sans sculptures et sans histoire? Je crois pourtant qu'il a rapporté de son voyage des impressions dormantes qui se réveilleront un jour ou l'autre. Sais-tu sur quoi je fonde mon opinion? Sur une circonstance à coup sûr très-puérile; mais tout est plus grave qu'on ne croit dans le monde de l'enfance.

C'était le 11 juin, l'anniversaire de sa naissance. D'accord en cela avec les usages du pays où il vit, Emile tient beaucoup à ce qu'on célèbre ce grand jour par une collation; mais de plus il eut recours

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cette fois à. une invention de son esprit. Me tirant par la robe il me conduisit dans son jardin où à mon grand étonnement je vis un tas d'assez grosses pierres arrangées et superposées avec un certain art. J'en comptai sept et je vis par là qu'Emile avait profité à l'école des anciens Celtes. Ayant compris que les ouvrages que nous avions visités ensemble le long de la côte avaient été érigés en mémoire d'un événement, il s'était appliqué à lui-même cette méthode. Tu vois qu'il peut dire maintenant comme Horace : « Je me suis élevé un monument! »

Je me demande d'ailleurs pourquoi on a donné à l'âge d'Émile le nom d'âge de raison. Sur quoi un garçon de sept ans raisonnerait-il? Des faits? Il n'a pas eu le temps d'en acquérir I Des principes? il faudrait pour les déduire une certaine maturité d'esprit. Si j'en crois mon expérience, Emile serait jusqu'ici plus porté à connaître qu'à juger. Ce qui l'intéresse , ce sont les qualités apparentes des êtres et quelques-uns des signes de la pensée. Un exemple tiré de nos récréations t'expliquera mieux ce que je veux dire.

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J'ai enfin ouvert mon petit théâtre et, sans y mettre aucun amour-propre d'auteur, je puis dire qu'il a du succès.

Le docteur Warington m'a fait venir de Londres une lanterne magique; c'est un bel instrument qui se prête à des changements à vue de lumière et de

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couleur, grossit très-convenablement les objets et projette sur la toile des images on ne peut plus distinctes. Ainsi que je te l'avais promis, j'ai moimême dessiné et colorié la plupart des verres, en me rendant compte de l'effet produit par l'illusion. Il m'a aussi paru utile de lier ensemble les différentes vues par un petit drame qui donnât de l'intérêt et de l'unité au spectacle. Ceci fait, je reçus chez moi l'hiver dernier une vingtaine de garçons et de jeunes filles, ne voulant pas suivre l'exemple de la comtesse d'Escarbagnas qui donnait la comédie chez elle et commandait à son suisse de ne laisser entrer personne. Je crois qu'on ne saurait prendre plaisir à un divertissement quand la compagnie n'est point nombreuse, et que plus on est d'enfants, plus on s'instruit.

Je commençai d'abord par des sujets trèssimples: l'intérieur d'une ferme ou d'un moulin, la vie à bord d'un vaisseau. Un autre jour, ce vaisseau nous conduisit dans des pays lointains. Parmi ces pays, les plus étrangers à nos mœurs étaient ceux qui excitèrent le mieux la curiosité de mes jeunes spectateurs. On aimait à voir des maisons bâties autrement que les nôtres, des rues et des places publiques avec des hommes et des femmes aux costumes bizarres. La chasse aux animaux sauvages, surtout les plus gros et les plus dangereux, tels que l'éléphant, l'hippopotame, le rhinocéros, le lion et le tigre, ne manqua point de zélés admirateurs. Avec quel intérêt on regarda s'avancer une caravane dans le désert! Ces essais suffirent pour

me convaincre qu'il y avait un « sésame ouvre-toi » dans ma lanterne magique, et que ce serait ma faute si je ne m'en servais pour ouvrir à mes jeunes amis les portes de l'inconnu.

Les enfants tiennent beaucoup à savoir comment se sont faits les animaux, les plantes, les roches, en un mot les choses qu'ils ont journellement devant les yeux; aussi annonçai-jo avec quelque solennité que nous jouerions incessamment, un drame à grand spectacle et en plusieurs actes intitulé YHistoire de la Terre.

