CHAPITRE VIII
L'Occupation française.
L — Les Essais de Protectorat français avec Ahmed Saloum II (1901-1905).
En présence de ces luttes et compétitions qui rendaient sans valeur les traités de commerce passés avec le Trarza, le Gouvernement français va prendre une attitude plus active. Sa politique est d'abord de soutenir l'Emir officiel et ami, signataire des traités. Yamar Mbodj, Brak du Oualo, passe le fleuve, avec ses contingents ouolofs,, et uni à là petite troupe d'Ahmed Saloum II, bat Sidi, le déloge de ses positions et le rejette en désordre sur le territoire brakna (janveir 1992). Puis il rentre au Sénégal. L'Emir ne sut pas profiter de ces avantages, et, dès le mois de février, se laissait de nouveau surprendre à Khêo. Il ne dut la vie qu'à la rapidité de sa fuite, mais tous ses biens tombèrent entre les mains de Sidi.
Notre politique d'intervention s'accentue encore : un petit détachement se porte sur le lac Reqiz (lac Cayor des Noirs), à Souet el-Ma ; et des tentatives de conciliation sont effectuées entre les deux chefs maures (mai 1902), mais elles s'aboutissent pas. Devant notre volonté bien arrêtée de maintenir Ahmed Saloum II en fonctions, Sidi déçu se dérobe, et les combats recommencent.
C'est alors que l'autorité française comprend la nécessité d'une action directe et suivie en Mauritanie. Elle disjoint les pays maures du Sénégal et les place sous l'autorité spéciale d'un Commissaire du Gouvernement Général (été 1902). Coppolani fut ce premier représentant. Dépassant la personnalité des Emirs et prétendants, il inaugure avec succès une nouvelle politique : la politique de tribus.
Muni de quelques troupes indigènes régulières et de contingents d'auxiliaires noirs du Oualo et du Gandiolais, il établit parallèlement au fleuve, les postes de Ndiago, ci • Biak, et de Souet el-Ma pour prendre le premier contact avec les fractions et tenter sa politique d'apaisement à laquelle les Oulad Bon Sba du Sud, d'abord, puis toutes les tribus maraboutiques, répondent successivement. Entre temps et pour prendre conscience de la force réelle de l'Emir, il l'invite à concentrer tous ses fidèles. De Garak, à la fin de décembre 1902, Ahmed Saloum II lance des proclamations à toutes les fractions de son commandement. L'expérience est concluante : un grand nombre d' Oulad Ahmed ben Daman et la grande majorité des Oulad Daman, inféodés à Sidi, s'agitent et dans des assemblées tumultueuses, protestent contre cette ingérence des Français en faveur d'Ahmed Saloum II. Ils déclarent ne pas vouloir d'autre chef que le fils de Mohammed Fal, qui revêt sans tarder la culotte blanche.
L'intervention officieuse de Cheikh Sidïa et de Cheikh vSaad Bouh les ramena au calme, cependant qu'à Dagana, en des palabres confus, Coppolani cherchait à obtenir l'abdication de l'Emir.
Ahmed Saloum établit alors ses campements tantôt à Khéo, tantôt à Garak, en arrière de la ligne des postes français, et s'y terre immobile, attendant la suite des événements. Au nord, les partisans de Sidi restent aussi dans l'attente.
Poursuivant sa politique d'entente avec les tribus maraboutiques, Coppolani reçoit successivement la commission des Oulad Dîman, des Tendgha, des Tadjakant. Parti le 15 décembre 1902 de Souet el-Ma, il s'avance progressivement dans l'intérieur fondant des postes à Khroufa et à Nouakchot (janvier-février 1903). Il travaille enfin à grouper autour de lui les principaux chefs des guerriers trarzas et prend à sa solde comme chefs d' irréguliers, Khayaroum,
Othman ould Brahim Khalil, et Bou Bakar Ciré, qui groupent momentanément sous leurs ordres la majorité des guerriers Oulad Ahmed ben Daman. La mission s'embarque en février 1903 à Nouakchot et revient par voie de mer à Saint-Louis.
Ces succès des Français inquiètent les deux Emirs et ont pour conséquence inattendue de les rapprocher. Ahmed Saloum II, ancré dans la volonté de* conserver intactes sa situation et ses prérogatives émirales, repousse les avances de Coppolani et s'échappe vers le Tell, chez les Oùlad Bou Sba, du Nord, Sidi, pour se montrer conciliant à son tour» abandonne la culotte blanche, indiquant par là aux tribus qu'il fait taire, momentanément au moins, ses ambitions politiques et cède le pas à l'Emir en fonctions.
Les campements des deux prétendants, dont les partisans d'ailleurs passent fréquemment et avec la plus parfaite indépendance d'un bord à l'autre, entament des pourparlers entre eux, et cherchant un terrain d'entente dans la victoire, envisagent une surprise du poste de Nouakchot (novembre 1903). Pour éviter de s'aliéner Khayaroum et ses gens, ils les avertissent de leurs desseins et leur font dire de déloger du poste pendant quelques jours. Mais Khayaroum, dont l'intérêt se conciliait alors avec la fidélité aux Français, rend compte de ces faits au chef de poste, et la surprise et l'attaque deviennent impossibles.
