‹ L'Empereur CharlemagneChapitre 3 sur 8 · JJ8I · texte numérisé non relu

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1ère de Dieu s'ils s'allient à cette race des Lombards, détestable, horrible et puante, capable de donner la lèpre aux vrais chrétiens. « Souvenez-vous, ajoute-t-il, que vous ne devez jamais agir, n'importe en quelle circonstance, contre la volonté du Saint-Siège apostolique. . - Peut-être, au point de vue du christianisme et de la morale, le Pape aurait-il mieux fait de s'en tenir à un argument sur lequel il passe sans appuyer, à savoir, que Charlemagne et Carloman étaient déjà légitimement mariés à de fort belles épouses de la très illustre race des Francs.

Cette fois, Charlemagne, pieux surtout quand sa piété ne contrariait ni ses volontés ni ses désirs, laissa le Pape s'indigner tout à son aise et consomma tranquillement son mariage. Du reste, cette union ne fut pas heureuse. Désidéria, frêle et mignonne jeune femme, élevée au milieu d'une civilisation plus raffinée, n'était pas la compagne qui convenait au rude chasseur des forêts austrasiennes. Au bout de quelques mois, sous prétexte de stérilité, Charlemagne la répudia et prit une nouvelle épouse, la fille d'un grand chef aleman, très puissant dans le pays de Souabe, Hildegarde, qui bien-

tôt lui donna deux fils, Charles et Carloman. En cette circonstance, Etienne III ne songea pas à faire remarquer à Charlemagne qu'il était déjà marié deux fois, à deux femmes vivantes. La répudiation de Désidéria comblait tous les vœux du pontife, qui se doutait bien que la conduite de Charlemagne amènerait prochainement une guerre avec les Lombards, guerre dont le Saint-Siège comptait tirer quelque profit.

Un autre événement venait d'ailleurs de faire de Charlemagne le prince le plus puissant de la chrétienté, celui avec lequel il importait surtout d'être en bons termes. Subitement, le 4 décembre 771 , Carloman était mort à sa villa de Samouci, près de Laon, laissant pour héritiers deux fils presque au berceau.

Charlemagne, qui, sans doute par un pur hasard, mais en tout cas par une étrange coïncidence, vaguait sans but ostensible, avec un entourage considérable deleudesetdegardes palatins, sur les extrêmes frontières des Etats de Carloman, Charlemagne entre, à cette nouvelle, sur les terres de son frère défunt, et, sans laisser aux leudes ni aux évêques attachés au prince mort le temps de se reconnaître, il se

— lofait proclamer seul roi, au détriment de ses neveux. Gerberge, veuve de Carloman , eut à peine le temps de fuir de la villa de Samouci avec ses fils, Pépin etSiagrius. Heureusement, Gerberge avait auprès d'elle le duc Ogier, habile et dévoué, qui sut conduire sans accidents, au delà des frontières franques, jusqu'à la cour du roi Didier, la petite troupe des fugitifs, grossie de quelques leudes restés fidèles à Finfortune de leur reine. A. la nouvelle de la fuite de Gerberge et de ses enfants, Charlemagne entra dans une épouvantable colère. « Ce départ, disait-il, était bien inutile. » Pas si inutile, croyons-nous : l'exemple des enfants de Clodomir devait rappeler que les oncles francs étaient parfois pour leurs neveux de bien redoutables tuteurs.

Mais ce qui porta à son comble l'exaspération de Charlemagne, ce fut l'évasion d'Hunald, qui, traîné à la suite de la cour, trouva moyen de s'échapper, et, après de nombreuses pérégrinations, put se rendre à Pavie, où le roi Didier offrait généreusement asile à tous ceux qui fuyaient la colère et la vengeance de Charlemagne.

Charlemagne, cependant, paraissait alors

bien tort. Tout l'empire franc lui obéissait; la France actuelle, la Belgique, la Suisse , une partie de la Hollande, presque toute l'Allemagne actuelle, Prusse rhénane, Bavière, Etats de Souabe, Autriche, tel était le vaste domaine légué par les Mérovingiens au fils de leurs maires usurpateurs. Et quels étaient ses ennemis? Une veuve, deux enfants au berceau, un vieillard, une épouse répudiée et quelques païens saxons, dont l'extermination était une œuvre pie, une heureuse occasion de répandre un peu de ce sang humain qui fait aux royautés nouvelles pousser de plus profondes racines.

Commencements des guerres de Saxe. La Saxe. Saint Liéven. 772-77?.

Si jamais il y eut une guerre barbare, froidement impitoyable, ce fut la guerre de Saxe ■ nous ne trouvons dans l'histoire à lui comparer que la croisade contre les Albigeois Mais pour bien comprendre les faits qui vont suivre' il nous faut, croyons-nous, d'abord examiner' chose ,usqu'ici peu étudiée, ce qu'étaient au début du règne de Charlemagne la situation et 1 état politique des Saxons.

Occupant un assez vaste territoire qui s'étendait du bassin de l'Elbe jusqu'au Rhin occidental, les Saxons étaient partagés en trois confédérations : celle des Angariens, au centre et sur les frontières du Danemark, celle des Ostphaliens, entre le haut Weser et le haut Elbe et enfin celle des Westphaliens, établis le plus a l'ouest, sur la rive gauche du Weser. Ces

derniers, plus rapprochés des pays de domination franque, et qui, probablement, payaient seuls le célèbre tribut des cent vaches, imposé jadis par les Mérovingiens, étaient considérés et se considéraient comme faisant partie de l'empire franc; plus d'une fois, ils avaient fourni de valeureux soldats aux rois et aux maires austrasiens dans leurs luttes contre la Neustrie et r Aquitaine. Doués, comme tous les peuples du Nord que n'a pas énervés la civilisation, d'une prodigieuse fécondité, les Westphaliens voyaient tous les jours s'accroître leur population. Comme à tous les peuples primitifs, peu cultivateurs et nullement industriels, il leur fallait pour subsister de vastes étendues de terre. Justement à leurs frontières, les territoires occupés primitivement par les Francs se dépeuplaient de jour en jour. Charles-Martel et Pépin le Bref avaient, pour leurs guerres d'Aquitaine, attiré vers le sud de la Gaule presque tous les Francs des frontières septentrionales ; bien peu étaient revenus dans leur froid pays -, beaucoup étaient morts et beaucoup aussi, attachés à la truste royale, avaient reçu, principalement dans l'ancienne Neustrie, les domaines que la confiscation ou la mort

avaient arrachés aux partisans vaincus d'Ebroïn et de Bertaire.

Les quelques Francs qui étaient restés sur le sol de leurs pères étaient les moins civilisés ; ils entretenaient de fréquents rapports avec les Frisons, descendants des anciens Bataves, leurs voisins au Nord-Ouest, peu soumis à la domination franque. Malgré tous les efforts des chorévêques (10) et de saint Boniface luimême, l'apôtre des Germains, ces Francs étaient, ainsi que les Frisons, à peine chrétiens et regrettaient toujours leurs anciens dieux. Les SaxonsWestphaliens se mêlèrent à eux, et . s'établirent dans quelques cantons abandonnés. Pendant longtemps, les premiers Carolingiens, fort occupés au Midi, parurent accepter de bon cœur cette pacifique immigration d'une partie des peuplades saxonnes. Pépin le Bref se contenta d'augmenter le tribut primitivement imposé par les rois francs ; à la redevance portée successivement de cent à cinq cents têtes de bétail, qu'amenaient chaque année, aux villas royales, les envoyés de la Saxe westphalienne, il se contenta d'ajouter trois cents chevaux; il est probable, avons-nous dit, que les Westphaliens seuls acquittaient ce

tribut, les deux autres confédérations refusant éncrgiquement de reconnaître aucun maître.

