‹ L'Emmanuel, ou, Le remède a tous nos mauxChapitre 6 sur 13 · DO L EMMANUEL · texte numérisé non relu

DO L EMMANUEL

peut offrir deux sens : Si vous ne pouvez croire à la possibilité de manger ma chair maintenant que vous l'avez sous les yeux, que sera-ce alors que vous la verrez monter au Ciel? Ou bien : La difficulté que vous voyez maintenant à l'accomplissement de mes paroles ne s'évanouira-t-elle pas lorsque vous verrez mon corps glorifié sYlever au Ciel, et ne comprendrez-vous pas enfin que ce corps doit vous être communiqué d'une manière surnaturelle, et qui n'aura rien de révoltant?

Les paroles qui suivent favorisent ce dernier sens. « C'est l'esprit qui vivifie : la chair (séparée de l'esprit et inanimée) ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie. » C'est-à-dire : Ne vous imaginez pas que je vous offrirai ma chair comme on sert celle des animaux : c'est moi-même, vivant et rempli de l'esprit divin qui m'anime, que je veux vous donner d'une manière qui vivifie votre être sans détruire le mien.

Sachant que cette explication resterait sans effet, Jésus ajouta : « Mais il y en a quelques-uns parmi vous qui ne croient pas... C'est pour cela que je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, s'il ne lui est donné par mon Père. »

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« Dès lors beaucoup de ses disciples se retirèrent de sa suite, et ils n'allaient plus avec lui. Jésus dit donc aux. douze : Et vous , 11e voulezvous point vous en aller aussi? » C'était assez dire qu'il ne voulait rien ajouter ni retrancher à son inconcevable promesse, et qu'il exigeait une profession de foi absolue de ceux qui voudraient encore rester ses disciples.

« Simon-Pierre lui répondit : Seigneur, à qui irions-nous? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Et nous avons cru, et nous avons connu que vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant. »

Jésus , qui voyait là où l'œil du prince des croyants ne pénétrait pas, leur répondit : « Ne vous ai-je pas choisis, vous douze? Néanmoins, un de vous est un démon. Ce qu'il disait de Judas Iscariote, fils de Simon ; car c'était lui qui devait le trahir, quoiqu'il fut l'un des douze (i j. »

(i) S. Jean, ch. VI, du v. 3o au v. 72.

5l l'eMMAM EL.

RÉFLEXIONS

Aujourd'hui, comme au temps du Sauveur, on distingue en religion quatre classes de personnes.

Il y a d'abord des Juifs charnels, qui, tout appliqués à se procurer le pain qui périt, ne s'attachent à la religion que par des vues terrestres. Les uns, sentant que la religion est ne'cessaire au bon ordre dans la famille et la société, voudraient qu'elle régnât autour d'eux sans leur demander autre chose que quelques témoignages de respect. Ils sont bien aises qu'elle sauvegarde leur vie et leur fortune , mais il ne faut pas qu'elle s'enquière de l'usage qu'ils font de l'une et de l'autre. Que le ministre de l'Evangile tonne contre le vol et les crimes qui mettent en péril la tranquillité publique, ils le proclameront volontiers le premier magistrat, le roi de l'ordre moral; mais s'il attaque leurs vices, son pouvoir n'est plus que de l'intolérance, une odieuse inquisition.

D'autres, guidés par l'imagination et un sen-

riment de religiosité vague, ne cherchent dans le culte que des émotions douces et agréables. Le prêtre excelle-t-il dans le talent de la parole, dans l'art de décorer le lieu saint et de préparer de belles et touchantes cérémonies, ils en feront aussi une espèce de roi ; mais s'il veut se servir de cet ascendant pour les faire entrer dans l'esprit de l'Evangile, pour leur apprendre à purifier leur âme, à l'orner des vertus chrétiennes, à faire de leur cœur un autel où Dieu soit adoré en esprit et en vérité, le prestige s'évanouit : ce n'est plus qu'un moraliste rabâcheur qui se perd dans des lieux communs.