Coppolani s'efforce alors de dissocier ces forces hostiles, et veut attirer à lui Sidi qui paraissait réunir le plus grand nombre de partisans. D'ailleurs, Sicfr et ses Oulad Daman étaient les alliés de Cheikh Sidïa dans ses luttes contre les Dieïdiba et les Oulad Bou Sba, tandis qu'Ahmed Saloum II et ses Oulad Ahmed ben Daman lui avaient toujours été hostiles et s'appuyaient au point de vue religieuse sur Saad Bouh et les Fadelïa. A ce moment-là même (commencement 1904), Ahmed Saloum n'était-il pas retiré chez les Oulad Bou Sba, ennemis irréductibles du Cheikh
et qui allaient lui infliger, un an après, une défaite retentissante?
Sidi, fortement influencé par Cheikh Sidïa, répond avec empressement aux offres de Coppolani. Il abandonne les tentatives d'action commune avec l'Emir, se prononce, le 13 mars 1904, en faveur des Français, et revêt à nouveau la culotte blanche. Peu après (été 1904), il se rend à Saint- Louis. Mais lui aussi se montre intraitable dans ses prétentions. Ne comprenant pas les changements que la présence des Français dans le pays et leur politique agissante apportait à la situation générale, il entend dicter ses conditions en souverain indépendant. Cette tentative de rapprochement reste donc sans résultat, et rentré dans le bled en fin 1904, Sidi voile sa déception sous une attitude hostile, et reprend la conversation avec l'Emir Ahmed Saloum.
Par suite de cet habile jeu de balance politique, l'année 1904 fut relativement calme. La principale tâche de l'occupation française est d'assurer la protection des tribus zouaïa, absolument incapables de se défendre contre les rezzous hassanes et les Oulad Bou Sba. Les faits les plus marquants sont deux petits combats livrés le 12 mars, à Taguihilet, et le 13 mars, près de Souet el-Ma ; une magnifique randonnée du capitaine Frèrejean, qui, du 17 au 31 mars, dispersa les bandes trarzas d'Ahmed Saloum et de ses frères, et, Oulad Bou Sba de Sidi Abdallah ould Bou Alïa Kahla, détruisit leurs campements et rejeta tout le monde vers le Nord et l'Est (un chef trarza des plus Fameux, Mokhtar Oumou, était tué dans ces combats, ainsi que plusieurs indigènes de l'Adrar, venus dans le Sud pour faire la guerre sainte et quérir du butin) ; et enfin un combat livré contre une bande de 200 Oulad Bou Sba, au Nord de Souet el-Ma, par le détachement Rosfelder. Quinze djicheurs sont tués, leurs armes prises, et les chameaux razziés sont rendus à leurs propriétaires (mai 1904). Peu après, le poste de Bou Tilimit est fondé, et devient le
chef -lieu de la Résidence du Trarza Oriental, cependant que Biakh restait le. chef-lieu de la Résidence du .Trarza occidental.
Les pourparlers engagés entre Ahmed Saloum II et Sidi aboutissent en janvier 1905. Les deux chefs font leur jonction, et s'offrent la gloire, pour sceller leur réconciliation, de brûler quelques cases qui constituaient le poste de Khroufa, qu'on venait d'abandonner pour renforcer Nouakchot. C'est à ce dernier poste que revient dès lors le soin : au sud, de battre l'estrade avec les goums fidèles, mais réduits, de Khayaroum et d'Othman, pour défendre le Chemama contre les rezzous ; au Nord, d'assurer la protection de la mission ichthyologique Grave! .
Cette réconciliation des deux chefs hassanes et l'ouverture des hostilités produisit un fâcheux effet moral, d'autant plus que les sympathies qui les unissaient aux Ouiad Bou Sba du Nord augmentaient sérieusement leur coefficient d'agression. Ceux-ci pouvaient leur prêter un concours efficace, moins peut-être par des contingents d'hommes et des ventes d'armes et de munitions, que par le refuge qu'ils leur assuraient après leurs courses et par les rezzous qu'ils opéraient eux-mêmes et pour leur propre compte sur les ennemis des dissidents.
Cependant, ces concours étaient trop aléatoires, ces alliances de tribus et de personnalités trop contraires aux vieilles traditions d'inimitié et de luttes intestines pour pouvoir subsister. D'autre part, la région était solidement occupée ; les Zouaïa se sentant protégés ne se laissaient plus piller sans crier haro, et fournissaient, secrètement au moins, d'utiles renseignements sur la marche des rezzous, nous permettant enfin une action efficace. Tout porte à croire que Sidi et Ahmed Saloum , se rendant parfaitement coopte, de l'état de choses, ne s'étaient, réconciliés que pour mieux se surveiller. Chacun avait plus ou moins l'intention secrète de se débarrasser au plus tôt de son adversaire, et
de se présenter ensuite à F autorité française comme seul émir possible du Trarza. La solution était donc imminente.