J'avais mis à contribution pour cette soirée toute la puissance de mon instrument, des dessins exécutés d'après les avis des géologues anglais et le peu de science que j'ai acquise moi-môme dans les livres. A la répétition générale il fut convenu que je donnerais une parole aux éléments et aux forces de la nature : n'est-ce point une liberté que peut se permettre le drame lyrique? Il ne s'agissait pourtant point de faire de la poésie; mais d'expliquer en termes très-simples ce qui n'était point suffisamment accusé sur la toile par les effets de lumière et les changements de couleur. Que disait, par exemple, l'Océan, père des choses, recouvrant la surface d'un monde éteint par les eaux? En vérité, il ne m'en souvient guère ; mais je crois que d'une voix prophétique il demandait à la vie de consoler la solitude de ses abîmes.

En effet apparurent sous un rayon de lumière magique les plus anciennes formes connues du règne animal, Yodhamia , la lingula, Yorthocératite, tyran

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des mers siluriennes , le trilobite et autres premiers-nés de la nature dont le portrait avait été dessiné sur la foi des restes ou des empreintes fossiles.

Les premières terres émergées se montrèrent ensuite à la surface des eaux. C'était des groupes d'îles sur lesquels, grâce aux ressources de l'illusion, on vit pour ainsi dire croître les fougères arborescentes, ]essigillaria, les stigmaria et les autres principaux types de cette antique flore. Tout cela était, je l'avoue, une bien faible miniature des immenses scènes du monde primitif, et si un esprit, témoin de la naissance des choses, avait été dans la salle, il aurait sans doute ri de mes ombres chinoises ; mais il ne faut pas oublier que ce spectacle s'adressait à des enfants et que je me proposais d'instruire. C'est un grand but et qui demande grâce pour la petitesse des moyens.

Entre chaque époque de l'hisloire de la terre, un intervalle de ténèbres et de silence indiquait (je pris la peine d'en avertir mon auditoire) la lente et mystérieuse action du temps.

Au second acte une série de changements à vue annonça quelques-uns des grands phénomènes qui s'étaient accomplis sur la terre : — des îles soulevées et reliées entre elles, ébauches des continents futurs, des plantes nouvelles, des animaux que le monde n'avait point encore contemplés. L'ère des reptiles excita surtout la curiosité des spectateurs. L'enfance de la nature répondrait-elle à l'enfance de l'imagination? En vérité je serais tentée de le

croire, tant les formes évanouies de ce règne animal semblaient intéresser mes j eunes disciples . Le labyrinthodon, cette grenouille grosse comme un bœuf,Yichthyosaure iVl'œil énorme, le plésiosaure au cou de serpent, le mégalosaure, cet éléphant des reptiles ;ï tête de lézard, l'hylœosaure, au dos hérissé d'épines, surtout les ptérodactyles, dragons Volants, aux ailes et aux griffes de harpies, s'effacèrent l'un après l'autre comme des rêves, après avoir émerveillé les enfants par leurs proportions monstrueuses, les combats terribles qu'ils se livraient entre eux et la formidable puissance de leurs armes.

Que tout cela eût vécu, on le croyait puisque je l'affirmais sur parole, et c'était une nouvelle source d'étonnement. Ne voulant d'ailleurs tromper personne, je racontai en peu de mots comment je connaissais ces animaux et ce que j'avais ajouté de mon invention à ce que l'on sait positivement de leur structure et de leur histoire. Pourquoi n'existaient-ils plus sur la terre? C'était une question à laquelle il eût été dilîicile de répondre : mais nous étions lancés à pleines voiles sur l'océan du temps, ce grand rénovateur des choses et préparés d'avance à toutes les métamorphoses de la vie. Si long qu'ait été le règne des anciens reptiles, n'ont-ils point passé sur le plan général de la nature comme glissaient mes ombres sur le drap blanc tendu pour les recevoir ?

Le troisième acte s'annonça par des paysages dans lesquels j'avais cherché a reproduire — bien imparfaitement, sans doute — quelques traits de

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