La constitution du peuple saxon différait d'ailleurs grandement de celle des autres nations germaines. Les fils de la terre rouge, comme ils s'appelaient eux-mêmes, n'avaient ni rois, ni ducs, ni maîtres suprêmes. La nation était divisée en trois classes : les nobles (edelings), les guerriers ou simples hommes libres [freilings), les colons ou lètes, qui seuls cultivaient un peu la terre, ou plutôt s'occupaient de l'élevage des bestiaux. Un certain nombre d'hommes de ces trois classes formaient un canton, pagus ou gau, petite société qui avait sa vie propre et ses intérêts distincts -, c'est ce qui explique les fréquentes soumissions et les révoltes plus fréquentes encore des Saxons pendant leur lutte avec Charlemagne. Il arrivait en effet que les • colons plus attachés au sol imploraient la paix, tandis que les nobles et les guerriers la repoussaient: de là ces accusations de manque de foi portées contre les Saxons par les annalistes de Charlemagne. Il n'y avait pas là cependant de déloyauté ; les colons restaient bien paisibles, mais le reste de la peuplade, les hommes de guerre, qui n'avaient rien juré, continuaient

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ou recommençaient la guerre sans scrupules ; d'autres fois, un canton, écrasé, demandait la paix, mais ne pouvait engager les autres cantons de la confédération, qui saisissaient avec ardeur la première occasion de venger leurs compatriotes asservis.

Mais, au commencement du règne de Charlemagne, la Westphalie est tranquille, ses habitants acquittent régulièrement leur tribut et ne demandent qu'à vivre paisibles. Il ne faut pas croire, comme M. Vétault (Histoire de Charlemagne), qui, pour nous dépeindre les Saxons, a emprunté à Tacite son tableau, peu exact d'ailleurs, de la Germanie, écrit huit siècles avant Charlemagne ; il ne faut pas croire, disons-nous, que les Westphaliens fussent de vrais barbares. Leur manière de vivre ressemblait énormément à celle des Austrasiens ; les deux premières classes de la nation ne s'occupaient que de chasse, que d'exercices guerriers ; seuls les colons travaillaient un peu à la terre, surveillaient les troupeaux. lien était exactement de même chez les Francs d'Austrasie. Seulement les edelings saxons étaient beaucoup moins durs pour leurs colons que les Austrasiens pour leurs serfs. Les colons saxons, en effet,

n'étaient tenus qu'à une redevance fixe en bétail ou en blé, et on leur accordait des terres proportionnellement au nombre de têtes qui composaient leur famille. Ces terres, qui jamais n'étaient fumées, étaient nécessairement, par suite, soumises à de longues jachères : chaque année, par une sorte de rotation, de nouveaux champs étaient assignés aux colons, possesseurs en quelque sorte collectifs du sol, comme le sont encore les paysans des communes russes.

Les Saxons auraient pu vivre tranquilles, si, malheureusement pour eux, les fils de saint Pépin le Vieux n'avaient pensé, comme les descendants d'Henri IV, que l'unité religieuse était un des plus sûrs moyens de consolider leur domination. Déjà, sous Pépin le Bref, Boniface, Saxon d'Angleterre, avait été chargé de convertir les Saxons de Germanie; les rois francs l'avaient aidé à bâtir le monastère de Fulde, d'où partait perpétuellement une nuée de missionnaires, avides d'arracher à ce qu'ils appelaient le culte des démons les populations d'alentour.

Les Saxons étaient effectivement restés fidèles au vieux culte de leurs ancêtres, aux premiers

dieux de Clovis. La sombre poésie des divinités du Walhalla, de ces gigantesques fantômes sortis des brumes du Nord, convenait mieux à leur esprit sauvage que les rites minutieux et que l'humilité, abjecte à leurs yeux, du christianisme envahissant. Le dieu qu'ils comprenaient, ce n'était pas le blond Nazaréen, pleurant et priant sur la croix, c'était Odin, c'était Thor, terribles entre les plus terribles, foudroyant et non pardonnant. Aux Vierges aux mains jointes, aux Madones aux yeux baissés, ils préféraient leurs ardentes Walkyries, femmes de neige au cœur de feu, 'se donnant sans regrets aux plus braves. Aux missionnaires qui leur parlaient du bonheur céleste des chrétiens, de ce ciel catholique où, au milieu des chants divins des anges et des séraphins, les élus pour l'éternité contemplaient dans sa majesté la splendeur incompréhensible de leur trinité rayonnante, ils ne répondaient pas, souriaient, haussaient les épaules en songeant à leur paradis à eux : c'était là-bas, bien loin, vers le Nord, dans les neiges éternelles, ce splendide palais d'Odin, bâti des glaces du pôle, étincelant au soleil de minuit, où, sous les stalactites irisées des lueurs boréales, les

guerriers morts dans les combats venaient s'asseoir autour des grandes tables chargées de mets miraculeusement renaissants, et buvaient assis aux côtés des Walkyries ; puis, volupté suprême, luttaient entre eux corps à corps, se frappant de leurs lourds poignards, hurlant, chantant dans répaisse ivresse que font monter au cerveau l'hydromel et le sang versé. A ceuxlà, à ces vrais élus, il était donné chaque jour de pouvoir combattre et mourir glaive en main et de renaître le lendemain pour recommencer toujours. C'était bien là le vrai bonheur, la véritable félicité suprême, la récompense seule digne d'un guerrier du nord, que de pouvoir éternellement mourir en braves.

Avec de tels sentiments, on comprend que les Saxons se soient montrés peu dociles aux exhortations des missionnaires. Il est, du reste, probable, que si les imans de l'émir de Cordoue étaient venus en Gaule pour convertir les catholiques sujets de Charlemagne, ils eussent été beaucoup moins bien traités par eux que ne le furent par les Saxons les moines de saint Boniface.

Irrités du peu de docilité de ces peuples à recevoir leurs enseignements, les missionnaires

des Carolingiens répandirent, peut-être de bonne foi, sur le compte de ces païens obstinés les bruits les plus défavorables; ils allèrent jusqu'à les représenter comme des cannibales. Les historiens ecclésiastiques ont naturellement reproduit cette accusation. Mais rien ne la confirme; peut-être seulement, dans quelques cas, les Saxons immolaient-ils, à l'exemple des Juifs et des Romains, et aussi de Charlemagne, quelques prisonniers de guerre.

La seule chose bien attestée en fait de sacrifices humains, c'est qu'ils avaient l'habitude de brûler vifs les sorciers. C'est une abomination évidemment, mais l'homme est une triste et méchante créature, et n'oublions pas que les Eglises chrétiennes, catholique et protestante, en ont fait autant jusqu'au dix-septième siècle.

Cependant, dans les premiers temps du règne de Charlemagne, un moine anglo-saxon, saint Liévin, le grand patron de Liège, était venu dans l'endroit qui fut depuis Deventer, élever, aidé de quelques colons francs, sur le territoire westphalien, une église, qui resta déserte. Exaspéré par cet insuccès, Liévin profita de la grande assemblée annuelle que les

Saxons tenaient, au commencement de chaque printemps, à Ehresbourg, au pied de la célèbre colonne d'Irmensul, pour tacher de faire entendre sa voix à ce peuple rebelle à l'écouter. Tandis que les Saxons célébraient avec recueillement les mystères du rite odinique, fendant la foule avec autorité, revêtu de sa mitre (i i) de drap d'argent, des splendeurs du costume épiscopal, la crosse du pasteur en main, un homme s'avance en criant à haute voix :

« Place, je suis l'ambassadeur du vrai Dieu. » Autour de la colonne d'Irmensul était un espace circulaire, espace consacré, où nul ne pouvait pénétrer sans crime de lèse-majesté divine; l'évêque chrétien franchit la barrière qui limite le sol sacré, et, au milieu de la stupéfaction de l'assistance, d'abord muette d'indignation, il commence le discours suivant : « Je viens pour vous annoncer que, si vous ne rejetez point vos coupables superstitions, une catastrophe imprévue va fondre sur vous. Le roi des cieux.a décidé qu'un prince courageux, sage, infatigable, qui est là tout près de vous, à votre frontière, se précipiterait sur votre pays comme un torrent dévastateur pour briser la fierté de votre cœur et courber l'orgueil

de votre front. En une seule campagne il envahira votre pays, le ravagera par le fer et le feu, il livrera vos femmes et vos enfants à la honte et à l'esclavage. »

Liévin ne put continuer; cet exorde suffisait; des clameurs furieuses interrompirent ce prophète de mauvais augure; déjà toutes les mains brandissaient le sachs, le poignard national; à grand'peine un vieillard, un des anciens de la confédération westphalienne, parvint à sauver l'imprudent prédicateur, en déclarant qu'il fallait le considérer comme un ambassadeur dont le caractère était plus respecté par ce peuple païen qu'il ne le fut parfois par les Francs.

