II
Cela devenait une torture lancinante, invincible. Elle appréhendait d'affronter maître Achille comme du temps où, toute enfant et croyant à la vertu cabalistique du petit doigt paternel, elle avait quelque peccadille à lui cacher. Elle mettait toute son ardeur à fuir le bonhomme et, pour peu qu'il l'interpellât brusquement, elle s'affolait, se compromettait par d'inconcevables étourderies.
« Qui que t'as à toupiner comme cha, Florestine?... Mais qui que t'as ? s'écriait-il, les sourcils contractés.
Elle avait beau se raisonner, c'était plus fort qu'elle. Inhabile aux feintes, trop franche pour mentir tranquillement, son secret la rongeait comme une lèpre interne. Si seulement elle avait pu confier à quelqu'un son tourment et son espoir 1 Mais à qui s'adresser? Elle connaissait trop bien ceux qui l'entouraient. Elle savait la crainte que maître Achille leur inspirait. Tous lui conseilleraient de céder aux volontés paternelles, de rompre tout net avec Fulgence — le plus calamiteux des sacrifices. Dans son cœur jusque-là privé de tendresse, Fulgence, de par la magie d'un amour partagé, avait fait poindre comme une aube d'azur.
Son avenir, désormais, ne tenait plus exclusivement entre un labeur machinal et le i66 '
vide d'une existence de recluse ; elle le voyait bleu et doux, élargi à Finfini, consacré au travail, certes, mais à un travail payé de joies. Quel bonheur de vivre avec quelqu'un comme Fulgence ! Il ne la traiterait point comme ses bêtes, lui. Il reconnaîtrait son droit à quelque chose de plus qu'à la pitance quotidienne, l'entourerait d'affection, aurait pour elle des prévenances, des bontés, une constante sollicitude. Oh ! oui, il ferait bon « s'établir » avec lui, et lui ouvrir son cœur aux jours amers ! Cela la changerait des rancœurs et des tristesses du passé et du présent
Florestine ne confia donc à personne son secret, mais ses inquiétudes s'en accrurent douloureusement. Au surplus, depuis quelques jours son père était dans de mauvaises dispositions. Un souci obstiné se devinait chez lui et l'accaparait. Il en négligeait son travail, ses affaires, le règlement des innombrables difficultés qui surgissent quotidiennement dans l'exploitation d'une ferme. Aux valets qui se fussent bien gardés de rien entreprendre sans avoir reçu ses ordres et couvert leur responsabilité, il jetait des sottises :
((Vos me tarabustez, corne de bique ! ... Ah ! mais, ah ! mais, ils vont donc point mTiche la paix, ces bougres-là ? »
Toute la journée, il rôdait dans l'herbage, i68
dans la cour, autour des bâtiments, en quête d'on ne savait quoi, les yeux à terre, les mains derrière le dos, sur le manche de son fouet. Et, après souper, au lieu de gagner tout de suite son lit comme autrefois, il restait des quarts d'heure entiers, les coudes à la table, devant son assiette qu'il n'avait pas touchée et que Florestine n'osait desservir. Il ne jurait plus, ne grondait plus, ne remuait plus les lèvres, replié sur lui-même, détaché, semblait-il, de tout ce qui l'intéressait auparavant, de ses labours, de ses semailles, de l'élevage de ses bestiaux. Le pis est qu'aux regards obliques qu'il lui décochait parfois, sa fille craignait qu'il ne nourrît contre elle une idée de derrière la tête. Elle n'en vivait plus ; le moindre bruit, avant ou pendant les rendezvous, tendait atrocement ses nerfs. De tragiques hallucinations lui montraient maître Achille tirant sur Fulgence, le boulant comme un lapin, et elle priait, elle suppliait le petit gars d'être raisonnable, d'interrompre ses visites.
Lui la rassurait de son mieux. Elle avait tort de se tourner les sangs, affirmait-il. Ne prenaitil pas toutes ses précautions ? La ferme n'était point d'accès difficile. Franchir le talus planté de « peuples » et barbelé de ronces, puis se couler dans l'herbage, de pommier en pomi6ç
mier, jusqu'au corps de logis, quoi de plus enfantin ? A pareille heure il avait bien des chances de ne pas faire de fâcheuse rencontre et, Dieu merci, Follette, la chienne de garde, le connaissait trop bien pour donner de la voix. Non ! en admettant qu'une surprise dût se produire, elle ne se produirait que du côté de la porte de communication. Là était le péril, si péril il y avait. Car, encore une fois, maître Achille avait le sommeil dur et, quand bien même il s'éveillerait, avant qu'il pût entrer chez sa fille, Florestine serait déjà au lit et lui, Fulgence, au large. Ni vu ni connu, quoi !
