II. — L'Administration directe
La succession politique d'Ahmed Saloum II était immédiatement briguée par le jeune Ahmed Saloum ould Brahim ould Mohammed Ai-Habib, cousin germain de l'Emir défunt, cousin, au cinquième degré du prétendant Sidi. Dès que la nouvelle de l'assassinat de l'Emir et de son frère lui fut parvenue, il devina parfaitement ce qui l'attendait, s'il ne prenait pas ses précautions et se réfugia chez les fractions fidèles Oulad Beniouk et Zomboti. Il était temps, car la bande d'Ould Deid arrivait. Les deux troupes se heurtèrent au marigot de Teniader, près de Garak (mai 1905). Les haratines d'Ahmed Saloum II, qui avaient été incorporés d'office dans le camp d'Ahmed ould Deïd, lâchèrent pied pendant le combat et passèrent à l'ami de leur ancien maître. Ahmed Saloum ould Brahim remporta donc la victoire et ayant mis en fuite Ould Deïd, vint immédiatement faire sa soumission au poste de Biakh (mai 1905).
Ahmed Saloum ould Brahim Saloum (l'actuel Emir Ahmed Saloum III), alors âgé de 23 ans, n'était connu que pour être un des actifs lieutenants de son prédécesseur. Il avait pillé à plusieurs reprises les tribus maraboutiques, et s'était heurté, quelques mois auparavant, à un détachement de tirailleurs sénégalais à Djibounou. Il s'appuyait sur les partisans d'Ahmed Saloum II, à savoîrlà plus grande partie des Oulad Ahmed ben Daman et une fraction d'Euleb, sur les Oulad Beniouk, les Zomboti et les Zeilouïa, les Ahel Ag xxxvi 10
Moutar, les haratines Ahel Cherqi, et les Rehahla,. toutes fractions du Trarza Occidental. Sidi groupait derrière lui la plupart dès Oulad Daman et des Euleb (fractions Oulad Mohammed" et KoHel), ainsi que les Ouled Bou Ali, Aroueïjat, Eoubbeïdàt, Tàghredient et Oulad1 Agçhar,, concentrés dans la partie orientale du Trarza. JCes marabouts eux-mêmes ne manquent pas de s'en mêler et soutiennent de leurs intrigues et de leurs bénédictions, chacun leur candidat : Saad Bouh est aux côtés d'Ahmed Saloum, et Cheikh Sidïa marche avec Sidi.
Lva lutte allait donc continuer ardente entre les- deux prétendants, et, chose plus grave, s'étendre aux autorités françaises des deux Trarza. Les résidents de Biakh (Trarza Occidental) et de Bou Tilimit (Trarza Oriental) pernnent fait et cause pour leur prétendant respectif. Biakh fait du recrutement pour Ahmed Saloum ; Bou Tilimit fait marcher ses troupes indigènes contre le candidat de Biakh ; elles razzient lès tribus qui lui ont fourni des hommes et viennent camper à Khéo dans une attitude menaçante. « Pour ces deux rési- « dents, là politique du pays était inévitablement synthé- « tiséè par là rivalité' de Sidi et d'Ahmed Saloum ould « Brahim. Chaque résident, prenant en conscience les- intérêts particuliers de sa région et manquant de direction -d'en- « semblé, était fatalement entraîné à en épouser les > que= « reliés, en sorte que le différend personnel entre Sidi et « Ahmed Saloum est devenu comme le symbole de la riva- « lité dès deux résidents ; et là où il fallait intéresser pour « concilier, tout a été" mis en œuvre pour exciter les adver- « saires, accentuer les animosités et augmenter le dé- « sordre (ï).
Il ne fallut rien moins que l'intervention personnelle de M: Adam, Commissaire p. i. du Gouvernement Général en
( 1 ) Rapport dii? * Commissaire! de 1 a Mauritanie âtr Gouverneur Général, en date du 6 février 1906.
