‹ L'Emmanuel, ou, Le remède a tous nos mauxChapitre 11 sur 13 · IC)G L'EM MANUEL · texte numérisé non relu

IC)G L'EM MANUEL

de l'obéissance : Il fera la volonté de ceux qui le craignent, et il exaucera leur prière (i). // les conduira dans le port de leur volonté (2).

Le port de notre volonté, à tous, c'est le bonheur. Mais, au sein des ténèbres et des tempêtes de la vie, où est ce port si désiré ? Nous l'ignorons : la philosophie la plus prétentieuse convient elle-même qu'elle ne possède pas encore notre carte routière. Jésus-Christ la connaît, l'a tracée de son sang. Abandonnons-lui donc le gouvernail de notre volonté, sinon nous irons échouer sur la grève fumante des feux de l'éternelle justice, où aboutissent forcément les enfants de l'orgueil et de la révolte.

Pourquoi encore Dieu veut-il que nous soyons obéissants? Parce qu'il veut que nous soyons icibas l'image de la société éternelle, les membres d'un même corps, unis par son esprit, trouvant dans cette union la puissance, la paix, l'ordre et la vraie liberté.

Otez l'esprit de subordination et d'obéissance ; la véritable puissance, la paix, l'ordre, la liberté, le bien-être disparaissent de l'individu, de la fa-

(1) Ps. CXLIV, 19.

(2) Ps. CVI, 3o.

XIe CONSIDÉRATION. I 97

mille, de la commune, de la province, de l'Etat. Chacun s'isolant, voulant constituer un monde à part, on se place en dehors des conditions de la vie, laquelle ne peut arriver «à chaque membre que par l'artère de l'obéissance. Celui-là se soustrait à la vie sociale comme à la vie de la grâce, qui se soustrait à l'obéissance (i). Alors surgissent dans le corps social ce malaise, ces tiraillements, ces convulsions, ces déchirements, présages de la dissolution finale.

Nous comprenons tous cela, et nous ressentons dans nos entrailles ce travail de mort ; mais quand comprendrons-nous le remède?

Il n'y a que la main divine de Jésus-Christ qui puisse relever, restaurer les pouvoirs dégradés par leurs excès, les sacrer de nouveau aux yeux des peuples, en les soumettant au noble joug de la loi de justice et d'amour. Lui seul peut, par la vertu de sa parole, de ses exemples, de ses sacrements, réunir, réorganiser, discipliner les peuples, et les remettre sur le chemin du progrès indéfini, dont il a marqué le but et les moyens. Le dernier but, c'est le Ciel; le moyen, c'est la sanctification des âmes par l'observation de la

(i) De l'Imitation de Jésus-Christ, liv. III, ch. xni.

1C)S l'emmastuei»

loi évangélique. Le but intermédiaire et temporel, c'est la reconstitution de la -société du genre humain, et l'assujettissement plus grand du monde matériel ; les moyens, ce sont l'instruction universelle, soit l'évangélisation, et le travail.

C'est à vous, chre'tiens fidèles, que Jésus-Christ demande ce miracle; et il est en droit de le demander, car il vous a donné sa parole et son sang, et il a mis sa toute-puissance au service de votre prière unie à son incessante prière sur nos autels.

Prions donc avec une indomptable confiance, et travaillons avec une divine énergie à augmenter le nombre des communiants. — Le feu des révolutions ne peut s'éteindre que dans le sang de l'Agneau.

Ooirçihnc Consiïcrrttton.

Deuxième cause des perturbations sociales. — Jésus-Christ seul peut la faire cesser, et comment.

Quand, éclairés sur notre origine et notre fin par la parole et les exemples de Jésus-Christ, nous nous sommes affranchis de la tyrannie de l'orgueil en nous replaçant sous le domaine de Dieu et la direction de ses lois, il nous reste à briser la tyrannie des sens, en les réduisant aux fonctions de ministres de notre âme. C'est le but de la mortification chrétienne, deuxième vertu que le divin Maître exige de celui qui veut le suivre : Qui! porte sa croix (i)!

La désobéissance à Dieu a porté l'anarchie dans notre constitution morale et physique : Le

(i) S. Matthieu, ch. XVI, 24.

corps, ([id se corrompt, tyrannise fume, cl F enveloppe terrestre dégrade et ravale nos pensées (i).

Image de l'Etre infini, et destiné par sa nature mixte à relier la création visible au inonde des esprits, l'homme avait été préposé au gouvernement de la terre, et avait reçu pour ministres les sens. Par eux, il entrait en possession de son domaine, non pour en jouir, mais, comme dit l'Ecriture, pour le cultiver et le garder {t.).

En effet, l'Éden, avec toutes ses délices, était incapable de remplir une âme qui , faite pour Dieu, ne peut trouver de satisfaction complète que dans la jouissance de Dieu. Adam n'y fut placé que pour faire ses preuves de fidélité en respectant la défense du Créateur, et pour s'y exercer aux fonctions de roi de l'ordre matériel. Abstinence et travail, telles furent les deux lois dont l'observation devait le conduire, lui et les siens, à l'éternelle amitié de Dieu et à la domination de tous les mondes. Uni au Père céleste par ses facultés supérieures, l'intelligence et l'amour; uni à l'univers sensible par son organisme,

(i) Sagesse, ch. IX, i5.

(2) Genèse, ch. II, i5.

qui en offre l'admirable résumé (i), il était le médiateur entre Dieu et la nature matérielle, le représentant, le pontife, l'organe de celle-ci.

Aussi la chute du chef a-t-elle entraîné la dégradation du système général. Toute créature est dans le deuil, nous dit saint Paul, dans les angoisses de l'enfantement, impatiente de voir tes enfants de Dieu F affranchir de la servitude du mal en reconquérant eux-mêmes leur glorieuse liberté (a). C'est pourquoi, dit encore le même apôtre, Jésus-Christ a dû restaurer, régénérer la création entière, et purifier de son sang, pas seulement l'homme, mais toutes les choses qui, dans les deux et sur la terre, avaient été placées dans la dépendance de l'homme (3).

Toutefois, en diminuant notre empire sur la nature, cette catastrophe ne l'a pas aboli. De gré ou de force, les éléments et les animaux nous obéissent : l'aigle, le lion, l'éléphant, la baleine, sont encore nos tributaires. Mais notre royaume terrestre, comme le royaume céleste, souffre

(i) On sait que les anciens philosophes, entre autres Aristote, appelaient l'homme un petit monde {microcosmos).

(2) Aux Romains, ch. VIII, 19-23.

(3) Aux Ephésiens, ch. I, 10.

violence, et ri appartient quà ceux rjai se font violence (i).

Le travail, qui était, non un plaisir, mais déjà un devoir dans l'état d'innocence, est devenu, après la révolte, une expiation et une nécessité. Tu mangeras les fruits île la terre, conquis par ton travail, cl le pain, à la sueur de ton visage, tous les jours de ta vie (2).

La loi de l'abstinence, limitée d'abord à un seul fruit, a été étendue à une multitude de choses, on peut même dire à toutes les créatures; car toutes, parla corruption de notre cœur, sont devenues un piège tendu sous nos pas (3). Au lieu d'élever nos pensées et nos affections vers leur Créateur et le nôtre, elles nous fascinent par une ombre de beauté : et ces néants animés, et même sans vie, pre nnent la place du Très-Haut, deviennent nos dieux; tout amour désordonné de la créature, soit V impudicité ^ soit T avarice, ('tant une idolâtrie (4).

De là un désordr e immense , qui nous ferait frémir d'horreur si nous connaissions mieux la noblesse infinie de notre âme. Vo)7ez donc cette

(1) S. Matthieu, ch. XI, 12.

(2) Genèse, ch. III, 17-19.

(3) Sagesse, ch. XIV, 11.

(4) Aux Ephésiens, ch. Y, 5.

XIIe CONSIDERATION. 2o3

reine des inondes inférieurs, dans laquelle Dieu s'est plu à faire resplendir son image, et de laquelle il attend chaque jour l'hymne d'adoration et d'amour qu'il a dicté lui-même :

f'ous avez mis l 'univers à ///es pieds, .Seigneur; fous les habitants de F air, de la terre et des eaux sont soumis à mon e/npire... Les espaces illimités de vos deux, et les astres sans nombre, qui me payent déjà le tribut de leur lumière, entreront un jour dans mon domaine, je les verrai, je les parcourrai en maître. Qu est-ce donc cjue T homme , pour que vous Payez couron/ié de tant de gloire et d'honneur? Je n'ai en propre, devant vous, que le néant... Cependant il vous a plu de me faire plus grande que tout ce qui n'est pas vous. Tout est vanité ici-bas, même l'homme doué de tant de vie ; il n'y est entouré que de fantômes capables de troubler son cœur, sans pouvoir le remplir... Quel est mon partage? IV' est-ce pas vous, Seigneur? En vous est mo// unique trésor. Point de bon/ieur, tant que vous ne m'aurez pas révélé votre gloire. Vous avez voulu que tout fût à moi et que je fusse à vous : régnez donc sur toute la création en régnant sur mon cœur(i).

(i) Ps. VIII, 4-9.— Ps. XVI, i5. — Ps. XXXVIII, 6-8.

Contemplez, disons-nous, cette auguste souveraine future des Cieux et de la terre abdiquant aux pieds d'une idole de chair l'empire universel, se liant par d'éternels serments à un corps sujet de la mort et des vers, reniant l'amour et la possession de la beauté infinie, disant de mille manières à un fantôme de vie : Tu suffis à mon bonheur, pas d'autre dieu que toi!

Concoit-on une extravagance plus effrayante, une dégradation plus profonde, un spectacle plus hideux ?

Cependant y a-t-il beaucoup d'hommes qui aient toujours été assez maîtres d'eux-mêmes, assez en garde contre la fascination des sens, pour dire : Je ne me suis jamais rendu coupable d'un tel outrage à la majesté de Dieu et à la dignité démon âme?

Il y en a sans doute ; ils sont même moins rares que ne le pensent les esclaves de la sensualité. Mais comment ces enfants de Dieu , jetés dans la fournaise du monde, n'en ont-ils point ressenti les ardeurs impures? Comment les flammes , qui dévorent tant d'âmes et de corps autour d'eux , n'ont-elles fait que consumer leurs liens et les rendre plus dispos dans le service et l'amour du Seigneur ?

XII CONSIDÉRATION. 2o5

Ah! c'est que, l'œil attaché sur le divin Maître, ils se sont armés de la croix. Ils n'ont rien négligé pour crucifier leur cliair avec ses vices et et ses convoitises (i). La mortification de Jésus Christ couvrant leur corps, comme d'une cuirasse , les a rendus inaccessibles aux traits de l'ennemi ; et chaque victoire sur leurs sens a produit dans leur âme une nouvelle manifestation de la vie divine (2).

Convaincus que cette espèce de démon (l'impureté) ne peut être vaincue çue par la prière et le jeûne (3), ils ont redoublé leurs entretiens avec Dieu. Leur cœur s'est échauffé dans ce divin commerce, et le feu céleste, allumé par la méditation (4), les a fait triompher des flammes de la concupiscence. Le jeûne, c'est-à-dire, l'esprit d'abstinence, a placé entre eux et les créatures le voile de la modestie, les a abrités contre le rayonnement du vice , a retenu leurs yeux dans leur télé (5), a fermé leurs oreilles aux paroles libertines, a mis un frein à leur bou-

(1) S. Paul, Aux Galat., ch. V, 24.

(2) IIe Êp. aux Corlnth., ch. IV, 10.

(3) S. Matthieu, ch. XVII, 20.

(4) Ps. XXXVIII, 4.

(5) Oculus tuus sit in capite tuo. S, Bernard.

che. Ils ont surtout fui la mère do tous les vices, l'oisiveté, sachant que, pour un démon qui tente l'homme occupe, il y en a des légions autour du paresseux.

Qu'est-ce qui les a soutenus dans cette lutte habituelle confie les plus doux penchants de la nature , dans celte constante préférence du devoir au plaisir? C'est l'esprit de Jésus-Christ, puisé dans le sacrement où il nous fait vivre de sa vie; esprit entretenu, développé par l'étude de la vie du Sauveur , qui fut ; qui est encore une croix et un martyre continuel (i).

Oui j l'Eucharistie est la grande école oii les âmes, s'affranchissant de la loi humiliante de la chair, acquièrent la liberté des enfants de Dieu et apprennent à régner sur leurs sens. En même temps qu'elles y goûtent, dans le pain qui fait les forts et le vin qui enfante les vierges (2), des douceurs et une ivresse qui les déprennent des jouissances animales , Jésus - Christ les y forme, par ses exemples, à la vie de prière et iï abstinence qui met en fuite l'esprit immonde.

Qu'est-ce , en effet , que sa vie eucharistique ,

(1) De l'Imitation de Jésus-Christ, liv. II, ch. xn, 7.

(2) Zacharie, eh. IX, 17.

XII CONSIDERATION. OtO9]

pour celui qui la contemple? Une incessante aspiration vers le Père qui est aux cieux, un absolu mépris de toutes les jouissances de la terre. C'est la reproduction , dans tous les temps et dans tous les lieux , de son sacrifice commencé dans le sein de Marie, consommé sur la croix.

On dira : Jésus-Christ ressuscite ne meurt plus (1), ne souffre plus.

— Non, il ne meurt plus, il ne souffre plus dans son corps; mais quel cas fait-il de ce corps adorable ? Admirez la richesse des vêtements qu'il lui a donnés , la magnificence de la plupart des lieux où il habite depuis des siècles, et où vous ne voudriez pas passer une nuit, même en sa présence! Où trouver l'exemple d'une vie plus mortifiée, d'un renoncement plus complet à toutes les satisfactions sensibles ?

Son corps , il est vrai , ne souffre ni de la réclusion ni de la dépendance sans réserve à laquelle il se condamne; mais son âme, la croyezvous insensible à ce déluge d'iniquités, de blasphèmes, d'impiétés, de sarcasmes, dont le chefd'œuvre de son amour est pour nous l'objet? INe souffre-t-elle plus et des sacrilèges embrassements

(i) S. Paul, Aux Romains, ch. VI, 9.

des Judas, qui ne le reçoivent que pour le crucifier de nouveau en eux-mêmes (i), et de l'affreuse indifférence de tant de chrétiens qui passent des semaines, des mois, des années, sans lui donner un témoignage de respect et de reconnaissance? Quelle satisfaction peut-elle goûter avec cette foule d'âmes tièdes, languissantes, sans générosité, que la routine plutôt que l'amour réunit autour de ses autels?

