L EMMA NU KL
enflerons au devoir ; ou, faute de combattre, nous serons vaincus et misérablement sacrifiés à leurs interminables exigences.
Evidemment l'homme n'a été placé ici-bas que pour le combat et l'épreuve. Si, éclairé par les lumières de la foi, il entre dans le plan de Dieu ; si, considérant la terre comme l'avenue du monde éternel et comme un passage de l'une à l'autre , il ajourne au delà de la tombe ses projets de grandeur, de jouissance et de repos, et s'applique avant tout a remplir ses devoirs envers Dieu, envers soi, envers les siens, envers tous les hommes, ses frères, il s'élève et s'ennoblit devant Dieu et devant les hommes. Déjà, ici-bas, il recueille le fruit de ses sacrifices par l'empire qu'il acquiert sur ses passions, qu'il plie au joug; sur ses biens, qu'il possède sans en être possédé ; sur ses frères, qu'il gagne par sa douceur et sa bienfaisance. 11 se trouve qu'en usant du monde sans prétendre en jouir, il en jouit réellement plus que les adorateurs du monde ; et, avant qu'il aille boire au torrent des voluptés divines (i), il a déjà reçu, selon la promesse de Jésus-Christ, le centuple de ce qu'il a sacrifié (2).
(i)Ps.XXXY, 9.
(2) S. Matthieu, ch. XIX, 29.
VI CONSIDÉRATION. Ç)l
L'homme, au contraire, méconnaissant la voix de Dieu et de sa conscience, veut-il être l'arbitre de sa vie, ne suivre d'autre loi que sa volonté , c'est une victime dévouée aux plus ignominieux, aux plus douloureux sacrifices. La force d'esprit dont il se vante n'aboutit qu'à lui faire blasphémer ce qu'il ignore; il se nourrit de grossiers sophismes, donne aux rêves des libertins la créance qu'il refuse aux enseignements de l'Eglise. En secouant le joug de la morale, son cœur passe sous l'impitoyable domination des vices : il faut qu'il leur sacrifie tout, fortune, considération, famille, santé ; et qu'obtient-il en retour? Quelques satisfactions avilissantes, passagères, toujours disproportionnées à ses désirs, le tourment de mille convoitises inassouvies , des remords, des dégoûts, des souffrances sans consolation. Si le malheureux n'élève pas enfin un œil suppliant vers celui qui peut briser ses chaînes , son âme, dévorée par le vice, devient \a.pdturc de l'éternelle mort (i).
Encore une fois, point de milieu : ou l'homme se sauve , dans le temps et pour l'éternité , par l'acceptation volontaire des nobles sacrifices que
(i) Ps.XL.VIII, i5.
la loi divine lui hnpose enve,.s m<m c( ses ou, par le refus de se priver et de souffrir, il s, voue lui-même à d'irrémédiables privations e. souffrances.
Mais ces sacrifices ne sont pas seulement imposes par la loi div.ne, ils le sont aussi par la fa- ™>"e et la société, ,p,i „e peuvent subsister sans »>™olat,on de l<bomme à l'honte. Cette immolation est volontaire ou forcée. Ou l'homme se
'evOT,ealhommeparamour,ouilluiesten- J-hame par la crainte, Da,)s fe ^^
a chante et les fruits admirables de la civilisa! ■on chrétienne; dans l'autre, on a l'esclavage* les atroctés de la civilisation purement humaine L immolation forcée fut la base de la société avant Jésus-Christ. Elle l'est encore chez les nations modernes que la parole divine n'a pas délivrées. Que fut le paganisme, qu*est-il encore? Le sacrifice des petits et des faibles au bon plaisir <!es grands et des forts, et le sacrifice des grands et des forts à tons les vices, trônant sur les autels. f>elo„ le mot de Lucain, le genre humain était une vtcume décorée par quelques ogres (i). Il importait donc grandement d'apprendre aux
(>) Huraanuro paucis vivit genus. (Plmrml.)
hommes le sacrifice volontaire. Or, qui pouvait les former à cet art surhumain , sinon le Dieu- Homme qui, maître absolu de toutes les fortunes et couronnes qui sont sous le soleil, voulut naître et vivre clans un dénûment extrême, choisit la couronne d'épines et le trône ignominieux et sanglant de la croix?
Mais comment Jésus-Christ a-t-il pu faire des martyrs de la charité? Est-ce seulement par la puissance de son exemple et de sa parole? Non certes, mais en disant : Prenez et mangez, ceci est mon corps broyé pour vous : prenez et buvez, ceci est mon sang versé pour vous !
Pour faire de nos natures, profondément égoïstes, des victimes volontaires de la charité, il ne suffisait pas de nous éclairer et exhorter; il fallait nous transsubslanlier . C'est ce que le divin Maître a promis par ces paroles: Celui qui mange ma chair et boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui. Comme le Père qui m'a envoyé est vivant, et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, vivra par moi (i).
La charité étant la plénitude de la loi de Jésus-Christ (2), il était indispensable que le moyen
(1) S. Jean, ch. VI, 37- 58.
(2) S. Paul, Aux Romains, ch. XIII, 10.
par lequel elle nous est inoculée durât autant que le monde.
Sur l'extrême importance sociale de la communion eucharistique et des préparations qu'elle exige, écoutons un célèbre publiciste protestant :
«Toutes les nations, dit lord Fitz-William, ont leurs religions et leurs lois : leurs religions pour inculquer la vertu et la morale, et leurs lois pour punir les crimes. En cela, les Etats catholiques romains , et tous les autres , ont le même but. Mais dans la seule religion catholique romaine il existe des lois dune autorité bien plus impérieuse, et sur lesquelles par aucun art, par aucun sophisme, on ne peut se faire illusion ; des lois calculées non -seulement pour inspirer l'amour de la vertu et de la morale, mais encore pour obliger à les suivre ; des lois qui ne se bornent pas à punir les crimes, mais encore qui les préviennent. Ces lois consistent daus l'obligation qu'elles imposent à tous les catholiques romains de communier au moins une fois par an ; dans leur vénération pour ce sacrement, et dans l'indispensable et rigoureuse préparation pour le recevoir; ou, en d'autres termes, dans leur croyance à la présence réelle, dans la confession, la pénitence, l'absolution et la communion
VI CONSIDÉRATION. QD
« On peut dire que, tlans les Etats catholiques romains, toute l'économie de l'ordre social tourne sur ce pivot. C'est à ces merveilleux établissements qu'ils doivent leur solidité, leur durée, leur sécurité et leur bonheur; et de là sort un principe incontestable, maxime précieuse, et dernier anneau de cette longue chaîne de raisonnements que je viens d'établir, savoir, qu'il est impossible de former un système de gouvernement quelconque qui puisse être permanent ou avantageux, à moins qu'il ne soit appuyé sur la religion catholique romaine
« Afin d'instruire les ignorants et de détromper les prévenus, je leur répéterai que tous les catholiques romains sont obligés de communier au moins une fois par an, toujours cependant selon l'état de leur conscience; et j'ajouterai qu'avant de recevoir cet auguste sacrement, devant lequel les plus audacieux d'entre eux sont saisis de crainte et d'effroi, il faut que tous, sans distinction ni exception, confessent leurs péchés dans le tribunal de la pénitence; et que dans ce tribunal aucun ministre ne peut leur accorder la permission d'approcher de la sainte table avant qu'ils n'aient purifié leurs cœurs par toutes les dispositions nécessaires à cet effet. Or, ces dis-
()() l'emmajvuel.
positions indispensables sont la contrition, et l'aveu précis et général de toutes les fautes qu'on a commises, l'expiation de toutes les injustices qu'on a faites, l'entière restitution de tout bien illégalement acquis , le pardon de toutes les injures qu'on a reçues, la rupture de tous les liens criminels et scandaleux, le renoncement à l'envie, à l'orgueil, à la haine, à l'avarice, à l'ambition, à la dissimulation, à l'ingratitude, et à tout sentiment contraire à la charité
« Quelle sécurité, quel gage ne sont pas ainsi exigés de chaque individu pour l'accomplissement de ses devoirs sociaux, pour l'exercice de toutes les vertus!... Quel admirable moyen d'établir entre les hommes une mutuelle confiance, une parfaite harmonie dans l'exercice de leurs fonctions! L'autorité du prince ne peut pas dégénérer en despotisme, ni la liberté du peuple en licence. Le magistrat ne peut pas rendre la justice sans impartialité, le sénateur est équitable et désintéressé, le prêtre est pur et zélé dans son ministère, le militaire loyal, le sujet fidèle, le souverain juste
« Mais telle est , hélas ! la fragilité humaine , que tous les catholiques romains, j'en conviens, ne profitent pas des avantages qui leur sont of-
ferts. 11 est donc du devoir, comme il est certes du plus grand intérêt d'un gouvernement vigilant et sage, de s'opposer à tout relâchement dans les principes que j'ai développés. Si dans un État catholique romain personne ne s'en écartait jamais , la question ne serait pas : Quel est le meilleur des gouvernements ? mais plutôt : Dans un tel gouvernement, quel besoin y a-t-il et autres lois? Peut-être que toutes les lois humaines y seraient aussi superflues, aussi inutiles qu'elles sont impuissantes partout où la religion catholique romaine ne leur sert pas de fondement. »
Citons encore le Résumé par lequel l'auteur des Lettres a" Alticus termine son travail.
« La vertu, la justice, la morale, doivent servir de base à tous les gouvernements.
« // est impossible d'établir la vertu, la justice■, la morale sur des bases tant soit peu solides, sans le tribunal de la pénitence , parce que ce tribunal, le plus redoutable de tous les tribunaux, s'empare de la conscience des hommes , et la dirige d'une manière plus efficace qu'aucun autre tribunal. Or, ce tribunal appartient exclusivement aux catholiques romains.
« // est impossible d'établir le tribunal de la
9# l'eiu manuel.
pénitence sans la croyance à la présence réelle, principale base de la foi catholique romaine, parce que, sans cette croyance, le sacrement de la communion perd sa valeur et sa considération. Les protestants approchent de la sainte table sans crainte, parce qu'ils n'y reçoivent que le signe commémoratif du corps de Jésus-Christ; les catholiques, au contraire, n'en approchent qu'en tremblant, parce qu'ils y reçoivent le corps même de leur Sauveur. Aussi, partout où cette croyance fut détruite , le tribunal de la pénitence cessa avec elle. La confession devint inutile , comme partout où cette croyance existe la confession devient nécessaire ; et ce tribunal , qui se trouve ainsi nécessairement établi avec elle, rend indispensable l'exercice de la vertu, de la justice, de la morale. — Donc, comme je l'ai déjà dit :
cf // est impossible de former un système de gouvernement quelconque, qui puisse être permanent ou avantageux, à moins qu'il ne soit appuyé sur la religion catbolique romaine.
« Voilà donc la solution de la question la plus importante, après celle de l'immortalité de l'âme, qui puisse être présentée aux hommes : Quel est le meilleur des gouvernements ? Et plus on l'étudiera, plus on verra que cette croyance à la
VIe CONSIDÉRATION. 99
présence réelle s'étend, non-seulement sur tous les gouvernements, mais sur toutes les considérations humaines; qu'elle en est comme le diapason ; et qu'elle est , par rapport au moral, ce qu'est le soleil par rapport au monde physique: — « Illuminans omnes homines(r)! »
Il s'en faut donc de beaucoup qu elle soit oiseuse et purement théologique, la question qui s'agite depuis trois siècles entre les catholiques et les croyants de Luther et de Calvin, savoir : Jésus-Christ a-t-il limité son sacrifice au Calvaire, ou continue-t-il encore sur nos autels à offrir sa chair et son sang, à Dieu en sacrifice, aux hommes en nourriture?