Au-dessus de ces esprits intéressés, légers et sensuels, qui ne veulent du christianisme que les dehors, il y en a de plus graves qui lui demandent des lumières, et qui, par leur zèle à s'instruire, prennent rang parmi les disciples. Mais, dominés par l'orgueil et la curiosité , ils se font juges des enseignements de Jésus-Christ, et repoussent comme contraire à leur raison tout ce qui choque leur ignorance. Et cette raison, qu'ils refusent de soumettre à la parole du Verbe éternel, ils la prostituent bientôt aux mille et une paroles mensongères qui circulent dans le monde, jusqu'à ce que, las de courir d'erreur en erreur.

ils tombent dans le scepticisme, subissant, dès cette vie, le supplice des ténèbres.

Plus coupables encore que ces mécréants déclarés sont les disciples perfides qui, à l'exemple de Judas, dissimulent leur incrédulité, et ne suivent Jésus-Christ que par calcul, attendant l'occasion de le vendre. Les trésors de l'amour divin, que l'hérétique et l'incrédule repoussent, eux les reçoivent avec un hypocrite respect ; et, par le sacrilège abus qu'ils font du corps et du sang de Jésus-Christ, ils mangent et boivent leur sentence de mort. Aussi le divin Maître les appelle-t-il de vrais démons.

Enfin, il y a les disciples fidèles, qui, loin de vouloir, comme les précédents, faire de la religion un moyen de police ou d'amusement, la matière de disputes curieuses ou d'un infâme trafic, n'y cherchent , avec Simon-Pierre , que les paivles de la vie éternelle. Ces âmes simples et droites, une fois convaincues de la divinité du Maître, attestée par tant de faits éclatants, se soumettent sans hésiter à sa parole, et jugent avec raison qu'il y aurait impiété et folie à vouloir discuter contre Dieu. La récompense suit de près leur docilité. Les vérités mystérieuses, qui semblaient devoir anéantir leur raison, l'inondent

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bientôt des plus vives lumières, font battre leur cœur de reconnaissance et d'amour, et leur donnent une force de conviction capable de terrasser toutes les hauteurs de la science ïiumaine^i).

Où sont les disciples ergoteurs qui disaient : « Ce discours est dur, et qui peut le supporter? » Quelle lumière leur orgueilleuse raison a-t-elle répandue dans le monde? Que sont devenus les imitateurs de leur incrédulité, ces penseurs superbes qui ont aussi voulu réformer les enseignements de l'Église et les ravaler au niveau de leur triste raison ? Quelle trace ont-ils laissée de leur passage? Eux et leurs dupes seraient plongés dans un éternel oubli, si l'Église n'avait consigné dans ses annales le souvenir de leurs erreurs. Tandis que leurs noms, connus à peine des savants, ne font que grossir l'histoire des folies humaines , l'univers entier célèbre la mémoire des enfants de la foi qui, au milieu de la défection générale, ont dit par la bouche de Pierre : Seigneur, à qui irions-nous ? Vous avez les paroles de la vie éternelle. Tous , grands et petits , savants et ignorants, traversent les mers, franchis-

(i) IIe Ep. aux Corinth., ch. X, 5.

sent d'énormes distances pour aller se prosterner au tombeau des immortels pêcheurs de Galilée, qui, par leur foi y ont vaincu les royaumes, soumis au joug de la vérité et de la justice un monde adorateur de tous les vices, de toutes les erreurs, et fait entrer le genre humain en jouissance des promesses divines (i).

Réjouissez-vous donc, âmes chrétiennes, d'avoir vu le jour dans la grande école des enfants de la foi. En rendant à Dieu d'incessantes actions de grâce pour ce don inestimable, priez-le souvent de le perfectionner en vous et dans vos frères, en lui disant avec les apôtres : Seigneur, augmentez notre foi (2).

Mais le don de la foi, pour se conserver et s'accroître, exige certaines dispositions qui sont le fruit de la grâce divine et de votre concours. L'une est un grand zèle pour s'instruire de sa religion. Toutes les objections de l'incrédulité, presque tous les doutes qui assiègent les esprits faibles dans la foi, n'ont qu'une source : l'ignorance.

Une autre disposition non moins essentielle, c'est la droiture du cœur. Ne cherchez dans la

(1) Ep. aux Hébreux, ch. XI, 33.

(2) S. Luc, ch. XVII, 5.