Cependant les Saxons étaient trop irrités pour oublier les menaces de Liévin et son outrageante conduite. Quelques jours plus tard, l'église de Deventer était brûlée par une bande de jeunes edelings.

Mais saint Liévin avait été bon prophète :

Charlemagne était alors dans les environs, établi pour célébrer la Pâques dans sa villa d'Héristal, le berceau de sa race. Comme par miracle une immense armée franque se trouva presque instantanément réunie à Worms, et

les ruines de Deventer fumaient encore que les forêts saxonnes retentissaient des éclats de cor des palatins (garde particulière des rois francs), partis en chasse des païens. En quelques jours la Westphalie fut traversée sans qu'on rencontrât d'obstacles, la partie pacifique de la population saxonne n'approuvant pas très probablement cette guerre inutile; Charlemagne parvint rapidement jusqu'à Ehresbourg, le lieu consacré aux divinités odiniques. Le sanctuaire était protégé par quelques retranchements, du reste simples palissades de bois; mais il n'avait pour défenseurs que la bande, un peu grossie, qui avait saccagé la colonie de Deventer; néanmoins la résistance fut acharnée; patriotisme et religion, ces deux grandes forces de l'âme humaine, exaltaient les edelings saxons.

Mais autour de la colonne d'Irmensul était déposée depuis des siècles, les Francs ne l'ignoraient pas, la dîme de toutes les richesses enlevées par les Saxons à leurs ennemis. Excités par l'appât du butin, par l'amour intense du lucre, les Francs triomphèrent : les retranchements furent franchis, les Saxons égorgés, l'idole d'Irmensul s'écroula dans les flammes

— 3o et les vainqueurs durent mettre trois jours entiers à piller les richesses d'Odin vaincu. Le Dieu des Francs semblait d'ailleurs les protéger visiblement : au bout de ces trois jours, comme ils souffraient cruellement de la soif et de la chaleur, tout à coup le lit desséché d'un torrent du voisinage se remplit d'une eau fraîche et pure, bouillonne et déborde à grands flots ; c'était, aux yeux des fervents chrétiens d'alors, un miracle évident : il est malheureux que la science moderne ait expliqué ce prodige hydraulique, qui se reproduit encore aujourd'hui périodiquement au même lieu, à la source intermittente du torrent de Bullerborn.

Cette guerre, nous l'avons dit, n'était pas populaire en Westphalie; la plupart des cantons envoyèrent des ambassadeurs demander à Charlemagne d'y mettre fin. Le roi des Francs y consentit : l'hiver approchait , les troupes, riches du pillage d'Irmensul, ne demandaient qu'à regagner leurs foyers, et Charlemagne, ne laissant, il est vrai, qu'une garnison à Ehresbourg, mais, en revanche, quelques centaines de missionnaires disséminés dans tous les cantons, s'en retourna passer la mauvaise saison dans sa villa de Thion-

— 3i — ville. Il ne se doutait pas que cette courte et heureuse campagne n'était que le prélude d'une guerre désastreuse qui remplirait tout son règne. L'Italie l'inquiétait alors bien plus que la Saxe; Didier, ce roi voisin qui recueillait ses victimes, lui paraissait plus dangereux que tous les Saxons réunis. Il fallait, pour régner tranquille sur les Gaules, en finir avec ces exilés menaçants par leur faiblesse même, et faire du moins en sorte que du droit outragé et de la justice violée il ne restât plus que le regret stérile et le souvenir impuissant.

Guerre contre D.d.er, roi des Lombards. Le siège de Pavie Charlemagne à Rome. Donation de Charlemagne au Pape. Pnse de Pavie. Mort d'Hunald. 77 3- 777

A peine Charlemagne était-il revenu de son expédition de Saxe qu'un envoyé du pape Adrien, successeur récent d'Etienne III était arrivé auprès de lui, à Thionvilie, après avoir traversé toute la Gaule à franc étrier : précisément le roi Didier menaçait les possessions pontificales. La cause de cette agression était disait Adrien, le refus qu'il avait, en sa qualité d'allié fidèle de Charlemagne, opposé aux demandes du roi lombard, qui voulait lui faire sacrer, comme rois des Francs, les fils dépouilles de Carloman. C'était une partie de la vérité, mais l'attaque de Didier ne tenait pas qu'à cette cause : Didier réclamait, et avec quelque apparence de raison, il faut bien le reconnaître, certaines places de l'exarchat

données jadis au Saint-Siège par Pépin, et que le pape précédent avait promises au roi lombard, en récompense de l'aide que ce dernier lui avait accordée à l'époque des troubles qui avaient suivi l'élection et la mort de l'antipape Philippe.

Malgré tous les efforts du bibliothécaire Anastase, clerc romain et historien officiel de la papauté d'alors, il nous semble bien que tous les torts n'étaient pas du côté de Didier. D'ailleurs le Pape n'avait d'autres droits sur les villes en question que la donation faite par Pépin en 754. Or, au point de vue du droit, la donation faite à autrui d'une chose qui ne vous appartient pas est légèrement irrégulière.

Charlemagne fut enchanté du prétexte plausible de guerre qu'il devait à son allié de Rome. Pour mettre de son côté toutes les apparences du droit, il fit d'abord offrir à Didier de lui rembourser les 14,000 sous d'or, montant de la somme qu'avait prêtée Didier au Pape (les villes réclamées par Didier n'étant que le nantissement de cette dette); mais à cette offre généreuse Charlemagne ajoutait une demande, généralement passée sous silence :

c'était que Didier lui remît Hunald, Ogier, les

seigneurs francs réfugiés, et enfin confiât à sa tendresse familiale la veuve et les fils de Carloman.

Didier refusa dignement; mais, pendant toutes ces négociations, Charlemagne avait réuni ses troupes; il était au pied des Alpes, à Genève, entouré de tous ses hommes du Nord, toujours prêts depuis les premiers temps historiques à ravager ces plaines fertiles d'Italie, perpétuelle envie du Germain.