Cependant , nous dit Jésus-Christ , mes délices sont d'être avec les enfants des hommes (2) : pourquoi? Parce que les délices de l'amour parfait sont de souffrir pour le bien de ceux qu'on aime. Pourquoi encore? Parce que Jésus-Christ veut nous apprendre à nous aimer les uns les autres comme il nous a aimés, c'est-à-dire à livrer notre âme pour nos frères , comme il a livré la sienne (3).

Aimer, pour le chrétien, ce n'est pas se faire ici-bas des amis qui, par leur commerce, adoucissent notre vie; c'est s'oublier soi-même pour penser aux autres, les faire vivre aux dépens de notre vie. L'égoïsme aime à obliger ses entours,

(1) S. Paul, Aux Hébreux, ch. VI, 6.

(2) Proverbes, ch. VIII, 3i.

(3) S. Jean, 7re Ép.,ch. III, 16.

les cœurs capables de reconnaissance. La charité a une sorte de prédilection pour les étrangers, pour les ingrats; ou plutôt nul malheureux ne lui est étranger, nulle ingratitude ne peut refroidir sa passion de vaincre le mal par le bien (i). Mais, pour que la charité embrase un cœur de ses feux, il faut que la mortification y éteigne les désirs charnels. Aussi saint Pierre dit-il aux chrétiens : Rendez vos âmes chastes pour les soumettre à la charité, à l'amour fraternel, à cette mutuelle tendresse qui naît d'un cœur simple (2"), c'est-à-dire désintéressé.

Or, ce travail de transformation , ce passage de la vie grossière des sens, dont le terme est la mort (3), à la vie divine de la charité, ne s'opère qu auprès du corps mort pour la vie du monde. Là où sera ce corps , s'assembleront les aigles (4), c'est-à-dire les âmes angéliques qui, planant au-dessus de la corruption du siècle, n'y plongent que pour arracher des proies à l'enfer, et porter des espérances et des consolations aux misères et aux souffrances les plus délaissées. Là

(1) S. Paul, Aux Romains, ch. XII, ai.

(2) 2re Ép., ch. I, 22.

(3) S. Paul, Aux Philipp., ch. III, 19.

(4) S. Matthieu, ch. XXIV, 28.

21C> L OIM.WIEL.

1' Ugle divin, qui a abattu au pied de la croix, le dragon infernal , couve ses pet ils , 1rs réchauffe dans son sein, les nourrit de sa chair, de son sang, tes civile à voler vers Dieu pour redescendre vers leurs frères , chargés de bénédictions (i).

C'est à cette école du dimanche, que les masses apprennent la béatitude du travail, de la privation et des souffrances , et qu'elles s'estiment moins malheureuses en entendant le Maître dire : Si vous ne faites pénitence, vous périrez tous également. — Celui qui voudra épargner sa vie ici-bas , la perdra à jamais ; înais celui qui la sacrifie avec moi la sauvera (2).

C'est dans ce Ljxée que la jeunesse studieuse, s'élevant au-dessus des bas instincts du sensualisme , dispose son intelligence et son cœur aux grandes pensées , aux illuminations du génie, aux dévouements héroïques. C'est là qu'elle acquiert cette douceur, cette patience qui, avec la possession de notre âme, nous donne \a. possession du ciel et celle de la terre (3).

(1) Deutéronome, ch. XXXII, 11.

(2) S. Matthieu, ch. V, /,. S. Luc, ch. XXI, 19.

(3) S. Luc, ch. III, 5. — Ibid., ch. IX, 34.

C'est là que l'ouvrier, brisé par un travail ingrat, sent renaître ses forces, quand l'ouvrier de Nazareth lui dit : Courage, mon enfant ! Comme toi, et plus que toi, j'ai été pauvre et voué au travail dès le berceau (i). Je compte tes larmes et tes gouttes de sueur; bientôt je les changerai en un torrent de voluptés (2).

C'est là que l'opulence frémit en voyant descendre dans l'éternelle flamme le mauvais riche, dont le seul crime fut l'amour du plaisir soidisant honnête, et l'indifférence pour les souffrances d'autrui (3),

Hélas ! on a tout fait, depuis un siècle, pour rendre déserte cette école! Des sommités sociales jusqu'aux plus humbles existences , il y a eu un infernal concert pour détrôner la loi du devoir, du sacrifice, et lui substituer l'apothéose du plaisir. Les jouissances modérées que la Providence avait attachées à l'accomplissement de nos devoirs pour les rendre moins rebutants sont devenues le but universel. On n'a plus voulu travailler que pour jouir, et l'amour des jouissances, en se généralisant, a produit l'insuffisance

(1) Ps. LXXXVII.

(a) Ps. XXXV, 9.

(3) S. Luc, cli. XVI, 19-26.

et le dégoût du travail. Le cœur humain, détourne de ses voies, a demandé à la matière ce que la matière ne pourra jamais lui donner, le plaisir sans bornes. Alors il est entre en fureur, et, accusant la société d'entraver le développement et la généralisation du plaisir, il a résolu de la noyer dans le sang.

Le cataclysme est si imminent, que Jésus- Christ seul peut le conjurer. Il réclame la liberté de dire à tous : Venez à moi, vous tous qui gémissez, etc., etc. Il crie surtout: Laissez venir à moi les petits enfants, et je leur apprendrai combien mon joug est doux et léger, et quel repos il procure aux âmes qui l'acceptent (i). — Non ! répondent toujours les classes influentes; nous te permettrons de venir quelquefois prêcher l'ordre aux enfants, mais leur éducation est notre affaire.

Eh bien, malheureux qui refusez la dernière planche de salut, écoutez!

Ces enfants, que vous ne voulez pas laisser nourrir de la parole et de la chair de Jésus- Christ, demanderont, d'un instant à l'autre, à dévorer vos richesses et vos vies , et s'entre-dé-

(i) S. Matthieu, ch. XIX, 14.

XIIe CONSIDÉRATION. 2l3

voreront ensuite. Si vous ne voyez pas cela, vous avez déjà sur les yeux le bandeau des victimes.

REFLEXIONS

Qui frémit au seul mot de pénitence , de mortification ? L'ignorant qui , ne sachant pas que l'essentiel de la péniteuce et de la mortification étant dans le redressement de nos voies et la réparation de nos iniquités par l'observation des commandements de Dieu et de l'Eglise , qui tendent tous à notre vrai bien éternel et temporel, se figure des macérations , des jeûnes , des abstinences extraordinaires, qui ne sont que des moyens généralement utiles, parfois nécessaires, mais qu'on ne doit employer qu'avec discrétion et sous la direction d'un bon maître.

Qui frémit encore? L'ignorant et le lâche qui , n'ayant jamais porté avec ferveur le joug de Jésus- Christ, ignore combien il est doux et léger, combien la croix facilite la marche, comme elle attire, entraîne ceux qui ne la traînent pas, quelle différence il y a entre le lest que la religion met dans une âme et les ignobles et accablantes chaînes que lui impose le vice ; l'igno-

ai4 l'oimaxui i .

rant et le lâche qui, voulant se partager entre l'esprit de Jésus-Christ et celui du inonde, a subi les conséquences de ce partage, s'est mis en guerre et avec sa conscience de chrétien et avec ses passions mondaines, n'a goûté ni la divine ivresse des joies de la vertu, ni la triste quiétude du pécheur endormi dans le mal.

Qui frémit encore? La malheureuse dupe d'un maître orgueilleux, dur, atrahilaire, qui veut imposer aux autres une religion qu'il s'est faite en ne prenant qu'un coté de l'Evangile ; l'infortuné élève d'un janséniste , sinon selon la lettre, du moins selon l'esprit, qui, dans sa conduite et ses discours, lui a fait envisager la vie chrétienne comme un long enterrement empreint de deuil , de tristesse et de larmes.

Qui désespère de soumettre la chair à l'esprit, de rompre des habitudes invétérées, des chaînes aux mille replis, aux mille nœuds ? L'infortuné pécheur à qui il n'est jamais venu en pensée d'aller s'agenouiller à quelque distance de nos tabernacles, et de dire à celui qui y réside : « Seigneur, vous avez dit : Venez à moiy vous tous qui êtes accablés sous le poids de vos iniquités et des habitudes qu'elles entraînent, et je vous délivrerai. Nul n'est descendu

XIIe CONSIDERATION. 2l5

plus bas que moi dans l'ardeur pour le mal, dans L'impuissance pour le bien. Quelque indigne que je sois de vos miséricordes, je viens plein de confiance en votre promesse et en la vertu de votre sang qui, chaque jour encore, coule sur cet autel pour la rémission des péc/u's , et je ne me retirerai pas que je n'aie une réponse de vie. »

Quel esclave du péché a jamais parlé ainsi à \Jmi des pécheurs qui veulent cesser de l'être, sans être exaucé, surtout quand il a mis sa supplique sous le patronage du Refuge des pécheurs : « O Mère pleine de grâce, faites ce que je n'ose faire, sommez votre Fils de tenir sa parole ? » S'il en est un , qu'il vienne nous le dire. Nous lui répondrons : Frère, cela est incroyable, inouï; nous tenons à le voir. Retournez avec nous à celui qui n'a jamais repoussé un pécheur recommandé par Marie.

Quel est le nouveau converti ou l'ancien soldat qui se désole , s'effraye , désespère , alors que , depuis plusieurs heures, peut-être depuis plusieurs jours, l'imagination, la mémoire, tous les sens étant en feu , la volonté seule résiste, mais si faiblement que , d'un instant à l'autre , la citadelle court risque d'être dévorée par les flammes im-

2lG L KM MANU EL.

pures? C'est celui qui , [dans ces moments terribles, n'a pas l'attention de jeter un regard vers la Mère du bel amour (1), et de se réfugier en esprit dans la tente où veille Jésus-Christ, pour lui dire : Seigneur, nous périssons, calmez cet orage, rendez-moi maître de ces facultés, de ce corps si souvent imprégné de votre sang!

Que le combattant qui a fait cela et n'a pas obtenu le répit nécessaire pour se mieux préparer à de nouvelles attaques vienne nous le dire, et nous refuserons de le croire.

Chrétiens pratiques, vous le savez, les pécheurs ne vivent loin de Jésus-Christ, que par l'effet des plus tristes erreurs, des plus absurdes préventions. L'esprit infernal ne règne sur eux que par la terreur. La première chose qu'il fait dès qu'ils se sont abandonnés à ses instigations, c'est de les faire vivre loin de la face de Dieu , dans le désespoir du pardon (2), dans une répugnance extrême pour des remèdes mille fois moins amers que les amertumes du péché.

C'est à vous, enfants restés fidèles au Père céleste, ou déjà réconciliés, de ramener doucement ces frères égarés, de les encourager à don-

(1) Ecclésiastique, ch. XXIV, 24.

(2) Genèse, ch, IV, i2-i5.

XIIe CONSIDÉRATION. 21 7

ner parleur retour une grande fête au Ciel (i), de les remettre aux bras du ministre des miséricordes, qui du bain de la réconciliation les fera passer au festin nuptial de l'Agneau. Et quand à l'heure des joies et des consolations succédera l'heure de l'épreuve et du combat, ce sera encore à vous de soutenir le courage de ces jeunes recrues, de leur apprendre que les feux toujours mal éteints des convoitises de la chair ne s'amortissent bien que dans le sang de Jésus-Christ.

(1) S. Luc, ch. XV, 7-10.

%vtty\imt Conetïn-ation.

Troisième cause de l'incendie social. — Jésus-Christ seul peut l'éteindre, et comment.

Quand par l'humilité et l'obéissance l'homme a repris le salutaire joug de la loi divine, et que la mortification l'a rendu maître de ses facultés inférieures, il lui reste un dernier lien à briser pour jouir de la vraie liberté des enfants de Dieu; c'est l'attache désordonnée aux biens delà terre: l'avarice.

En vertu d'une loi de l'ordre éternel, qui veut que chacun soit puni par où il a péché (i), et que la révolte soit le châtiment de la révolte, l'âme de l'homme ne peut s'insurger contre Dieu saus tomber sous la dépendance des organes, ses

(i) Sagesse, eh. XI, 17.

XIII CONSIDÉRATION. 2I(j

ministres: et les organes, à leur tour, durent tomber sous la dépendance de la nature matérielle, leur sujette. La chair ayant dit à l'esprit : Les jouissances sensuelles sont ta fin; ton unique devoir est de te les procurer; la terre dit : La mère des jouissances, c'est moi; pour jouir, il faut que tu me possèdes.

Dès lors les enfants de Dieu devinrent les enfants de la terre. Au lieu de la posséder, ils en furent possédés. Non contents de lui faire hommage de leur existence, ils lui attribuèrent celle de leurs dieux. On sait que, dans la théologie païenne , la terre, sous le nom à'Ops, de Cy hèle, etc., était adorée comme mère des dieux et des hommes.

La terre n'a plus d'autels dans nos temples, mais elle en a dans tous les cœurs qui n adorent pas Dieu en esprit et en vérité. Il faut que les hommes choisissent entre le culte du Père qui est aux cieux et le culte de Mammon (i). Le cœur que la foi, l'espérance et la charité ne font pas aspirer au Ciel, place nécessairement sa foi , son espérance , son amour dans la matière, et par la puissance assimilatrice que l'objet aimé exerce

(i) S, Matthieu, ch. VI. 24.

sur celui qui aime, l'âme cupide devient matière.

Ses pensées, ses désirs, ses craintes, ses espérances, ses antipathies, ses affections ont pour principe et terme la matière. L'avare est la propriété de la richesse bien plus qu'il n'en est le propriétaire.

Par là il descend plus bas encore que le voluptueux. Celui-ci s'avilit sans mesure en prostituant une âme digne de Dieu seul à une créature de chair ; mais cette créature est le chef-d'œuvre deDieu dansl'ordre matériel, et l'esprit qui l'habite etl'animeluicommuniquequelque chose de divin. L'avare, en adorant les métaux, la terre, la matière inorganique, arrive à la dernière limite de la dégradation; c'est l'anéantissement de l'âme. Dans le libertin, elle se fait chair, elle s'animalise, s'identifie avec la sensation ; dans l'avare , elle se matérialise , se minéralisé , perd toute sensibilité.