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religion que le moyen de glorifier Dieu, de sauver votre âme et celle du prochain. Gardez-vous d'imiter ceux qui ne s'y attachent qu'en vue des satisfactions sensihles ou des avantages temporels qu'ils y trouvent. Ce serait un bien triste et mauvais calcul. La religion est esprit et vie. Ses jouissances et ses consolations ne sont que pour ceux qui lui ouvrent leur cœur; son heureuse influence sur les affaires du temps est le fruit des sacrifices et des vertus qu'elle commande. Aussi est-il écrit : Cherchez avant tout le royaume <le Dieu, et le reste vous sera donné par surcroît (i).

(i) S.Matthieu, ch VI, 33.

(Ctuatrirmt Consécration,

Institution de l'Eucharistie.

« Le premier jour des azymes, dans lequel il fallait immoler la Pâque, » Jésus choisit deux de ses disciples, Pierre et Jean, et leur ordonna d'aller préparer la Pâque. Sur le soir, il les rejoignit avec les douze, « et l'heure étant arrivée, il se mit à table avec les douze, et leur dit : J'ai grandement désiré de manger cette Pâque avec vous avant que de souffrir ; car, je vous le dis, je ne la mangerai plus qu'elle n'ait son accomplissement dans le royaume de Dieu (i). »

Après avoir célébré la Pâque figurative prescrite aux Juifs, le Sauveur va instituer la Pâque

(i) S. Luc, ch. XXII, i4 et suiv.

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réelle destinée à l'universalité des peuples, et il veut en faire lui-même les préparatifs.

« Jésus sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, comme il avait aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin. Et le souper fait, le démon ayant déjà mis dans le cœur de Judas Iscàriote, (ils de Simon, de le livrer ; Jésus, qui savait que son Père lui avait donné toutes choses entre les mains, et qu'il était sorti de Dieu, et qu'il retournait à Dieu, se leva de table et quitta ses vêtements : et ayant pris un linge, il le mit autour de lui. Puis versant de l'eau dans un bassin , il commença à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait autour de lui. Il vint donc à Simon-Pierre; mais Pierre lui dit : Seigneur, vous me lavez les pieds? Jésus lui répondit : Tu ne sais pas maintenant ce que je fais, mais tu le sauras dans la suite. Pierre lui dit : Jamais vous ne me laverez les pieds. Jésus lui répondit : Si je ne te lave, tu n'auras point de part avec moi. Alors Simon-Pierre lui dit : Seigneur, non-seulement les pieds, mais les mains et la tête. Jésus lui dit : Celui qui est déjà lavé n'a plus besoin que de se laver les pieds, et il est entièrement pur. Et vous aussi, vous êtes purs,

Go l' EMMANUEL.

mais non pas tous. Car il savait qui devait le livrer, et c'est pour cela qu'il dit : Vous n'êtes pas tous purs. Après donc qu'il leur eut lavé les pieds, et qu'il eut repris ses vêtements, il se remit à table et leur dit : Savez-vous ce que je vous ai fait? Vous m'appelez Maître et Seigneur, et vous avez raison, car je le suis. Si donc je vous ai lavé les pieds, moi, votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres; car je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez vous-mêmes comme je vous ai fait (i). »

Ensuite « Jésus prit du pain , rendit grâces , le bénit, le rompit, et le donna à ses disciples , disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps qui est donné pour vous. Faites ceci en mémoire de moi. Il prit de même le calice après avoir soupe, et il rendit grâces, et il le leur donna , disant : Buvez-en tous, car ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, qui sera répandu pour vous et pour beaucoup, en expiation des pécbés. Toutes les fois que vous le boirez, faites-le en mémoire de moi (2). »

(1) S. Jean, ch. XIII, 1 et suiv.

(a) S. Matthieu, ch. XXVI, 26-29.-5. Marc, ch. XIV, 22-2 5. — S. Luc, ch. XXVII, 19-21.

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Voilà donc comment le Rédempteur, mettant la toute-puissance au service de son amour, accomplit sa promesse et ôte au repas de sa chair et de son sang ce que les Capharnaïtes et les disciples incrédules y avaient trouvé de dur et de révoltant pour la nature. Choisissant les deux substances alimentaires les plus communes, conséquemment les mieux appropriées au sacrifice universel, par la vertu de cette parole qui peut tout changer parce qu'elle a tout créé avec une liberté souveraine , il les transsubstantie en sa chair et son sang, tout en conservant leurs propriétés sensibles.