Cependant les Lombards étaient tranquilles: ils avaient, pour les protéger, cette avantgarde immuable et fidèle des sommets neigeux des Alpes. Il n'y avait pour les franchir qu'une route, le pas de Suze, qui, fermé par une ligne de murs et de tours, était infranchissable. Charlemagne s'engagea imprudemment dans les montagnes; la saison était déjà avancée, on était en septembre, la neige commençait à tomber sur les hauts plateaux, Arrêté à la descente du mont Cenis par les retranchements lombards, il essaya de les emporter d'assaut, fut repoussé avec de grandes pertes et se vit fercé de s'arrêter, de camper dans ce défilé glacé, à la grande colère des Francs qui voulaient déjà s'en retourner, trouvant par

trop rigoureux un campement au mois de décembre dans les glaces du mont Cenis. Les Lombards restaient tranquilles sous leurs tentes, comptant que les intempéries forceraient bientôt Charlemagne à la retraite, lorsqu'un jour, sur les dernières croupes des collines de Suze, prêts cà descendre dans la plaine, sortis des glaces et des neiges, apparurent, aux Lombards surpris, les noirs cavaliers austrasiens, l'avantgarde de Charlemagne; à leur tête chevauchait dans ses vêtements blanc d'argent, guide et symbole à la fois, un prêtre romain, un diacre envoyé par l'archevêque de Ravenne, qui, par des chemins inconnus, des routes oubliées depuis la chute de l'empire, avait fait franchir à l'armée franque la barrière de rochers et de glaces qui la séparait de l'Italie. Bientôt toute la chaîne de collines, dernier contrefort des Alpes qui dominait le camp lombard, se couronna de soldats. Immense était l'armée de Charlemagne-, c'était comme une nouvelle invasion des Cimbres et des Teutons des vieux temps-, partout, à chaque défilé de montagne apparaissaient de nouvelles troupes; l'on eût dit qu'à l'appel sonore des oliphants germains, les hordes vaincues par Marius ressortaient

de ce sol tragique, fait de poussière barbare. Devant ce débordement d'envahisseurs les Lombards hésitent. Charlemagne semble vouloir encore traiter avec Didier; les deux armées sont maintenant face à face dans la plaine ; des négociations s'engagent, mais Charlemagne ne veut que gagner du temps; un matin des Lombards effarés viennent annoncer à Didier qu'une nouvelle armée franque, conduite par le comte Bernard, oncle naturel de Charlemagne, descend des montagnes, menaçant de le couper de ses places fortes de Pavie, Vérone et Brescia; puis, dans le camp italien circulent des bruits sinistres; dans tous les duchés lombards se sont répandus les douze cents moines de l'abbé de Nonentula, prêchant que Didier est l'Antéchrist, que ceux qui mourront en combattant pour lui sont voués aux flammes éternelles; déjà, dit-on, dans la basilique de Latran le Pape a prononcé la formule fatale qui fait du roi lombard un damné pour l'éternité. Et les ducs tremblent pour leurs duchés, et les soldats pour leurs âmes ; le camp se vide : une dernière fois Charlemagne ne demande ptus, mais ordonne à Didier de lui livrer les réfugiés. Pour toute réponse, le

3 7 roi lombard monte à cheval et, escorté de quelques fidèles, va se jeter dans Pavie, sa capitale, tandis que son fils Adalgise gagne la forte cité de Vérone.

C'était quelques jours après : sur la plus haute tour de Pavie, deux hommes étaient debout, seuls, anxieux, regardant au loin vers l'Occident. L'un était le roi Didier et l'autre le duc Ogier, le paladin errant de la légende. Tous deux avidement des yeux interrogeaient la plaine; rien ne se montrait encore; enfin, vers le soir, dans la pourpre éblouissante d'un coucher de soleil d'Italie, apparut à l'horizon comme un ruissellement d'éclairs; lentement, semblables à une marée qui monte, s'étendaient dans la campagne de longues files d'hommes de guerre.

D'abord se montrèrent en bataillons pressés les tributaires du Nord, de Frise, de Thuringe et de Bavière, qui semblaient une résurrection des vieilles invasions de jadis : c'étaient des hordes confuses, troupes épaisses de fantassins que dominaient du haut de quelque maigre étalon d'Allemagne les here^oghes héréditaires; ceux-ci n'avaient ni cottes de mailles ni casques de fer; leurs cheveux nattés,

ramassés sur le front, seuls protégeaient leurs têtes ; des peaux de loup, des peaux d'ours, des manteaux en lambeaux de couleurs bariolées couvraient à peine leur nudité farouche; nulle uniformité dans l'armement', ici, des mâchoires de loup emmanchées dans du bois à peine dégrossi; là, des épées romaines, produit de quelque ancien pillage , de longues lances de cavalier, des poignards de Saxe, des spathes (larges épées) de Bavière. Tous marchaient hurlant en chœur les chants nationaux des Sagas, qui se confondaient en une immense et vague clameur. Puis venaient, plus disciplinés, les hommes de Vhértban franc, partagés en bataillons réguliers de fantassins, commandés par leurs comtes provinciaux ; mais ce ne sont plus les Francs de Clotaire ou de Childebert; les armes nationales, celles des vrais braves, celles avec qui Ton ne peut combattre que corps à corps, commencent à être abandonnées; Tangon, la francisque, le scramasaxe, ne sont plus les seuls instruments de guerre que consentent à porter les fils de Mérovée ; déjà, Ton voit parmi eux la longue pique qui tient l'ennemi à distance et la flèche, l'arme du lâche, qui, sans risque, frappe de loin. Il

-3y y a là un indice évident de dégénérescence virile : les guerriers francs ne sont plus les hardis volontaires d'autrefois, follement amoureux des batailles, mais bien des combattants poussés à l'ennemi par la force de lois terribles.

Au milieu de ces rangs épais, dans ces champs ondulants de piques et d'épées, traçant lentement leur pénible sillon, se mouvaient d'énormes tours de bois dont le sommet portait un pont mobile, et que tiraient de longues files de grands bœufs ; c'étaient ensuite, suspendues à de lourds chariots, roulant sur des roues de fer, d'épaisses et longues barres, de fer également, destinées à battre les murailles; puis des chars sans nombre, de toutes formes, attelés de chevaux, de mulets, de bœufs, même de vaches, tous remplis d'armes, de provisions, et faisant de leur roulement sonore courir au loin dans la campagne comme un grondement de tonnerre.

A la suite de cette armée, en venait une seconde, plus dangereuse à l'ennemi, et plus utile peut-être à Charlemagne que la foule de ses barbares. C'étaient les clercs accompagnant les reliques de la chapelle royale, les lourdes

châsses de vermeil contenant les ossements voyageurs des Saints protecteurs des rois francs, gage assuré d'éternelle victoire. Suivant le pas tranquille des clercs, à la cadence de leurs hymnes les évêques paisiblement chevauchaient, la mitre en tête, mais la masse de guerre en main; derrière eux, les abbés, cuirassés de mailles sous leur habit de bure blanche, l'épée battant au côté, terribles convertisseurs en chasse de catéchumènes. Les troupes de la maison royale, les gardes palatins, recouverts d'une cuirasse de peau toute parsemée de lames de métal, coiffés d'un grand casque conique ombragé de plumes rouges et noires, portant la pique des anciens hastaires et le scramasaxe des Francs, servaient d'escorte à ces hauts dignitaires de l'Église.

Et au sommet de leur tour, le roi Didier et le duc Ogier attendaient toujours les yeux fixés vers l'Ouest, du côté d'où viennent aux plaines lombardes les noirs orages des Alpes.

Et alors, au couchant, ils virent comme un grand nuage poussé par l'âpre vent des montagnes; à travers une nuée épaisse de poussière, sous les rayons du soleil déclinant, resplendissaient par intervalles des éclairs bleuâtres d'à-

— 4' — cier, des scintillements rouges de fer. Et le nuage approchait toujours, soulevé par le galop de vingt mille cavaliers ; la terre tremblait, et sur les murailles de Pavie, la foule inquiète des Lombards se demandait anxieusement quel était ce nouvel orage.

Brusquement le voile de poudre tomba, un grand silence se fit et, sur une hauteur voisine, face à face avec Pavie, apparut le roi Charlemagne.

La tête couverte d'un casque de fer, les bras enfermés dans des brassards de fer, une chemise de mailles de fer sur la poitrine, aux jambes des cuissards et des bottes de fer, d'une main tenant une lance de fer, de l'autre un bouclier de fer, aux côtés une épée d'acier dans un fourreau de fer, monté sur un cheval couleur de fer, longuement de son dur regard Charlemagne fixait Pavie. Derrière lui s'étaient arrêtés ses milliers de cavaliers, comme lui hauts de six pieds, comme lui vêtus de fer, montés sur des chevaux gigantesques, calmes, lourds, irrenversables. C'étaient les cavaliers d'Austrasie, ceux qui devaient engendrer la grande chevalerie d'Allemagne, les fils d soldats de Charles-Martel, des sauveuffs.Sc^a

chrétienté, sur les larges poitrines desquels était venue se briser cette foudre vivante des Sarrasins lancée à travers le monde par le belliqueux apôtre de l'Islam.