C'est ce qui explique un fait moral assez connu. Le libertinage le plus avancé est encore corrigible : il est douteux que l'avarice bien caractérisée le soit. Elle renferme tant de bassesse et d'aveuglement, qu'elle encourt, non la colère de Dieu, mais son mépris. La colère éclate en menaces, en châtiments, et si l'on s'amende, elle se change en tendresse. Le mépris délaisse : Nul

ne peut corriger celui que Dieu méprise (ij. L'avare est sans remords. — Des milliers d'exemples attestent que le prêtre a reçu le pouvoir de dire à l'homme le plus animal isé : Sois désormais un ange! Mais convertir un avare, c'est-à-dire transformer une pierre en un enfant d Abraham [i) , est un prodige que Dieu se réserve. Quoi qu'il en soit de cette observation, la luxure et l'avarice sont tellement indignes du chrétien, à qui l'Evangile a révélé l'ineffable grandeur de son âme, que saint Paul demande que le nom même en soit banni de notre bouche (3).

L'avarice, soit le culte des richesses, n'est pas seulement la plus honteuse des religions, elle en est aussi la plus impitoyable.

Rien de plus pervers que V avare , nous dit l'Esprit-Saint ; de son vivant il a aliéné son âme y et jeté loin de lui ses entrailles (4). Dans ses mains de fer, toujours ouvertes pour prendre, jamais pour donner, les biens se changent en maux . Il ne se sert de ce qu'il a que pour saisir ce qu'il n'a pas. Son or est un aimant dont la

(i) Écclésiaste, ch. VII, i/j.

(a) S. Matthieu, ch. III, 9.

(3) Aux Ephésiens, ch. V, 3.

(4) Ecclésiastique, ch. X, 9-10.

puissance , augmentant chaque jour, vide les bourses , son champ dévore le champ de ses voisins.

Le libertin trouve au dehors, trouve dans son organisation des limites infranchissables. Quand la satiété ne l'arrête pas, c'est l'impuissance ; s'il résiste au médecin, le fossoyeur arrive. Mais où trouver un frein pour l'avare? Tout au dehors enflamme ses convoitises, tout au dedans les seconde. Comptant pour rien ce qu'il acquiert, il est tout entier à ce qu'il n'a pas acquis. Ses forces intellectuelles et matérielles, tendues constamment vers le but, finissent par l'atteindre, et la conquête devient un nouveau moyen de conquérir. Sa vie froide et assujettie, comme tout le reste, au calcul, évite les excès qui en useraient les ressorts. A ses autres iniquités il joint la plus impardonnable de toutes pour ses entours, celle de vivre longtemps.

Ces excès, dira-t-on, sont peu communs. — Oui, et c'est un grand bonheur. Il suffirait de deux ou trois de ces êtres dans une province pour la dévorer; car, alors même qu'il n'enfouit pas , l'avare détruit cent fois plus de richesses qu'il n'en accumule. Mais si le paroxysme de l'avarice est rare , le germe en est dans toutes

XIIIe CdNSTDÉUÂTION. aa3

les constitutions morales; et pour peu qu'il se développe chez une nation , faute du spécifique religieux, de grandes Souffrances s\ révèlent et appellent de grandes catastrophes.

Dès que les cœurs ne trouvent plus un débouché à leurs insatiables désirs dans l'immensité de Dieu et de ses œuvres, ils se tournent vers notre chétive planète; et celle-ci, qui pourrait fournir à l'entretien de dix milliards d'enfants de Dieu qui voudraient la cultiver en paix, en attendant l'heure du passage , ne suffit plus aux absurdes exigences de quelques cent millions ^enfants de la terre, qui veulent s'y procurer les jouissances et le repos du Ciel.

Alors le monde change de face. Au travail général, modéré, naturel, qui avive le corps social et y entretient le bien-être , succèdent à la fois et la fainéantise qui paralyse une moitié de ses membres, et le travail forcené qui exaspère et décourage l'autre. A l'économie, qui conserve les fruits du travail et en règle l'usage , succèdent et la lésinerie, qui les étouffe en les entassant, et la profusion qui les épuise. A la frugalité, qui sauve en même temps les forces de l'âme, du corps, et les biens de la fortune, succèdent les habitudes énervantes du luxe et la fureur des

passions abrutissantes. Enfin, la charité, qui travaille , économise, se prive pour avoir de quoi donner, et qui, peu contente de donner du sien, se donne elle-même (i); la divine charité fait place à un atroce égoïsme , qui , ne voyant que des machines dans les pauvres , spécule froidement sur leur vie, et exploite leurs forces morales et physiques.

La société devient ainsi, à la fois, et une maison de jeu où les habiles et les forts butinent aux dépens des maladroits et des faibles ; une maison de débauche, où la paresse et les vices consomment sans produire; et une galère où les forçats du travail produisent sans pouvoir consommer.

Si le petit nombre des favoris du jeu et des bénéficiers du travail possède, comme en Angleterre , l'esprit conservateur au plus haut degré ; s'il a dans ses mains tous les pouvoirs, toutes les influences; s'il a affaire, non à des masses faciles à mettre en mouvement, mais à un peuple fortement organisé, et dont le respect pour la hiérarchie sociale et le pouvoir aille jusqu'au culte; et si ce peuple est dans les conditions

(t) S. Paul, Aux Corintli., IIe Êp., ch. XII, i5.

XIII CONSIDERATION. 11i>

géographiques et autres qui le mettent à l'abri de la contagion des idées révolutionnaires, l'ordre pourra se maintenir quelques années dans ce pays au milieu des plus grandes souffrances; mais quel ordre! A côté de Crésus qui ne savent que faire de leurs richesses , on verra de nombreux fossoyeurs qui ne peuvent suffire à couvrir de terre les cadavres que leur jette la faim.

Mais là où le catholicisme a tellement empreint dans les esprits et les mœurs l'idée et le sentiment de l'égalité, qu'ils y survivent aux institutions catholiques, seules capables d'en diriger l'application; là où le despotisme révolutionnaire et le génie de la centralisation ont broyé les rouages de l'organisation naturelle des peuples, et en ont fait des masses d'individus livrés sans défense aux manipulations de tout parti qui peut s'appeler l'État ; là, disons-nous, une catastrophe est inévitable, si le principe religieux est impuissant à la conjurer. Dans le parti des élus de la fortune, intéressés à maintenir l'ordre, il n'y aura ni assez de charité pour se faire pardonner la richesse, ni assez d'entente et de force pour la défendre. Il y aura dans les classes pauvres assez

de souffrances pour les exaspérer, assez d'igno-

iiQ> l'emmawuel.

rame pour adopter des remèdes pires que le mal. Le peuple des débauchés fournira assez de scélérats ambitieux et habiles pour exploiter la faiblesse et les divisions des conservateurs, et l'exaspération, l'ignorance des masses.

Gomme on a sacrifié tous les pouvoirs secondaires, toutes les influences, tous les droits à l'omnipotence de l'Etat , et qu'on a fait de cette chimère un dieu capable de faire jaillir du néant tous les bienfaits qu'on lui demande, on le sommera très-sérieusement de bannir l'ignorance, l'immoralité, l'indigence, en donnant gratuitement à tous les citoyens une excellente éducation; en garantissant une honnête existence aux travailleurs , et par Y organisât ion du travail^ et par un système d'assistance qui leur épargne les humiliations de £ aumône. On sommera encore l'État d'accroître la prospérité publique et l'honneur national par de gigantesques entreprises au dedans, par une attitude formidable au dehors; enfin, on voudra qu'il abolisse sans délai les impôts les plus onéreux; et, pour suffire à tant de charges, on lui dira : Emparez-vous du superflu des riches, c'est-à-dire, abolissez tout travail en tuant la propriété.

Ce qui effraye le plus l'observateur, ce n'est

XIIIe CONSIDERATION. Il']

pas le crédit que ces coupables extravagances trouvent dans des masses que l'irréligion a préparées à toutes les folies : c'est l'ascendant qu'elles exercent sur la plupart des conservateurs, même chrétiens. On n'accepte pas dans son entier le programme du socialisme, mais on le discute; mais on convient que l'État doit faire quelque chose pour l 'amélioration morale et matérielle des classes laborieuses.

On paraît ne pas voir que toute initiative de l'Etat, en cette matière, serait une concession aux bandes du socialisme , qui demandent du travail ou du pain à l'Etat, pour avoir du pain sans travail; concession terrifiante pour la propriété. On paraît ne pas voir que toute nouvelle atteinte à la propriété, tout encouragement à ses ennemis, auraient pour infaillible résultat une diminution du travail et un redoublement de la misère, qui seraient le signal du carnage.

L'impasse est telle , que toutes les forces du génie humain sont impuissantes à sauver une société traquée par de formidables ennemis, et qui n'a en perspective qu'une Mer rouge, et, au delà, une affreuse solitude.

Jésus-Christ seul peut la délivrer, en disant aux flots : Retirez-vous ! en enchaînant les mul-

titudes par le charme de sa parole, en multipliant, dans les mains de la charité, les pains et les poissons qui s'y trouvent. Il tiendra aux peuples un langage que lui seul peut tenir. Il leur dira :

« Heureux les pauvres qui , à mon exemple, vivent dans le travail et la gêne! L'empire des cieux est à eux! Malheur aux puissants et aux riches qui placent leurs délices dans les honneurs , dans la richesse , dans les plaisirs ! Une affreuse abjection , une éternelle misère les attendent!

« Peuples, vous êtes dans la souffrance; et si beaucoup d'entre vous manquent du pain qui nourrit le corps , c'est que tous vous manquez du pain qui nourrit l'âme. Venez donc à moi, et j'allégerai vos douleurs , vos privations , en vous apprenant les bénédictions que j'y attache.

« Rappelez-vous ce que je suis par ma nature divine, et ce que j'ai voulu être, dans l'ordre de l'humanité, par amour pour vous. Moi, par qui tout a été fait , et par qui tout subsiste, quelles ont été mes jouissances dans le monde ? Comparez la naissance , la vie, la mort du plus misérable d'entre vous, à ma naissance, à ma vie, à ma mort !

XIJIC CONSIDÉRATION. 22Q

« Pour que vous n'oubliassiez pas cette grande leçon, j'ai voulu la continuer jusqu'à la fin des temps. Ouvrez les tabernacles , voyez ! Qu'y suis-je aux yeux de l'homme sans foi ? Un néant. Qu'est-ce que j'y possède en propre? Le néant. A qui appartiennent, par vos lois, le lieu où l'on m'enferme, les vases où je repose ? A tous, excepté à moi. Qu'est-ce que j'y fais ? J'y donne à tous tout ce que je suis, ma divinité, mon âme, ma chair et mon sang.

« Je veux vous y apprendre que vous aimer les uns les autres, ce n'est pas seulement donner son superflu, prendre sur son nécessaire, mais que c'est, au besoin, sacrifier sans réserve sa vie aux nécessités spirituelles et temporelles de son prochain. Je veux que, en voyant ce que je fais, vous ne puissiez jamais dire : J'ai assez souffert, travaillé pour mes frères, j'ai assez donné ! Mais que, après les plus héroïques sacrifices, vous vous humiliiez devant moi, en disant : Seigneur, le monde loue notre charité parce qu'il ne connaît pas la vôtre. Pourrons-nous croire à notre charité, tant que la vie animera nos membres, tant que le sang coulera dans nos veines?

(f Ces vérités , ces préceptes effrayent votre faiblesse; approchez donc de la table que je

i'6a l'emmanuel.

vous ai préparée, et que je vous les incorpore!

Quand ces leçons du Dieu-Charité auront succédé aux sanguinaires leçons de la fraternité des clubs et des sociétés secrètes, on verra reparaître le consolant spectacle annoncé par les prophètes. Les rois et ceux qui ont la graisse de la terre, mêlés à ceux qui en arrachent les épines, sapprocheront , se prosterneront , mangeront ce qu'ils auront adoré, et la soif des richesses s'apaisanl dans les uns et les autres, l'union et la paix feront renaître l'abondance dans la famille sociale (i).

Nous sommes encore ramenés à la même conclusion :

Ou les gouvernements, se bornant à maintenir l'ordre matériel, aplaniront les voies au retour de Jésus-Christ, et lui diront : Sauvez-nous , Seigneur, car nous périssons (2)! ou une voix criera aux armées de la démagogie : Déblayez le terrain, abattez les collines et les monts, comblez les vallées , et disparaissez sous les ruines (3).

(1) Ps. XXI, 27-30.

(1) S. Matthieu, ch. VIII, 25.

(3) S. Luc, ch. III, 5.

XIIIe CONSIDERATION. 131

REFLEXIONS

Que servirait à l'homme de conquérir V univers entier, s'il venait a perdre son âme (i)?

Cette parole a deux fois arraché l'Europe à la mort : une première fois , en la sauvant du déluge du sensualisme païen; une seconde fois, en la sauvant du déluge du sensualisme barbare. Seule elle peut encore arrêter le débordement du sensualisme moderne, païen par ses théories, barbare par ses moyens d'action.

C'est en apprenant aux hommes qu'ils ont une âme plus grande que l'univers, et que Dieu est la véritable patrie des âmes (2), que le christianisme a changé la face du monde, et fait d'immenses troupeaux d'esclaves exploités par quelques maîtres inhumains une famille de frères vivant sous les douces lois de la charité.

Il a dit : Enfants des hommes , pourquoi vous entre-déchirer pour la jouissance de cette terre où vous n'êtes que de passage, et dont les fantastiques biens sont incapables d'assouvir les con-

(1) S. Matthieu, ch. XVI, 26.

(2) S. Augustin, Lib. de quanta, animœ.

a3-2 l'Emmanuel.

voitises d'un seul d'entre vous , fussent-ils tous accumulés dans ses mains ? Elevez vos regards vers les cieux. Voyez les innombrables soleils disséminés dans l'espace, éclairant des millions de mondes; ils ne sont qu'une faible partie de l'éternel royaume qui vous attend. Portez vos regards encore plus haut : au-dessus de l'universalité des mondes est le Dieu des dieux, qui, d'une parole, leur donna l'être, le mouvement et la vie. Ce Dieu, devant qui les beautés les plus ravissantes, les majestés les plus hautes, ne sont que laideur, bassesse et néant, veut être votre récompense , votre partage , votre éternelle possession (i). Pour gage de son amour, le Père céleste vous a donné son Fils unique, qui, après s'être livré à la mort pour vous, habite toujours au milieu de vous, plein de grâce et de vérité. Mais la condition que le Père et le Fils ont mise à l'accomplissement de leur promesse, c'est que vous imitiez leur amour, que vous sojez un, comme ils sont un, que vous vous aimiez les uns les autres, comme ils vous ont aimés. Dieu est charité ; il ne reconnaît pour siens que les enfants de la charité ; il n'ouvrira les trésors de

(i) Genèse, ch. XV, i. Ps. XV, 5. — Ps. LXXII, 26.

l'éternelle vie qu'à ceux qui auront aimé leurs frères et partagé avec eux les dons reçus du Père commun. L'entrée de sa gloire restera fermée à celui qui, ayant des biens de ce monde et voyant son frère dans l'indigence , lui aura fermé ses entrailles. Celui qui n'aime pas son frère, ne connaît pas Dieu, ne le verra jamais; // demeure dans la mort ( i ).