Certaine nuit, néanmoins, l'alerte fut singulièrement vive. Maître Achille, le jour durant, avait paru beaucoup moins préoccupé que la veille. Cette constatation enhardissait Florestine qui, si heureuse de la présence de son ami, oubliait par ma foi la fuite du temps, la proximité de son père et l'éventualité toujours redoutable d'une surprise., Bien entendu, Fulgence ne se plaignait pas d'une telle bonne fortune et ne désirait que prolonger l'entrevue, dût-il geler sur son perchoir exposé à toute l'âpreté de la bise.
Soudain, frissonnante, d'un grand frisson qui ne provenait pas du froid, la jeune fille tourna la tète vers la chambre paternelle. N'étaientce encore que des imaginations, l'effet de la
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même hantise ? Il lui semblait qu'on avait marché céans et qu'à ce moment précis des doigts furtifs ôtaient doucement la clef restée dans la serrure de la porte commune .... Elle écouta, n'entendit plus rien^ mais n-e réussit pas à chasser Thallucination. Derrière l'huis, elle (( sentait » ce qu'on appelle une présence invisible, elle « distinguait » comme une ardente prunelle vrillée au trou de la serrure, — la prunelle d'un homme à l'affût, l'œil gris et métallique de maître Achille. Cet œil fouillait la demi-obscurité de la mansarde, hypnotisant Florestine dont l'ombre opaque se détachait en relief sur la trouée quasi lumineuse de la fenêtre. A cette effrayante vision, ses forces la trahirent et ce fut d'une voix mourante qu'elle donna l'alarme au petit gars, engourdi^ lui, dans une parfaite béatitude.
Fulgence, du moins, ne perdit pas les sens. Il fut en bas d'un bond. En ce moment critique, peu importait vraiment que la terre durcie craquât sous ses sabots. L'essentiel, pensait-il, c'était de déguerpir à toutes jambes et que, de la fenêtre de sa fille, maître Achille, si tant est qu'il eût réellement pris l'éveil, ne pût apercevoir le fugitif. Mais, pendant que celui-ci détalait lestement, Florestine elle-même, bouleversée, ne pouvait se résoudre à battre en retraite, restait là, vissée au parquet, con-
vaincue que si elle faisait un pas, ébauchait un geste, la porte s'ouvrirait devant maître Achille, blême de fureur.
Longtemps la jeune fille demeura immobile. Néanmoins il semblait bien, cette fois encore, qu'elle eût été le jouet de son impressionnabilité. L'œil mystérieux s'était éclipsé de la serrure, et, dans l'autre pièce, elle ne percevait plus qu'un ronflement paisible.
Elle finit par se remettre un peu. Si maître Achille ronflait, c'est donc qu'il ne se doutait de rien. L'horrible peur acheva de se dissiper, et Florestine, délivrée du cauchemar, échappée à l'auto-suggestion, put ramener les auvents et se traîner jusqu'au refuge de son lit.
LE lendemain, la jeune fille qui, malgré tout, n'avait pu fermer Tœil du reste de la nuit et qui palpitait encore au réflexe de ses transes, n'afi"ronta pas sans émoi son redoutable père. Vive fut donc sa joie, immense son soulage- \ ment en constatant qu'il était loin de lui faire grise mine.
Le bonhomme avait retrouvé son activité et sa loquacité primitives. 11 souhaita un « bonjour » guilleret à Florestine et, observant sa pâleur, le cerne accentué de ses paupières, la trépidation de ses lèvres, il fut même assez compatissant pour s'en préoccuper.
« T'es toute pâlotte, dit^il. Cha va donc point, m'n'éfant?
— Ce n'est rien, murmura Florestine.
— T'as pourtant quelque chose... Où qu'tu souffres?
— A la tête... Un brin de migraine, je crois... Ne t'inquiète pas, ça va passer.
— Vi t'en prendre l'air, conseilla-t-il. On fe-
ra le tour du clos. Ya core que cha pou se remettre d'aplomb. »
Selon le conseil du bonhomme, elle se coiffa de sa capeline et ils sortirent ensemble. L'aube clignotait. Il faisait un froid de chien. Florestine, sous son mince caraco et son jupon de pilou, avait la chair transie. Elle eût préféré se tenir au coin du feu, mais s'estimait heureuse d'en être quitte pour cette promenade hygiénique que, dans son anormale sollicitude, maître x\chille lui ordonnait tyranniquement.