A ne la considérer que sous ce point de vue, l'Eucharistie est déjà, de la part de Dieu, le chefd'œuvre de la charité infinie, et, de la part du chrétien, le chef-d'œuvre de la foi. En effet, pour se donner à nous tout entier et sans effrayer notre faiblesse, le Verbe divin y descend plus bas que dans l'Incarnation ; il s'y dépouille de tous les signes extérieurs de sa vie divine et humaine ; il s'y offre à l'état de matière inorganique. Et nous, sans autre appui que notre foi à la vérité et à la puissance de sa parole, nous nous élevons au-dessus de la sphère des sens ; non-seulement nous croyons ce que nous ne voyons pas, ce qui

est le caractère de la foi (i), mais nous croyons à l'encontre du témoignage de nos yeux, de notre goût, de tous nos sens ; ce qui constitue la foi parfaite, soit la complète immolation de notre vie extérieure et sensuelle à la vie de l'esprit que Jésus-Christ nous communique par la parole et par le don très-réel , quoique inaperçu , de sa chair et de son sang.

Par cet anéantissement extérieur de lui-même au profit de ceux à qui il se donne, Jésus-Christ se montre le Dieu-Charité, le propre de la charité étant d'aimer les autres jusqu'à l'oubli de soi ; et par le sacrifice que nous faisons des lumières qui nous viennent des sens à l'autorité de ces paroles : Prenez., ceci est mon corps, ceci est mon sang, nous devenons les véritables enfants de la foi, les imitateurs d'Abraham, qui crut et espéra contre toute espérance (2) , nous remplissons parfaitement le devoir de l'adoration en esprit et en vérité.

C'est ainsi que s'accomplit pour chacun de nous le mystère de la rédemption. L'auteur de la vie descend au plus bas degré de l'être pour

(1) « La foi est la démonstration des choses que l'on ne voit point. » S. Paul, Aux Hébreux, ch. XI, 1.

(2) Ép. aux Rom., ch. IV, 18.

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nous faire remonter d'une vie tout animale à la vie de l'esprit, qui est toute dans la pensée et l'amour de l'invisible. Le pain qm périt, et le vin qui trop souvent nous dégrade par les grossiers appétits qu'il excite, étant à peu près l'unique objet de la pensée et du travail des hommes, Y amant passionné de nos âmes (i) s'empare de ces éléments et y dépose le principe divin de l'immortalité, le germe fécond des plus sublimes vertus.

A la vue d'un mystère où l'amour infini entasse en les voilant ses plus merveilleuses inventions, l'âme est comme accablée, et, toute parole restant au-dessous de ce qu'elle éprouve, il semble qu'elle devrait se renfermer dans le silence de l'adoration. Admirons toutefois comment le Libérateur, pour nous rappeler à la vie, se sert des mêmes moyens par lesquels l'auteur du mal nous avait conduits à la mort.

C'est en rampant sous la forme d'un vil animal, aux pieds de la première mère du genre humain, que Satan nous a perdus, en disant : Prenez et mangez, et vous serez comme des dieux !

(i) Sagesse, cli. XI, 27.

C'est après s'être prosterné, comme le dernier des esclaves, aux pieds des douze disciples à qui il confiait la régénération du monde, que l'Homme- Dieu leur dit: Prenez et mangez, et apprenez de moi à vous anéantir pour la gloire de Dieu et l'amour de vos frères !

En voyant Eve prendre le fruit défendu, le porter à sa bouche et le faire manger à Adam , qui aurait jamais pensé que le péché et la mort allaient exercer d'affreux ravages, et transformer les enfants de ces deux sublimes créatures formées à l'image divine, en une espèce d'animaux occupés à s'entre-déchirer ?

De même , en voyant le Fils de la femme distribuer à ses disciples un peu de pain et de vin, qui aurait pu croire que Pierre et ses collègues allaient , par la vertu cachée dans la parole de leur Maître , et sous les faibles symboles eucharistiques, révolutionner complètement la pensée et les institutions de l'univers, couvrir de mépris les dieux séculaires de l'Egypte, de l'Inde, de la Grèce et de Rome ; substituer aux autels de Vénus ceux de la Femme sans tache, et faire adorer, jusqu'à mourir pour lui, le Fils de la Vierge, né un jour dans une étable, cloué plus tard à un gibet ?