C'est à populariser de nouveau ces croyances que nous devons employer tous nos efforts, enfants de la foi. Là seulement est le salut d'une société dévorée par l'égoïsme et livrée par l'irréligion aux ravages d'une cupidité sans frein.

Que les enfants du siècle comptent sur la sagesse de législateurs sans foi pour remédier à des maux dont ils ignorent la première cause, et conserver un ordre social dont ils méconnaissent la base essentiellement chrétienne , à la bonne heure; ce sont des aveugles conduits par d'autres aveugles. Non-seulement leurs lois périront avec eux, mais ils périront par leurs lois.

Pour nous, à qui la lumière divine a révélé la véritable loi de vie ou de mort pour les peuples comme pour les individus, nous savons que la

(i) S. Jean, ch. XV, 12; ch. XVII, 22; lre Ép., ch. III, 14-17; ch. IV, 8-16.

•?.34 l'emmawuél.

société matérielle ne subsiste que par la société spirituelle, et qu'on travaillera vainement au salut des corps, tant qu'on laissera se perdre les âmes. Les droits de la propriété et de la famille ne peuvent être sauvegardés que par la charte évangélique, conviant tous les déshérités de ce inonde à l'immense héritage des Cieux.

Or, la conviction profonde des promesses divines, qui nous déprend de l'amour de ce monde, l'avant-goût de la possession de Dieu, qui détruit dans notre cœur le feu des convoitises sensuelles et y allume celui delà charité, c'est l'Eucharistie qui nous les donne. Comment douter de cette volonté du Dieu infiniment bon , de se donner tout à tous (i), quand chaque jour on le voit se donner sans division ni partage à des millions de communiants? Comment porter envie auxpossesseurs de ce inonde, alors que nous possédons le propriétaire de tous les mondes? Enfin, comment ne pas chérir et traiter en frère le dernier des hommes, quand, par ïaparticipalion au pain eucharistique, il devient un même corps avec nous (2)?

(1) S. Paul, Aux Corinth., Ire Ép., ch. XV, 28.

(2) Ibid., ch. X, 17.

XIIIe CONSIDÉRATION. a35

Au communisme païen et barbare, qui pousse au brigandage et à l'effusion du sang humain, on ne peut opposer que le divin communisme de la charité, cimenté par le sang del' Agneau.

ifituatorjihnc Consfrcratton.

Jésus-Christ seul est la Vérité.'

Il y a toujours eu dans le monde une infinité de maîtres qui ont dit : Ecoutez-nous, nous avons la vérité ! Nul n'a osé dire : Je suis la vérité ! Jésus-Christ l'a dit, et par là il s'est posé en maître du genre humain.

En effet, pour populariser la vérité parmi les hommes , il faut pouvoir la définir , il faut la connaître à fond; pour connaître le fond de la vérité, il faut être la Vérité même.

Qu'est-ce que la Vérité? c'est l'Être. C'est d'abord Dieu, qui seul peut dire : Je suis celui qui est ( i ) ; tout ce qui n'est pas moi, est par moi,

(i) Exode, ch. III, 14.

XIVe CONSIDÉRATION. 237

>our moi. Ce sont ensuite les êtres que sa puisance créatrice a fait passer du possible au réel. j& connaissance de Dieu, de l'homme, de l'uniers matériel, et des rapports qui les unissent, oilà la vérité qu'il fallait révéler aux hommes.

Qui pouvait nous faire connaître Dieu, que ml homme lia vu, sinon le Fils unique qui est (ans le sein du Père (i)? — Qui pouvait nous léchiffrer l'énigme du monde visible, sinon le nême Verbe éternel, qui le créa et le conserve lar la puissance de sa parole (2)? — Qui >ouvait nous révéler la destinée de l'homme, linon encore le Verbe qui fit d'abord £ homme ï son image et ressemblance, qui ensuite, pour e relever, daigna être le Fils de l'homme ?

Qu'ont découvert sur ces importants problèmes les plus vigoureux génies de l'antiquité 3t les philosophes non chrétiens des temps raolernes? Rien, absolument rien qui puisse fixer la pensée des hommes et les orienter dans l'obscur chemin de la vie. Impuissants à rien démêler, ils ont fini par tout confondre, et jeter Dieu, l'homme , la matière pêle-mêle dans le pan-

(1) S. Jean, ch. I, 18.

(1) S. Paul, Aux Hébreux, ch, I, 3.

théisme, qui est la clouai maxima de toutes les philosophies humaines. Ceux qui ont parlé Le plus dignement de Dieu et de ses œuvres ne l'ont ni vu ni entendu. Ils ne sont point entrés dans le secret de ses conseils; leur œil n'a embrassé ni l'origine ni la fin des choses. Sur tout cela ils n'ont eu que des idées flottantes, conjecturales, des peut-être. Ils n'ont pu dire: Voilà ce qui a été, ce qui est, ce qui sera.

Placés au point de vue de la raison, qui varie d'individu à individu, et de jour en jour dans le même individu, les philosophes n'ont pu accorder deux hommes dans la même opinion ; ils n'ont pu s'accorder eux-mêmes. Ce sont des chercheurs de la vérité ; ils n'en sont pas les révélateurs. Ils ont appris à raisonner, c'est-adire à marcher du connu à l'inconnu; mais le principe de tout ce qui est leur restant inconnu, le doute est au bout de tous leurs raisonnements. Je sais que je ne sais rien, c'est leur dogme final, d'où résulte cette morale : Je sais que je peux tout clans la limite de mes forces.

Principe et fin, auteur et consommateur de tout ce qui est; possédant tous les trésors de la Divinité, comme Fils é^al au Père; possédant toute la création visible et invisible , comme

XIVe CONSIDÉRATION. a3o,

homme% c'est-à-dire, esprit uni à la ma liera pour la rallier à Dieu , Jésus-Christ est le Grand-Tout, résumant dans son Moi divin l'incréé et le créé, sans les confondre ni les absorber (i).

Dans le passé , le présent , l'avenir , rien n'échappe à son regard , parce que tout se meut dans le cercle tracé par son éternelle sagesse. Aussi, avec quelle aisance il soulève le voile qui couvre l'Etre divin , et comme il illumine l'univers en lui révélant son auteur!

Il y a dans le dépôt de la révélation chrétienne tous les matériaux de la plus profonde, de la plus complète philosophie. Nous nous proposons d'en offrir ailleurs une faible esquisse (2). Mais un enseignement méthodiquement philosophique n'allait ni à la dignité de Jésus-Christ ni à la capacité du grand nombre. Ce n'était que par un cours d'histoire divine et humaine qu'on pouvait donner à la généralité des hommes une juste connaissance de Dieu , de l'homme, du monde. Aussi l'enseignement chrétien est-il tout

(1) Apocalypse, ch. I, 8. — Ép. aux Hébreux, ch. XII, 2. — Ep. aux Coloss.y ch. Ij 17 ; ch. II, 3.

(2) La Science de la vie, ou Leçons de philosophie universelle.

2/10 l'emmaiîuei,.

historique, et c'est ce qui le rend si populaire.

Au lieu de nous donner d'abord une définition de l'Etre infini, qui n'eût été comprise que des philosophes, Jésus-Christ nous montre Dieu créant les cieux et la terre avec une puissance et une liberté souveraines. Il nous le montre ensuite façonnant avec prédilection le corps de l'homme, lui inspirant la vie, voulant qu'il soit en même temps l'image. , la ressemblance de Dieu, et le dominateur du monde (i).

Dieu étant Trinité, trois personnes subsistant dans la même nature, l'homme doit être trinaire, pas seulement dans son être spirituel, mais dans sa vie extérieure. A la première personne humaine Dieu donne aussi son image sortie de son côté, le Verbe dans lequel Adam se reconnaît, et dit : C'est l'os de mes os, la chair (te ma chair (2). Plus tard apparaîtra la troisième personne, l'enfant, fruit et gage de l'union des deux premières.

Père, mère, enfant (un ou multiple n'importe), tel est l'homme dans le plan divin. Ces trois personnes , d'une nature spécifiquement une , distinctes et subordonnées entre elles, cependant

(1) Genèse, ch. I, 26.

(2) Ibid., ch. II, 23.

XIVe CONSIDÉRATION. ll\ 1

égales, ne devaient former qu'un : l'Homme ! Par leur union seulement elles pouvaient remplir leur double destinée : Représenter Dieu, s'assujettir le inonde; mériter l'intime et éternelle amitié du Créateur, et l'empire définitif et illimité de la création visible (i).

L'Homme avait été créé libre et laisse' dans la main de son conseil (p.), afin que, par le bon usage de sa liberté, il concourût à son élévation, et acquît ainsi un nouveau trait de ressemblance avec celui qui est bon, grand par lui-même. Sa fidélité devait être mise à l'épreuve. A la lumière divine, qui lui donnait l'intelligence et l'amour du bien, le chef des anges pervertis, Satan, oppose une parole d'erreur et de haine. L'Homme y adhère. Aussitôt la mort, qui n'est pas autre chose que ce que les Crées l'ont appelée , la division , envahit l'Homme et dans son être et dans son domaine. Avec l'amour de la vérité, il a perdu le caractère divin qui , en l'unissant au Créateur, lui donnait l'harmonie dans son être et la puissance sur les créatures.

L'Homme n'est plus; mais il y a un homme

(i) Nous développerons, dans l'ouvrage annoncé plus haut, ce que nous ne pouvons qu'indiquer ici. (2) Ecclésiastique, ch. 14.

il\i l'emmanuel.

et une femme, et le premier accuse et livre l'autre (i). Dans cet homme , clans cette femme, il y a deux êtres qui entrent en guerre : la chair et l'esprit (2). La troisième personne de la Trinité créée, Caïn, paraît; et, au lieu de relier la famille en s'y montrant l'image vivante de l'a* mour, il y entre avec la haine, et la brise de nouveau par le meurtre.

Les ravages de l'erreur et de la haine s'étendent, se multiplient avec le nombre des humains. Ce n'est qu'à force de prodiges que Dieu entretient un noyau d'enfants de la vérité et de l'amour. Partout on voit ruisseler les larmes et le sang. Les hommes s'unissent, non pour cultiver et s'assujettir la terre, mais pour la dévaster et s'entre-détruire. Ils se font des dieux à l'image de leurs passions, et, à l'exemple de leurs dieux, ils se groupent en familles ennemies les unes des autres. Satan triomphe : il a brisé l'image divine, l'humanité; il règne sur ses débris épars sur le globe.

Le Verbe divin , par qui tout avait été fait, descend pour tout restaurer (3). Devenu Fils de

(1) Genèse, ch. III, 12.

(2)lbid., 7.

(3) S. Paul, Aux Ephés., ch. I, 10.

XIVe CONSIDÉRATION. 2/[3

l'homme, pour apprendre aux hommes à redevenir enfants de Dieu, avant d'enseigner, il fait (i). Sa vie est un cours complet de la plus simple, de la plus sublime morale.

Quand, après trente ans passés dans l'accomplissement de tous les devoirs de la vie commune, la voix du Père céleste lui dit: Parle maintenant, tu es mon Fils hien-aimé eu qui j'ai mis mes complaisances (a), quelle est sa première parole? Le. temps est accompli, et le royaume de Dieu est proche ; faites pénitence, et croyez à l'Evangile (3) ! C'était dire : « Je viens remplir l'antique promesse , renverser l'empire de Satan, réédifier celui de Dieu, reconstituer l'Homme. C'est par l'orgueil et la convoitise que l'ennemi a triomphé de vous; en vous opposant à Dieu, il vous a opposés les uns aux autres. Ce sera par l'humilité d'une foi inébranlable, à ma parole, et par le renoncement à vos affections charnelles, que vous reviendrez à la véritable vie; et cette vie, que je vous apporte, c'est la charité. En vous unissant à moi, votre nouveau chef, la charité vous fera vivre les uns

(i) Actes des Apôtres, ch. I, i.

(2) S. Marc, ch. I, 11.

(3) Ibid., i5.

•2/j4 l'emmanuel.

pour les autres, fera de tous ceux qui croiront en moi un seul corps animé du môme esprit. »

La charité, fruit de la foi à la parole de Jésus-Christ et du renoncement aux affections charnelles qui nous dégradent et nous divisent ; la charité, fruit des sacrements, et surtout du sacrement de l'amour, telle est la loi fondamentale du royaume de Dieu. Par la pratique de la charité , les disciples de Jésus-Christ seront consommés dans F unité , ne feront quun , comme le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font quun (i).

Le lendemain du jour où Jésus-Christ annonce aux apôtres, nourris de sa chair et de son sang, ce grand résultat de sa mission, il reconstitue la Trinité humaine.

Pilate ayant désigné , sans le savoir, la première personne, en disant: Voilà F Homme (2)! il restait à signaler la seconde et la troisième.

A côté du nouvel Adam achevant sur la croix la destruction des œuvres du premier, était la femme à jamais bénie qui l'avait donné au

(1) V. la fia du discours de la Cène. S. Jean, ch. XVII, 17-26.

(2) Ibid., ch. XIX, 5.

XIVe CONSIDÉRATION. 245

monde; et auprès de Marie était Jean, l'enfant de la foi, l'apôtre de la charité.

Jésus, montrant à Marie le représentant de la grande famille des justes, qui est tout obéissance et amour (i), lui dit: Femme, voilà votre fils ! et montrant Marie à Jean : Voilà votre mère! Après quoi il appela le dernier supplice dû à la sensualité du vieil homme, en disant : Tai soif! Et quand Jésus eut pris le vinaigre, il dit: Tout est accompli! Et ayant baissé la tête, il rendit l'esprit (p.).

