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V. — Les Classes sociales

La société maure a vécu jusque nos jours en classes, nettement séparées. A l'heure actuelle, par notre contact et par les nouvelles conditions de l'existence, une fusion tend à se produire, mais l'égalité démocratique qui règne généralement dans la société arabo-berbère de l'Afrique Mineure ne sera pas atteinte, ici, avant plusieurs générations.

Au sommet de la hiérarchie politique se trouvent les Hassanés ou tribus guerrières. Ce sont des Arabes, descendants des Béni Hassan, des invasions des xve et XVIe siècles. Ils forment une sorte de caste féodale qu'on pourrait comparer, d'assez loin d'ailleurs, à la noblesse du Moyen-Age. Eux seuls exercent le droit de porter des armes et de faire la guerre. Ils ont un droit supérieur sur le sol qui porte leur nom, encore qu'ils soient de beaucoup les moins nombreux. On dit le « territoire Trarza » (trab trarza). Ils tiennent en coupe réglée les tribus de marabouts, de serfs-zenaga, de haratines. Ils ne pratiquent pas la religion, ou tout au moins fort peu ; ils n'étudient pas et sont fiers de leur ignorance ; ils ne sauraient travailler sans déroger, et en conséquence ne forent pas de puits, ne font pas de commerce, n'élèvent même pas de troupeaux. Ils vivent en grands Bédouins nomades. C'est aux autres classes à les entretenir. Ils les protègent et en vivent.

Par les exactions qu'il est entraîné à connaître, par sa vie areligieuse, par son mépris des choses saintes, le guerrier, le Hassan! pour l'appeler par son nom, n'est pas considéré dans le monde maraboutique de Mauritanie, comme étant dans la voie droite de l'Islam. On admet pourtant que certains d'entre eux sont meilleurs que d'autres. Les lettrés en sont même arrivés à faire une classification de Hassanes. Ils les partagent en trois sections :

i° Les Meghafra. Ce terme a étymologiquement signifié

« les fils et gens de Maghfar » chef des Hassanes du xvie siècle, aujourd'hui il sert simplement à désigner la classe supérieure où l'on range les meilleurs guerriers, ceux qui ne pillent ni ne volent, ni ne tuent sans nécessité, et qui se signalent même à l'occasion par des largesses aux marabouts, ou un traitement bienveillant envers les classes inférieures.

2 ° Les Arabes . « Ce sont ceux dont le fusil est bon » , dit la définition maure. S'ils font du bien à leurs amis, ils ne craignent de commettre toute sorte d'injustices et d'exactions vis à vis de leurs ennemis. Ils maltraitent et tuent leurs Zenaga, et ne font aucun cadeau aux marabouts. Leurs agissements amènent souvent la guerre entre tribus.

3° Les Hassanes proprement dit. Ce sont les plus mauvais. Ils lèsent tout le monde, amis et ennemis. Quand leur campement s'installe en un point, toutes les tentes des environs fuient vers d'autres pâturages. Ils molestent les Zouaïa, et les tournent en dérision.

Les Hassanes se transforment à l'heure actuelle. Leurs revenus baissent avec notre présence. Les marabouts se sont, les premiers, dégagés de leurs ghafer ; les Zenaga et Haratines ont en grande partie racheté leurs horma ; leurs captifs les abandonnent à la première occasion. Ils commencent donc à se mettre à l'élevage des troupeaux et au commerce. Quelques-uns étudient. Plusieurs, ne voulant pas déroger, continuent à pratiquer le métier des armes, mais c'est dans nos formations méharistes, et non plus dans les bandes de l'Emir. La source la plus abondante des bénéfices commerciaux en Mauritanie est actuellement le transport des marchandises et denrées tant pour l'Etat que pour les individus, mais il y faut, des animaux, et les Hassanes ne les ont pas, encore qu'ils aient prétendu ironiquement qu'ils n'apposaient pas de marques de feu sur leurs chameaux et leurs bœufs, parce que ces animaux ont une marque naturelle commune, à savoir le nez fendu, ce qui était une façon élégante de déclarer que tout le cheptel maure leur appartenait. C'est en grande

partie pour leur constituer des troupeaux et leur permettre de commercer, que l'autorité française a encouragé les rachats de horma.

Les Hassanes, décimés par leurs guerres intestines, constituent aujourd'hui le dixième à peine de la population maure du Trarza.

Les membres des tribus maraboutiques sont dits « Zouaïa » ou « Tolba » . Ils sont d'origine berbère, de la branche des çanhadja, et se rattachent par leur ascendance aux Chleuh du Sous et de l'Anti- Atlas. Ils se consacrent exclusivement à l'étude et à l'élevage de leurs troupeaux. Ils font travailler leurs Télamides et captifs aux cultures de la zone d'inondation, au forage des puits et aux caravanes commerciales. Ce sont les Maures les plus riches et les plus ouverts.