Mauritanie, et son voyage sur .ks lieux, pour faire cesser ces rivalités ridicules. Il recevait, le 30 juin 1905, le prétendant Ahmed Saloum et lui intimait l'ordre de cesser toute lutte avec Sidi et de fixer son campement en tel point qu'on lui désignerait. En même temps, il exécuterait sa mission de police à notre compte, tout en assurant la protection des tribus maraboutiques soumises, qu'en allant percevoir l'impôt sur les tribus maraboutiques qui, trop éloignées du poste, apportaient la plus mauvaise volonté à s'acquitter de ce devoir. Pendant cette première année d'épreuve, il pouvait percevoir pour son propre compte la redevance bakh sur ses Zenaga.
Cette concession finale était contraire à la politique de Coppolani ; elle était cependant nécessitée par l'obligation de faire vivre Ahmed Saloum et ses cinq cents guerriers exténués, sous peine de les voir recommencer leurs pillages. Elle était d'ailleurs provisoire en principe, mais la justification de ce maintien des coutumes éclate aux yeux, puisqu'elles subsistent encore en 1915 et qu'on. cherche toujours sa solutoin, satisfaisante pour tout le. monde.
Quant au versement de l'impôt zakat par les guerriers,, il fallut l'écarter, quand on comprit que les gens, aussi pieu musulmans que possible, repartiraient en dissidence plutôt que d'accepter cette condition, pourtant d'origine religieuse. Ahmed. Saloum avouait lui-même que seule l'occupation française de l'Adrar, en coupant les derrières du Trarza, permettrait à l'autorité d'imposer sans réserves ses volontés aux Hassanes de la région.
Ahmed Saloum revêtait aussitôt la culotte Manche • de l'émirat.
Ces palabres de Garak jetèrent Sidi et ses partisans dans la consternation. C'était là un merveilleux exercice d'assouplissement moral. Le mot de Coppolani se vérifiait de tous points : « Si Ahmed Saloum n'existait pas, il faudrait l'inventer. » Déjà, la veille de cette réunion de Garak, Sidi avait
expédié son frère Ahmed ould Deïd à Dikten, sur le neuve, pour demander à M. Adam une entrevue officielle à Saint- Louis. Elle lui était refusée et il était convoqué à Podor pour les premiers jours d'août.
Travaillé par Cheikh Sidïa, Sidi accepta sans difficultés, le 4 août 1905, les conditions qui lui furent présentées et qui étaient les mêmes que celles qui avaient été imposées à son rival.
Ainsi donc, à la mort de Ahmed Saloum II (1905), il n'y a plus d'Emir en titre, mais deux chefs, portant tous deux la culotte blanche, s' appuyant sur deux partis hassanes et zouaïa et aspirant à recevoir une investiture officielle du Gouvernement français. Celui-ci entend administrer directement, à l'aide des Cheikh de tribus, et joue une politique de bascule entre les deux prétendants.
Cette situation d'attente ne se prolongea guère d'ailleurs. Sidi, d'un caractère plus raide, manifesta vite son impatience. Quelques mois plus tard (fin 1905), il abandonnait la partie, et se retirait vers l'Adrar avec quelques-uns de ses partisans, dont les plus notables étaient son frère Ahmed ould Deïd et les deux chefs Isselmou, et Ahmed Saloum ould Mokhtar Oumou. Plusieurs personnalités hassanes ou maraboutiques, du même âge que Sidi, et ses compagnons de jeunesse, de guerre ou d'études, devaient le rejoindre par la suite, tels Sidi Ahmed et Sidïa, fils et frère du Cheikh Sidi Mohammed ben Ahmeddou ben Sliman, des Oulad Dîman. Les autres, lassés de ces vaines luttes, et ayant goûté à la paix, restèrent dans les parages de Bou Tilimit, groupés autour de leurs chefs de tribu.