Nous verrons bientôt que l'Europe, selon le parti qu'elle prendra, ira à la vie ou à la mort.
RÉFLEXIONS
Les fausses religions ont toutes prescrit à leurs sectateurs des sacrifices, mais des sacrifices tantôt abominables, l'immolation de l'homme, tan-
(1) Lettres d'Atticus , dédiées à Louis XVIII , par lord Filz-William; Londres, 181 1, lettre Ve.
IOO L EMMANUEL.
tôt inutiles, l'offrande des animaux. Jésus-Christ seul a posé la religion et la société sur leur véritable base, en nous demandant le sacrifice volontaire de nos mauvaises passions à la gloire de Dieu et au bien de nos frères. Que celui qui veut venir après moi se renonce lui-même , prenne sa croix, et qu'il me suive (i). Sans ce renoncement aux prétentions du moi et aux convoitises sensuelles, l'individu reste dans les bas-fonds de son égoïsme ; il ne sympathise ni avec Dieu ni avec les hommes; il n'est ni religieux ni sociable.
L'esprit de dévouement et de sacrifice est l'âme de la société; il établit entre tous les membres de la famille sociale , à ses divers degrés , cette harmonie, cette solidarité qui en font la force, le bien-être et la vie. Que serait un Etat où gouvernants et gouvernés, grands et petits, animés de l'esprit de l'Evangile, s'occuperaient beaucoup pius de leurs devoirs que de leurs droits, et croiraient ne pouvoir être heureux que du bonheur de tous? Ce serait une image du Ciel.
« Les riches, les grands de la terre, dit M. Guizot, s'appliqueraient avec dévouement et persé-
(i) S. Matthieu, ch. XVI, 2 4.
VIe CONSIDERATION. 101
vérance à soulager les misères des autres hommes. Leurs relations avec les classes pauvres seraient incessamment actives, affectueuses, moralement et matériellement bienfaisantes; les associations, les fondations, les œuvres de charité iraient lutter partout contre les souffrances et les périls de la condition humaine. Les pauvres, de leur côté, les petits de la terre, seraient soumis aux volontés de Dieu et aux lois de la société ; ils chercheraient dans le travail régulier et assidu la satisfaction de leurs besoins ; dans une conduite morale et prévoyante, l'amélioration de leur sort; dans l'avenir promis ailleurs à l'homme, leur consolation et leur espoir (i). »
Cette bienheureuse union des esprits et des cœurs, vous le savez, chrétiens, Jésus-Christ seul peut la ménager. L'esprit de sacrifice, dont l'absence est la source de tous nos maux, est un don surnaturel, une émanation du sanç versé pour la purification du monde (2). En vain s'occupet-on dans les conseils des gouvernants de projets de loi pour l'assistance, l'association : les mesures législatives ne feront qu'augmenter la mi-
(1) De la démocratie en France, ch. VII.
(2) S. Paul, Aux Coloss., ch. I, 20.
102 HOfMANUEL.
sère, consommer la rupture. Le feu divin que le Sauveur est venu allumer sur la terre (i) , et dont l'Eucharistie est le foyer, est seul capable de consumer les montagnes d'erreurs, d'antipathies, de prétentions injustes et haineuses qui divisent les hommes. La communion, voilà le vrai moyen de les unir, de les associer, de faire qu'ils s'assistent. C'est à les y préparer par l'instruction » par le bon exemple, que doivent tendre tous nos efforts; et ces efforts, absolument inefficaces quand ils ne sont que de l'homme, acquièrent une puissance irrésistible par la communion : Nous pouvons tout dans celui qui nous fortifie (2).
(1) S. Luc, ch. XII, 49.
(2) S. Paul, Aux Philipp., ch. IV, i3.
JSrptthnc (ton&ïbi ration.
Influence civilisatrice du sacrifice eucharistique sur le monde romaiir et le monde barbare.
Dans l'ignorance où ils étaient du vrai Dieu, les peuples de l'antiquité se forgèrent des divinités à l'image de leurs passions. Ils se les figuraient semblables aux rois de la terre , maîtres puissants et durs, aimant à régner par la crainte. Aussi la société, qui est partout l'expression des croyances religieuses, eut-elle pour fondement la force et la terreur.
Le christianisme vint, etcréa un monde nouveau, en disant : Dieu est charité; et celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui (i).
(i) S. Jean, 2re Èp., ch. IV, 16.
io4 l'emmanuel.
Incessamment inculquée par les apôtres et incorporée aux premiers chrétiens par la communion et fraction du pain (i), cette admirable théologie commença la transformation sociale, comme il faut qu'elle commence toujours, par l'individu et la famille.
Le mari, habitué à traiter sa femme comme une esclave, tout au plus comme une fille de sa maison (2), qu'il était maître de garder à son service ou de chasser au gré de ses concubines, dut l'accepter comme une noble compagne que Dieu lui avait indissolublement unie. Le banquet de l'Agneau lui révélait dans cet être, non-seulement Vos de ses os, la chair de sa chair (3), mais un membre vivant du Fils de Dieu, qu'il devait respecter et chérir à l'égal de soi, bien plus, comme le Christ a chéri son Eglise (4).
En effet, d'après les données de la foi, le mariage est plus qu'un contrat religieux de l'homme et de la femme, sanctionné et béni par le Ciel ; c'est un grand sacrement, l'image mystérieuse
(1) Actes des Apôtr., ch. II, l\i.
(2) Filiœque locum obtinebat. Caius, Instit., lib. III. — V. M. Troplong, De V influence du christianisme sur te droit civil des Romains, ch. III.
(3) Genèse, ch. II, 23.
(4) S. Paul, Aux Èphés., ch. V, a5.
VIIe CONSIDERATION. 1 o5
<'t vivante de l'éternelle union de Jésus-Christ avec son Eglise (i).
En régénérant la famille par les nouveaux rapports établis entre ses chefs, la divine charité changea aussi la destinée des enfants. Ceux-ci cessèrent d'être une propriété domestique , le fruit capricieux d'une passion, qu'on était libre fîélever ou de laisser à terre (2). Ils furent reçus comme des dons de Dieu , de sacrés dépôts confiés à l'amour des parents et à la garde des anges du Ciel (3). Ainsi disparurent l'infanticide, l'exposition, la vente des enfants, usages jusquelà justifiés par les oracles de la philosophie, et tolérés par les lois, alors qu'ils n'étaient pas expressément commandés (4).
(i) S. Paul, Aux Èpliés., ch. V, 32.
(2) Cette expression : Elever un enfant, est un monument des mœurs païennes. Chez la plupart des anciens peuples, dès qu'un enfant était né, on le metlait aux pieds du père ou du magistrat : si celui-ci le levait de terre, il était conservé; s'il ne le faisait pas, l'enfant était jeté à la voirie. Lyeurgue, craignant que la tendresse des pères ne les portât à élever des enfants faibles ou mal constitués, avait réservé la décision au magistrat.
(3) « Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits enfants, car je vous dis qu'au Ciel leurs anges voient toujours la face de mon Père. » S. Matthieu, ch. XVIII, 10.
(/j) 0 Si la coutume ne permet pas l'infanticide, dit Arîs-
ioG l'emmaxuel.
Les esclaves, cette innombrable espèce d'animaux domestiques intelligents , que les lois appelaient chose plu toi nulle que vile (r), se relevèrent aussi et grandirent, grâce au repas nuptial de l'Agneau. Honorant en eux l'image sacrée du Dieu qui prit la forme des esclaves et mourut de leur supplice, les maîtres substituèrent aux colliers de fer les liens de la charité, aux sévices et aux tortures les bienfaits. On ne pensa plus qu'avec horreur aux temps où, pour ne pas nourrir des êtres inutiles (2), les maîtres faisaient jeter dans une île déserte leurs esclaves affaiblis par l'âge et les maladies, ou les donnaient en pâture aux poissons de leurs étangs.
Les horribles boucheries de l'amphithéâtre, qui dévoraient plus d'hommes que la guerre, virent diminuer le nombre de leurs partisans : les chrétiens n'y allaient que pour recueillir les palmes du martyre, et leur sang, uni au sang de Jésus- Christ, racheta la vie de millions de gladiateurs.
tote, il faudra déterminer le nombre des mariages et des enfants à élever, et l'on fera avorter les femmes qui deviendront enceintes contre la disposition des lois. t> Polit., liv. II, ch. XVI. — De même Platon, de la République, liv. V.
(1) Non tam viles quant nulli.
(2) Ce sont les paroles du sage Caton, au sujet des esclaves devenus invalides. Y. De rc Rustica.
VIIe CONSIDERATION. IO7
Enfin, les indigents, en butte jusque-là à la haine générale, et traités par le divin Platon luimême comme des animaux impurs dont il fallait purger le sol de la république (i), sortirent de leur profonde abjection. Assis à côté des puissants de la terre au festin eucharistique, selon la parole des prophètes, ils mangèrent aussi e! furent rassasiés (2).
Pour honorer les lieutenants du Dieu fait pauvre et ses convives de prédilection, les rois et les pontifes voulurent les servir à table, leur laver les pieds, leur bâtir de somptueuses demeures. Les hospices , destinés à recueillir les membres souffrants de Jésus-Christ, rivalisèrent de magnificence avec les temples, et furent, comme ceux-ci, des Hôtels-Dieu.
C'est ainsi que, la charité de Jésus-Christ appliquant les puissants et les forts au service des petits et des faibles, on voyait s'accomplir la grande révolution célébrée par Isaïe.
« Il jugera les pauvres selon la justice, et il prendra sur la terre la défense des petits... Alors le loup habitera avec l'agneau, le léopard se oou-
(1) Des Lois, dial. 2.
(2) Ps.XXI, 27.
io8 l'Emmanuel.
chera auprès du chevreau : le veau, le lion, la brebis, demeureront ensemble, et un enfant les conduira. La génisse et l'ours se rencontreront aux. mêmes pâturages; leurs petits reposeront côte à cote. Le lion mangera la paille avec le bœuf. Le nourrisson jouera sur le trou de l'aspic, et l'enfant nouvellement sevré étendra sa main dans la caverne du basilic (i). »
Le long déluge des Barbares vint arrêter ce travail de rénovation; mais l'aveugle fureur, les effroyables ravages des enfants du Nord ne firent que mettre dans un plus grand jour la puissance civilisatrice de la religion, qui cicatrisa tant de plaies, répara tant de ruines, et transforma ces sauvages destructeurs en héroïques instruments de sa charité.
Ceux qui s'arrêtent à la surface des choses regardent le moyen âge comme l'époque classique de la barbarie. Nous lui devons cependant des créations admirables, les institutions les plus généreuses, les plus civilisatrices, et cette multitude de monuments grandioses qui , lassant la main des Vandales modernes, sont encore l'orgueil de nos cités. L'élément de la force et celui de la
(i) Isaïe, cli. XI, 4 etsuiv.
VIIe CONSIDÉRATION. I 09
bienfaisance se combinant dans les associations religieuses, l'Europe fit alors ce que n'eût point osé le génie tout-puissant de Rome, ce que n'oserait plus la génération actuelle. La raison de cela est que, chez les Romains, le travailleur était vendu à l'Etat; aujourd'hui il se vend ; au moyen âge il se dévouait. Or, le dévouement est incomparablement plus fécond que l'esclavage ou l'intérêt.
Là , sur les ruines d'un cirque , d'un amphithéâtre, où les maîtres du inonde allaient se repaître de sang et de fange, on élevait tantôt un monastère, foyer de vertus, de charité et de savoir; tantôt une maladrerie où le lépreux luimême se voyait servi par de nobles chevaliers, qui l'appelaient leur seigneur(i). Ici, des écoles gratuites, des universités offraient aux enfants du serf la nourriture de l'âme et du corps, les affranchissaient par la science, leur donnaient accès à toutes les dignités de l'Eglise, et à quelques emplois honorables dans le siècle.