Opprimés par les Hassanes, ils sont venus tout de suite à Coppolani et lui ont été très utiles dans sa pénétration pacifique et guerrière. Aujourd'hui où les souvenir des brimades de guerre commence à s'estomper, peut-être faudra-t-il signaler chez plusieurs d'entre eux un certain recul. Le ferment xénophobe de l'Islam ne perd jamais ses droits.

Les marabouts n'échappent pas à la transformation sociale qui touche aujourd'hui la société maure. Beaucoup d'entre eux se mettent à porter les armes, partent en rezzous, entrent même, quoique timidement, dans nos unités de police saharienne. Non sans arrogance envers leurs oppresseurs de la veille, ils n'hésitent à se quereller entre eux, les armes à la main. Il est curieux de constater que la paix imposée aux guerriers trarzas a amené des rixes beaucoup plus fréquentes entre marabouts. Autrefois, on faisait face à l'ennemi commun, et les luttes intestines des marabouts ne dépassaient généralement pas le sanctuaire ou restaient confinées dans le domaine de la satire. Aujourd'hui cette hostilité s'extériorise ; les rivalités d'inuflence religieuse, les prétentions aux puits,

aux pâturages, conduisent tout de suite télamides, bergers et captifs aux batailles à coups de bâton et même à coups de fusil, et finissent très souvent par la participation peu édifiante de leurs saints patrons.

Les Zouaïa sont mieux inspirés, quand ils travaillent avec ardeur au développement économique de leurs pays ; ils s'adonnent à l'élève du chameau et du bœuf avec ardeur et ont déjà magnifiquement reconstitué leur cheptel. On trouve leurs convois dans toute la Mauritanie et même au Sud du fleuve. Les Tadjakant vont acheter des chameaux dans le Hodh et chez les Regueïbat, les engraissent et les revendent au Sénégal sous le nom de chameaux du Gandiolais.

SoUs le nom de Zenaga ou tributaires, on désigne une classe aux origines les plus mêlées ; les uns sont de descendance berbère, les autres, fils des premiers envahisseurs arabes asservis par leurs successeurs ; les derniers, étrangers et d'origine inconnue, sont venus des points les plus divers des pays maures et même noirs, et n'ont pu trouver une place dans la société trarza qu'en pénétrant dans les tentes zenaga.

L'appellation de Zenaga (la chose n'a pas échappé à certains explorateurs et écrivains du siècle dernier qui, sans connaissance spéciale, ont étudié d'un peu près la question) a perdu sa signification historique et ethnique et est devenue synonime de tributaire. C'est pourquoi on voit des fractions Oulad-Rizg qui sont Arabes et Hassanes, être appelées Zenaga. alors qu'ils ne sont pas du tout d'origine çanhandja, et d'un autre côté, les tribus maraboutiques qui, elles, sont indubitablement berbères, rejeter avec horreur cette appellation de Zenaga, qui tendrait à les classer parmi les tributaires, et ne signifie que cela. Ce chassé-croisé, dû à la situation politique, ne doit donc pas induire en erreur sur les origines ethniques des intéressés.

Il est à remarquer d'ailleurs que le parler zenaga n'est usité que chez les seules tribus maraboutiques, encore qu'elles répudient ce nom, tandis que la majeure partie des fractions zenaga ne connaissent que le dialecte arabe-hassane. Le domaine du parler zenaga en Mauritanie, en tant que surface territoriale, est constitué par une longue et étroite bande de terre qui court le long du rivage, de Portendik au fleuve Sénégal. Il apparaît que les tribus berbères, qui en faisaient usage, ont été refoulées peu à peu et comme écrasées sur l'Océan ; et cette constatation géographique ne fait que confirmer ce que nous savons d'autre part des invasions arabes et du refoulement des Berbères. Ailleurs les berbérophones zenaga ne constituent que des îlots sans importance.

Le caractère commun des Zenaga, c'est donc qu'ils paient le tribut aux Hassanes et quelquefois aux marabouts. Les tributaires des Hassanes sont les Zenaga proprement dits. Ils vivent généralement en tribus et fractions autonomes. Les guerriers les appellent « leur viande », « leurs gens ». Ils tendent à s'émanciper aujourd'hui. Les tributaires des Marabouts sont dits leurs télamides ou disciples. Ils vivent en tentes isolées ou petits campements dans les tribus maraboutiques. Leur condition était beaucoup plus douce. Les Zouaïa, qui connaissent leurs auteurs, leur appliquaient avec art les principes politiques du tyran de la Bible : « Opprimamus eos sapienter » ; aussi ce mouvement d'émancipation morale se fait-il beaucoup moins sentir chez leurs télamides.