Ensemble, ils traversèrent la basse-cour, faisant claquer leurs sabots et soufflant dans leurs doigts. Les valets tâchaient déjà, qui au chartil, qui à la grange, qui au pressoir, en attendant l'heure du petit déjeuner. Sur le tas de fumier, des poules grattaient le crottin, comme pour réchauffer leurs pattes gourdes. Autour de la mare gelée, oies et canards, formés sur deux files, se dandinaient, à la recherche de la crevasse qu'on était obligé d'ouvrir à coups de pioche chaque matin dans la glace pour puiser de l'eau.
« Bigre 1... Cha picote, hein?» fit maître Achille.
Et, tout en accélérant l'allure, il se mit à entretenir sa fille de l'hiver précoce et sibérien, des semailles prochaines qu'une telle froidure allait gêner, de la disette de pommes à la der-
nière récolte, — on les vendait deux pistoles la « mine », cent sous la « rasière » 1 — puis de ses bêtes qu'il manifesta le désir d'aller voir en passant, histoire de constater si les domestiques continuaient d'en prendre bien soin. lisse dirigèrent donc versl'étable, poursuivis par les gloussements timides des poules et le cocorico aigu d'un coq cayen.
Maitre Achille entra dans le bâtiment, dont rhumidité tiède lui tira un bâillement de bienêtre.
« Y fait meilleur dedans que dehors, da ! »
Quelques instants, il renifla voluptueusement les émanations de la litière, la vapeur acide du laitage, l'odeur ammoniacale du purin. Ses bronches s'en délectaient comme d'une essence subtile. Et, délaissant, oubliant Florestine restée sur le seuil, au vif de l'air, il palpa avec tendresse la croupe dodue des vaches qui, de reconnaître leur maître, tiquaient de l'oreille et de la queue. Cependant, isolé dans sa stalle, un fier « robin », rebelle encore au joug, s'agitait, renâclait, tendait sa longe, ruait dans le bas-flanc. Pour l'assagir, maître Achille brandît son fouet et lui cingla le râble. Puis, revenu lui-même au calme, il s'occupa de ses veaux et de ses génisses qu'il caressa comme une nichée d'enfants, non sans témoigner une vive prédilection pour le nommé
Bienvenu, lauréat des comices, héros de l'étable.
« Te v'ià, tè, mo gros? » lui dit-il. Et, appelant Florestine.
« Hein! s'extasia-t-il... Est-i florissant, est-i éveillé, çu gaillard-là !
— Oui, dit la jeune fille. C'est une belle bête. Il vaut de l'argent.
— Espère qu'i soye bœuf! s'écria maître Achille. Vois-tu fifille, est m'n'espoir, çu gros pé là!... O l'a primé tout petiot, o le primera ben core quand i sera bête à cornes. »
Le bonhomme quitta l'étable en se frottant les mains.
Toujours flanqué de Florestine, il longea le chartil, où étaient remisés les instruments agricoles ; le poulailler vide de ses hôtes, la « cabille » à lapins ; le four qui, depuis le temps qu'on ne cuisait plus à la maison, finissait par menacer ruine ; la porcherie fétide ; les ruches à « mouques », encapuchonnées d'un double chapeau de paille en raison du froid.
Quoiqu'il ne fît mine de rien, maître Achille avait l'œil à tout.
Satisfait de son inspection, il laissa les domestiques vaquer à leurs multiples besognes et s'avança dans l'herbage, où les troncs chaulés des pommiers et des poiriers s'alignaient en quinconces. Ses petits yeux allaient de tous cô-
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tés, furetant entre les arbres cherchant, au delà du clos, l'espace libre de la plaine . En ce moment, elle était, cette plaine, blanche et triste comme un steppe, mais l'été y ramènerait, avec un poudroiement de soleil, la verte et fauve toison des blés, des trèfles et des « cossarts », Et, dans un de ses rares élans d'expansion :
« Tout cha, fifille, dit-il à Florestine, cha te reviendra à n'tpur, sieu tu me mécontentes point... Autrement, da ! faudrait point me défier de trop pou que j' le mette en viager.»