Partout de nombreuses confréries d'ouvriers
(5) C'était le titre que les chevaliers hospitaliers donnaient aux pauvres et aux malades, parmi lesquels ils choisissaient quelquefois leur grand maître. V. Michaud, Hist. des Croisades, t. V, p. 2 5o.
ï 10 L EMMANUEL.
et d'artistes se vouaient à bâtir, pour l'amour d Dieu et de leurs frères, des ponts, des fontaines des hôpitaux, de merveilleuses cathédrales. Or voyait, disent les relations contemporaines, dSi tyrans, des hommes puissants dans le siècle, des femmes accoutumées à une vie molle et voluptueuse, s'atteler à un char comme des bétes de trait, voi titrer le vin, le blé, la chaux, le sable, les pierres (ï).
On ne trouvera aucune misère qui n'eût ses consolateurs assidus, aucun besoin public qui ne vît accourir des âmes dévouées.
L'esprit de sacrifice, entretenu par la grande Victime immolée et mangée en tous lieux, gagnait même les hauteurs du trône. À l'exemple du Très- Haut descendant si bas pour la vie du monde, les souverains voulaient aussi s'anéantir devant les hommes pour grandir devant Dieu et accomplir la parole du Maître : Que le premier d'entre vous se fasse le serviteur de tous (2). Depuis le prince Carloman, devenu aide de cuisine au Mont- Cassin en 749? jusqu'à Hugues, duc de Bourgogne, que saint Grégoire VII ne put détourner
(1) V. la Relation d'Haimon, abbé de Saint-Pierre-sur- Dive, imprimée à Caen en 1671.
(2) S. Matthieu, ch. XX, 27.
VIIe CONSIDÉRATION. I I l
de prendre le froc à Cluny en 1079, on compte plus de vingt têtes couronnées qui se consacrèrent à la vie pauvre, humiliée et dévouée du cloître.
Par là s'adoucissaient et allaient s'effaçant l'antipathie des races et les barbares classifications introduites par le régime féodal. Le travail de la fusion sociale avança surtout par l'entreprise des croisades, merveilleuse explosion du sentiment de la fraternité chrétienne. Au récit des affreuses cruautés et avanies que les infidèles exerçaient sur les chrétiens d'Asie et les lieux saints, il n'y eut qu'une voix parmi les peuples de l'Occident : Allons mourir pour la défense du sacré tombeau et pour la délivrance de nos frères! Dieu le veut! Oubliant leurs querelles, la plupart vendant leurs biens pour suffire aux besoins de l'expédition, ils se levèrent comme un seul homme, et marchèrent avec une incroyable ardeur.
On prêche beaucoup, de nos jours, la fraternité universelle; mais ce sentiment, séparé du principe divin qui l'inspire , l'éclairé et le règle , n'aboutit qu'à armer le frère contre le frère. On ne saurait trop le redire : La charité n'est pas de l'homme, mais de Dieu, comme dit saint Jean, cl nul ne la possède saris être né de Dieu , et
j | i L EMMANUEL.
sans demeurer en lui (i). C'est par une foi entière à la doctrine de Jésus-Christ, c'est surtout I a par la communication qu'il nous fait de sa vie ! divine dans les sacrements, que la charité naît et se développe. Olez ces institutions toutes brûlantes de l'amour divin, les hommes restent dans les glaces de leur égoïsme. Ne conservant qu'un faible souvenir du Dieu qui s'est sacrifié pour tous, n'étant plus les témoins et l'objet de sa perpétuelle immolation , ils perdent tout esprit de sacrifice; et dès lors, comme nous l'avons dit et que nous allons encore le voir, il faut qu'ils soient sacrifiés.
REFLEXIONS
A la vue des prodigieuses transformations opérées par le feu de la charité, rayonnant du foyer eucharistique, ranimez votre foi et reprenez confiance, âmes chrétiennes. Nos maux sont grands, très-grands; mais le remède que nous possédons est d'une puissance infinie.
iNotre société est malade, profondément ma-
(i)ire ÉP., cb. IV, 7, 16.
VIIe CONSIDÉRATION. 1 I 3
lade; mais est-elle aussi malade, aussi désespérée qu'elle l'était aux jours de Tibère et de Néron ? Si vous avez lu les auteurs de l'époque, notamment Tacite , vous répondrez : INon certes, non !
Les obstacles au bien sont effrayants, la cécité des classes influentes est prodigieuse; mais ces obstacles sont-ils aussi insurmontables qu'ils l'étaient lors de l'invasion des Barbares? La cécité et le mauvais vouloir de nos classes influentes sont-ils comparables à l'excessif orgueil des conquérants du moyen âge, à leur mépris de toute idée de justice et d'humanité envers les vaincus, à leur corruption extrême ? Les moyens d'action de l'Eglise étaient-ils plus grands alors qu'ils ne le sont de nos jours ? Si vous avez lu les chroniques du temps; si vous connaissez les effroyables ravages que la gangrène universelle avait faits, même dans la société des médecins; si vous avez écouté les soupirs, les gémissements, les cris de désespoir qui parfois s'échappaient des plus héroïques poitrines, vous répondrez : Non certes, non !
Ne dites pas : Le temps des miracles est passé; nous n'avons plus de héros, de thaumaturges, de martyrs !
Le temps des miracles est passé! Mais il n'y a
i i4 l'emmanuel.
pas de jour où le miracle des miracles ne s'accom-l plisse sur quatre à cinq cent mille autels; pas dt l jour où des millions de guérisons, de résurrections cent fois plus miraculeuses que celles des corps , ne commencent au confessionnal , ne se| consomment au banquet sacré.
Nous n'avons plus de héros, de thaumaturges! Mais le créateur de tous les héros, le thaumaturge par excellence, le Dieu des vertus, n'est-il pas toujours vivant, agissant au milieu de nous? Plus de héros ! Regardez nos missionnaires en pays infidèles : que leur manque-t-il pour être des héros dignes des plus beaux siècles? Et ceux qui les ont formés, favorisés dans leur sublime vocation; ceux qui les soutiennent de leurs prières, de leurs aumônes, qui leur envoient le pain et le vêtement, ne participent-ils pas à leur héroïsme ? Et ceux qui, ne pouvant les suivre, font tout pour ranimer en Europe l'esprit de foi et de charité, qui enfante les missionnaires , ne sont-ils pas aussi des héros devant Dieu ?
Nous n'avons plus de martyrs ! Sans parler de nos missionnaires, tous martyrs plus ou moins rapidement consumés par le feu de la persécution ou de la charité, soyez au moins aussi justes que les gens du monde qui vous montrent un de vos
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illustres martyrs : Denis-Auguste Affre! S'ils ne nomment que celui-ià, vous pouvez, vous enfants de la lumière, en trouver des milliers dans ees vénérables pontifes et prêtres qui se consument de travaux pour réprimer les passions haineuses qui élèvent les barricades, arment les frères contre les frères! C'est en se dévouant à ce martyre obscur et quotidien du bon évêque et du bon prêtre; c'est par un travail de trente ans à la contre-mine des barricades , que le saint archevêque s'est préparé à recevoir publiquement la palme des martyrs dans un dernier effort pour démolir des barricades élevées par l'esprit antichrétien.
j\e dites pas non plus : L'Europe a trop abusé des grâces de Dieu. Tant de voix y disent depuis un siècle à Jésus-Christ : « Adieu, soleil du moyen âge ! Ta course ne fut pas sans gloire ni sans profit pour l'humanité. Honneur à ton coucher! L'astre radieux de la philosophie est déjà haut sur l'horizon. -» Ces outrages ont pris, dans les assemblées gouvernantes et dans l'enseignement public, un caractère tellement officiel et national; la défiance, le mépris et l'antipathie des gouvernements pour l'Eglise catholique percent si bien à travers les hypocrites témoignages de respect qu'ils
i \() l'Emmanuel.
croient devoir encore lui rendre, que le Ciel enfin nous punit en nous obéissant. La lumière se retire; mesurez les montagnes de ténèbres qui s'entassent, les progrès de l'indifférence; comparez l'activité de l'enfer à l'abattement, à l'incorrigible torpeur des enfants de l'Eglise ! etc., etc., etc.
Tel est bien, catholiques, le langage d'un cer- jl tain nombre d'excellents esprits, qui, l'œil trop p fixé sur le malade, ne donnent pas assez d'attention au médecin. Comment désespérer, tant que Jésus-Christ est là, sur chaque point de l'immense hôpital ?
On a trop abusé des grâces! Sans doute; mais ces grâces, les avez-vous exactement mesurées, ainsi que le cœur de Jésus-Christ, pour dire : La source en est tarie?
Ignorez-vous donc quelle est la mesure du Dieu-Charité dans la distribution de ses dons? C'est de n'y mettre aucune mesure ; c'est de se donner lui-même tout à tous , sans aucune réserve. Pouvez-vous mettre en doute cette prodigalité divine, vous qui avez le bonheur de communier? Croiriez-vous que Jésus-Christ ne désire pas faire pour les autres ce qu'il fait pour vous?
— Mais ils ne veulent pas de la lumière; ils la repoussent ? — Dites plutôt que, pour l'immense
majorité de ceux qui vivent loin de Jésus-Christ, a lumière n'arrive pas jusqu'à eux, ou n'y arrive pas avec le doux et chaleureux éclat qui la ferait accueillir. A qui la faute, sinon à nous , enfants de la lumière ?
Écoutez les vrais médecins; ils vous diront tous : Notre mal , la source de tous nos maux, le principe à peu près unique de l'impiété, de l'indifférence, c'est le défaut d'une instruction religieuse assez étendue dans sa sphère d'activité , assez appropriée à tous dans sa forme.
Et d'où vient cette universelle ignorance de la religion ? De l'apathie, du découragement des ouvriers de la vigne du Seigneur, et des simples fidèles assez instruits et capables d'instruire pour mériter la couronne de Tapôtre. Et ce découragement vient en partie de la fatale idée que la parole de Jésus-Christ a perdu sa puissance , et que nous touchons au temps de l'apostasie universelle.
Ah! qu'ils nous font de mal, sans le vouloir, ceux qui, dans nos rangs déjà si éclaircis, si ébranlés, se donnent la mission de crier, Sauve qui peut! d'annoncer le jour que le Maître nous a dit inconnu à tous les mortels ! Comment ne voient-ils pas qu'ils secondent, sans doute à leur
i i 8 l'Emmanuel.
insu , la mission de ceux qui prêchent la mort dis catholicisme ? Ceux-ci, du moins, ne parlent qu'an nom d'une philosophie aussi impuissante que prétentieuse ; mais vous, prophètes catholiques, vous engagez le nom de notre chef adorable, vous citez la parole de nos saints. Nous vous conjurons, par les entrailles de Jésus-Christ et sa divine soif du salut des âmes, d'employer à l'instruction des ignorants, et à ranimer le courage des braves, les talents et les heures que vous employez à des spéculations au moins vaines.
ijuttihne Consécration.
Résultats sociaux de l'abolition du Sacrifice dans les Élals protestants, notamment en Angleterre.
Au commencement du xvie siècle , le docteur Martin Luther apprit à l'Europe, entre autres nouveautés, que la messe était une abomination (jui passe toute abomination; et il donna en preuve le témoignage de Satan , qui , dans une conférence nocturne, lui avait démontré la chose par des arguments sans réplique (i).