Certes, la terreur était grande dans Pavie ( 1 2) à la vue de ce débordement d'hommes, de cette inondation vivante qui battait de son flot furieux les murailles de la cité; certes, les timides bourgeois de Pavie, les paisibles artisans, durent trembler, hésiter, mais il y avait dans la ville trois hommes du moins qui ne tremblaient pas : Ogier, coulé du même métal humain que les cavaliers de Charlemagne ; Didier, qui luttait pour le droit; Hunald, qui luttait pour sa haine. Tous trois rendirent le courage aux défenseurs effrayés de la capitale lombarde ; vainement Charlemagne essaya d'attaques de vive force.

Toujours repoussé par ces trois glorieux combattants, il eut recours à la patience, au blocus. Dès le mois d'octobre, Pavie fut investie ; sa garnison était peu nombreuse, donc pas de sorties à craindre ; il y avait dans la ville des vieillards, des enfants, des femmes, beaucoup de ces vies frêles dont l'amour sert à briser les cœurs virils. Charlemagne l'Allemand n'avait qu'à laisser faire la famine.

— 4 ? — Mais le roi franc comprenait qu'avec Hunald et Ogier le siège serait long : Charlemagne s'ennuyait. D'abord il fit bâtir, hors de portée des flèches et des balles de plomb des assiégés, une église pour y déposer les reliques de sa chapelle ambulante, et pour pouvoir plus à son aise savourer les délices du plainchant grégorien, qui fut toujours une de ses plus grandes passions. Mais ces pieuses distractions ne lui suffisaient sans doute pas; bientôt il manda auprès de lui la reine Hildegarde, qui vint accompagnée de ses suivantes, sur lesquellesCharlemagne,à l'exemple deChil péric et de Pépin le Vieux, ne dédaignait pas de jeter assez souvent un regard trop bienveillant. Grâce à la chasse, aux longs banquets, aux courtes amours, le temps passait. L'hiver finissait, le printemps revenait, et Pavie tenait toujours. La semaine sainte approchait, si douce en Italie ; déjà, sur la campagne lombarde semblait s'étendre cette mansuétude infinie du renouveau, et sous la tiédeur molle du ciel d'avril en Lombardie, Charlemagne se sentait devenir,sinon meilleur, du moins plus pieux. Il voulut aller à Rome célébrer la Pâque sainte, cette fête de la grande réconciliation de l'homme

et de son Dieu. Brescia, Vérone et Pavie résistaient toujours; elles devaient bien tenir pendant quelques semainesencore.Charlemagne savait qu'on y mangeait les chiens, mais pas encore les hommes; il pouvait, pour quelques jours, s'absenter sans crainte, aller recevoir d'un cœur humble et tendre, des mains du Pape, père commun de tous les chrétiens, l'ineffable mystère de l'hostie, et revenir à temps pour le massacre et la curée.

Aux portes de Rome, le clergé attendait son royal protecteur. Depuis les frontières de l'État ecclésiastique ce n'était qu'une longue procession; à chaque ville clercs et magistrats se joignaient à la suite du roi franc. Mais, aux approches de Rome, le peuple entier vint audevant du monarque ; le Pape avait voulu faire revivre, pour un jour, en faveur de son puissant allié , toute l'antique pompe d'un triomphe romain. Pour la circonstance on avait tiré de l'oubli cette grandiose assemblée du sénat dont le monde ne devait plus désormais voir que de lamentables parodies.

Donc, en grande pompe, le roi du Nord pénétra dans Rome, comme autrefois ces vainqueurs de ses ancêtres, les Marius et les Césars ;

4 5 soldats de la milice romaine, corporations pressées autour de leurs antiques enseignes, peuple couvert de toge et portant la palme triomphale, rien ne manqua à cette mise en scène, pas même la grande bannière de Rome portant sur son fond de drap d'or la louve oubliée des consuls et l'aigle ternie des empereurs.

Mais un insigne nouveau, significatif, ôtait à ce triomphe toute réminiscence des grands jours de la république et des souvenirs du paganisme : dans le long défilé, à la place marquée pour le triomphateur, au-devant des sénateurs, une double file de clercs chantant les pieuses litanies entourait le roi très chrétien, et, devant 'ce groupe sacré, hautes et droites, scintillant dans Pair, s'élevaient deux grandes croix, Tune d'or et l'autre d'argent; à pied, comme le dernier clerc, le roi avait voulu suivre l'emblème chrétien, symbole de pardon et de mansuétude.

Ce n'était pas, cela va sans dire, vers les cent marches délabrées du vieux Capitole que se dirigeait le cortège, mais bien vers la basilique dédiée au prince des apôtres. Arrivés au pied des degrés qui menaient alors à cette église, tous firent halte et, d'une commune

- 4 6voix, le peuple entonna l'hymne consacré :

Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur, et le roi très pieux monta à genoux, marche par marche, baisant chaque degré, le long escalier au sommet duquel attendait immobile et froid, dans sa dalmatique d'argent, le pontife plus triomphant encore que le roi.

L'entrevue fut cordiale; Charlemagne se montra généreux, et ïapocrisiaire de la cour pontificale put, si nous en croyons l'historien parfois suspect, Anastase, enregistrer, à côté de la charte de donation octroyée par Pépin, une nouvelle et large concession de territoires cédés par Charlemagne à l'héritier de saint Pierre. La province de Luna (Gènes), les pays de Parme, de Reggio, de Mantoue, tout ce que le Pape ne possédait pas encore dans l'ancien exarchat de Ravenne, la Vénétie, l'Istrie, les duchés lombards de Spolète et de Bénévent, enfin, l'île de Corse, tel était le don vraiment royal offert à l'Église par Charlemagne. Il est vrai de dire que pas un seul de ces pays n'appartenait au donateur, peut-être en réalité moins prodigue qu'il ne semblait l'être.

En échange, le Pape mit à la disposition du roi toute son influence en Italie. Malheur à

ceux qui résistaient encore, non plus au roi des Francs, mais au fils adoptif de saint Pierre ; partout, dans les villes populeuses comme dans les plus chétifs hameaux, l'Église éleva la voix en faveur de Charlemagne.

Pavie, cependant, et Vérone tenaient encore, malgré la peste et la famine ; mais déjà des symptômes de faiblesse, de découragement, s'étaient manifestés dans cette dernière ville. En vain, le duc Ogier avait-il percé les lignes des Francs autour de Pavie, pour aller porter à Vérone, où se trouvait la famille de Carloman, 1" appui de son bras fort et le secours de son âme vaillante ; le jeune prince Adalgise commençait à redouter le dénouement fatal ; la garnison épuisée, réduite à quelques hommes, la population exaspérée de souffrances, déjà d'un mauvais œil regardaient la reine Gerberge et les orphelins royaux, qu'elles accusaient de tous leurs maux.

Il était temps que Charlemagne quittât Rome, remontât vers le Nord. C'était le moment d'offrir aux chefs lombards quelque traité qui sauvegardât leurs intérêts personnels ; Adalgise, inquiet, s'enfuit secrètement une nuit et gagna l'empire grec. Ogier, resté seul, fut, dès lors.

en sa qualité d'étranger, sans influence sur les Lombards. Les portes de la ville ne tardèrent pas à s'ouvrir : tous avaient la vie sauve, Charlemagne n'avait exigé qu'une chose, qu'on lui livrât Ogier, la veuve et les fils de Carloman.