C'est ainsi que l'humanité, brisée depuis quatre mille ans, sous X arbre de la science du bien et du mal , reparaît sous l'arbre de la croix. Au premier père, qui nous perdit par la désobéissance en voulant d'homme qu'il était devenir Dieu, succède le nouveau père , qui nous a sauvés en se faisant, de Dieu qu'il est par essence, homme obéissant jusqu à la mort. A la première mère, qui , séduite par l'esprit infernal , nous donna le fruit de mort, succède la véritable Mère des vivants, qui, fécondée par l'Esprit divin , nous donne le fruit de vie. A Gain, qui ouvre la longue lignée des enfants de l'erreur

(i) Ecclésiastique, ch. III, i.

(aj S. Jean, ch. XIX, a5-3o.

•2.f\(j l'emmanuel.

opiniâtre et de la haine fratricide, succède Jean, dont lame est toute foi et amour.

Telle est la doctrine du christianisme sur le passé et le présent de l'homme, et sur ses rapports avec Dieu. C'est de l'histoire à la portée de tous.

Comment Jésus-Christ nous révèle-t-il l'avenir, cet autre abime dont tous les peuples ont reconnu l'existence , mais sur la nature duquel leurs poètes n'ont débité que des fables, les philosophes n'ont remué que des doutes?

C'est encore par l'histoire; car, pour Jésus- Christ , le Ciel est le lieu où il était auparavant (i). Le jugement général à la fin des temps sera son œuvre ; c'est un fait déjà présent à son regard. Au lieu donc d'idées plus ou moins nébuleuses, il étale sous nos yeux des faits éclatants , saisissants. Comme , dans la Genèse , il nous fait assister à la création de l'univers et de l'homme, et aux premiers âges de l'histoire du monde, de même, dans l'Evangile, il nous transporte à la fin des temps et au delà. Ecoutez, ou plutôt voyez !

La mort vient de frapper ses derniers coups

(i) S. Jean, ch. VI, 63.

XIVe CONSIDERATION. 1 \ y

sur les enfants des hommes, lin même temps que ceux-ci entrent dans /a maison de leur éternité, le monde croule comme un palais désormais inutile. Sur ses décombres se lève un nouveau soleil, pour éclairer le réveil des générations humaines. A la clarté du signe du Fils de Thomme, apparu dans les deux, et aux sons éclatants de la trompette de l'ange, vous voyez Adam, sa compagne et leur innombrable postérité , reprendre le limon dont ils furent pétris , et attendre, les uns avec confiance , les autres avec une indicible terreur, l'arrivée du souverain Juge. Le Crucifié paraît dans tout l'appareil de sa puissance et de sa majesté infinies. Ses anges, séparant le bon grain de l'ivraie, rangent à sa droite et à sa gauche l'immense assemblée. Vous entendez les deux sentences formulées et motivées dans les termes les plus clairs.

Et quelles sont ces sentences? Jésus-Christ, abrégeant les interrogatoires, va droit au cœur de la vie chrétienne, à la vertu qui embrasse et avive toute la loi évangélique : la charité!

Je vous avais dit : Mon commande m eut est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés, et que ce que vous auriezfait au dernier de mes frères , je le tiendrais

pour fait à moi-même ( i ). Eh bien ! j'ai ressenti, dans une infinité de mes frères, toutes les misères de l'Ame et du corps : les avez-vous soulagées selon la mesure de vos forces? — Vous l'avez fait : Venez donc, les bénis de mon Père, etc. — Vous ne l'avez pas fait : Allez donc, ///audits, etc.!

Les sentences s'exécutent sous vos yeux. Les bénis du Père, rayonnant de bonheur et de gloire, montent vers l'éternel royaume préparé dès H origine des temps ; les méchants sont précipités dans l'affreuse cité des pleurs et des grincements de dents. Vous mesurez avec terreur l'infranchissable abîme qui sépare à jamais les enfants de l'obéissance et de la charité des fils de l'orgueil et des passions haineuses.

Voilà comment Jésus-Christ a fixé la pensée des hommes , comment il a créé une immense école d'enfants de la foi et de la charité, comment il les a fait croire et aimer jusqu'à mourir et pour lui et pour leurs frères.

Mais pour donner une telle puissance à sa parole, il ne suffisait pas qu'elle fût portée à tous les peuples dans l'étendue des siècles par ses

(i) S. Matthieu, ch. XXV, 40.

XIVe CONSIDÉRATION. 2/JQ

ministres; il fallait qu'il marchât avec eux, qu'il confirmât cette parole par sa présence réelle., qu'il l'avivât par ses exemples, qu'il la fécondât par la chaleur de son sang, qu'il transsubstantidt en lui-même ceux qui l'auraient reçue.

Oui, le Père des croyants, le Maître des vertus, l'Apôtre dont l'éloquence muette en dit infiniment plus, aux âmes qui croient et méditent, que n'en pourraient dire les voix humaines les plus éloquentes , c'est Jésus-Christ anéanti pour nous sous le voile eucharistique.

Il n'y a pas d'objections, de sophismes , de prétextes, enfantés par notre ignorance et notre paresse, qui ne s'évanouissent devant ce soleil de vérité et d'amour. Il n'y a pas de vérité dogmatique ou morale qui, soumise au foyer de l'Eucharistie, ne resplendisse, ne devienne incandescente. Il n'y a pas d'âme chrétienne si enténébrée et refroidie par l'esprit du monde, qui ne s'éclaire et ne s'échauffe , ne s'irradie et ne s'embrase, si elle est mise en rapport avec cet océan de lumière et de vie.

a5o l' EMMANUEL.

RÉFLEXIONS

La source commune de nos protestations contre les vérités chrétiennes , protestations, les unes sourdes et latentes, les autres formulées en objections, c'est une fausse idée de Dieu, une fausse idée de l'homme. L'idée païenne et rationaliste, que Dieu est un roi un peu plus haut, un peu plus redoutable que les autres, et que nous sommes, nous, les aînés des animaux, cette idée ignoble nous domine encore à notre insu.

Ces définitions: Dieu est charité... ; le Seigneur Dieu est un feu dévorant , jaloux tT embraser ses créatures et de les tranformer en luimême (i) : — Nous sommes la race de Dieu, les consorts de la nature divine (2) -, ces définitions, disons-nous, ne nous ont rien appris, parce que nous ne les avons pas méditées.

Le sentiment de notre dégradation , et les preuves que nous en avons au dedans de nousmêmes , sont tels , que nous ne croyons qu'à

(1) .S'. Jean, Ire Ép., ch. IV, 16. — Deutéronome , eh. IV, 24.

(2) Actes des Apôtres, ch. XVlIj 29. — S. Pierre, IleÉp., ch. I, 4.

XIVe CONSIDÉRATION. 25l

grand'peine et à la place éminenle que Dieu nous a donnée dans ses œuvres, et à la gloire infinie à laquelle il nous appelle.

Vovez , nous dit l'incrédule avec un sourire moqueur, voyez ces multitudes de corps dévorés par le vice encore plus que par la misère, ruisselant de sueurs pendant six jours et une partie des nuits pour se plonger le septième dans la débauche : est-ce bien là que vous reconnaissez Fïrrmge divine, les rois de ce monde, les dominateurs futurs de l'univers?

Le chrétien faible et peu instruit s'appuie aussi sur ce qu'il sent , sur ce qu'il voit et entend, pour penser qu'il v a quelque chose à rabattre de ce que l'Évangile nous dit du prix infini de nos âmes, des jouissances du Ciel, des tourments de l'enfer, des suites horribles du péché, de la nécessité de tout souffrir plutôt que de le commettre, etc.

L'âme dévote elle-même se trace un cercle plus ou moins restreint d'idées et de pratiques religieuses, hors desquelles elle n'a plus rien à apprendre ni à faire.

Ici nous ne parlons pas à l'incrédule, mais nous dirons au chrétien dévot ou indévot : Ne croyez-vous pas que celui que vous avez reçu,

lui L EMMANUEL.

au moins une fois, à la sainte table, et qu'il ne dépend que de vous de recevoir chaque semaine, est le créateur du Ciel et de la terre ? Ne croyezvous pas qu7/ s'est livré à la mort pour chacun de nous, comme le dit l'Apôtre (i), et qu'il se livre encore sans réserve et tout entier à chaque communiant? Vous le croyez, puisque vous êtes catholique : eh bien! méditez un peu cela, et ensuite demandez-vous ce que c'est que votre âme.

Un homme du monde , après quelques réflexions de ce genre, nous disait naguère : « Le mystère des mystères, pour moi, c'est l'âme. Les autres mystères de la religion, à mesure que je les médite, ne sont que des abîmes de lumière; mais mon âme, dont l'idée et l'amour de l'infini sont le fond, et pour laquelle l'infini descend jusqu'au néant , peut-elle n'être pas infinie? Cependant elle ne l'est pas, elle ne peut pas l'être. Qu'est-elle donc? C'est pour moi un abîme de ténèbres, et je m'écrie : Seigneur, qu est-ce donc que r/iomme , pour que vous le visitiez ainsi (2)? »

Il vous vient des doutes sur la grandeur du Ciel ? — Allez, de corps ou d'esprit, les discuter

( 1 ) Aux Romains, ch. VIII, 32. — Aux Calâtes, ch. II, 20. (2) Ps. VIN, 5.

XIVe CONSIDÉRATION. ^53

en présence du Reclus de nos tabernacles. Demandez-lui si son amour pourra mettre des bornes au bonheur, à l'élévation, à la gloire de ceux qu'il sauve au prix de dix-huit siècles de souffrances et d'abaissements?

Vous doutez des horreurs de l'enfer? — Voyez donc l'enfer de souffrances , d'humiliations , de dégoûts, auquel Jésus-Christ s'est condamné depuis le premier instant de sa conception jusqu'à votre dernière communion sur le lit de mort, pour vous délivrer de l'enfer éternel!

Vous ne comprenez pas ce qu'on vous dit de l'affreux désordre inhérent au péché mortel, et des conséquences épouvantables qu'il a pour l'âme qui néglige d'en sortir? — Pensez donc que, depuis la Cène jusqu'à la dernière des messes dans l'ordre des temps, le sang de Jésus-Christ a coulé et coulera chaque jour simultanément sur cinq ou six cent mille autels, et de là dans les âmes, pour la rémission des péchés. Jugez du mal du péché par la grandeur infinie du remède !

En somme , l'éternel commentaire du catéchisme chrétien, le flambeau qui l'illumine, c'est l'Eucharistie.

Cluinjirmr Consécration.

De deux enseignements et de deux Églises, entre lesquels il faut que le monde choisisse.

Pour reconstituer l'humanité sur sa véritable base, l'union des esprits dans la vérité, il ne suffisait pas de révéler celle-ci dans un point de l'espace et du temps. Il fallait la faire arrivera tous les enfants des hommes , dans chaque point de l'espace et du temps. C'est dire que Jésus-Christ devait créer ce qu'il a créé, ce que seul il pouvait créer, un sacerdoce catholique qui franchît les limites de tous les empires, survécût à toutes les révolutions.

Beaucoup disent : Il nous faut une religion; nous voulons la religion de Jésus-Christ, mais pas de prêtres ! Ces gens-là sont les ennemis de la liberté.

XVr CONSIDÉRATION. 255

— Si vous entendez par liberté l'affranchissement de toute loi, de toute règle, vous avez raison de croire que le prêtre catholique en est le mortel ennemi; car il a juré de vivre et de mourir pour conquérir les hommes à la loi de Jésus- Christ.

Vouloir la religion de Jésus-Christ sans ceux à qui il a dit : Allez., enseignez toutes les mitions... Voilit que je suis avec vous tous les jours jusqu'il la fin des siècles ! c'est vouloir l'impossible. L'homme ne peut séparer ce que Dieu a uni (i). Vous pouvez rejeter le christianisme des prêtres catholiques , mais voici ce qui vous arrivera : vous aurez des prêtres sans christianisme , et , de gré ou de force , vous accepterez leur religion.

Hélas ! oui, les prêtres sont une de ces nécessités qu'il faut accepter avec le fardeau de la vie. Vous évitez ou chassez ceux que vous offre l'Eglise de Jésus-Christ; en voilà cent qui vous arrivent on ne sait d'où, mais qui sont tous, à leur insu, les envoyés du même maître.

En effet, il n'y a jamais eu que deux maîtres dans le monde : l'un du bien, l'autre du mal. Le

(i) S. Matthieu, ch. XIX, 6.

a 56 l'emmautjel.

premier a toujours tenu à tous les hommes le même langage , parce que la vérité et le bien sont un, et qu'il voulait que tous fussent, comme lui, un. L'autre a constamment diversifié son enseignement, mêlant le vrai au faux, le bien au mal, dans une proportion qui varie avec les circonstances et les dispositions des hommes sur lesquels il opère. Son but n'est pas l'union , qui est la vie, mais la division, qui est la mort.

Pour échapper à l'influence des ministres de la vérité ou des ministres de l'erreur, sortirezvous de la vie? — Vous irez au tribunal du grand Pontife des âmes, qui, s'il ne trouve pas la votre digne de la vérité sans voile et du bien sans mesure, la livrera au pontife des ténèbres sans fin, des misères sans consolation. Vous le voyez, de manière ou d'autre, il faut que votre âme soit exploitée par les prêtres. Choisissez donc ceux qui ont mission de l'exploiter pour la vie éternelle.

L'homme est fait pour être enseigné : toujours il l'a été, toujours il le sera. On a beau dire : Notre raison nous suffit! — Votre raison est, comme votre estomac , une capacité qui demande à être remplie, qui cherche des aliments ; et ces* aliments lui viennent du dehors. La ré-

XVe CONSIDÉRATION. 'i.O'J

flexion digère ces aliments, nous les assimile; mais la réflexion, soit \a pensée réfléchie, suppose la pensée directe, c'est-à-dire la perception première d'une vérité: et cette vérité, supposé qu'elle soit en germe dans notre âme, ne s'y développe jamais sans la parole d'un maître.

Que voulez-vous ? Dieu se proposant de faire des hommes, non des sauvages isolés, mais une famille de frères , a voulu qu'ils se transmissent la vie de l'âme, qui est la pensée vraie, comme ils se transmettent la vie animale, par voie de génération. Fraternité de la pensée, fraternité du sang, l'une et l'autre fondées sur l'existence d'un seul père selon l'esprit , d'un seul père selon la chair, voilà l'ordre établi de Dieu. Si vous refusez la pensée de vie qui vous arrive d'en haut par l'enseignement de l'Eglise divine, vous recevrez la pensée de mort qui vient d'en bas par un des mille canaux de l'erreur.