En niant le sacrifice eucharistique et la transsubstantiation, le moine de Wittemberg avait conservé le dogme de la présence réelle, vaincu, disait-il, par l'évidence des paroles de Jésus-Christ et par la foi constante de tous les siècles.
(i) OE livres de Lut/ier, t. VII, édit. de Wittemberg.
L'archidiacre Carlostadt , qui se croyait le maître de Luther parce qu'il lui avait donné le bonnet de docteur, voulut renchérir sur son disciple, et nia la réalité du corps et du sang de Jésus-Christ dans la cène. Aux paroles : Ceci est mon corps, ceci est mon sang, il substitua celles-ci : Ceci est la figure de mon corps ^ de mon sang.
Le curé suisse Zwingli, qui voulait aussi réformer une religion qui n'allait plus à ses mœurs (i), embrassa l'opinion, généralement honnie, de Carlostadt, et l'étaya de raisons qu'il avait apprises, disait-il, Sun fantôme blanc ou noir qui lui était apparu en songe (a ).
Calvin se rangea du coté des figuristes, et fît prévaloir ce sentiment dans la plupart des pays qui se déclarèrent pour les religions nouvelles.
L'acharnement des novateurs contre le dogme eucharistique n'a rien qui doive surprendre. Le plus merveilleux effort de l'amour de Jésus- Christ pour les hommes répugnait essentiellement et a l'esprit de la prétendue réforme, et au caractère
(i) De Halier, Histoire de la réforme protestante dans la Suisse occidentale, ch. III.
(a) Bossuet, Hist. des variations, liv. Il, ch. xxvn.
Mil CONSIDERATION. 121
du dieu qu'elle substitua au Dieu de l'Evangile.
Que fut en réalité le protestantisme? Une violente explosion de toutes les passions haineuses contre l'ancienne Eglise. Or, les mystères de l'amour sont inintelligibles pour la haine. Celui rjui il aime pas, dit saint Jean, demeure dans la mort (i).
Quel était le dieu du nouvel Evangile? Un être sans entrailles. Par les dogmes atroces du serf arbitre et de la prédestination au mal , Luther et Calvin ayant effacé dans l'homme le sceau de l'image divine , la liberté morale , et dans Dieu l'attribut de la sainteté et de l'amour, le genre humain n'était qu'une réunion d'automates privés de toute énergie pour le bien. Dans cette masse de perdition , Dieu choisissait les uns pour servir de trophées à sa miséricorde dans le Ciel, et destinait les autres à glorifier sa justice dans les flammes éternelles. Les premiers, justifiés par l'imputation de la justice de Jésus- Christ, qui, au lieu d'abolir leurs souillures, ne faisait que les couvrir comme d'un manteau , étaient admis dans la gloire, quand en un jour7 dit Luther, ils auraient commis cent mille meur-
(i) I" Ép., ch. III, 14.
f-22 L EMMANUEL.
très, cent mille adultères : les seconds, privés de ce divin masque, ne faisaient qu'aggraver leur réprobation par leurs bonnes œuvres, txi voie du ciel est étroite , disait encore le sacrilège et immoral bouffon ; si vous voulez y passer, jetez vos bonnes œuvres (i).
Dans un tel système, qui niait la sanctification réelle de nos âmes et la coopération libre et active de notre volonté aux inspirations de la grâce , on conçoit sans peine la parfaite inutilité du sacrifice eucharistique et des autres moyens confiés par Jésus-Christ à son Eglise pour nous affranchir de l'esclavage du péché, et nous faire vivre d'une vie de sainteté et de justice.
Le sacrifice de la divine victime cessant dans près d'une moitié de l'Europe , et y devenant l'objet des plus horribles blasphèmes, les sacrifices humains durent y recommencer sur la plus grande échelle.
Qui pourrait calculer le nombre des victimes condamnées à d'affreux supplices, et par les lois des États protestants qui ordonnaient la profession du nouvel Evangile , sous peine de
(0 V. Solution de grands problèmes , t. II, ch. xli.
VIIIe CONSIDÉRATION. 123
mort, et par les lois des Etats catholiques, obligés de se défendre contre le fanatisme des prédieants? Toutefois, ce nombre est peu de chose, comparé aux victimes dévorées par les guerres civiles, allumées en tous lieux par des sectes qui prêchaient avec le fer dans une main, la torche dans l'autre. Nulle autre époque connue de l'histoire chrétienne ne justifia si bien les paroles d'un de nos prophètes : La science de Dieu a disparu de la terre; la malédiction , le mensonge, F homicide ', le vol et Feidullère Font inondée, et le sang a touché le sang{\).
Les écrivains anticatholiques, en parlant de ces temps de sanglante mémoire, affectent de ne rappeler que deux faits : la journée de la Saint- Barthélemi et les cruautés du duc d'Albe dans les Pays-Bas; mais pour ceux qui savent l'histoire et connaissent les boucheries protestantes en France , en Suisse , en Allemagne , en Danemark, en Suède, en Norwége, en Hollande, en Angleterre, en Ecosse, en Irlande, la Saint- Barthélemi et les rigueurs du duc d'Albe ne sont plus que de tristes épisodes de ces longues et épouvantables tragédies.
(i) Osée, ch. IV, j, 2.
124 LEMMA.NUEL.
L'Évangile luthérien ne comptait pas cinq ans d'existence, que déjà il coûtait la vie à cent mille malheureux, dont tout le crime était de l'avoir cru et trop hien compris. Les paysans de l'Allemagne , avec le fonds de bon sens qui est propre à cette classe, devinèrent de prime abord le dernier mot du protestantisme, qui est l'abolition de tout pouvoir, de toute propriété , le franc communisme. Affranchis de tout pouvoir spirituel par le nouveau prophète, ils se demandèrent à quoi pouvaient servir les privilèges politiques et autres des seigneurs temporels, et si la terre ne devait pas être, comme la Bible, la propriété de tous. On leur représentait la puissance du pape , des évoques et des piètres sur les âmes comme une exécrable usurpation de Satan sur la liberté des enfants de Dieu ; ils en conclurent que la puissance laïque sur les corps et sur les biens était un attentat non moins exécrable contre la liberté et les droits temporels du peuple. On se mit donc à traiter les habitations seigneuriales et les seigneurs comme Luther traitait les bulles pontificales et voulait qu'on traitât le pape, les cardinaux et les évêques. On pillait, on incendiait
les châteaux, et l'on égorgeait leurs habitants aux doux sons de la flûte.
Les princes allemands les plus favorables à Luther, goûtant peu cette interprétation biblique, en attirèrent les partisans à Frankenhausen, et les exterminèrent jusqu'au dernier (i5a5). Ils prirent ensuite de tels arrangements au sujet de la nouvelle religion , et s'en réservèrent si bien le monopole, que le communisme allemand a dû sommeiller plus de trois siècles et attendre notre époque pour prendre sa revanche.
A la guerre des paysans et aux guerres civiles religieuses succédèrent les longues guerres générales , dites politiques , mais au fond religieuses, comme nées des antipathies et des intérêts nouveaux créés par le protestantisme, et de la scission qu'il fit de l'Europe en deux camps ennemis.
Ajoutons à ces effroyables hécatombes le sacrifice permanent de l'homme moral et même physique dans les pays soumis à la réforme.
Ces âmes, qui ne vivent, dit Jésus-Christ, que de la parole qui leur vient de la bouche de Dieu (i), à qui le protestantisme en confia- t-il
(i) S. Matthieu, ch. IV, 4.
îlG l'emmanuei..
le soin? A tous les spéculateurs de la politique, à tous les exploitants de la crédulité populaire.
Les princes et princesses , devenus maîtres absolus de la religion dans leurs domaines respectifs, en distribuaient à leurs sujets, dans les confessions de foi et les catéchismes officiels, la mesure qui convenait à leur politique ; et cette politique variant d'une année à l'autre, on les a vus promener incessamment leurs chères ouailles du luthéranisme au calvinisme, du calvinisme au luthéranisme, de l'un ou l'autre accepté dans toute sa rigueur à l'un ou l'autre plus ou moins mitigé. On n'échappait aux impies caprices des papautés princières que pour tomber sous le despotisme spirituel des fripons et des visionnaires qui avaient l'art de s'ériger en prophètes.
Les sorciers aussi obtenaient une très-grande faveur. lia Rome protestante, Genève, en brûla, pour sa part, cent cinquante dans l'espace de soixante ans. Le duché de Brunswick leur fît une guerre encore plus acharnée, et le nombre des poteaux auxquels on attachait ces malheureux s'accrut tellement, que le lieu des exécutions ressemblait à une forêt (i). Au reste, il
(il Y. M. Audin, Histoire de Calvin, t. II, p. 128.
vine cojNsidékation. 127
est bien notoire que la foi à la magie , à la divination, à la nécromancie, etc., succède partout à la foi divine. Il faut que les hommes croient à une parole surhumaine, ou du moins jugée telle: et comme il n'y a que deux paroles surhumaines en circulation dans le monde , celle de Dieu et celle de Satan , ceux qui n'écoutent plus les ministres de la première vont naturellement aux ministres de l'autre.
En somme, depuis le jour où ils eurent le malheur de sacrifier aux mauvais rêves de Luther et Calvin la foi sainte et salutaire de l'Eglise universelle, les peuples protestants ont-ils fait autre chose que porter le joug de toutes les erreurs, jusqu'au moment actuel, que les plus avancés de leurs ministres résument ainsi leurs études bibliques : L'histoire de Jésus-Christ est une fable ; — La Bible est une œuvre inférieure à V Alcoran ; — Le dogme d'un dieu personnel et distinct de la matière est aussi ridicule nue la foi aux revenants !
Quand on prêche de telles choses aux peuples, quand on en sature la jeunesse des universités, on peut être certain que ces peuples et cette jeunesse mériteront une grande place dans l'histoire des boucheries humaines.
Un mot maintenant du sacrifice de l'homme physique, qui suit toujours le meurtre de l'homme moral.
On parle beaucoup de la prospérité matérielle des nations protestantes, de leurs merveilleux progrès dans l'industrie agricole, manufacturière, commerciale ; et l'on cite surtout la grande uation qui marche en tête du protestantisme. Nous ne nierons pas ces progrès; mais à ceux qui les admirent et envient nous adresserons quelques questions.
Pourquoi, dans un pays aussi prodigieusement riche, la famine est-elle en permanence depuis des siècles et dévore-t-elle quelquefois , comme en 1846, jusqu'à an million d'hommes?
Pourquoi le nombre des indigents y forme-t-il un cinquième de la population générale?
Pourquoi la pomme de terre y est-elle a peu près l'unique aliment du petit peuple des campagnes, ainsi que l'avouait naguère le chef de l'Etat dans le discours de la Couronne?
Pourquoi l'ouvrier des manufactures, dont la nourriture est le pain et Veau , ne peut-il se procurer ce chétif nécessaire que par un labeur quotidien de quinze à dix-huit heures?
Et pourquoi faut-il que ce forçat des forçats
immole ses enfants dès le plus bas âge au démon de l'industrie, qui en fait une consommation effroyable?
Comment expliquer, en Angleterre, ces incessantes créations du travail et ces indicibles souffrances des travailleurs , ces profusions inouïes du luxe et ces éternelles tortures de la faim ? Ah ! c'est que l'illustre nation a perdu le ciment social par excellence, qui, reliant doucement le fort au petit, empêche le premier de s'élever sans fin, et l'autre de descendre sans mesure.
Et comment la charité a-t-elle déserté ces îles Britanniques, dont elle s'était plu autrefois à couvrir le sol de ses institutions? — C'est que, en i547, Ie sacrifice perpétuel du Dieu-Charité y fut aboli, et que dès lors , jusqu'à la fin du dernier siècle, tout prêtre qui eût osé l'offrir et y convoquer le peuple était condamné par la loi à être éventré, écartelé, comme coupable de haute trahison.