On a voulu établir certain rapprochement entre la condition du zenagui et celle du serf au Moyen-Age. Les dissemblances sont beaucoup plus accusées que les analogies. Le zenagui n'est pas « attaché à la glèbe à perpétuelle demeure ». Il doit bien une redevance (bakh) pour la tenure qu'il occupe, mais cette occupation est occasionnelle, en principe du moins ; et quoique la tradition le rattache souvent pendant plusieurs générations à la même tenure, rien ne l'empêche d'arrêter

ses cultures après la moisson et d'être ainsi délié de tout bakh.

Le vrai lien qui attache le zenagui à son suzerain est. un 'àen personnel, une charge de tribut de capitation qui pèse sur sa tête au profit d'une autre personne. C'est au seigneur qu'il est attaché et non à la seigneurie. Il élit domicile où il veut.

Il ne connaît ni la taille ni la corvée, impôts si lourds et si arbitraires. Sa redevance est un simple chevage, quotité fixe et peu élevée. Il est vrai qu'elle s'accroît avec la multiplication de la famille mâle, et qu'à ce point de vue le serf était mieux partagé.

Aucun empêchement de formariage ou de main morte ne pèse sur le zenagui. Il épouse la femme qu'il veut et sans autorisation de son suzerain. Si pratiquement jusqu'à nos jours le Hassani ne lui donnait guère s# fille en mariage, aucun obstacle juridique ne l'en empêchait. C'était son orgueil féodal qui ne voulait pas que sa fille s'unît à un tributaire, en prît la condition et mît au monde des Zenaga. Cette heureuse situation de principe devait produire d'excellents résultats, le jour où les Hassanes ont perdu une partie de leur orgueil avec leur autorité politique ; et c'est pourquoi on a pu constater avec quelle facilité les mariages entre Hassanes et Zenaga se sont effectués ces dernières années.

Aucune incapacité ne grève la transmission à cause de mort chez les Zenaga. La succession ab intestat, le droit de tester, sont soumis pour tous aux prescriptions générales du droit musulman et de la coutume.

En résumé, s'il y a servage dans la société maure, c'est un servage spécial ; les sources seules y sont identiques.

D'abord et surtout on est zenagui de naissance, comme on était serf d'origine. On peut l'être aussi par convention. Quand l'étranger ou halif voulait entrer dans un cadre constitué, il se liait à un Hassani fort et respecté, et s'assurait sa protection en lui promettant à perpétuité une horma pour lui et ses descendants. On l'est enfin par prescription. Quand

l'étranger, le marabout, le non-libre même a subi, un certain temps, les charges de la condition de zenagui, il est désormais classé tel et dans l'obligation de rester fixé dans la nouvelle situation.

Les karatines sont connus dans toute l'Afrique blanche. Ce sont à l'origine des captifs affranchis. Avec le temps ils se multiplient, de sorte qu'ils finissent par ne pas comprendre que des fils d'affranchis. Constitués en fraction autonomes, ils continuent à peyer une petite redevance à leurs anciens maîtres et vivent pour la plupart sur la bordure sud du Trarza, cultivant les terrains d'inondation du Chamama. Mêlés aux noirs, fils de noirs eux-mêmes, ils ont tendance à suivre la même vie de cultivateurs et de sédentaires. Ils abandonnent peu à peu la vie nomade. Ils habitent bien encore sous la tente, mais la construction de cases plus vastes et plus confortables apparaît déjà chez eux. La généralisation n'est qu'une question de temps.

Ce sont surtout les haratines guerriers qui vivent constitués et fractions autonomes et accolés à celles de leurs anciens maîtres. Ils continent à en porter le nom. Il y a les Oulad- Sassi et les haratines Oulad-Sassi ; les Ahel Attam et les haratines Ahel Attam, etc. Ceux-là prennent les armes et marchent en bandes derrière leurs patrons. Ils ne paient pas de tribut ou tout au plus un tribut des plus légers. D'autres vivent par tentes individuelles ou petits campements dans la fraction de leurs anciens maîtres, dont ils ne se séparent pas. Ceux-là ne paient pas de horma.

Il n'y a pas lieu de s'étendre sur la condition des haratines, qui est suffisamment connue et paraît d'ailleurs avoir été empruntée par les ouléma arabe au droit romain du Bas-Empire. Il suffit d'en signaler les sources, spéciales aux haratines trarzas, et même à l'ensemble des haratines maures.