Ce fut le dernier acte politique de Coppolani, qui passe à Bou Tilimit en janvier 1908, de hâter cette solution, Cheikh Sidïa s'employa aux négociations secrètes avec son dévoûment accoutumé. Ce fut Ahmed Saloum II, qui prit les devants : Au lendemain même de ce mois de février 1906, qui vit la sanglante défaite des Telamides Oulad Biri par les Oulad Bou Sba, suivie des pillages effectués sur les Ida Ou Ali et les Ida Bel-Hassen (12 février) et sur les Id Ag Chella (15 février) par les bandes Buleb et Oulad Bou Sba, et qui jeta dans le trouble tout le Trarza Oriental, l'Emir envoyait des messagers au Cheikh pour solliciter son intervention officielle auprès des Français et faire part de ses désirs d'entente. De ce fait, la situation était immédiatement rassérénée.
Cependant qu'Ahmed Saloum rassemblait ses djemaas et par de nombreux palabres travaillait à les convaincre de la nécessité de la soumission, Sidi sentant que l'initiative de son rival lui faisait perdre ses propres chances de succès, se hâtait d'exécuter une décision longuement mûrie. Ahmed Saloum II s'était présenté lui-même à Bou Tilimit, le 13 avril 1905, sous les auspices de Cheikh Sidïa pour faire sa soumission personnelle et annoncer la venue prochaine des fractions trarzas.
Rentré à son campement, il était assassiné, cinq jours après, le 18 avril 1905, au puits de Nouakel, à trois jours de marche au Nord de Bou Tilimit, par Ahmed oulcî Beïd et Samba ould Ahmed ould Sidi Mbaïrika, k premier, frère; k second, cousin germain de Sidi. Les meurtriers s'éloignaient en hâte pour aller demander, le lendemain, T hospitalité k Amar, frère, de l'Emir /qui ignorait encore sa mort, est> au mileiu de la nuit, ils F assassinaient dans son sommeil, d'un coup de feu. Après quoi, ils prenaient la fuite vers 1e Nord.
Cette disparition de celui qui, en somme, depuis quatorze
ans était l'Emir officiel du Trarza et qui, las (T intrigues, inquiet pour l'avenir, travaillé à point, arrivait enfin à la botte, était un coup sensible pour la politique de Coppolani. Il n'eut pas le temps de remédier à la situation et suivit de près Ahmed Saloum II dans la tombe, assassiné luimême à Tijikja, le 12 mai 1905.. .. .
On a beaucoup épilogue sur le meurtre de l'Emir Ahmed Saloum. On a prêté à Sidi des vues politiques, profondes qui auraient fait de lui une sorte de héros national, ordonnant la disparition de l'Emir, au moment où celui-ci allait définitivement passer au parti des Français. Il n'en est rien évidemment, et les Maures intéressés ne voient pas si loin. Sidi a fait assassiner Ahmed Saloum, d'abord par vengeance, parce que celui-ci avait vingt ans plus tôt, tué Mohammed Fal, père de Sidi, ensuite parce que la réconciliation officielle de l'Emir et des Français confirmait officiellement la prépondérance d'Ahmed Saloum et détruisait les derniers espoirs du prétendant Sidi. Cela est si vrai qu'au lendemain même de la mort d'Ahmed Saloum, le héros national, Sidi, faisait immédiatement entamer à Bou Tilimit par Cheikh Sidïa des pourparlers secrets, pour être envoyé en possession de l'héritage politique^ de l'Emir assassiné.
Son système consista simplement à simuler la plus profonde douleur de la mort tragique de son cousin. Il désavoua son frère Ahmed, l'auteur du crime, et vint se jeter en grand apparat dans les bras de Cheikh Sidïa, déposant à ses pieds le fusil du guerrier et demandant qu'on lui passât au cou le chapelet du Taleb et qu'on le considérât comme « revenu à Dieu » (taïb). Quelques jours plus tard, la comédie se terminait par une grande réception des Oulad Daman, ses partisans, qui le suppliaient de revenir sur sa décision : il ne résista pas à ces supplications et reprit son fusil. Sa non-participation au crime était ainsi établie, et l'entrée en matière des négociations était toute trouvée.
Le 28 avril, Saad Bouh faisait connaître que la famille
Abou Médiana, Gendre de Cheikh Sidïa
d'Ahmed Saloum II, réfugiée dans son campement, demandait à confier sa vie et ses biens à F autorité française. Celleci pour mettre un terme à ces assassinats, acceptait de prendre sous sa protection les héritiers de l'Emir disparu, à condition que les troupeaux razziés aux marabouts leur seraient restitués et que ses partisans nous prêteraient un concours effectif.