Dans l'ombre de sacrifice conservée par YÉglise établie par la loi, le Christ ne s'offre plus qu' 'en figure, et le communiant ne reçoit qu'une bouchée de pain et une gorgée de vin, en signe de la dernière cène du Sauveur. La charité chrétienne, qui ne peut être le fruit que delà chair
i3o l'emma.m'f.l.
et du sang de l'Homme-Dieu, a donc fait place à sa vaine ombre et figure : \& philanthropie. Or, voici ce que la philanthropie sait faire.
i édaignant les détails et les minuties de la charité, qui s'occupe du bien de l'individu comme s'il était seul au monde, les philanthropes aiment les calculs en grand. Ils dirent aux propriétaires anglais : Augmentez vos richesses par une culture à la fois plus économique et plus productive. Ils furent écoutés; et la terre qui nourrissait cent fermiers n'en nourrit plus que dix, et l'on vit des villages de deux cents âmes réduits a un seul pâtre au milieu d'un peuple de moutons (i).
Les innombrables expropriés du travail, formant partout des armées de faméliques compromettantes pour la tranquillité publique, après qu'on eut vainement essayé divers moyens de s'en défaire, la philanthrope Elisabeth imagina de les mettre à la solde de la propriété par la taxe des pauvres. Cette loi, qui nécessita la réclusion des indigents dans le lieu qui les avait vus naître, prouva que la charité anglaise n'était plus, et rétablit la servitude de la glèbe.
(i) V. Lingard, Histoire d'Angleterre, Edouard FI.
VIIIe COJVSIDlillATIOiY. 1 3 I
A la vue de millions de bras qui ne produisaient rien et dépensaient beaucoup, la philanthropie dit : Accaparons le travail manufacturier du monde; avec tant d'êtres inutiles et sans valeur, la main-d'œuvre coûtera peu ; nous tuerons toute concurrence à l'étranger et réaliserons degros bénéfices. L'industrie anglaise parut, et se mit à marcher de prodige en prodige, avec une consommation toujours croissante de houille et de vies humaines. Pour tuer la concurrence sans diminuer les bénéfices , on en est venu à doubler le travail de la journée et à diminuer de plus de moitié le salaire. Tant que l'ouvrier peut supporter des fatigues que les Romains n'exigèrent jamais de leurs esclaves, il peut se procurer le pain du jour, le procurer à ses enfants, à charge toutefois de les pousser devant lui, dès l'âge de huit ans , dans l'enfer du travail , où il les voit bientôt s'étioler et périr. Une fois que les maladies et une vieillesse précoce ont usé cette machine travaillante, le maître en choisit une autre, et le voilà quitte.
En présence d'un système barbare, qui offre aux maîtres tous les bénéfices de l'esclavage sans leur en imposer les charges, la philanthropie ne reste pas oisive. Elle apprend que, sur les côtes
\yi L EMMANUEL.
occidentales de l'Afrique, des souverains et des parents barbares vendent leurs sujets et leurs enfants à des bâtiments négriers qui les revendent aux planteurs de l'Amérique. Aussitôt elle pousse des cris d'indignation qui mettent en émoi toute l'Europe, et il faut que les puissances chrétiennes signent des traités et arment des vaisseaux pour empêcher cet horrible trafic de chair humaine. Et pendant qu'on s'apitoie ainsi sur les nègres de la Guinée, les nègres de l'industrie, dont la position est bien plus déplorable, succombent par milliers; et sur la route de Bethnal-Green (faubourg de Londres), il se tient tous les lundis et mardis, entre six et sept heures du matin , un marché aux enfants (i).
La philanthropie a de singuliers accès de tendresse. Révoltée des inutiles barbaries dont les animaux domestiques sont trop souvent l'objet et les victimes, elle forme des associations dans le but de les empêcher, et ses comptes rendus établissent approximativement le nombre des bêtes dont elle a pu adoucir l'existence. Cependant les enquêtes faites par ordre du parlement
fi) Ce sont les paroles d'un Rapport publié en 1S4O par M. Hickson, sur la condition des tisserands en Angleterre.
démontrent que les affreuses inhumanités exercées sur les enfants clans les manufactures en estropient et en tuent plus que ne le pourraient faire les deux fléaux de la guerre et de la peste. Une loi sur le travail des enfants est présentée ; elle succombe, et le massacre continue.
Un tel état de choses est déjà un grand châtiment qui en présage un bien plus terrible encore. L' Angleterre n'a qu'un moyen de l'éviter ; c'est de rallumer sur les autels de Saint-Paul de Londres et de Westminster le grand foyer de la charité chrétienne. Malheur à elle, si elle venait à tromper les espérances que donnent de son retour les nombreuses conversions de ses ministres , les rapides progrès du catholicisme dans toutes les classes, surtout parmi la jeunesse universitaire, enfin, l'esprit conservateur, le fonds de sagesse et de générosité de ses nobles habitants!
RÉFLEXIONS
On nous dit que le suffrage universel est une belle conquête de l'époque présente, et qu'il est à désirer qu'il fasse le tour de l'Europe et devienne la base de toutes nos constitutions. Le politique
chrétien répond: Oui, c'est là un moyen efficace, ce semble, d'éteindre le volcan des tempêtes révolutionnaires et de procurer le maintien de l'ordre et de la liberté , mais seulement chez un peuple vraiment éclairé et moral , c'est-à-dire qui a retenu le catéchisme catholique et en fait lame de l'instruction nationale : quant au peuple, que le rationalisme livre à tout vent de doctrine, le suffrage universel n'y sera, n'y peut devenir que le foyer d'une tourmente sans fin.
Quoi qu'il en soit de ce jugement sur notre conquête moderne, il est bon d'observer que le suffrage universel est , dans l'ordre religieux , la plus ancienne des institutions. Il remonte à l'origine des choses; Dieu l'a posé, sinon comme base, du moins comme loi organique de son gouvernement humanitaire.
Après avoir créé les cieux et la terre, le Roi des rois a daigné renoncer aux droits de sa souveraineté absolue sur toutes choses et dire aux anges et aux hommes :
« Vous êtes mon œuvre, ma propriété; mais je veux que vous soyez mes enfants, non mes esclaves. Je vous appelle à partager mon trône, à régner avec moi : il faut donc que le temps de votre épreuve soit un apprentissage de l'art de
commander, de régner. La porte démon conseil vous sera ouverte à tous, jour et nuit. Venez-y en corps, venez-y individuellement, vous serez reçus. Proposez-moi tout ce que vous croirez utile dans votre intérêt, dans l'intérêt de tous, que vous ne devez jamais séparer du votre. Parlez-moi de ce qui regarde même l'intérêt de ma gloire. Plaignez-vous à moi , si vous voulez, de mon gouvernement ; interrogez-moi, conseillez-moi. Dites : Père, pourquoi faites-vous, permettez-vous cela? Je vous prêterai une oreille attentive ; pas une de vos paroles ne sera perdue.
« Si je ne réponds pas sur l'heure, insistez, criez, frappez, jusqu'à ce que je vous ouvre : il y a mille choses que je n'accorderai qu'à vos impurtunitês (i). Si je réponds : Non ! ne vous rebutez pas, soyez fermes, persévérants, ne me laissez point de repos, et vous obtiendrez.
« Quand, l'œil en feu et le bras déjà levé, je répondrai : Ne me priez plus pour ces infimes , voyez plutôt mes foudres qui partent, et tremblez ! — Ne tremblez pas, mais jetez-vous entre moi et les victimes , et dites hardiment : Non,
(i) S. Matthieu, cli. VII, 7. — S. Luc, ch, XI, 8.
i36 l'bmmanuel.
Seigneur, vous ne le ferez pas; ces malheureux sont nos frères, vos enfants comme nous ; vous | ml retiendrez vos foudres, ou vous nous foudroierez avec les coupables, tout en sauvant nos âmes (i).
« J'aime qu'on me fasse ces violences, et votre héroïsme fera que mes foudres se changeront en pluies de grâces (2).
« Il n'y aura pas jusqu'aux lois, en apparence, les plus inflexibles de la nature, dont vous ne puissiez obtenir l'interruption, la déviation momentanée , la violation , par la force de votre prière. Vous pourrez suspendre la marche du soleil (3), détourner tous les fléaux, appeler la pluie, le beau temps, transporter les montagnes (4), guérir instantanément les malades , ressusciter les morts, et, ce qui est bien plus grand que tout cela, changer les esprits et les cœurs.
« En un mot , par l'engagement que je contracte iï obéir à la voix de votre prière (5), dans les limites de ma toute-puissance, vous n'avez qu'à vous concerter pour gouverner en réa-
ii) Exode, ch. XXXII, 10, 14, 32.
(2) Ps. C XXXIV, 7.
(*i) Josué, ch. X, i2-i3.
(/i) S. Matthieu, ch.XXI, 21.
(5) Josué, ch. X, 1 '(.
litë le monde et me réduire au pouvoir exécutif. »
Cette magnifique prérogative accordée à tous les hommes, et transformée en devoir par le précepte si positif, si pressant, de la prière, et de la prière sans relâche (1), Jésus-Christ l'a confirmée , l'a sanctionnée , Ta élevée à sa plus haute puissance , en nous ordonnant de prier en son nom, en priant avec nous, en nous, par nous, en scellant nos requêtes de son sang : Tout ce qice vous demanderez avec foi à mon Père en mon nom, vous le recevrez (2). Et comme le divin Maître désire avant tout notre union, il a surtout attaché à la prière collective une force irrésistible.
Si deux d'entre vous s"1 accordent sur la terre pour demander quoi que ce soit, ils T obtiendront de mon Père, qui est aux deux. Quand deux ou trois s'assembleront en mon nom, je serai là au milieu d'eux (3).
Vous qui déplorez l'absence des miracles et des thaumaturges, unissez- vous donc pour la prière, et les miracles arriveront, et, devenus
;'l) S. LUC, ch. XVIII, I.
(2) S. Matthieu, ch. XXI, 22.
; ibid., ch. xviii, 19-20.
jO
l38 LEMMANUIiL.
vous-mêmes des thaumaturges, vous aurez déplus le bonheur de l'ignorer.
Nous avons parlé de l'Angleterre; n'est-elle pas en ce moment le pays des miracles? Depuis quelques années on s'est associé pour demander son retour; et les conversions les plus inespérées ne s'y multiplient-elles pas d'une manière inouïe dans l'histoire de l'Eglise?
— Oui, beaucoup d'Anglais reviennent, même parmi les ministres; mais qui nous ramènera l'Angleterre ?
— Vous peut-être, si vous voulez donner plus de force à vos prières, fatiguer le Ciel de vos cris, ajouter à la masse de l'oraison de tous ce dernier grain qui fera pencher la balance.
Oui, catholiques , redoublons nos suffrages devant Dieu; que le nombre et le poids en aillent toujours croissant , et il est impossible que l'Angleterre n'arrive pas. Dans les conseils divins, quel sera le vote qui déterminera la victoire? Probablement celui d'une âme simple et aimante, d'un obscur villageois, d'une mère de famille, d'une religieuse, d'une servante, qui, dans une communion fervente, le cœur collé au cœur de Jésus-Christ, ou dans une visite à la Mère pleine de grâces, aura par ses saintes im-
VIIIe CONSIDÉRATION. I 3f>
kortunités obtenu cette réponse : Soit! je t'acprde le retour de ce dernier appui de l'hérésie! Quand ce triomphe, gage du triomphe universel, nous transportera d'une indicible allégresse, nous croirons pouvoir désigner les héros, es grands négociateurs, controversistes et écrivains, auxquels, après Dieu, on en sera redevable. Mais, au jour des manifestations, le grand luge, faisant la part de chacun, dira : Voilà le léros des héros, à lui la première couronne! Et le tous les rangs s'élèvera un cantique à sa louange.
ttruwrmr Congfttration. l
Ides
Résultats sociaux, en France, de l'abolition momentanée du Sacrifice, lp et de son imparfait rétablissement.