L'enseignement est si bien dans les nécessités de notre constitution morale, que tous veulent enseigner. Et comme tous ne sont rien devant le Grand-Tout de la politique moderne , on a dit, on dit plus que jamais : C'est à l'Etat d'enseigner!

Mais l'Etat, qui n'est qu'un mot magique au

service des partis, que voulez-vous qu'il enseigne? Que sait-il? N'est-il pas l'idiot par excellence? — Oui, et c'est précisément ce qui plaît dans ce grand maître de l'enseignement public. Comme il ne sait ni A ni B en matière de religion et de philosophie, et que toute sa morale se réduit à ceci : Obéissez aux gens du pouvoir! il est clair qu'il laissera pleine liberté , à ceux qu'il patentera docteurs , d'enseigner la religion et la philosophie qu'il leur plaira d'inventer. De gros appointements , grossis par le gros prix de bien petits livres imposés à la jeunesse par le monopole, et par-dessus tout cela la gloire de siéger parmi les rois de l'intelligence , concevez-vous rien de plus flatteur pour le bachelier qui a foi à son génie ? Et puis, pour ceux qui redoutent l'influence sacerdotale, n'est-ce pas une belle garantie que de lui opposer, en attendant qu'on la lui substitue, l'influence du sacerdoce de l'État enseignant ?

Toutefois, il est bon d'observer que ces avantages sont contre-balancés par un petit inconvénient : le carnage social !

Oui, le carnage social, l'anthropophagie! — Résumons ce que nous avons dit dans le cours de ces considérations, ce que nous développe-

rons ailleurs, si Dieu et les hommes nous en accordent le loisir.

Il faut que les peuples soient enseignés, qu'ils croient à quelque chose. — Il n'y a que deux enseignements: l'enseignement de Jésus-Christ, qui, en nous faisant croire et aspirer au Ciel, établit l'harmonie ici-bas; l'enseignement des hommes, qui , ne pouvant rien affirmer sur le monde à venir , nous invite à jouir du monde présent, et y allume le feu des convoitises. — Que l'école de Jésus-Christ soit entravée par les monopoles de l'Etat et les faveurs accordées à l'enseignement humain , mille , cent mille écoles s'élèvent, toutes divergentes par leur symbole, mais aboutissant toutes à l'adoration de la matière, à la destruction de l'ordre moral, par conséquent de la société.

Ces maîtres, dites-vous, ne s'entendent pas, et c'est ce qui les rend peu dangereux. Ce que l'un élève, l'autre le renverse.

— Vous dites vrai; ils ne s'entendent pas, ils ne peuvent pas s'entendre pour édifier, et voilà pourquoi ils n'édifieront jamais. Mais ils s'entendront pour détruire, et surtout pour détruire l'enseignement catholique, qui seul édifie. Donnons quelques exemples.

■iGo l'emmanuel.

— Voilà un fou spirituel et paisible qui, clans son galetas, refait par de nouvelles lois l'homme et l'univers physique. Si vous voulez entrer dans son nouvel ordre social, il vous promet que vous arriverez tous à la stature de sept pieds et à la vie moyenne de cent quarante-quatre ans, et que vous pourrez consommer chaque jour le douzième du poids de votre corps en viandes excellentes, en vins exquis, en friandises, qui afflueront sur votre table de tous les coins du u^lobe (i).

Vous riez? mais vous devez savoir qu'une partie de vos concitoyens s'indigne déjà de vos lires comme d'une impiété. Ils font de grands sacrifices pour propager Yeglise plialanstérienne. Vous dites : Le phalanstère ne pourra jamais attirer à soi la société. — Soit; mais il aidera à la renverser, dans l'espoir de la refaire.

Voilà un habile industriel qui dit : Le bonheur est en Icarie! L'ïcarie sera là où je pourrai donner des lois. En attendant que l'Europe, infatuée encore d'idées chrétiennes, soit mûre pour mes institutions, l'ïcarie sera par delà les mers. Vendez vos biens, livrez-en l'argent à votre

(i) Fourier, Théorie des quatre mouvements .

XVe CONSIDÉRATION. 26 f

)ère, et suivez-moi aux extrémités du nouveau nonde. — Vous rie/ encore ? Beaucoup ont pris a chose au sérieux. Convenez qu'il y a quelque puissance dans cet industriel.

Les italiens ne domineront pas la société; mais ils forment un des corps d'armée qui marchent ■\ sa destruction.

Plus loin, c'est le primat des goujats, Châtel, qui prêche, baptise, dit la messe au nom du Dieu de la nature. C'est le repris de justice Vintras, qui a des révélations, fait des miracles, pontifie avec une couronne d'or sur la tête et une comtesse-diacre à ses côtés ; il trouve des prêtres qui emploient leur parole et leur plume à propager son œuvre; il en consacre, ainsi que des évêques, avec un baume descendu du Ciel{\).

Le primat Châtel et le thaumaturge Vintras fourniront aussi leur contingent à l'armée des ennemis de l'ordre social actuel.

Il n'y a pas de vagabond, de mendiant si peu madré, qui ne puisse faire église là où l'Eglise cesse d'être écoutée. Tel ce mendiant Digonnet, dont les tribunaux de la police correctionnelle

(1) V. l' OEuvre de la miséricorde, ou la Nouvelle secte dévoilée, par M. l'abbé Bouix; Paris, 1849*

a6a l'emmaiviiel.

révélaient, il y a deux ou trois ans, les étonnants succès évangéliques.

Ce sont des misérables, dites-vous. — Oui, niais c'est avec ces misérables qu'on remue les bas-fonds de la société, qu'on y fait descendre, sous une forme appropriée, le mot d'ordre des chefs : Faisons monde neuf] C'est dans ces bandes commandées par des misérables que les chefs des sociétés secrètes, habiles à exploiter toutes les erreurs, toutes les haines, trouvent de nombreux auxiliaires au jour des batailles sociales.

Comme toute erreur tend nécessairement à se développer jusqu'à l'athéisme ou panthéisme, qui est son expression dernière, il n'y a pas de secte philosophique ou religieuse prenant son point de départ en dehors du catéchisme catholique , qui, sciemment ou non, ne gravite vers la grande secte des athées, dont le catéchisme, bien connu, est celui-ci :

« La liberté est l'affranchissement de toute loi, de tout pouvoir. A bas Dieu, le premier des tyrans, l'auteur de tous les maux! Ne vous servez du nom du Christ que pour extirper jusqu'au dernier germe du christianisme. Ne faites décréter la liberté religieuse et la sécularisation de

XVe CONSIDÉRATION. 9.63

l'enseignement, que pour bannir de l'éducation et faire disparaître de Pâme humaine toute religion. Notre parti ne veut pas la liberté de conscience , mais il demande (pion soit obligé de ri avoir aucune croyance (i). — Le vrai bonheur n'est ni dans la phalange de Fourier, ni dans llcarie de Cabet : il est dans les entrailles du piètre, dans le ventre du riche, dans le sein de l'homme qui vous refuse son or, sa femme, sa fille, sa sœur. Armez-vous du poignard, et marchez, sous l'ordre de vos chefs, à la conquête du bonheur! »

Et, sachez-le bien, conservateurs aveugles, la secte qui a juré foi au catéchisme des Mazzini, des Becker, des Heinzen, etc., ne se compose pas seulement de quelques bandes d'obscurs scélérats dignes de tels chefs ; elle compte des millions et des millions d'd/nes damnées , parmi lesquelles une grande partie de la jeunesse universitaire, une foule de hauts employés, d'écrivains, etc., etc., qui peuvent regretter leurs serments, mais qui, de gré ou de force, les rempliront, même au prix des têtes les plus chères.

(i) V. dans les journaux de mai et juin 1849 le Manifeste de Becker, chef des gardes nationales du grand-duché de Bade.

•A)l\ L EMMANUEL.

Pure émanation de l'enfer, la société secrète est l'image de son principe. On peut n'y pas entrer, mais

« Lasciate ogni speranza, o voi che intrate. >■

L'affilié n'a plus de pensée ni de volonté à soi. Sou âme est dans la main de ses chefs ; l'âme de ses chefs est dans la main de Fauteur de tout mal. Celui-ci peut demander à son esclave le sang de son père ou de son fils : il y aura, si vous voulez, répugnance, il n'y aura pas refus.

On a beaucoup parlé de Yobéissance aveugle des religieux et des dangers qu'elle implique. Toutefois, entre le supérieur qui s'oublierait jusqu'à commander le mal, et le religieux le plus docile, il y a les commandements de Dieu et de F Eglise, qui défendent jusqu'à la pensée du mal. Mais entre les chefs ou les lieutenants des communautés infernales, demandant une tête, et les séides à qui ils la demandent, qu'y a-t-il? Il y a des milliers de poignards levés sur le rebelle et le parjure. Comment voulez- vous qu'on refuse cette tête?

Et observez bien que cette église de l'enfer mène, inspire, de près ou de loin, tout ce qui n'obéit pas à l'Eglise de Jésus-Christ. Ce sont ces

XVe CONSIDÉRATION. ù6f>

esclaves entre tous tes esclaves, ces abrutis entre tous les abrutis, qui, depuis bien des années, surtout depuis deux ans, emplissent l'Europe de ce cri : « Gardez-vous, peuples, de l'influence envahissante et abrutissante des prêtres! Ils sont les incorrigibles ennemis de toute liberté! Otez-leur l'éducation de la jeunesse, toute part dans le gouvernement, bâillonnez-les de toute manière; surtout ne souffrez pas qu'ils aient pour chef un souverain indépendant ! »

Et cette thèse de la presse démagogique trouve non-seulement des dupes, mais de chauds défenseurs dans les rangs des conservateurs modérés, des libéraux honnêtes, des catholiques sans réflexion.

Eh bien! docile troupeau des honnêtes gens, il faut en prendre votre parti : ou l'influence du sacerdoce de Jésus-Christ, ou celle des grands maîtres de l'ordre des pillards et des assassins! Pesez l'une et l'autre.

Le prêtre ne vous demande qu'une chose : que vous lui permettiez de vous rappeler que vous avez une âme à sauver, une couronne éternelle à conquérir. Si vous lui dites : Retirez-vous ! il se retirera sans murmurer; si vous lui dites : Revenez ! il reviendra avec un cœur de mère. Et

quand tout sera en deuil autour de vous, et que le desespoir sera près d'envahir votre âme, il la dilatera en disant : Courage, mon frère, appuyé sur la miséricorde divine, montez au Ciel ! En attendant qu'il vous donne eette consolation suprême, il usera de son influence pour vous conserver le cœur de votre femme, de vos enfants , de vos amis, la fidélité de vos serviteurs, de tous ceux qui dépendent de vous.

Achevez de détruire cette influence, déjà si affaiblie, vous tomberez nécessairement, justement, sous celle des inquisiteurs des sociétés secrètes, qui, vous tenant pour suspects, et voyant autour de vous des corps qui leur conviennent, diront à leurs gens : Cet homme est notre ennemi, emprisonnez-le, tuez-le; prenez pour vous son or, amenez-nous le reste !

Sur ce sujet, nous n'en sommes plus réduits aux conjectures. Dieu a permis, pour une dernière instruction à l'Europe, que les sociétés secrètes lui donnassent des rois. La république de Fribourg n'était pas assez haut placée, et les brigands qui l'exploitent étaient trop obscurs; Rome allait merveilleusement et aux desseins du Ciel et aux projets de l'enfer.

Pie 1 X, lié, garrotté par les politiques du juste

milieu, exécutant, peut-être à leur insu, les ordres de Mazzini; Pie IX, abandonné des siens, sauf quelques serviteurs courageux, dont l'un est égorgé à la porte du parlement, qui sourit, l'autre est fusillé à ses côtés; Pie IX échappe miraculeusement à la mort par l'exil.

]\lazzini est couronné. La Jeune-Europe lui envoie l'élite des chevaliers du poignard. Mille circonstances font un devoir à ce scélérat d'user déménagements. Il lui importe de ne pas dessiller les yeux aux millions de dupes qui partout lui préparent les voies. Il fait donc de la modération, et recommande l'ordre à ses gens. L'athée des athées, qui a fait renier le nom de Dieu et de son Christ au dixième peut-être de l'Europe, commande au nom de Dieu, et ordonne des prières solennelles à Jésus-Christ. Cependant sa modération est une tyrannie sans exemple. En attendant qu'on nous révèle ce que ce règne de quelques mois a coûté aux Romains et au monde catholique , voici un fait qui eu dit plus que tout le reste.

Après un siège unique dans les annales de la guerre, trente mille Français sont dans Rome depuis trois jours, et ils n'y sont encore entourés que de bandes de faméliques avec lesquels ces

braves partagent leur pain. Où sont les cent mille victimes qu'ils sont allés délivrer ? Dans le fond de leurs maisons, bénissant leurs libérateurs, mais n'osant leur dire : Soyez les bienvenus!

On leur dit : Que faites-vous là? Il y a plusieurs jours que les brigands sont désarmés ou en fuite. — Il en reste assez pour exécuter l'ordre du chef: Mort à qui sympathisera avec le Français ! et vous avez déjà la preuve qu'on ne désobéit pas à Mazzini.

— Mazzini ! Mais si, avec ses trente mille bandits abrités par d'excellents remparts, il n'a pu tenir devant nos soldats, que voulez-vous qu'il fasse maintenant qu'il est allé, on ne sait où, cacher ses honnêtes épargnes , et dérober sa tête à la corde ?

— Vous avez brisé ses baïonnettes, non ses poignards, cent fois plus redoutables.

— Ses poignards ? Nous en avons déjà entre nos mains des montagnes; pour peu qu'il vous plaise de concourir au rétablissement de l'ordre dans votre cité, nous en purgerons bien vite le pays.

— Dieu vous soit en aide ! Mais si vos chefs ont besoin de nous, priez-les de nous faire conduire à leur quartier entre quatre baïonnettes,

afin que les gens de Mazzini croient que nous ne cédons qu'à la force (1).

Il a fallu quinze jours à la moitié des habitants de Rome pour qu'ils se hasardassent au grand air !

Comment expliquer cette terreur posthume, sans exemple dans l'histoire? On pourrait, ce semble, en donner une autre raison que la couardise des Romains. y >!