Ici, nous sommes en présence d'un problème historique : que devint cette femme et que devinrent ces enfants? L'histoire, écrite uniquement par les serviteurs du roi Charlemagne, se tait et ne veut pas répondre. Furent-ils tués sur-le-champ ou bien scellés vivants dans quelques lointains monastères? nous l'ignorons. Disons seulement que, lorsqu'il s'agit de rois captifs et d'orphelins dépouillés, le silence est sinistre et funèbre est l'oubli.

D'Ogier, qui fut épargné à cause de sa parenté avec les principaux chefs austrasiens, l'histoire officielle s'est bien gardée de se taire : elle nous raconte que, tonsuré par ordre du roi, Ogier fut simplement jeté dans un couvent; nous ne savons même point si ladite histoire ne se félicite pas qu'on ait ainsi rendu un peu brusquement à sa véritable vocation le rude duc dont elle fait presque un saint.

Si Vérone avait succombé , en revanche

Pavie tenait toujours. Didier, cependant, n'avait plus à défendre la famille de Carloman; les lois de l'honneur lui permettaient de céder au vainqueur, au favori de l'Église et de Dieu. Mais dans la ville était Hunald, relevant les courages, cherchant à communiquer à tous une part de sa haine. Longtemps il réussit; à la fin cependant, au bout de six mois, toutes les ressources étaient épuisées. Malgré Hunald et malgré Didier, malheureusement roi, non par sa naissance, mais simplement par l'élection, de ces rois enfin que le malheur suffit pour détrôner, les Lombards voulurent se rendre.

Didier, livré par les siens, fut remis avec sa femme et sa fille, l'épouse répudiée, aux mains de Charlemagne -, toutes grandes, les portes s'ouvrirent devant l'irruption des Francs. Les Lombards avaient mis bas les armes, seul Hunald voulut résister, ne cherchant plus qu'à mourir, qu'à frapper encore quelques vaillants coups d'épée sur la race haïe de ses vainqueurs.

Acculé dans un coin de rempart, il lutta jusqu'au bout; mais les Francs s'amassèrent; ils voulaient, et c'était assurément plaire à Charlemagne, qu Hunald mourût d'une plus

dure mort que d'une flèche ou d'un coup de lance.

Autour du duc resté seul, tenant son épée brisée, son bouclier martelé de coups, les Francs se rangèrent en grand cercle par centaines et par milliers, puis, chacun ramassa quelque pierre, quelque fragment tombé des murailles abattues ; et, sous l'immense accablement d'une armée lapidant un seul homme, broyé, sanglant, le duc Hunald succomba, tandis qu'autour de son cadavre, étreint déjà par l'amoncellement des pierres, montait et montait toujours le tombeau que lui donnait enfin la haine de Charlemagne.

Dès lors, toute résistance fut brisée; les villes lombardes, même les plus éloignées du théâtre de la guerre, sous l'influence des évêques, ouvrirent leurs portes à la domination franque. Du reste, les ducs lombards, presque indépendants de leur roi électif, devaient facilement reconnaître comme souverain ce monarque d'un pays é&ranger, dont l'autorité serait sans doute affaiblie par l'éloignement, et paraissait peut-être aussi moins lourde à leur orgueil égoïste que celle d'un de leurs compagnons. Il n'y eut rien de changé en Lombardie, Charles

fut roi des Lombards comme il était roi des Francs. Le peuple lombard conserva donc son autonomie, ses lois, ses magistrats, et, chose à laquelle il semble avoir tenu encore davantage, ses richesses. Seul, Arégise, duc de Bénévent et gendre de Didier, refusa de reconnaître le vainqueur et appela autour de lui tous les mécontents, c'est-à-dire tous les hommes de cœur qui ne voulaient pas être des sujets

conquis.

Charlemagne n'essaya pas du reste d'aller chercher Arégise dans les montagnes et les rochers brûlés de l'Italie méridionale. Son but était atteint : Hunald, la dernière incarnation de l'indépendance aquitaine, avait enfin disparu de la scène du monde, les fils de Carloman, ces faibles rivaux, étaient en son pouvoir, et Charlemagne savait qu'à cause de l'esprit mobile qui porta toujours les Gallo-Francs vers les causes vaincues, un usurpateur ne doit être pleinement rassuré que lorsque ces causes ne sont plus qu'un souvenir qui s'efface et qu'une légende qui s'oublie.

Révolte de la Saxe. — Défaite des Francs. — Charlemagne bat le duc de Frioul. — Nouvelle campagne en Saxe. — Baptême des Saxons. — L'émir de Saragosse. 775-777.

Tandis que Charlemagne était occupé à la guerre de Lombardie, une révolte avait éclaté en Saxe. Indignés de voir établis dans le sanctuaire d'Ehresbourg, non seulement une garnison franque, mais encore des prêtres chrétiens, furieux de voir s"élever les emblèmes du Christ à la place calcinée où se dressait naguère la colonne d'Irmensul, cet emblème glorieux pour toutes les races germaines, un grand nombre de jeunes Saxons s'étaient réunis dans les bois, loin des regards soupçonneux des comtes francs. Pendant tout l'hiver, des émissaires avaient parcouru les territoires des tribus les plus éloignées; aux premiers jours du printemps, une armée saxonne s'était rassemblée sous les murs mêmes de la forteresse d'Ehresbourg, qui fut

emportée au premier assaut. De là les Saxons se dirigèrent vers le château de Sigebourg, dont ils s'emparèrent également. Deventer, Durabourg, Frishlar, la Frise, la Hesse furent bientôt en leur pouvoir.

Durant tout l'été ils parcoururent la France orientale, sans que personne osât leur tenir tête, précédés déjà de cette terreur qui, plus tard, devant les Normands, faisait fuir comme affolées les populations chrétiennes; mais c'était le moment où la guerre de Lombardie prenait fin-, Charlemagne revenait en Gaule.

Déjà, par son ordre, de nombreux corps de cavalerie battaient la vaste étendue de pays où s'étaient imprudemment disséminés les fantassins saxons. Rapidement le roi gagna la Meuse et le Rhin. Après s'être arrêté seulement quelques jours à Kiersy-sur-Oise, il se rendit à Duren, où était convoqué pour cette année le mahl (i3) de la nation franque.

Charlemagne, commandant à une armée bien supérieure en nombre et en discipline, eut d'abord des avantages. Sigebourg, Ehresbourg, occupés par quelques bandes saxonnes, furent repris, et les Francs arrivèrent bientôt au Weser. Là, les attendait une armée saxonne, corn-

- 5 4 posée en grande partie des contingents des Angrariens et des Ostphaliens, les plus sauvages, mais aussi les plus mal armés des trois confédérations. L'armée franque, après une résistance acharnée, franchit le fleuve et finit par disperser ses adversaires. Encouragé par ce succès, Charlemagne, laissant une partie de son armée pour garder le passage du Weser et assurer ses derrières, poussa jusqu'au cœur de l'Ostphalie et même jusqu'aux territoires occupés par la confédération des Angrariens.

Il n'y trouva pas de résistance. Les guerriers saxons, gagnant leurs grands bois, laissaient ■ passer l'orage ; les colons sédentaires juraient tout ce que Charlemagne voulait; et ce sont ces simples promenades militaires que les his toriens francs veulent faire passer pour des conquêtes.

Mais pendant que le roi s'enfonçait ainsi vers le Nord, son camp du Weser était le théâtre d'une sanglante tragédie. Les historiens de Charlemagne racontent qu'un jour une troupe de Saxons westphaliens se mêla à des fourrageurs francs, en se faisant passer pour leurs camarades ; ces deux troupes confondues rentrèrent dans le camp, et Francs et Saxons

couchèrent sous les mêmes tentes. Dans le milieu de la nuit, les Westphaliens se levèrent et, silencieusement, de la hache et du poignard, se mirent à massacrer les Francs endormis. Enfin, à la suite d'une transaction, les Saxons quittèrent le camp paisiblement avec tout leur butin, les Francs survivants s'engageant à ne pas les poursuivre.