Par ses fureurs contre l'Église hors de laquelle les croyances religieuses s'évanouissent, et contre le sacrement sans lequel la charité n'est qu'un mot , le protestantisme ébranla les deux fondements de la civilisation chrétienne. Son esprit , qui pénétra plus loin que ses dogmes, substitua partout aux nobles convictions de la foi les ergoteries de la raison , le travail dissolvant du doute, et aux sublimes inspirations de la charité les calculs de l'égoïsme et des passions mauvaises. Secondés par les lettrés du siècle de la renaissance, qui étaient la plupart de véritables païens apostasiant entre les mains d'Homère et de
IXe CONSIDÉRVTION. ï^l
firgile{i), il amena l'Europe à rougir de l'Evangile, et la prépara aux barbares exploitations de la philosophie antichrétienne.
Après quelques essais prématurés de panthéisme et d'athéisme , la philosophie créa le christianisme raisonnable, expurgé, disait-elle, des superfétations qui en avaient altéré la simplicité primitive. L'existence de Dieu, sa providence, la probabilité d'une vie future, l'amour de nos semblables, le respect pour leur vie et leurs biens, tels furent les dogmes et les préceptes de ce qu'on appela la religion des honnêtes gens. Prêché par Voltaire et Rousseau, le déisme fit de rapides progrès dans les hautes et moyennes classes. Gentilshommes et bourgeois raffolaient d'une religion qui, ne réprouvant que les voleurs et les assassins, absolvait une vie consacrée tout entière aux recherches de la mollesse, aux manœuvres de l'ambition, aux orgies de la volupté.
Mais avec les vices et la corruption des grands croissait leur insensibilité pour les souffrances et les misères des petits. Les déistes ressemblent à leur dieu, intelligence inexorable qui règle le monde comme une machine et le gouverne par
(i) Chateaubriand, Études historiques, t. H.
des lois fatales. Dans le livre de la nature, quir est leur Évangile , ils voient partout les êtres animés suivre invariablement leurs appétits, les forts vivre aux dépens des faibles, les faibles ruser pour échapper aux forts. Ils en concluent nl que telle est aussi la loi de notre espèce. Renonçant à soulager des maux qu'ils jugent incurables, leur tendresse pour les malheureux s'exhale toute en belles phrases.
Cependant les philosophes du xvnr* siècle parlaient beaucoup du bonheur du peuple, et le premier bien dont ils voulaient le doter, c'était une religion éclairée exempte d'abus.
Par abus religieux, on n'entendait nullement le tribut d'imperfections et de faiblesses que la religion reçoit inévitablement des hommes sur lesquels elle opère et des hommes qu'elle emploie. Ces faiblesses pouvaient être grandes à l'époque dont nous parlons. L'Église les connaissait, en gémissait, voulait y appliquer le remède; mais elle avait perdu la liberté de ses mouvements. De concessions en concessions, elle était partout tombée sous la main de l'État, devenu le père de tous les abus, le restaurateur de toutes les servitudes.
Les souverains du dernier siècle étaient déci-
IXe CONSIDÉRATION. 1^3
dément las de partager l'empire avec Jésus- (Ghrist. Les uns , philosophes jusqu'au déisme jet par delà , joignaient a leurs titres celui de (lirist-moque, comme Frédéric II, ou s'appliquaient, comme Joseph II, à refondre la vieille institution de l'Eglise. Les autres ne manquaient pas d'une certaine affection pour leurs églises d'Etat, qui prêchaient la soumission au pouvoir et faisaient respecter la morale partout, excepté à la cour. Les monastères offraient de riches commendes aux adultérins et aux favoris ; les royales abbayes de femmes procuraient d'honorables retraites aux favorites, à leurs filles, à leurs parentes. Aussi vit-on les cours défendre avec une extrême chaleur les soi-disant libertés de leurs églises contre l'autorité du chef de l'Eglise universelle, et l'on doit se souvenir que, en fait d'exigences absurdes, de vexations tyranniques, de menaces, d'avanies, de violences, les fils dévots de l'Eglise ne laissèrent rien à désirer aux plus furieux ennemis du Saint-Siège.
En somme, aux yeux des courtisans du pouvoir, l'abus des abus, le danger des dangers, c'était l'obstination dans le clergé et les fidèles à reconnaître un pouvoir étranger à l'Etat, indépendant du prince.
i/j4 l'oijvia.nuel.
Les richesses ecclésiastiques étaient aussi un scandaleux abus pour les socialistes du temps, qui , ayant dévoré leur patrimoine , trouvaient mauvais que l'Église conservât le sien et demandaient leur part de biens voles à la nation.
Mais le plus énorme abus que l'on pût faire d'une religion toute de charité , c'était , au dire des philosophes, la barbare intolérance avec laquelle le pape et les évoques condamnaient les livres où l'on bafouait Jésus-Christ, ses dogmes, sa morale, ses sacrements, ses saints, son Eglise; c'était l'opposition du clergé aux lumières d'une philosophie tout animale; c'était l'excommunication maintenue contre les histrions qui consacraient leur vie à fomenter les vices , à persifler les vertus; c'était la persistance des prêtres à guerroyer contre le luxe, l'ardeur des plaisirs, et à rappeler les lois de la mortification chrétienne; enfin, c'était le sort inhumain de tant de victimes que le cloître dérobait à l'éducation philosophique. Il n'en fallait pas davantage pour faire accueillir, dans tous les rangs de l'armée philosophique, le mot d'ordre du chef: Ecrasez V infâme !
De cette coalition, et de l'imbécile orgueil des pouvoirs politiques contre le pouvoir qui seul
IXe CONSIDERATION. I 4^
peut les rendre acceptables, et de l'aveugle cupidité des classes moyennes contre les propriétés les plus légitimement acquises, les plus utilement employées, et de la phalange de toutes les erreurs et de tous les vices contre l'Eglise mère de toute lumière et de toute vertu, naquit contre le catholicisme une guerre générale, plus ou moins atroce, mais constante , qui a popularisé en Europe la haine de tout pouvoir , de toute propriété, de tout frein religieux.
En dehors de la religion, qui seule peut gouverner le cœur humain, parce qu'elle assigne à ses tendances un but légitime et sait l'y faire aspirer, il y a deux passions dominantes: la passion d'avoir, la passion de jouir. Les nations qui n'adorent plus Jésus-Christ se partagent nécessairement entre le culte de l'or et le culte de la volupté. Or, le culte de l'or appelle chez un peuple les horreurs de la faim ; le culte de la volupté y appelle le carnage. Les deux nations jui marchent à la tête des autres en ont fait, en font encore la solennelle expérience.
L'Angleterre a montré ce que la passion des ■ichesses et le génie de les multiplier peuvent mgendrer de souffrances inhumaines, quand la harité ne préside pas à leur répartition. Le tra-
i/jG l'emmanijel.
vail le plus forcené n'y peut apaiser les hurlements de la faim; et, pour que le travail ne manque pas à ses ouvriers, l'Angleterre est obligée de le ruiner chez les autres peuples en y attisant le feu des révolutions. Les cruautés de son industrie nécessitent les cruautés de sa politique.
La France, foyer de charité chrétienne, et qui peut dire : Qui souffre quelque part sans que je souffre avec lui? Qui est en péril sans que je brille de le secourir (i)? la France, que nous vovons dès les temps les plus reculés se dévouer pour tous , offrir une patrie à ceux qui n'en ont plus, prodiguer son or et son sang aux plus nobles entreprises, donner des martyrs à toutes les causes; la France aussi devait nous montrer ce que le culte de la chair peut développer de férocité chez le peuple le plus doux , le plus aimant.
Voltaire avait employé toutes les ressources d'un esprit infini pour substituer à la morale évangélique cette courte maxime : Le plaisir est le but universel; quiconque l'attrape a fait son salut. Quelques années après sa mort, les prê-
(i) IIe Ép. aux Corinth., ch. XI, 29.
très, qu'il avait voués à la haine de ses adeptes, tombaient en lambeaux sous le coutelas des septembriseurs, et les prostituées en promenaient le cœur au bout d'une pique, en chantant : Ah ! il n'est point de fête quand le cœur n'en est ])us (i). La déesse Raison montait sur les autels de l'Agneau sans tache, et y recevait les adorations des représentants de la France. Le sang versé jusque-là n'ayant fait qu'altérer la déesse et ses adorateurs , il fallut monter l'œuvre des massacres sur un pied gigantesque.
Cinquante mille comités révolutionnaires, coûtant la somme annuelle de cinq cent quatrevingt-onze millions, furent chargés d'approvisionner les échafauds. Avec les prêtres et les nobles, toute chair fut mise en réquisition. Au milieu de longues files d'hommes pris au hasard dans tous les rangs, on voyait traîner à la boucherie des charretées sans fin de femmes , de filles, d'enfants. La Vendée seule compte quinze mille femmes et vingt-deux mille enfants égorgés hors de combat. Nantes, pour sa part, vit fusiller et noyer deux mille enfants et sept cent soixantequatre femmes. Dans certaines petites villes du
(i) Chateaubriand, Génie du cJiristian.,\\v. IV, ch. vin.
i48 l'emmaituel.
Midi, comme a Bédoin, la déesse dévora la population tout entière (i).
Paris, d'où partait le signal du carnage, ne restait pas en arrière. Les bourreaux avant représenté que leurs gens ne suffisaient pas pour évacuer le sang, on ouvrit un aqueduc immense , qui devint un affluent rouge de la Seine (à). Cependant les fidèles de la guillotine trouvaient qu'on n'allait pas assez vite en besogne. Ils demandaient aux mécaniciens un instrument qui abattît d'un seul coup trente têtes. Ils accusaient de modérantisme Danton et Robespierre, qui ne leur jetaient que quatre-vingts, cent, cent cinquante cadavres par jour. Leur patriote par excellence , leur dieu, c'était Marat, qui promettait cinq à six cent mille têtes; et Ton sait que, dans les prêches de l'église actuelle des guillotineurs, Marat est toujours l'ami sans égal du peuple, le soleil sans tache des révolutions.
Enfin, le prosélytisme démagogique menaçant toute l'Europe, on eut à combattre l'Europe, et, pour échapper aux exploitations des bourreaux,
(i) Chateaubriand, Études histor,, Préface. ■ \i) ïbid.
IXe CONSIDÉRATION. l4<)
jlles Français se précipitèrent par millions clans les boucheries de la guerre.
Du sein de ces guerriers assez braves pour Ibroyer les armées les plus braves et culbuter em- Ipire sur empire, assez timides pour subir l'opipression de quelques tigres qu'ils avaient en horreur, Dieu fit surgir un homme devant qui tout devait plier, jamais tant de gloire n'ayant couronné tant de génie.