Quand les gens de cœur, qu'on trouve partout, et qui sont l'âme d'un peuple, se sont abandonnés au sommeil, et ont laissé passer vingt occasions de défendre un souverain tel que Pie IX, il est juste que le dominateur suprême dise à Mazzini : Arrive, et sois pour un temps roi des Romains ! Un signe mystérieux, semblable à celui du premier des fratricides (2), est tracé sur le front du nouveau potentat. Dès lors, le cœur manque aux plus braves. Si l'on ne porte pas la bassesse jusqu'à faire cortège au monstre , on se tapit dans un souterrain. Et quand les gens du roi arrivent, on ne pense pas même au droit de résistance, et avec raison : le droit de défendre

(1) V. les Rapports officiels lus à la tribune de l'Assemblée législative, dans les séances des 6 et 7 août 18 49.

(2) Genèse, ch. IV, 5.

2~0 LEMiVrAJYUEL.

sa personne n'existant pas pour celui qui a résisté au devoir de défendre sa patrie.

On a vu cela en France en g3 ; et personne n'accusera de couardise ce peuple qui allait sans sourciller à l'échafaud ou au combat. On verra encore cela, si les classes influentes continuent d'entraver l'influence religieuse. Ou verra pis encore; car, à liome, le Ciel n'a voulu donner qu'une leçon , et Mazzini, qu'on nous passe le mot, en était à sa Tune de miel.

Tout nous ramène à la redoutable alternative déjà tant de fois signalée. Les deux doctrines , l'une de vie, l'autre de mort, qui se disputent depuis près de soixante siècles l'empire du monde, rallient sous leur drapeau toutes les doctrines intermédiaires , pour livrer une grande bataille. Des écoles et des livres, elles ont transporté la guerre sur le terrain des institutions sociales. Ou la vérité catholique nous délirreru, selon la promesse de Jésus-Christ (i); ou l'erreur, voulant réaliser son dernier rêve, nous fera descendre plus bas que jamais dans le chaos de la barbarie.

Beaucoup de conservateurs disent : Nous ne

(i) S. Jean, ch. VIII, 32.

voulons le triomphe exclusif ni du catholicisme, qui nous ôterait la liberté de penser, ni du socialisme athée, qui nous pillerait, égorgerait. Sauvons notre liberté et notre existence en les contenant L'un par l'autre.

— Hé, qui êtes-vous, pour parler ainsi? Le Ciel, la terre, l'enfer ne veulent pas de votre neutralité. Celui qui n'est pas avec moi es l contre moi) a dit le Maître (i). Las de vous voir abuser de cette parole : Mon royaume n est pas de ce monde, il veut démontrer encore une fois que tous les Etats sont dans sa main, et qu'il livre aux exécuteurs de sa justice ceux qui repoussent les ministres de son amour.

Vous voulez, dites-vous , sauver votre liberté de penser! Soyez sincères, et dites que vous voulez la liberté de ne pas penser du tout. Le véritable grief contre l'Eglise, c'est qu'elle trouble votre sommeil sur la grande affaire de vos éternelles destinées. Tout libre penseur est en réalité un franc dormeur.

Pour penser librement, il faut d'abord penser, ce semble. Et que pense-t-on, que peut-on penser, quand la parole de Jésus-Christ n'a pas ré-

(i) S. Matthieu, ch. XII, 3o.

vêlé la pensée mère rie toute pensée morale ? On pense les corps, on se gorge de matière, et, la matière venant à manquer, on s'égorge.

L'esprit n'est libre que parla connaissance de la vérité, qui seule peut le délivrer des ténèbres de l'ignorance, des tâtonnements du doute, des extravagances de l'erreur. La volonté ne s'affranchit du mal que par l'amour de l'ordre, dans lequel seulement se trouve le bien. Le corps n'échappe aux servitudes extérieures qu'en se plaçant sous le gouvernement de l'âme. Par ce triple affranchissement, l'homme rentre en possession de lui-même, et retrouve la plus précieuse des libertés, le premier des biens : le repos de l'âme ( 1 ) .

Or, il n'y a que la loi de Jésus-Christ, formulée et appliquée par l'Église, qui procure ce bonheur. C'est pourquoi elle est appelée la loi parfaite de liberté (ï\

RÉFLEXIONS

La plus fatale erreur que Satan ait accréditée

(1) S. Matthieu, ch. XII, 29.

(2) S. Jacques, Ep. cath., ch. I, 25.

dans le monde est celle-ci : La loi de Dieu est un joug accablant pour la faiblesse humaine; il n'y a de liberté, de joie et de bonheur ici-bas que pour ceux qui s'en affranchissent.

Ce grossier mensonge perdit nos premiers pères; il perd encore une multitude de leurs enfants. Prenez-moi pour votre maître, e%je vous donnerai tous les royaumes du monde avec leur gloire ; voilà ce que le tentateur osa dire au Fils de Dieu lui-même (i); voilà ce qu'il répète incessamment aux enfants des hommes , et le nombre de ses dupes est infini.

Au lieu de combattre ce préjugé aussi funeste qu'absurde , peut-être contribuons-nous à son succès, chrétiens, en insistant sur les obligations sévères de la loi évangélique, sans révéler assez à ceux qui les ignorent les intimes consolations qu'elle procure; consolations supérieures à toutes les délices du monde, a toutes les jouissances de la chair (2). Peut-être acceptons-nous trop facilement pour la piété chrétienne , mère de toutes les joies pures et durables, la couronne d'épines, l'auréole de tristesse et les vêtements de deuil que lui décernent ses contempteurs.

(1) S, Matthieu, ch. IV, 8, 9.

(2) De F Imitation de Jésus- Christ, liv. II, ch. x, 1.

y. 7 4 L EMMANUEL.

béatitudes et joies temporelles de la vertu, gage des infinies voluptés qui l'attendent dans le sein de Dieu; esclavage, tourments et anxiétés du vice, prélude des éternelles douleurs qu'il se prépare; tel est le tableau qu'il faut incessamment opposer aux fausses imaginations des amateurs du inonde. Ne séparons jamais des sacrifices douloureux qu'exige l'Evangile la magnifique promesse du divin Maître : « Quiconque aura renoncé, pour mon nom et pour le royaume de Dieu, à sa maison, ou à ses frères, ou à ses sœurs, ou à son père, ou à sa mère, ou à sa femme, ou h ses enfants, ou à ses champs, recevra le centuple dans le temps, et la vie éternelle dans le siècle à venir (i). »

A l'autorité de la parole divine , joignons le témoignage de l'expérience. Il ne faut pas une longue étude du inonde pour démontrer que la gloire, l'/wiinenr et la paix y sont le partage de quiconque fait le bien, et que le tourment et l'angoisse sont dans toute cime qui fait le mal (a).

A: qui l'estime, la considération, la puissance

(i) .S'. Matthieu, ch. XIX, 29. — S. Marc, ch. X, 29. — S. Luc, ch. XVIII, 29-30.

(2) Paul, Aux Rom. ,.ch. II, 9-10.

XVe CONSIDÉRATION. l'jC)

morale, sinon à l'humilité et à la douceur? A. qui les humiliations, les contrariétés, les dépits, les dégoûts, sinon aux superbes?

A qui la première des jouissances morales, le contentement de l'âme, le festin continuel de ht honne conscience (])? A qui la plus grosse part des autres jouissances, la santé, les joies pures de la famille, de l'amitié, etc.? Au chrétien qui, tournant vers le Ciel les pétitions de son cœur (2), ne goûte les satisfactions des sens que dans les limites posées par les lois de Dieu et de l'Eglise. Par contre, où trouver une âme et un corps plus crucifiés que dans le voluptueux, dont la vie est un long hennissement après le plaisir ? Les abstinences volontaires prescrites par les ordonnances de Dieu et de l'Eglise ne sont rien comparées aux privations, aux souffrances forcées, aux douloureux sacrifices que lui imposent la nature, la médecine, la passion elle-même. A qui les richesses ont-elles coutume d'obéir ? A celui qui s'en détache. Ouvrez l'histoire; c'est aux pauvres selon l'Evangile que le monde doit ses plus riches, ses plus belles institutions. Qui souffre le plus des épines de la pauvreté ? L'avare.

(1) Proverbes, ch. XV, i5.

(2 Ps. XXXVI, 4.

■2^6 l'emivïanuel.

Oui, chrétiens, arrachons au séducteur de nos frères la fantastique souveraineté qu'il s'arroge sur un monde où il n'a introduit que ce qui lui appartient en propre, l'erreur, le mal, la mort, la haine de Dieu et des hommes. Montrons à ses victimes que la (erre et la plénitude de ses biens sont au Seigneur que nous servons fi), et que les honneurs, les richesses et les plaisirs, dans ce qu'ils offrent de salisfactions réelles, poursuivent ceux, qui les fuient, fuient ceux qui les poursuivent. Montrons que la différence radicale entre la loi de l'esprit , donnée par le Sauveur, et la loi de la chair, enseignée par celui qui fut homicide dès le commencement (2), est que la première , sous un air de sévérité, contient le germe des félicités éternelles, tandis que l'autre arbore le plaisir et la joie sur l'avenue des douleurs et des larmes qui n'auront pas de fin.

Mais , ne l'oublions pas, le grand foyer des consolations religieuses, le vrai moyen d'y faire croire parce qu'il les fait sentir, c'est la Communion.

Que peut désirer celui qui communie avec foi ? Que manque-t-il à sa glorification, à la divinisa-

(1) Ps. XXIII, 1.

\%)S. Jean, ch. VIII, 44-

tion immédiate de son âme et de son corps? Une seule chose : la vue claire du Grand Tout qu'il possède. Nous savons que, lorsque Dieu se montrera, nous serons semblables à lui, parce (/ne nous le verrons tel qu'il est (i).

[i)S. Jean, lre Ép., ch. III, 2.

£îci;irme Coiteiticratum.

Jésus-Christ, principe unique de toute véritable vie.

En quoi consiste notre vie ? Question d'une extrême importance, et cependant universellement négligée. Rien n'égale notre amour de la vie, sauf notre ignorance volontaire du principe qui la constitue.

On dit communément qu'il y a deux vies en nous : la vie de l'esprit, la vie du corps. En réalité, il n'y en a qu'une.

Le corps ne subsiste que par son union avec l'âme. Celle-ci est le principe vivificateur qui tient unies entre elles les diverses parties de notre organisme et leur imprime les mouvements nécessaires à leur conservation. Cette union des deux substances qui forment notre nature ayant été affaiblie par le péché, il en est résulté dans

XVI CONSIDÉRATION. IJi)

notre substance matérielle un principe de dissolution qui se manifeste d'abord par une déperdition incessante de nos molécules organiques, par la malddie , que les Grecs et les Romains ont appelée la division des forces (i); enfin, par la mort, qui est la division consommée.

L'âme, avertie de la détresse du corps par le cri du besoin, s'empresse de réparer les pertes de l'organisme par l'alimentation. Elle choisit parmi les corps environnants les plus propres à entretenir la vie, c'est-à-dire ceux qui la possèdent, les substances animales et végétales. Elle les introduit dans le corps, où, par un mécanisme admirable auquel elle donne l'impulsion sans en pénétrer le secret, ces corps étrangers s'assimilent au sien, et le fortifient durant quelques heures. Mais il en est du corps ainsi alimenté comme du vin que l'on coupe avec de l'eau, selon la comparaison de saint Thomas d'Aquin. Tant que l'eau est en moindre quantité, elle est comme absorbée par le vin, dont elle ne fait qu'augmenter le volume. Une fois qu'elle le surpasse de beaucoup, on n'a plus que de l'eau (2).

(1) Morbus, maladie, vient de deux mots grecs : niorus bias, division des forces, (a) P. P. q. 97, art. 4.

a8o l'emmanuel.

De même, durant le premier période de la vie, le corps s'assimile les substances étrangères et prend de l'accroissement ; plus tard, il ne fait que compenser ses pertes ; enfin, il s'assimile luimême aux corps qui le nourrissent , devient, comme eux, étranger à l'âme destinée à le vivifier, et rentre dans la matière inorganique. C'est ainsi que les aliments, tout en procurant à notre eo.*ps un soutien et un bien-être passagers, finissent par y développer le germe de la mort. Aussi, la vie souveraine du corps, c'est-à-dire sa parfaite union avec l'âme, exclura-t-elle le besoin d'aliments.

Au jour de la résurrection, les âmes des justes, en vertu de leur intime union avec le Dieu vivant, recevront l'empire absolu sur leurs corps, se les assimileront, les s pi ritualiseront, et, par cette victoire de l'esprit sur la matière, la souffrance, la maladie et la mort seront à jamais détruites.

Notre esprit seul vit donc d'une vie propre. Or, la vie des esprits créés, comme celle de l'Esprit incréé dont ils sont l'image, consiste toute dans la connaissance et l'amour. La vie de Dieu est souveraine, parce que la parfaite compréhension de son être infini lui donne la pleine jouis-

sànce de lui-même } comble tous ses désirs, ne laisse, pour ainsi dire, aucun vide dans son intelligence et son amour.

La vie présente de notre esprit est nécessairement incomplète, privés que nous sommes de la vue de l'Etre seul capable de remplir notre faculté de connaître et d'aimer. Dans cet état d'obscurité, nécessaire pour notre épreuve, les créatures peuvent disputer à Dieu l'empire de notre âme. Ces créatures sont de deux sortes : les esprits et les corps.

Les esprits orgueilleux , qui, à l'exemple de Satan, veulent être à eux-mêmes leur propre lumière, s'efforcent de subjuguer notre esprit, et de substituer leur parole vide et trompeuse à la parole de Dieu. Ils nous répètent de mille manières le discours qui fut tenu à Eve : Méprisez la loi de Dieu, et écoutez-nous; nous vous apprendrons l'art d'être grand et beureux ! Si , comme Eve , nous avons la folie de préférer leur parole à l'enseignement divin , nous tombons dans l'hérésie, qui est l'idolâtrie spirituelle, l'adoration de l'esprit créé. Notre âme, n'étant plus éclairée et échauffée par la parole vivifiante de la foi , qui sort de la bouche de Dieu, descend de ténèbres en ténèbres dans le chemin de l'erreur, jusqu'à

282 l'oIMAJXUEL.

ce que, reniant toute vérité et se reniant ellemême, elle ne croie plus qu'à la matière.

Les corps, par le rayon de beauté qui resplendit en eux, par les sensations agréables qu'ils procurent à notre organisme, sont une autre source de perdition.