Cet épisode nous paraît arrangé par les chroniqueurs de Charlemagne. Nous savons que les armées franques se gardaient, en général, assez mal; qu'il y avait parmi elles des hommes de races différentes, de pays presque étrangers les uns aux autres, mais il nous paraît impossible qu'il y ait jamais eu une armée assez stupide pour ne pas s'apercevoir qu'une seconde armée ennemie venait se mêler à ses rangs.

Cette transaction , qui laisse les Saxons partir librement avec leur butin, est aussi quelque chose d'étrange.

La vérité, très probablement, c'est que les soldats francs, qui avaient l'habitude de se gorger régulièrement tous les soirs de bière et de boissons enivrantes (généralement enlevées aux populations voisines), furent victimes d'une surprise, qu'ils durent subir quelque capitula-

tion et abandonner à leurs vainqueurs, sinon leurs personnes, dont les Saxons n'avaient que faire, du moins tout le butin fait en Saxe, et dont les légitimes possesseurs recouvraient ainsi la propriété.

Charlemagne, à cette nouvelle, revint en grande hâte sur ses pas, brûla quelques chaumières; mais il dut bientôt s'arrêter. De nouveau le Pape l'appelait en Italie, d'où les plus fâcheuses nouvelles arrivaient de jour en jour. Cette fois le Pape et le roi des Francs étaient également menacés; les ducs lombards de Frioul, de Chiuse, de Bénévent, de Spolète, s'étaient mis en révolte ouverte, et l'archevêque de Ravenne, personnage fort ambitieux, avait fait occuper, par quelques bandes soldées, l'ancien exarchat de Ravenne, dont il réclamait la possession au nom de l'empereur de Byzance; on annonçait aussi de Byzance qu'Adalgise, fils de l'ancien roi Didier, allait débarquer sur les côtes italiennes avec une armée grecque, chargée de le replacer sur le trône de Lombardie.

Charlemagne, malgré la saison déjà avancée, traversa promptement la Gaule septentrionale, rassembla Yhériban des pays voisins des Alpes,

- 5 7 et pénétra en Italie avant que les ducs lombards, séparés par d'assez grandes distances, eussent pu réunir leurs forces.

Le duc de Frioul, celui des révoltés dont les possessions étaient le plus au nord, devait être seul pour tenir tête aux forces du roi franc. Ce duc fut vaincu et tué dès le premier engagement. De ses deux villes principales, la cité de Frioul et la cité de Trévise, la première fut prise d'assaut, la seconde livrée par trahison. Le traître était un prêtre romain.

Charlemagne, pour le récompenser, en rit un évêque de Verdun -sur- Meuse. Du reste, ce choix ne fut pas heureux; les habitants de Verdun, indignés, refusèrent pendant longtemps de le laisser entrer dans leur ville, et plus tard, quand l 1 évêque fut enfin installé de force, malgré la répugnance de ses ouailles, il n'eut rien de plus pressé que de prendre part à une conspiration contre son royal bienfaiteur, conspiration qui amena la ruine et la destruction de Verdun, dont les pierres servirent, comme nous le verrons plus loin, à bâtir les palais et les églises d'Aix-la-Chapelle.

Cependant, effrayés de la ruine du duc de Frioul, les trois autres ducs lombards restèrent

en paix, désarmant en toute hâte; l'archevêque de Ravenne licencia ses hommes , déclara qu'on s'était complètement mépris sur ses intentions, et Charlemagne, après avoir eu cette fois soin de remplacer les magistrats nationaux des Lombards, dans tout le nord de l'Italie, par des comtes francs, solidement appuyés de fortes garnisons, put enfin regagner pour le printemps sa frontière septentrionale et tenir en personne, à Worms, le champ de mai de 776.

Les différents historiens qui ont eu à parler de Charlemagne, se sont, à ce propos, extasiés sur l'étonnante célérité que déployait ce roi pour se mouvoir lui et ses armées. Cette célérité n'était pas aussi extraordinaire qu'on veut bien le dire, et il est aisé de s'en rendre compte.

Du temps des Césars on mettait moins de temps qu'en i83o pour aller avec les chevaux de la poste impériale de Rome à Trêves en Germanie. Les grandes routes impériales existaient encore à l'époque de Charlemagne; négligées sous les premiers Mérovingiens, elles avaient été réparées par Brunehaut; de nouvelles même avaient été créées par la grande

- 5 9 reine cTAustrasie. Dagobert s'était également occupé des voies de communication, avait désigné pour leur entretien le produit de différentes taxes. Bref, Charlemagne, en montant sur le trône, trouva à peine désorganisé par ses aïeux, Charles-Martel et les deux Pépins, l'ancien service de Yevectio publica, et encore, par suite des fréquentes relations de la cour austrasienne avec la curie pontificale, un service postal , si l'on osait employer ce terme moderne, fonctionnait-il assez régulièrement entre Metz et Rome.

La plupart des maisons de relais romaines, réparées par Brunehaut, s'élevaient encore sur les grandes routes de Bourgogne et de Provence; en Austrasie et en Neustrie, où elles avaient généralement disparu, les nombreuses villas du fisc royal regorgeaient de chevaux et de mulets; on y trouvait même en assez grande quantité des chameaux, depuis longtemps acclimatés en Gaule. En outre, Charlemagne exigeait de chaque cité, de chaque comte, de chaque bénéficiaire, en un mot de tout propriétaire, quel que fût son titre, tous les moyens de transport dont il pouvait disposer, et cela sans aucune indemnité De plus, chacun devait

- 6o — héberger, nourrir gratuitement le roi et sa suite. On voit que Charlemagne, que nous savons avoir été fort économe, avait tout bénéfice à voyager.

Voilà, nous objectera-t-on, qui va bien pour Charlemagne et ses officiers, voire ses gardes palatins; mais ses armées de cent mille hommes, parmi lesquels les trois quarts étaient des fantassins? Celles-là ne voyageaient pas dans les chariots ou sur les chevaux de Yevectio pu Mica.

A cela nous répondrons que, sauf dans deux ou trois grandes guerres, les provinces les plus rapprochées du théâtre des hostilités faisaient seules marcher leurs contingents; Charlemagne voulait-il faire une expédition en Italie , il avait là tout près les levées de Provence et de Bourgogne cisjurane; pour la guerre de Saxe, les Francs orientaux et les Frisons étaient tout portés en face de l'ennemi. Seulement, à mesure que le règne s'avança, que les expéditions lointaines et très souvent désastreuses se furent multipliées, il fallut, pour former les dernières armées, ramasser sur toute la surface de l'empire, des Pyrénées au Taunus et de l'Adriatique à l'Océan,

le peu qui restait partout d'hommes viriles.

Mais, en 776, nous n'en sommes pas encore là. Charlemagne a fini par vaincre les Lombards ; en Saxe, c'est une lutte acharnée, mais où jusqu'ici il semble plutôt avoir l'avantage. Pendant son expédition contre le duc de Frioul, ses troupes de Saxe ont, il est vrai, encore été battues; la nombreuse garnison franque de la forteresse d'Ehresbourg n'a même pas lutté, s'est rendue honteusement à une bande de Saxons qui n'avaient pas même une machine de guerre pour battre les murailles ; mais, en revanche, le château de Sigebourg avait résisté, et, lorsque Charlemagne quitta Worms à la tête des Francs orientaux, des Frisons chrétiens et des Thuringiens, des envoyés saxons, représentant la partie pacifique et sédentaire de leur nation, vinrent encore lui demander la paix, désavouant au nom des vieillards de leurs conseils l'imprudente attaque dont s'étaient, disaient-ils, seuls rendus coupables les jeunes edelings de leurs tribus. Pour obtenir la paix, pour se concilier les évêques tout-puissants auprès de Charlemagne, quelques-uns de ces envoyés consentirent même à recevoir le baptême, cérémonie qui semble du reste n'avoir

pas eu, aux yeux de beaucoup de barbares d'alors, plus d'importance que celle d'une immersion peu désagréable et dont le sens mystique leur échappait complètement.

