‹ L'emouchet; Le tue-belettes; Merlin;Chapitre 5 sur 9 · VÉ MOUCHE · texte numérisé non relu

VÉ MOUCHE

le soir, pinté le matin et, ma foi, entre deux ribottes, qui sait ce qui peut se passer?... Enfin ! acheva-t-il d'un air dégagé, la route est libre, le ciel est large et, après tout, je ne m'en porte pas plus mal.

— Tandis que M. le curé... », dit gravement maître Benoit.

L'ex-forçat fronça les sourcils. Il ne croyait à rien, lui, et ce n'était point pour prier sur la tombe de son frère qu'il avait entrepris ce pèlerinage. Mais, après tout, il n'avait pas encore le cœur si endurci qu'à ce moment, et en cet endroit, la réflexion du sacristain le laissât complètement insensible. Et, considérant la tombe, avec un hochement de tête et peut-être un brin d'émotion à fleur de peau :

« C'est vrai, tout de même ! soupira-t-il. Pauvre frérot, va ! »

lO

OMME chaque jour à midi, Florestine, la

fille de maître Achille, avait dressé les couverts des valets sur la longue table de hêtre aux angles rugueux. Dans la marmite d'émail, la soupe fumait, une bonne soupe au lard, si bien fourrée de légumes et de croûtes que la louche y restait fichée, telle une bêche dans l'humus. Son arôme et sa buée emplissaient la cuisine, fusant en jets d'encens vers les noires solives du plafond, où les « araignes » rapetassaient leurs toiles et où séchaient de lourds chapelets de fèves, d'échalotes et d'aulx. Debout contre un des bancs réservés aux domestiques, le dos au feu qui, sous l'ample revêtement de l'âtre, léchait une crémaillère toute veloutée de suie, la jeune fille venait d'ôter le couvercle de la marmite. Rêveusement, elle

laissait monter la vapeur dont les spirales la coiffaient parfois d'un fragile halo.

Belle, Florestine ne l'était pas précisément avec son nez un tantinet retroussé, ses yeux fendus à la chinoise, ses cheveux roux et les taches de « son » qui lui mouchetaient les tempes. Mais ces légères imperfections étaient rachetées par le charme de l'ensemble, par la chaude harmonie d'un corps si robuste que ses dix-sept ans en paraissaient vingt-deux ou vingt-trois, par je ne sais quoi de souple et de pur, de grave et de mélancolique.

Un raclement de sabots sur les dalles du seuil la tira de son immobilité : retour des champs, les valets décrottaient leurs pieds boueux. Pendant qu'ils entraient et s'asseyaient un à un, après avoir soulevé leurs casquettes, mais sans desserrer les lèvres, Florestine retroussait la manche de son caraco, empoignait la louche et « touillait » la chaude pâtée.

Sept hommes s'étaient affaissés sur les deux bancs qui garnissaient les grands côtés de la table, sept gars noueux et nerveux, forts de carrure et d'encolure, aux faces et aux pattes velues, sept rustres d'où émanaient' les rudes parfums du terroir, relents de basse-cour et d'étable, miasmes de sueurs et d'haleines. On était en novembre et les labours battaient leur plein. Depuis l'aube qu'ils « pilaient » l'argile

détrempée des sillons, derrière les herses et les charrues du maître, ces braves gens avaient aiguisé un formidable appétit. A tour de rôle, ils tendaient leur écuelle que Florestine, sans lésiner, comblait au ras des bords. Les premiers servis n'attendaient pas les autres, et un cli-

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