Cet homme ne rétablit pas le catholicisme en France, mais il dit à quelques milliers de voltairiens qui se disaient la France : « L'immense majorité est encore catholique ; et c'est un grand bonheur, car qu'est-ce qu'un peuple sans religion? Votre règne l'a fait voir. Pour ne pas revoir les échafauds , il faut relever les autels. Vous êtes libres de ne pas aller à la messe ; mais la France veut y aller. Je ne souffrirai pas qu'on l'en empêche. Croyez-moi, il y va de sa vie, il y va de la vôtre. »
La suite de ce règne fameux ne répondit pas à la sagesse de son début. Toutefois, dans ses plus grands travers , Napoléon ne toléra jamais l'outrage public à Dieu et aux bonnes mœurs. Les admirateurs de Voltaire, de .Rousseau et de Parny ne purent obtenir une seule édition. S'il
i5o l'emmanuel.
centralisa dans ses mains l'éducation publique, idée moins blâmable alors qu'on travaillait sur le néant, du moins il voulut que la base de l'institution fût chrétienne. Chaque enfant devait apprendre son catéchisme; et, parlant aux chefs des maisons d'éducation pour le sexe, il écrivait du fond de l'Allemagne : « Faites-nous des croyantes et non des raisonneuses. Piété solide, amour du travail, voilà la première dot d'une fille (i). » Enfin, le repos du dimanche rappelait au peuple qu'il a une âme à cultiver, un Dieu à servir.
Napoléon laissa la France meurtrie , ensanglantée, mais avec une population unie, morale, laborieuse, illustrée par des exploits héroïques, qui avaient effacé les orgies du sans-culottisme, et pouvaient la consoler de la présence des Cosaques. Aussi cet homme vit-il toujours dans le cœur des peuples; espérons qu'il vit aussi devant Dieu, qui châtie ici-bas pour couronner ailleurs.
La Restauration vint féconder, par la paix, les éléments de la prospérité matérielle , et rouvrir, par ses institutions politiques , les écluses de la démoralisation.
(i) M. Thîers, Hist. du Consulat et de l'Empire , liv.
IXe CONSIDÉRATION. l5l
Livrer un peuple, corps et âme, à son gouvernement, livrer ce gouvernement aux avanies de la presse et aux exploitations des partis, tel est île résultat de ce qu'on a appelé régime constitutionnel. Religion, éducation, famille, commune, province, fonctions publiques sans exception, tout est aux mains des ministres; et les ministres, qui seuls sont l'Etat, font argent de tout pour acheter les électeurs, les législateurs, les organes de l'opinion, et reculer ainsi de quelques jours la chute de l'Etat en se maintenant au pouvoir. C'est l'infaillible moyen d'inspirer à un peuple le mépris de tout gouvernement, de tout ordre, de toute liberté, et de le conduire au plus dur esclavage par le chemin de l'anarchie.
Pendant les trente-trois ans que cet immoral régime a pesé sur la France, les pouvoirs politiques ont paru ne se proposer qu'une chose: le culte des intérêts matériels et l'affaiblissement de l'action religieuse. L'instruction publique et la presse semblent n'avoir eu qu'un but: la dépravation de la jeunesse et des masses.
Le panthéisme, qui est la négation absolue de tout principe de moralité et la divinisation des plus pervers instincts de la nature, ne s'est pas seulement installé dans les chaires de philoso-
JD2 L EMMANUEL.
phie; il est descendu dans la rue, dans l'atelier; ila parcouru les bourgs et les campagnes , sous la forme du saint-simonisme, du fouriérisme, etc., pour prêcher l'adoration de la matière et délivrer la chair des barbares prescriptions de l'Evangile. Les blasphèmes et les obscénités du dernier siècle, rajeunis, repétris de mille manières, mis à la portée de toutes les intelligences, ont inondé les théâtres, les cabinets de lecture, coulé à pleins bords dans les romans-volumes, les romans-feuilletons, pénétré dans l'échoppe et la chaumière, et obtenu un immense succès en se produisant sous la plus populaire des formes : la chanson. En somme, on ne voit pas quels moyens plus énergiques le génie de la corruption aurait pu déployer pour conquérir la nation à l'infâme religion du matérialisme : // nj a rien au delà de ce monde; le vrai Dieu, c'est, la voluptél
La France cependant , grâce à la trempe catholique qu'elle a reçue à un degré supérieur, résiste encore à l'épreuve; mais l'illusion n'est plus possible : son unité nationale est brisée, deux peuples ennemis se heurtent dans son sein.
L'un est sorti de la grande école ouverte par le christianisme depuis l'évêque martyr Denis?
IXe CONSIDÉRATION. J 53
décollé à Montmartre, jusqu'à l'archevêque martyr Denis, tombé sur la barricade de la Bastille. C'est le peuple des grandes choses, le peuple de Charlemagne , des croisades, de Louis XIV, de Napoléon; c'est le peuple dont les missionnaires et les sœurs de la Charité sèment partout, avec leurs sueurs et leur sang, les lumières et les bienfaits de l'Evangile; c'est ie peuple dont les héroïques soldats, doux comme des agneaux, ter~ ribles comme des lions , font tête à la barbarie en Afrique, dans les rues de Paris et de Lyon, dans la capitale du monde chrétien.
L'autre est le peuple de la démagogie, enfanté par l'école antichrétienne fondée par Voltaire , perfectionnée par les athées allemands d'Holbach et Clootz. C'est le peuple qui éleva sur les autels la prostitution, mit à la charge du trésor les fillesmères, demanda le maximum des massacres avec le Neufchâtelois Marat, l'abolition delà propriété et de la famille avec le forçat Babeuf. C'est le peuple qui fournit tous les ogres qui couvrirent la France de sang et de ruines depuis le 10 août (1792) jusqu'au 18 brumaire (1799). C'est le peuple qui , n'ayant pu naguère noyer dans le sang français le drapeau national, va le combattre à l'étranger , envoie des recrues à tous les
i5/} l'Emmanuel.
ennemis de la civilisation; car il ne connaît d'autre patrie que les sociétés secrètes, d'autre fraternité que celle du brigandage et du poignard. Sa devise en dit plus que ses horribles programmes, sur l'avenir qu'il prépare à l'Europe : A bas Dieu! Vive l 'enfer!
Depuis près de vingt mois que ces deux peuples sont en présence, des scènes de carnage ont ensanglanté Paris, Lyon, et les vociférations atroces qui n'ont cessé de retentir d'un bout à l'autre du pays ont dû encore une fois démontrer à la France qu'on ne peut prêcher le culte des jouissances à une nation sans y rétablir les sacrifices humains. Et qu'a-t-elle obtenu par des victoires achetées au prix de milliers de vies ? Une trêve de quelques jours, trêve plus funeste qu'une défaite, si aux incessantes conquêtes de la propagande démagogique elle ne se hâte d'opposer le remède que lui ont signalé ses esprits les plus éminents, les moins suspects.
L'un d'eux, considérant le chaos cache sous le mot de démocratie , a dit à la France : Tu manques de foi, d'espérance, de charité! Si la foi était plus puissante, te communisme et le socialisme ne seraient que d'obscures folies (i).
(i) M. Guizot, de la Démocratie en Fwice, ch. VII.
IXe CONSIDÉRATION. I 55
Un autre lui a dit : Adresse-toi à la religion gui, seule, a donné an sens a la douleur, et qui, non contente de l'expliquer et de la faire accepter, Ta rendue adorable (1).
Un de ses plus grands hommes d'épée lui a répété sur son lit de mort : La religion seule peut, te sauver (2).
Oui, à l'école qui a tout; nié, tout corrompu, on ne peut opposer que l'école qui raffermit toutes les vérités en les dégageant de toute erreur. À la haine qui scrute les plaies du corps social pour y verser le venin et le feu de la rage, il n'y a d'antidote que dans la charité, qui guérit la plupart des maux, adoucit ceux qu'elle ne peut guérir.
Enfin, il est temps de le comprendre, contre toutes les perversités enrégimentées dans les sociétés secrètes, ce n'est pas trop de toutes les vertus, de tous les dévouements réunis comme eu un faisceau dans les sociétés religieuses.
Malheur à la France, et malheur à l'Europe qu'elle entraîne dans son orbite, si, cédant à de misérables préjugés , elle s'obstinait encore à chercher un milieu désormais impossible entre
(1) M. Th^ers, de la Propriété, Conclusion.
(2) Le maréchal Bugeaud.
1 5(5 l'oimanuel.
l'athéisme avec ses atroces théories, et le catholicisme dans la plénitude de son action morale! Dieu, qui l'a soutenue miraculeusement jusqu'ici par le moyen de son incomparable armée, lui retirerait cet appui; et où irait-elle? où irionsnous?
Quand on a un peu médité sur ce que Dieu a fait pour le bon gouvernement des hommes, et sur ce que les hommes font quand ils se gouvernent sans Dieu, on ne peut se refuser à cette conviction :
Ou la France nous reconduira à l'école du Dieu qui nous enseigne le sacrifice, ou nous allons assister, pour un quart de siècle, aux festins de l'anthropophagie !
RÉFLEXIONS
« Ah! si jamais la même foi parlait seulement anglais et français, a dit de Maistre, en un clin d'œil l'obstination contre cette foi deviendrait dans toute l'Europe un véritable ridicule, et pourquoi ne le dirais-je pas? un mauvais ton (i). »
(1) Du Pape, liv. IV, ch. II.
C'est à procurer ce résultat décisif, catholiques de tout pays, que nous devons appliquer la toute-puissance de notre suffrage universel. Pour la conquête, nous avons besoin de deux langues dominatrices. Pendant que nous demandons à Dieu le retour de celle qui se tourna contre nous, il y a trois siècles, prions-le ardemment de nous conserver, de consacrer désormais sans partage à la grande cause la langue éminemment conquérante des Francs.
Hé ! noble France, terre des apôtres, des martyrs, des héros, comment les peuples catholiques pourraient-ils t'oublier dans leur prière, toi qui enseignas, qui enseignes encore la prière à tant de peuples? Nul ne peut te contester jusqu'ici ton beau titre d'aînée dans la grande famille. Tu l'as conquis par de vieux , d'immenses services. Nous l'avons dit : tes missionnaires et tes soldats sont encore nos soutiens et nos modèles. Mais ce titre est une haute fonction; Dieu et les hommes y attachent une grande responsabilité. Porte-drapeau de notre armée, au premier rang dans une lutte que tout annonce devoir être décisive, élève-toi à la hauteur des circonstances; si tu hésites , si tu recules , le découragement gagnera les plus braves; si tu te divises, si tu te
1 58 LE.AniANUEL.
débandes, le sauve-qui-peut sera général. Après une longue et affreuse boucherie des corps et des aines, le Chef suprême finira par nous rallier; mais te rendra-t-il le drapeau ?
Que la prière de tes saints, que la prière universelle, que l'union et l'énergie de ton clergé, de tes fidèles, que la sagesse de tes gouvernants détournent de toi, détournent de nous un tel malheur! Puisses-tu bien comprendre ce qu'on t'a dit bien des fois, ce que nous te répétions encore naguère, ce qui est évident comme le soleil, que tu n'as de vie que par et pour le catholicisme! Tiens pour aveugles ou pour ennemis ceux qui te disent que ton âme s'est envolée, que le catholicisme est mort (i)!
Pieux catholiques de France, vous avez opposé à l'étendard de la corruption et de l'impiété les plus révoltantes deux signes qui vous donneront la victoire : la dévotion au cœur immaculé de Marie, la dévotion au divin cœur de Jésus! Ces deux dévotions, vous le savez, ont leur foyer commun dans la divine Eucharistie. C'est par la communion du sang de Jésus-Christ que le sang virginal de Marie arrive à notre cœur. Et le
(i) Statoldtric, Introduction.
cœur de Jésus, ou resplendit-il autant que dans l'ineffable sacrement qui résume, en les surpassant, toutes les pensées , tous les désirs , toutes les inventions, tous les prodiges de son amour?
JDUimr Consfrcration.
Fonctions de Jésus-Christ dans l'Eucharistie. — Principes chrétiens sur l'éducation de la jeunesse et le gouvernement des peuples. — Principes sensualistes. — Où ils nous ont menés.