L'affranchissement qui crée le hartani est soit, « nejez » c'est-à-dire gratuit et sans charge, de sorte que le hartani est délivré de toute redevance envers son patron ; c'est le cas le plus rare ; soit « bel-kitaba », c'est-à-dire qu'il n'obtient sa liberté que moyennant le paiement d'une redevance, dont acte est dressé ; soit « bet-tedbir » , c'est-à-dire que son affranchissement lui est acquis irrémédiablement à la date de la promesse du patron, mais qu'il ne produira ses effets qu'à la mort de ce dernier.

Le hartani et le patron continuent à rester liés entre eux, au point de vue de la dïa ou composition pécuniaire, qui ne peut venir frapper l'un ou l'autre des deux intéressés. Cette solidarité familiale se poursuit sans interruption de généraration en génération.

Les principales fractions constituées de haratines sont celles des haratines N'Dokhon, anciens captifs des Oulad-Ahmed une petite -redevance. Ils ont épousé les querelles politiques de leurs maîtres et se sont divisés comme eux. Une partie vit avec Ould Deïd, représentant de la branche aînée, dans la résidence de Méderdra, sous les ordres de l'Emir Ahmed Saloum III, représentant de la branche cadette.

Plusieurs tentes de ces haratines ont du sang blanc dans les veines. Ce sont des enfants naturels d'hommes ou de femmes maures, qui n'ont pas été reconnus par leurs parents et qui par ce silence se sont vu interdire leur place régulière dans la classe du père et de la mère. Ils se rapprochent singulièrement de ces campements de « Baastards », fils de Boers et de Hottentote's, qu'on trouve dans les déserts de l'Afrique du Sud.

Les décrets et règlements qui régissent la matière ont supprimé l'esclavage en Afrique Occidentale française, juridiquement il n'y a donc plus de captifs dans la société maure.

Pratiquement il en reste encore beaucoup. Ce sont des captifs de tente, qui sont élevés avec les enfants du maître et qui restent attachés à sa famille depuis des générations. Leur condition est évidemment plus pénible que les1 enfants du maître^ car c'est sur eux que retombent les gros travaux, mais ils ne subissent pas de mauvais traitements. Quelques-uns' reprennent la liberté, et avec elle le chemin du Sénégal. De leur propre aveu, ils n'y sont pas toujours aussi heureux que dans leur condition antérieure.

Captifs et captives ne sont pas forcément la propriété d'un seul maître. Ils peuvent appartenir par indivis à plusieurs personnes. Dans ce cas, ils passent, chez chacun de leurs maîtres, une période de temps proportionnée au quantum de son droit de propriété. Quand c'est une captive qui est dans ce cas, il peut arriver qu'elle n'ait pas le même maître que son mari et une séparation forcée s'ensuit. La tradition recommande toutefois de les rapprocher. Les enfants appartiennent aux maîtres de la mère dans la même proportion que la mère. Dès que les quote-parts se subdivisent et deviennent trop compliquées, les maîtres procèdent à des transactions réciproques.

Le prix du sang d'un captif, ce qu'on appelle la dïa pour fes personnes de condition libre, et qui pour le captif est appelé « qima » ou valeur marchande, est proportionné, comme son nom l'indique à son coefficient de valeur de travail, d'âge, de beauté, si c'est une femme, etc. On estime qu'un captif dans la force de l'âge, ou une captive dans toute sa fraîcheur, peut attendre un prix maximun de cent pièces de guinée.

Un enfant, une vieille femme ne dépassent pas. 40 à 50 pièces de guinée.

On trouve enfin dans la société maure trarza un petit nom-

bre de famille de forgerons et de griots dispersés un peu partout dans les tribus maraboutiques et guerrières. Les griots vivent de préférence chez les guerriers, et les artisans chez les marabouts. Les artisans sont spécialisés dans le travail des métaux et du bois ; leurs femmes dans celui du cuir.

Les uns et les autres viennent au dernier échelon de la hiérarchie sociale maure. Ils sont à la fois méprisés et craints. Ils ne se marient qu'entre eux et passent leur condition à leurs enfants. TJn certain changement se fait pourtant sentir dans ce milieu si décrié, et pourtant si industrieux, des artisans. Cette transformation se remarque surtout au Sénégal où les artisans maures immigrés travaillent, s'enrichissent et reçoivent les caresses intéressées de leurs compatriotes de passage.

Dans la coutume de l'attribution de dépouilles de l'animal, le forgeron a droit à la tête. Tout Maure qui égorge un mouton, un chameau ou un bœuf ne peut refuser la tête au forgeron du campement qui vient la lui demander. De même, le cou et les intestins sont attribués au boucher, généralement un captif ou un zenagui. Le chef de la tribu, soit guerrière, soit maraboutique, a droit au dos de la bête.

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