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Entre la faute de nos premiers pères et la perte du genre humain, comme entre la cène eucharistique et la révolution morale opérée par le Christ, la disproportion est telle, disent les incrédules, qu'il y aurait folie à expliquer de si grauds résultats par de si petites causes. Ainsi raisonnent ces esprits soi-disant forts, mais en réalité d'une prodigieuse faiblesse, attendu que, ensevelis dans la matière et ne jugeant de l'importance des faits que parce qui frappe les sens, ils ne peuvent s'élever à la perception des choses de Dieu et de famé (i).

Tout autres sont les pensées du fidèle éclairé par la parole qui est esprit et vie. Imposant silence à la chair qui ne sert de rien (car elle ne voit dans la bouche d'Eve qu'un fruit, dans celle des apôtres qu'un peu de pain et de vin), il s'élève au monde des esprits, et découvre, dans le triste repas de l'Eden, une ruine ineffable, un crime énormément grand (2) , et dans le repas du Cénacle, une immense effusion de vie, du côté de Jésus, et une admirable réparation de l'orgueil, de l'infidélité et de la sensualité d'Eve, du côté des disciples fidèles. Là, les chefs de l'hu-

(1) 1* Èp. aux Curinth., ch. II, 14.

(2) .S". Augustin, Enchirid., ch. XLV.

inanité, séduits par la parole infernale, et voulant s'élever aussi haut que Dieu par l'orgueil de l'esprit et des sens, se ravalent au-dessous des animaux , et ne servent plus qu'à propager la double mort de l'esprit et de la chair. Ici , les pères spirituels du genre humain, par leur soumission à la parole divine, et par le mépris qu'ils font des suggestions contraires de la chair et des sens, deviennent la lumière du monde, le vel de la terre, et vont répandre sur toutes les générations humaines un fleuve de bénédictions et de vie. En somme, dans ces deux événements, sans valeur pour une philosophie toute sensuelle, mais d'une portée immense pour la raison chrétienne, le vrai sage admire l'accomplissement de cette loi : Dieu résiste aux superbes , et donne sa grâce aux humbles (i).

Aussi les voyants des anciens jours, à qui l'Esprit saint montrait de loin les merveilleuses institutions de la loi nouvelle , saluaient-ils avec transport et une sainte envie l'incomparable nourriture dont le Dieu de miséricorde et de charité a fait le mémorial de toutes ses merveilles (2).

(1) S. Jacques, ch. IV, 6.

(2) Ps. CX, 4-5.

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David, dans le psaume xxi, après avoir peint en traits déchirants l'affreux délaissement, les incroyables ignominies et souffrances du Dieu- Homme, change tout à coup ses couleurs. Ce ver de terre, l'opprobre des hommes et le jouet <(< la populace, assailli par des lions et des chiens dévorants qui creusent ses pieds et ses mains, et mettent à découvert tous ses os , il nous le représente entouré soudainement des hommages et des adorations de l'univers. Et à quoi attribuet-il ce prodigieux changement? Ah! dit-il, faisant parler le Crucifié lui-même , c'est que f accomplirai mes vœux en présence de ceux qui craignent le Seigneur (i). Les pauvres mangeront et seront rassasiés ; ceux qui cherchent le Seigneur le loueront, et leurs cœurs seront animés d'une vie étemelle. Les extrémités du monde se ressouviendront du Seigneur, et se tourneront vers lui) et toutes les familles des nations adoreront sa présence, reconnaissant qu'il appartient à Dieu de régner. . , Les riches de la terre /nangeront aussi et adoreront. . . Et ce peuple nouveau, régénéré par le pain descendu

(1) Ces vœux sont le baptême de sang [S. Luc, ch. XII, 5o) et l'institution de la nouvelle Pàque (Ibid., ch. XXII,

du Ciel , persévérera dans le service du Seigneur (i). C'est ainsi que les enfants de la terre, que Dieu n'avait pu s'attacher ni par le châtiment du déluge, ni par les prodiges du Sinaï et les douceurs de la manne, céderont aux attraits du Dieu-Charité, qui, avant de livrer sa chair et son sang à la vindicte divine sur l'autel du Calvaire, les immolera à l'amour des hommes dans le hanquet eucharistique.