Notre éducation religieuse et sociale exige trois choses :
1 ° Enclins au mal dès le berceau , il nous faut un guide et un modèle qui nous redresse et nous entraîne par ses exemples dans le chemin de la vertu.
2° Joignant à beaucoup d'ignorance une secrète prédilection pour l'erreur, nous avons besoin d'un maître qui nous enseigne et oppose incessamment l'éclat de la vérité pure aux mille et une illusions qui surgissent dans notre esprit ou viennent du dehors.
Xe CONSIDÉRATION. lGl
3° Notre âme, d'une extrême langueur pour le i bien et en proie aux mortelles ardeurs de la con- ! cupiscence, réclame un puissant cordial et une ' quotidienne infusion de vie.
C'est pour répondre à ces trois besoins que Jésus-Christ a voulu demeurer au milieu de nous sous le voile eucharistique. Il y est, selon sa parole, le Chemin, et la Vérité, et la Vie (0. Il enflamme d'amour pour la vertu de ceux qui l'y contemplent ; il remplit de lumière ceux qui vont l'y écouter; il fait ruisseler la vie dans ceux qui l'y reçoivent. Nous allons le considérer successivement dans ces trois fonctions de Modèle, de Docteur, de Nourricier des âmes.
Commençons par une vérité capitale dont l'oubli a déjà coûté cher à l'Europe et fait encore trembler pour son avenir.
La leçon du bon exemple, et une douce mais vigoureuse discipline, sont la base essentielle de toute éducation sociale. Il importe extrêmement que, dans la jeunesse, l'amour du devoir, les habitudes de la vertu précèdent et accompagnent le développement de l'intelligence. Si on ne lui donne pas de bonnes mœurs avant de lui confier
(i) S. Jean, ch. XIV, 6.
IÔ2 i/ EMMANUEL.
le ilainbeau de la science , celui-ci ne sera clans ses mains qu'une torche. On aura élevé des incendiaires.
Ceci tient à notre constitution morale et résulte de faits constatés par l'expérience universelle. Signalons-en quelques-uns.
i° Avant de vivre par l'esprit, l'homme vit longtemps par le cœur, par l'imagination, par les sens. La pensée de l'enfant sommeille encore, que déjà son âme bouillonne de sentiments, d'affections. Or, cette première vie, toute sensible, influe puissamment sur la vie intellectuelle et morale. Si on veut obtenir un esprit droit, bon, élevé, il faut donc discipliner le cœur, l'imagination, les sens, préparer la justesse, l'élévation des pensées, par la pureté des sentiments et la noblesse des affections.
i° L'enfant agit avant de raisonner ses actes ; mais les habitudes résultant de la fréquence de ces actes deviennent une loi de sa nature. Ne lui laissez donc contracter que des habitudes vertueuses.
3° L'enfant est vivement impressionné de ce qu'il voit, et les premières impressions sont les plus durables ; il est invinciblement porté à l'imitation. Faites donc qu'il ne reçoive que des
XC CONSIDÉRATION. iG'.i
impressions salutaires, qu'il n'ait sous les yeux que de bons exemples.
4° Enfin, il est très-vrai que l'enfant naît avec le germe de tous les vices; il est orgueilleux, vindicatif, envieux , sensuel , gourmand, colère, paresseux; en général, il préfère le mal au bien (i). Si ces inclinations vicieuses , au lieu d'être réprimées, se fortifient par l'habitude, elles deviennent incorrigibles, et l'enfant ne vivra que pour son malheur et pour celui de ses entours.
Sans ce travail de régénération sur le cœur pour le détourner du mal et le former à l'amour du devoir, que devient l'instruction, dont
(i) Ce sont les expressions de M. Broussais. « En général, il (l'enfant) pre'fère le mal au bien, parce qu'il satisfait davantage sa vanité.... C'est pour cela qu'on le voit si souvent se complaire à briser les objets inanimés; il y trouve la double jouissance, fondée sur le besoin de la satisfaction de soimême, de voir céder une insistance et d'exciter le courroux des personnes raisonnables, ce qui lui semble une victoire dont il jouit délicieusement, après s'être soustrait par la fuite au châtiment mérité. C'est d'après le même principe d'action qu'il se délecte dans la torture des animaux; il savourerait avec les mêmes délices celle des individus de sou espèce, s'il n'était retenu par la crainte. » De l'Irritation et de In Folie, p. ioo.
iG.'j l'bmmajsuel.
le but est d'éclairer, d'élever l'esprit en l'affranchissant de l'ignorance et de Terreur par la connaissance et l'amour de la vérité? Elle est nécessairement nulle ou pernicieuse.
Elle est presque toujours nulle; d'abord, parce qu'il n'y a que paresse dans un esprit asservi aux sens, et que sans travail la capacité la plus grande reste vide; ensuite, la sagesse ri entre point dans Idine adonnée au mal, et ri habite pas dans an corps livré au péché (1). Il y a une profonde répulsion entre la vérité qui vient de Dieu, et le vice , qui est l'erreur incarnée dans une âme.
Grâce à une ardeur naturelle pour l'étude, l'instruction fût-elle brillante, elle sera toujours pernicieuse, si une bonne éducation n'en détermine pas l'usage. Le cœur corrompu ne goûte que la science du mal. Greffer le savoir sur le vice, c'est donner à celui-ci une puissance et une fécondité désastreuses. Cent mille scélérats ignorants, échappés du bagne, sont moins redoutables que deux ou trois écoliers pervers doués de la flamme du génie. Ceux-là porteront la désolation et la terreur dans un grand nombre de fa-
(i) Sagesse, cb. I, 4.
milles, mais déshonoreront le vice par la noirceur de leurs exploits. Ceux-ci, en le faisant adorer, pourront conduire cinq ou six empires à leur ruine.
Cette douce, mais constante violence dont l'enfant a besoin pour devenir un être moral et sociable, n'est pas moins nécessaire à l'éducation des peuples, toujours enfants sous plus d'un rapport, quel que soit leur âge. Eux aussi penchent naturellement vers le mal, et leur liberté extrêmement boiteuse appelle un appui. Sans une vigoureuse répression de l'erreur et du vice , sans une constante impulsion vers la vérité et la vertu, jamais ils ne s'élèvent à la véritable civilisation, jamais ils ne s'y maintiennent. La religion seule peut les redresser dans leurs voies et les affranchir de toute servitude par l'amour de la loi parfaite de liberté (i). Mais si le pouvoir politique, au lieu de seconder l'action religieuse, est assez aveugle pour l'entraver et vouloir lui-même gouverner les esprits, aussitôt l'irréligion lève la tête. Elle pousse d'abord les gouvernants à museler la religion; elle pousse ensuite le peuple à enchaîner les gouvernants. Le peuple tombe alors sous
(i) Ep. de S. Jacques, ch. T, i5.
i GG l'Emmanuel.
la domination des ogres et des tigres. Quand le sang et les larmes ont assez coulé, Dieu dit à un homme : Lève-toi; réunis sous ta main les restes de ce peuple; pour qu'ils ne te dévorent pas comme tes devanciers , mets-leur un mors à la bouche, un carcan au cou (i), et jusqu'à ce qu'ils se souviennent qu'ils ont reçu une âme et que je suis le législateur des âmes, ne leur laisse que la liberté du travail.
Ces principes, aussi anciens que le monde, aussi évidents que le soleil, le dernier siècle les traita de préjugés sots et barbares, sur la foi de quelques éloquents sophistes. «Les hommes naissent bons et avec des inclinations droites. L'ignorance et la superstition seules les rendent malheureux et méchants par une absurde violence à leurs instincts naturels. Affranchissons-les des vaines terreurs et pratiques de la foi. Apprenonsleur que le grand Etre, à qui ils doivent l'existence, ne les a pas placés sur cette terre pour souffrir, mais pour jouir , et que s'il y a des joies éternelles au delà du tombeau, on s'y prépare mal en s'abstenant des joies de ce monde. L'unique but de l'éducation et du gouvernement doit être
[i)Ps.XXXIj9.
iG7
de travailler au bonheur des hommes en les soumettant aux lois de leur belle et bonne nature. »
Ainsi parlèrent des hommes dont les vices démentaient hautement les paradoxes. Cependant on les crut, et tout dès lors conspira à briser les salutaires entraves opposées par la sagesse des siècles chrétiens à la corruption des esprits et des cœurs. Avec le mépris de la loi divine et de l'autorité religieuse, grandissaient le mépris des lois humaines, la haine du pouvoir, l'impatience de tout frein. Bientôt la révolution de la fin du dernier siècle vint écrire en caractères de sane le dernier mot du code de la nature : plus de Dieu, plus de religion ! plus de souverains, plus de gouvernement stable et régulier! plus de distinctions sociales ! plus de libertés pour la province, pour la commune, pour la famille! plus de corporations! plus de puissance paternelle! plus de supériorité morale et intellectuelle ! égalité de tous dans l'ignorance et l'abrutissement sous le niveau de la guillotine !
Cette épouvantable leçon, qui dura près de dix ans , a-t-elle appris quelque chose aux hommes politiques qui depuis ont gouverné l'Europe? Non, évidemment, non. Dans leur aveugle outrecuidance, ils se sont crus assez forts pour restau-
iG8 l'emmanuel.
rer la société en dehors du Christ, et même contre le Christ. Rejetant la pierre angulaire et le ciment seul capable de consolider l'édifice, ils ont bâti sur le sable et entassé des matériaux discordants et sans adhérence. Aussi, au premier souffle de la tempête, ces châteaux de cartes se sontils écroulés (i), et voilà que depuis deux ans nous avons vu démolir, reconstruire et redémolir plus de constitutions que l'histoire ne nous en offre dans une période de dix-huit siècles.
La religion catholique, qui seule pouvait raviver une société qu'elle avait faite et que l'anticatholicisme seul avait détruite, nos restaurateurs la reléguèrent dans le temple , en lui disant : Parle à qui voudra aller t'écouter ; et pour que tu prêches d'exemple comme de parole la sou* mission à l'État, tes ministres resteront sous la main de l'Etat.
Perpétuellement en garde contre l'influence cléricale, ils ont dit : A nous et à nos gens le soin d'élever la jeunesse, de former de bons citoyens. Le prêtre, le religieux n'en feraient que des bigots, étrangers à nos mœurs, ennemis de nos libertés!
(i) Ézéchiel, ch. XIII, i3-i4-
On poursuivait surtout avec une indicible animosité les congrégations religieuses, qui inspiraient aux grands et aux petits l'amour du sacrifice volontaire, et accréditaient la parole de Jésus-Christ : Bienheureux ceux qui savent souffrir, se priver, s'abstenir !
Pendant que les gens de l'Etat inculquaient à la jeunesse le mépris des croyances et des vertus chrétiennes, la philosophie, la littérature, les beaux-arts unissaient leurs efforts pour prêcher partout l'affranchissement de la chair. Les masses, n'allant plus à l'église et prenant en horreur les sociétés religieuses, passaient sous le gouvernement des sociétés secrètes. Là on leur apprenait que le vrai moyen de travailler au bonheur général, c'est d'abolir les trois grands fléaux de l'humanité : la religion, la propriété, la famille! De ces enseignements réunis est sortie une innombrable armée de vrais enfants de la nature, aussi avides de jouissances qu'ennemis du travail qui les procure ; ne craignant d'autre enfer que la privation ; ne voulant d'autre dieu que le plaisir; résolus d'en finir avec la civilisation chrétienne. Grossie de tout ce qu'il y a de natures perverses, abruties et féroces; secondée par des millions de dupes recrutées dans tous les rangs,