L'âme qui ne s'élève pas sur les ailes de la foi jusqu'au générateur de Unité beauté (i); lame à qui la prière n'a jamais donné l'avant-goût des voluptés infinies du Ciel, est sans défense contre les attraits des beautés terrestres. D'idole en idole, elle finit par tout adorer, excepté Dieu. Le culte de la chair, quand il n'est pas le principe des égarements de l'esprit, en est toujours la conséquence. Quelle a été, quelle est encore la religion de tous les peuples privés de la connaissance du vrai Dieu? IJimpudicité, a dit un Père (sa). A quoi ont abouti les enseignements des sages qui ont philosophé en dehors de l'Evangile? A l'apologie des passions les plus ignominieuses (3).

Pour affranchir nos âmes, et des bouches menteuses qui leur donnent la mort (4), et des vo-

(i) Sagesse, ch. XIII, 3.

(i) S. Clément d'Alex., Cohortat. ad gent., § 4-

(V S. Paul, Aux Romains, ch. I, 25-26.

(4) Sagesse, ch. I, n.

XVIe CONSIDÉRATION. 1 83

luptés charnelles qui les ravalent jusqu'à l'animal, qu'a fait Jésus-Christ ? Aux ténébreuses inventions du génie de l'erreur, il a opposé le soleil de la foi catholique, dont l'indéfectible lumière suffit à tout homme de bonne volonté pour s'élever au-dessus des vaines pensées du monde, et progresser dans la connaissance et l'amour du bien suprême.

A la dégradante ivresse des plaisirs de la chair et du sang, il a opposé le délicieux repas de sa chair et de son sang, qui nous élève jusqu'à la source de la vie divine.

« Celui qui mange ma chair et boit mon sang , dit-il, demeure en moi et moi en lui. Comme le Père qui m'a envové est vivant, et que je vis par le Père, de même celui qui me mange vivra aussi par moi. C'est là le pain qui est descendu du ciel, non comme la manne dont vos pères ont mangé et n'en sont pas moins morts. Celui qui mange ce pain vivra éternellement (i). »

Dans ces quelques paroles est résolue l'énigme humainement indéchiffrable de notre vie.

La véritable vie, celle qui n'a pas de fin, ne se trouve qu'en Dieu , qui est l'Etre vivant par

(i) S. Jean, ch. VI, 57-59.

284 l'emmanlel.

excellence. Cette vie, que le Verbe a reçue du Père dans sa plénitude, par la génération éternelle, il la communiquée sans mesure à l'âme et au corps qu'il s'est unis dans le sein de la Vierge. El en nous donnant, parla communion, son humanité indissolublement unie à sa divinité, il imprègne tout notre être de sa vie divine; il y dépose le germe et le gage de l'immortalité bienheureuse. Ce principe de vie parfaite reste, il est vrai, latent et inaperçu dans notre corps durant le temps de l'épreuve et le sommeil du tombeau, mais il développera sa toutepuissance au jour du réveil. Alors éclatera une prodigieuse différence entre les corps de ceux qui ont mangé les fruits de la terre, et même la manne, sans s'élever par la foi au véritable pain de vie, dont ils n'étaient que la figure, et les corps de ceux qui, par leur participation à la chair sacrée du Verbe, sont devenus ses membres vivants; car, dit l'Apôtre, tous nous ressusciterons,//iais nous ne serons pas tous transfor- 77iés(i). Les corps qui ne se seront assimilé que des éléments terrestres et corruptibles resteront sujets à la corruption ; les corps vivifiés par la

(i) F* Ép. aux Corinth., ch. XV, 5i.

chair et le sang de l'Hoinme-Dieii seront spiritualisés, et vivront d'une vie toute céleste.

Et comment douter de la glorieuse métamorphose que le sang de Jésus-Christ opérera un jour dans notre constitution physique, à la vue des merveilleux changements qu'il produit dans notre constitution morale?

Le prodige qui fera surgir de la poussière du tombeau des corps aussi resplendissants que le soleil (i), n'a certainement rien qui surpasse l'action toute - puissante par laquelle Jésus- Christ, entrant dans une âme ensevelie depuis vingt à trente ans dans la fange de tous les vices , dissipe instantanément ses obscurités et ses faiblesses, brise les nombreux liens qui survivent à l'absolution sacramentelle, cicatrise les plaies dont le confesseur n'avait pu qu'évacuer le venin, et fait d'un cœur desséché, pulvérisé par mille affections basses et égoïstes, un cœur nouveau rayonnant des feux de la charité divine.

Le phénomène si commun de la transsubstantiation des âmes, au banquet eucharistique, est , pour le chrétien qui l'a éprouvé, le gage sensible de la spiritualisation future des corps. C'est aussi la réponse la plus péremptoire aux

(i) S. Matthieu, ch. XIII, 43.

■286 L niMAM FL.

doutes qui assiègent les esprits chancelants clans la foi.

Ces doutes ont leur source moins dans l'ignorance et la faiblesse de l'esprit, que dans la bassesse et la lâcheté du cœur. La sublimité des devoirs du chrétien fait infiniment plus d'incrédules que l'obscurité des mystères. On ne marchande le dogme que pour obtenir un rabais sur la morale. C'est la prétendue impossibilité de pratiquer, qui engendre la difficulté de croire. Or, cette impossibilité disparaît pour l'âme qui, en s'unissant au Dieu fort , sent une vie nouvelle se répandre dans tout son être.

Les fantômes créés par l'imagination s'évanouissent magiquement devant le soleil de vérité. Les plus orageuses passions s'apaisent à l'entrée du Prince de la paix (i). Les flammes de la charité dilatant le cœur, la voie des commandements s'abaisse, s'élargit (2); et cette âme, naguère si pusillanime, s'écrie avec une sainte audace : Appuyée sur mon Dieu, il îij a pas de mur si élevé que je ne puisse franchir (3) : je peux tout en celui qui me fortifie . , . Qui

(1) Isaïe, ch. IX, 6.

(a)Ps. cxvm, 32.

(3)Ps. XVII, 3i.

XVIe CONSIDÉRATION. 287

pourra me faire renoncera l'amour du Chrisl?... Je vis, non de ma vie , niais le Christ vil en moi (1).

Tl est vrai que ces divins transports de l'âme au festin eucharistique sont passagers et ne constituent nullement , dans ce qu'ils ont de sensible, le fruit d'une bonne et fervente communion. Que d'excellents chrétiens à qui le pain des anges communique chaque jour des forces héroïques, sans leur faire éprouver ses ineffables douceurs! Ce n'est pas l'avant-goût de la félicité suprême, que Jésus-Christ nous offre dans le repas de sa chair et de son sang; c'est le mémorial de sa passion et un viatique propre à fortifier notre âme dans les combats de l'épreuve et à nous faire marcher d'un pas ferme dans le chemin royal de la croix , le seul qui conduise au séjour de la gloire.

Cependant, il y a bien peu de communiants qui, une fois ou l'autre, n'aient pas senti de ces choses que la langue de l'homme est impuissante à redire (2), et qui font répéter à celui qui les éprouve la parole de Pierre sur le Tha-

(1) S. Paul, Aux Philipp., ch. IV, i3.— -Aux Romains, ch. VIII, 35. — Aux Galates, ch. II, 20.

(2) S. Paul, Aux Corinth., IIe Ép., ch. XII, 4.

a88 L' EMMANUEL.

bor : Seigneur, il est bon que nous restions ici, dressons-y une tente (i). Quelque fugitives qu'elles soient, ces faveurs n'en sont pas moins un avant-goût des voluptés du Ciel , qui laisse une profonde impression de lumière et de vie. Elles sont une démonstration sensible des vérités de la foi, gravée dans le cœur, foyer de nos doutes et révoltes en matière religieuse. Sans doute, l'âme qui a goûté ces délices n'est pas plus impeccable que le prince des apôtres. Si elle s'expose témérairement à la tentation , elle pourra renier demain, à la voix d'une servante, le Dieu dont la beauté et la grandeur lui inspiraient naguère un amour extatique.

Mais le souvenir de ce qu'elle avait senti, survivant à sa chute, provoquera le plus efficace des repentirs, le repentir fondé sur l'amour (2). Comme l'enfant prodigue, elle a connu les joies de la maison paternelle et la tendresse infinie du Père ; ce sentiment lui donnera l'horreur de son état, sans la jeter dans le désespoir; elle dira avec le prodigue : Je me lèverai, et firai vers mon Père (3).

(1) S. Matthieu, eh. XVII, 4.

(a) S. Luc, ch. XX, 62.

(ï) Ibid., ch. XV, 18.

XVl'' CONSIDÉRATION. 2(S<)

C'est assez dire que, pour conserver et accroître chez un peuple le trésor de la foi chrétienne, il ne faut jamais séparer ce que Jésus-Christ a étroitement uni, la distribution de sa parole et celle de sa chair et de son sang. La parole doit préparer les voies , donner à l'esprit l'instruction indispensable, affranchir le cœur des liens de la mort ; mais une fois que le germe de la vie apparaît dans une âme, son développement et sa fructification exigent l'infusion plus ou moins fréquente du sang de l'Agneau. Si, au sortir du tombeau, Lazare ne devient pas le convive de Jésus-Christ (i), il est fort à craindre que sa nouvelle existence ne soit qu'une agonie plus ou moins longue, suivie d'une seconde mort plus terrible que la première. Les soins empressés d'un pasteur charitable , nécessaires pour ramener les brebis égarées au bercail, sont impuissants à les y retenir, si on ne les confie pas aux bras du divin Pasteur, seul capable de cimenter l'œuvre de leur réconciliation, et d'affermir leurs pas dans les sentiers d'une vie nouvelle. Les instructions les plus multipliées, les exhortations les plus tendres, très-propres à fatiguer celui qui

(i) S. Jean, ch. XII, 2.

les fait, encore plus celui qui les écoute, ne répandront jamais clans une âme l'abondance de Lumière et de vie , attachée à une seule parole intérieure du Maître,

Les enfants d'Israël disaient autrefois à Moïse : Parle, toi, et nous écouterons; que le Seigneur se taise, de peur que nous ne mourions. Les enfants de la loi d'amour doivent dire au contraire avec l'auteur de Y Imitation :

a Que Moïse ne me parle pas ni aucun des prophètes; mais vjus , Seigneur , l'inspirateur et le maître de tous les prophètes, daignez me parler. Seul, vous pouvez, sans eux, me remplir de lumière ; eux, sans vous, ne peuvent rien.

« Leurs paroles peuvent être retentissantes, mais elles ne portent pas avec soi la vie. Elles sont belles, mais si vous gardez le silence, elles n'enflamment pas le cœur. Ils donnent la lettre, à vous d'en découvrir le sens. Ils enseignent les mystères, à vous d'en donner l'intelligence. Ils font connaître vos commandements ; mais seul, vous aidez à les remplir. Ils montrent le chemin, mais c'est à vous de nous y faire marcher. Ils ne peuvent agir qu'au dehors, vous seul instruisez et illuminez les cœurs (1).

(1) Liv. III, eh. 11.

\\ l ' CO.VSllUK \ 1 ION. X,l

On ne saurait trop le redire : l'unique but du sacerdoce évangélique est d'aboucher les .unes avec Jésus-Christ, de les conduire par le sentier le plus court, et partant le plus droit, à la divine école de la communion, où les convie le Dieu des lumières et des vertus : 1 enez ii moi, vous tous gui gémissez sous le poids de vos faiblesses, et je vous fortifierai... Approchez, mangez mon pain, buvez le vin que je vous ai préparé , et, délivrés de votre éternelle enfance, vous vivrez d'une vie d'homme, et marcherez d'un pas sûr dans les voies de la sagesse (i).

La communion, voilà le grand foyer de la vie chrétienne à tous ses degrés.

Parcourez les régions où le protestantisme a dit aux peuples : Vous ne pouvez vous unir au Christ que par la Bible; il n'est qu'en figure dans la cène! Vous y trouverez une vie de raison et de calcul; mais la vie de la foi, où estelle? Le cachet du héros chrétien, la divine charité, qui dépossède l'homme de lui-même pour consacrer sa vie à la gloire de Dieu et au bien de ses frères, ce cachet n'existe plus. Loin de

(i) & Matthieu, ch. XI, 28. — Proverb., ch. IX, 5-6.

faire le sacrifice de sa personne, le riche ne sait pas même donner aux faméliques les miettes qui tombent de sa table; il faut que le fonctionnaire public aille les ramasser. L'aumône se fait de par la loi et la justice. Si le pauvre n'y meurt pas toujours de faim , il n'est ni aimé ni servi. Entrez dans ces hôpitaux dont on nous vante la magnificence; vous en admirerez l'ordre et la propreté ; mais cherchez Yhomme de Dieu, qui se penche avec amour au chevet de l'agonisant, et charme ses douleurs par l'espérance des joies immortelles! Où est la femme angélique, qui se consume de veilles et de soins auprès d'un malade inconnu, comme une mère auprès d'un fils unique?

Les hommes de Dieu et les Sœurs de la charité ne se trouvent que parmi les enfants de l'Eucharistie et les nourrissons du Dieu-Homme. Parcourez aussi ces pays soi-disant catholiques, où le ministre de Jésus-Christ a la douleur de célébrer les divins mystères dans des églises presque désertes, et voit à peine le vingtième de son troupeau s'approcher à Pâques du banquet de la vie. Le vague souvenir d'un catéchisme effleuré à l'époque d'une première communion , les quelques paroles du pasteur que

XVIe CONSIDÉRATION. 20,3

l'on va entendre au jour des grandes fêtes , maintiennent dans toutes les classes un certain jargon de christianisme ; mais quelle profonde et générale inintelligence de l'esprit et des lois de la religion! Quelle incurable cécité dans les classes moyennes ! Quelle parfaite ignorance, dans les hommes d'Etat, de ce qui fait vivre, de ce qui fait périr la société! Comme ils tremblent à la vue du pouvoir, qui seul pourrait les sauver de l'abîme! Comme ils sont prompts à se l'assurer, à se réjouir, alors que l'observateur chrétien ne peut que frissonner! Enfin, quelle disposition dans les masses à se laisser imposer, sous le nom du Christ , les plus abominables doctrines de l'enfer!

Où sont les héritiers de la foi et de l'amour des premiers chrétiens? Ils sont encore là où, à l'exemple des premiers chrétiens , on va fréquemment à la source de la foi et de l'amour.

Quelle lumière dans une âme, quand le soleil de vérité y entre à des époques assez rapprochées pour que le prince des ténèbres ne puisse y fixer sa demeure! Quelle élévation, quelle puissance dans un cœur honoré des visites du Très- Haut et du Tout-Puissant !

Qu'est-ce que la communion? c'est Jésus-

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