L'allusion, transparente, visait l'idylle ébauchée contre son gré. Florestine comprit que rien n'apaiserait ses préventions ni sa rancune. Mais qu'il la connaissait donc peu I Comme elle eût vaillamment fait le deuil de cet héritage pour suivre sans plus les aspirations de son cœur! Frugale, courageuse, élevée à la dure, une vie de travail et de privations n'avait rien qui pût l'effrayer. Que n'était-elle née de pa- ; rents pauvres même ! Elle eût été moins à plaindre « en condition ».
La voix de maître Achille ^rompit le fil de j ses tristes pensées. ;
« Vi t'en !... Vi t'en !... J 'allons pousser jus- ; qu'au talus. »
Ils marchèrent, lui en tête, entraînant Florestine vers le fossé qui formait la limite extrême de l'herbage. Et voici qu'arrivée là-bas la pau-
LE rUE-BELETTES
vrette eut une nouvelle émotion. Comme un chien de race, son père était tombé en arrêt devant la levée de terre, à un endroit où des foulées récentes, un tassement de l'herbe sèche et des feuilles mortes, se relevaient entre les racines des « peuples » et les buissons de ronces.
« Tié î tié ! Est curieux, s'exclamait-il... Guette-mè cha, fifiUel »
Florestine chancela, devinant déjà la vérité et qu'en ses escalades nocturnes Fulgence avait produit les traces révélatrices. Quel orage allait éclater, mon Dieu !
Par une chance providentielle et aussi parce qu'il n'avait pas les mêmes motifs que sa fille de se montrer perspicace, maître Achille prit le change.
« Est queuque belette, déclara-t-il, après mûre réflexion. Faudra avoir l'œil au poulier, da I »
Une belette ? La méprise du bonhomme était si amusante que Florestine, retrouvant son assurance, faillit éclater de rire. Et, de retour à la ferme, lorsqu'elle eut servi le déjeuner, restée seule dans la cuisine, elle donna libre cours à ce rire inextinguible. C'était samedi, jour de foire. Repris par la force de l'habitude, maître Achille attelait son vieux char-à-bancs, où s'entassaient, vaille que vaille
des « basquettes » d'œufs, des mottes de beurre, des pouches de pommes de terre, de la volaille^ un cochon de lait. La jeune fille attendit que la carriole eût démarré, puis se mit à écrire : « Mon cher petit Fulgence, « J'ai eu bien peur, hier au soir, mais. Dieu merci, il n'y avait pas de quoi se tracasser. Ce matin, il ne m'a parlé de rien, et je profite de son absence pour te rassurer. Imagine qu'en ce moment je ris aux larmes. Tout à l'heure, dans le clos, // a découvert par hasard l'endroit où tu passes le talus. Sais-tu ce qu'// en a déduit ?... Que nous sommes menacés d'une invasion de belettes ! Aussi, gare au poulailler ! Parions qu'// va acheter trois ou quatre rouleaux de fil de fer pour en consolider le grillage.
« C'est égal, mon Fulgence, quelle triste vie que la nôtre et à quels lamentables expédients nous voilà réduits ! Je te recommande de redoubler de prudence, à cause des belettes qui pourraient l'engager à faire le guet. Evite, je te prie, de reparaître ici avant quelques jours. « Pour la vie, ta
« TiTINE. »
N soir, après avoir souhaité bonne nuit à
maître Achille et s'être retirée dans sa ' mansarde, où elle pouvait enfin laisser tomber le masque de résignation que la crainte de son père lui imposait durant le jour, Florestine éprouva le besoin de relire, pour la centième fois peut-être, la réponse que Fulgence lui avait adressée par l'intermédiaire de l'obligeant Brunei.
Ses doigts cherchèrent le précieux billet, discrètement caché contre son cœur, sous les plis du caraco, et, s'étant approchée de la table de nuit où fumait sa chandelle, elle se pencha sur les caractères tracés d'une main moins habile à mouler l'écriture qu'à conduire les herses et les charrues.
« Ma Titine,
« C'est pour te dire que, plus je considère la situation qui nous est faite par maître Achille, plus tes recommandations me semblent sen-
sées. N'aie crainte, marche ! J'attendrai, aussi longtemps qu'il faudra, l'occasion de te revoir et de te causer un brin.
« On est jeune/ ma Titine, et rien ne presse. Que ton père le veuille ou non, on aura bien son tour et, d'ici là, inutile de le braver comme à plaisir.
« Je t'embrasse mille et mille fois.