Ne pouvant se détacher d'un spectacle aussi ravissant, David continue, dans le psaume xxn, à décrire la marche du peuple régénéré à travers la terre de l'exil, sous la conduite du nouveau Moïse, et, parmi les bontés infinies du divin Pasteur des âmes , il célèbre la Table qu'il nous a préparée contre nos ennemis, et la coupe enivrante qui charme nos douleurs (sa).

Isaïe , extasié à la vue des sources de vie ouvertes par le Sauveur, invite tous les peuples à y accourir avec joie. « Rendez gloire au Seigneur, bénissez son saint nom , publiez au milieu des peuples les inventions de son amour. . . 11 a fait des choses magnifiques , que toute la terre les connaisse. Heureuse Sion, livre-toi aux trans-

(l) PS. XXI, 26-32.

(a) Ps. XXII, 5.

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ports de.la joie et de la reconnaissance ! Le Saint d'Israël a fait éclater sa grandeur au milieu de toi(i).

Zacharie , chantant aussi le règne du Messie , exalte , comme le plus merveilleux de ses dons, le froment qui produira les hommes lï élite, et le vin qui multipliera les vierges (p.). Enfin, Malachie, le dernier des prophètes dans l'ordre des temps, annonçant aux Juifs la prochaine réprobation de leurs sacrifices et offrandes, qui ne sont que souillure aux yeux du Seigneur, leur dit que Dieu va faire éclater la grandeur de son nom au milieu des Gentils par la victime sans tache qui lui sera sacrifiée et offerte en tout lieu (3).

RÉFLEXIONS

Maintenant, âmes chrétiennes, . admirez un autre prodige : notre indifférence pour une institution dont la pensée faisait tressaillir de joie et d'amour les prophètes, qui ne pouvaient l'entrevoir que dans un lointain avenir. Parmi tant de

(1) Isaze, ch. XII.

(2) Zacharie, ch. IX, 1 7.

(3) Malachie, ch. 1, 1 1 .

voix qui s'élèvent dans le monde, parmi tant de langues qui se font écouter, tant de plumes qui se font lire, en est-il une seule qui célèbre l'événement des événements : la présence réelle en corps et en âme, sur des milliers d'autels, du Verbe fait chair ! La presse transmet de l'un à l'autre pôle les moindres nouvelles; et le fait éternellement nouveau, que les esprits bienheureux ne se lassent pas d'admirer depuis dix-huit siècles , qui le rappelle à l'attention des hommes ?

A la vue d'une société prête à s'abîmer dans la fange et le sang, faute de croyances et de vertus, les esprits sont en quête de nouvelles institutions sociales. De tant de remèdes que l'on propose, les uns inutiles, les autres pires que le mal , il n'en est aucun qui ne rencontre d'ardents prôneurs. Et l'institution sociale par excellence, celle qui, inspirant la patience, la résignation, le courage aux petits, la charité, le dévouement et l'abnégation aux grands , tend à faire de tous les hommes une communauté de frères, cette institution, disons-nous, foyer de toute vie morale, est laissée dans l'oubli!

Ne vous contentez pas, âmes religieuses, de déplorer tant de folie et d'ingratitude , mais reconnaissez aussi que vous en êtes coupables. Si

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la plus insigne faveur que Jésus-Christ ait faite aux hommes reste inconnue au grand nombre , à qui la faute , sinon à ceux qui , ayant le bonheur de la connaître et d'en jouir, ne font rien ou font très-peu pour en procurer la jouissance aux autres?

Qu'est-ce qui a converti le monde? C'est moins la puissance de la parole que le spectacle des vertus chrétiennes, qui faisait dire aux païens : Voyez comme ils s'aiment , comme ils sont unis ! Quelle paix , quelle sérénité, quelle douceur ils opposent à tant de fureur et de haine ! Avec quelle joie ils marchent au supplice ! C'était là ce qui confondait les magistrats sur leurs sièges, ce qui déterminait les spectateurs à voler au baptême, et portait souvent les gardes et les bourreaux à jeter leurs armes et la hache pour partager les chaînes et les tourments des martyrs.

C'est aussi ce que vous devez vous proposer, vous qui , en vous attachant à Jésus-Christ, avez trouvé le repos de vos âmes (i). Y os frères, esclaves encore des idolâtries du monde, aspirent également à ce repos; mais ils croient pouvoir le trouver dans les satisfactions sensuelles, qui

(1) S. Matthieu, ch. XI, 29.

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