En même temps, une nouvelle ligne politique, plus adaptée aux circonstances, était instaurée : les deux résidences indépendantes du Trarza Occidental et du Trarza Oriental étaient réunies dans la même main et le capitaine Théveniaut, en prenant le commandement du cercle du Trarza, désormais unifié, allait pouvoir assurer l'unité de vue et d'action
(juin 1905). Ses instructions lui enjoignaient, « en atten- « dant l'occupation éventuelle de l'Adrar, d'établir à l'aide « d'une ligne de défense, pourvue de postes suffisamment « rapprochés, un rideau protecteur que jamais ne devaient « traverser les rezzi. Cette ligne qui partait de Nouakchot, « descendait vers Khroufa, et se dirigeait ensuite vers « Choubouk, Bou Tilimit, Agroug et Alog ».
On ne se contentait pas d'ailleurs d'une attitude pure* ment défensive. Pour battre l'estrade et assurer la police entre ces points d'appui, une force agissante et rapide était nécessaire. L'utilité de formations mobiles était reconnue sans retard et devait même prendre le pas sur la création de ces nombreux postes fortifiés, analogues aux bordjs, fortins et caravansérails du Sud-Algérien. Dès 1906, le Commandant du Cercle procédait à l'organisation des premiers pelotons méharistes, formés surtout de tirailleurs toucouleurs du fleuve, déjà habitués à l'élève et au mainement du chameau. Ces pelotons, assistés de goums d'auxiliaires maures, étaient capables dès les premiers mois, d'assurer très efficacement la politique intérieure du cercle et de donner vigoureusement la chasse aux rezzous.
Au point de vue politique, le Commandement des tribus, tant marabou tiques que guerrières, passait au premier plan des préoccupations de l'autorité et était solidement établi. Les guerriers d'abord : i° Les Oulad Ahmed ben Daman, et leurs compagnons habituels : Haratines et Zenaga. Oulad Ahmed ben Daman, Ahel Abolla, Ahel Guibla restaient unis sous l'autorité traditionnelle du représentant des Ahel Mohammed Ai-Habib, en l'occurrence Ahmed Saloum ould Brahim ; 2° les Rehahla sont placés sous l'autorité d'Othman ould Brahim Khalifi ; 30 les Ahel Abd Al-Ouahhab, Loubeïdat et Zenaga Ananca, sous l'autorité de Sidi ould Brahim ; 40 les Tagheredient sous l'autorité de Mbarek ould Barik Allah ; 50 les Oulad Agchar, sous celle de Sidi ould Abdi.
Les tribus maraboutiques étaient groupées par affinités
en plusieurs grands commandements responsables, à savoir : i° tTous les Oulad Dîman, ainsi que les deux autres fractions tachomcha soumises : là Eïqoub et Ahel Barik Allah, sous l'autorité de Cheikh Sicfi Mohammed ould Ahmeddou ould Sliman ; 2° la dernière tribu tachomcha : Id Atjfagha Habib Allah, sous l' autorité de Sidna Mbarek ; 3° les Ida Ou Al-Hadj Tachedbit, Koumleïlen et Id Armadieq, sous celle de Mohammed Salek ould Chems ; 40 les Medlich, sous celle de Mohammed Fal ; 50 les Tendgha, les Ntaba, les Ahel Mohammed Fadel, les l^iab Oulad Daman, les Tiab Euleb, les Ntouajia, sous l'autorisé de Sidi Bouïa, fils aîné de Saàd Bouh ; 6° les Ôuled Biri et Tagounant, sous celle de Sidi Mohammed ould Sidi Mohammed le Khalifa ould Sidïa Al-Kabir, frère de Cheikh Sidïa ; 7° les TadjalEant et Tagnit, sous celle de Qassoum ould Mokhtar. Cette sage et prudente organisation militaire et politique facilitait considérablement les débuts de l'administration directe et assurait au Trarza plusieurs années de calme et de sécurité (1906-1909). Les petits mejbour, qui, tantôt sous la conduite de Sidi ou de son frère, tantôt sous le com« mandement d'Ôuld Assas, fils de Sidi Ali ould Ahmeddou, ex-Emir des Brakna, viennent pousser quelques razzias en pays trarza, sont vigoureusement pourchassés et finissent par disparaître vers le Nord.