Charlemagne s'en retourna donc passer le reste de l'année dans ses résidences habituelles. Mais, pendant ces quelques mois de repos, le roi réfléchit beaucoup sur l'inconstance des Saxons, et il finit par s'arrêter à cette conclusion que, s'ils étaient infidèles à leur parole, rebelles à l'obéissance, c'était en leur qualité de païens. Il suffisait, pensait-il, de leur faire embrasser la vraie foi pour qu'ils prissent immédiatement, avec la robe blanche des néophytes, toutes les vertus qui caractérisent spécialement les chrétiens, notamment la soumission , la plus précieuse aux yeux des rois comme à ceux de l'Église.

Dans cette idée, Charlemagne convoqua à Paderborn, en pleine Westphalie, le mahl de 777. Tous les Francs d'Austrasie, les plus fidèles à la race d'Arnulf, les Thuringiens, les Souabes, y furent convoqués, et les Saxons de Westphalie furent prévenus d'avoir à s'y rendre tous, hommes, femmes et enfants, pour être enfin admis dans la grande communion

chrétienne. Ceux qui s'y refuseraient devaient être traités en ennemis, sans pitié ni merci à attendre.

L'inquiétude régna dans toute la Saxewestphalienne; les uns, les plus raisonnables, voulaient qu'on obéît; le baptême n'était après tout qu'une vaine cérémonie, et Ton y recueillait toujours ample moisson de belles tuniques de lin, valant chacune jusqu'à deux ou trois sous d'argent saxon (14); mais les autres, les plus fiers, s'y refusaient avec indignation; parmi ces derniers, se faisait remarquer parsa violence un jeune edeling , dont le nom commençait à être connu, Witikind.

La prudence l'emporta, et les Westphaliens, sans renier de cœur le culte antique de leurs pères, consentirent à subir cet étrange sacrement chrétien, que la plupart considéraient comme une formalité sans importance, mais quelques-uns comme une souillure et la marque du joug des Francs.

Aux sources mêmes de la Lippe, dans une vallée traversée par la rivière qui n'est encore là qu'un large ruisseau, s'était donc, au printemps de 777, rassemblé le mahl annuel des Francs. Une forte armée austrasienne formait

-6 4 le fond de l'assemblée; mais beaucoup d'autres peuplades étaient représentées par leurs évêques et par leurs chefs.

C'était un curieux tableau que ce baptême de tout un peuple, que cette religieuse cérémonie à laquelle se mêlait l'appareil bruyant de la guerre. Dans la plaine se déroule une longue procession : des frontières sont arrivés avec leurs moines les abbés de Pruym, de Fulde, les évêques et les clercs de Trêves, de Cologne et de Mayence; les bannières blanches et bleues des couvents frémissent à l'air vif du printemps; le clergé se range au bord de la rivière, près de vastes cuves de bois remplies des froides eaux de la Lippe. A pas lents, entre deux files de soldats austrasiens, équipés en guerre et la lance à la main, s'avance, serrés les uns contre les autres, la foule des païens, qui, dans quelques heures, seront les coreligionnaires de la victorieuse nation des Francs. Vieillards, hommes, femmes, enfants, tous sont sans autres vêtements que la robe symbolique des catéchumènes, longue tunique de lin qui descend jusqu'aux pieds, pour les plus heureux, ou simple pièce d'étoffe blanche pour les moins favorisés. A ce peuple entier

de convertis il ne faut pas moins qu'une armée pour parrains. Les parrains, ce sont les soldats de Charlemagne, rudes convertisseurs qui discutent à la façon du pieux roi saint Louis, en boutant l'épée dans le ventre de celui qui ne pense pas comme eux.

Les Saxons défilent tête basse, poussés par la main vigoureuse de ceux qui répondent de leur foi; on les plonge par trois fois dans les cuves; en masse quelques évêques les bénissent; puis les parrains, pressés, du manche de leurs lances font sortir des cuves leurs filleuls pour faire place à de nouveaux néophytes.

La plaine est couverte d'une multitude immense, valets d'armée, colons du voisinage, clercs des pays d'alentour, fourmillement de têtes humaines, que domine du haut d'un tertre élevé un groupe étrangement composé.

C'est, armé en guerre, sur la pointe d'un rocher, Charlemagne appuyé sur sa grande épée; autour de lui se pressent les ducs et les comtes austrasiens, cuirassés et le casque en tête, couverts de leurs manteaux de bataille rouges et noirs; les nobles de Bavière, vêtus d'étoffes bleues, simplement armés de la large spathe nationale ; les chefs de Thuringe et de Souabe, plus sau-

vages et qui se couvrent encore du vêtement de peaux de bêtes de leurs aïeux; à ce groupe de guerriers, de fière mine, où brillent le fer et le bronze, quelques hommes sont mêlés, sans armes, à l'air contraint, au visage abattu, vêtus de blanc comme des femmes : ce sont quelques edelings saxons auxquels, la veille, Charlemagne lui-même a daigné servir de parrain.

Mais ce ne sont pas ceux-là qui attirent le plus les regards, ce n'est pas non plus le long défilé du peuple qu'on baptise. Tous, clercs, capitaines, soldats, sont absorbés par une autre contemplation.

Tout près de Charlemagne, entre les pâles évêques qui se reculent en murmurant quelque formule d'exorcisme et les gigantesques ducs austrasiens qui se rapprochent d'un air de menace, un homme est debout, insensible à tout, de mine grave et fière; son front est bronzé, presque noir, ses membres grêles et fins; enveloppé dans un grand manteau blanc, on n'aperçoit que ses yeux noirs dans leurs blancs orbites, illuminés d'un feu étrange. Sa tète est cachée sous le turban vert et or des Abassides, masse épaisse d'étoffes soyeuses que

-6 7 perce d'une pointe aiguë le casque brillant des Sarrasins. Quand d'un rare mouvement il entr'ouvre les plis de son vaste manteau, c'est un scintillement de pierreries, un chatoiement de damasquinures d'or; on dirait, à le voir au milieu de ces Germains aux sévères armures, un éclat de soleil d'Afrique illuminant un instant les nuages plombés du Nord.

Ce Sarrasin, c'est le représentant du parti des Abassides vaincu en Espagne par les Omniades. lia, malgré les grandes neiges d'hiver, franchi les hautes Pyrénées, traversé les landes inondées de la Gascogne, et pendant des jours et des jours chevauché toujours vers le Nord. Comme l'aimant est invinciblement attiré par le pôle, ce fils outragé du Midi était irrésistiblement entraîné vers le Nord, où se trouvait sa vengeance, en dépit de tous les obstacles les plus puissants chez l'homme, la religion, le patriotisme.

Il lui fallut pousser jusqu'au fond des forêts germaines pour rencontrer la cour errante du grand monarque des Francs. Enfin, il l'avait rejointe à Paderborn, il avait offert au roi de lui livrer la clef de l'Espagne septentrionale, sa ville de Saragosse. Il était prêt à se sou-

mettre à Charlemagne, à aider, lui l'émir de Saragosse, le petit-fils de Charles-Martel à conquérir les Sarrasins, les Goths, impatients du joug mahométan, disait-il, et les Vascons restés indépendants, pourvu qu'on le vengeât des Omniades. Charlemagne, ébloui, avait accepté. La conquête des riches pays du Midi valait mieux que celle des forêts saxonnes.

Tous les Francs avaient été séduits par l'espoir du riche butin qu'on ferait aux pays du soleil, sous les palmiers d'Andalousie; les évêques voyaient en ces contrées païennes de nouvelles âmes à gagner. Il fut donc décidé que les armées de tous les pays soumis à la domination franque, et non pas seulement, comme cela se passait d'habitude, les contingents des provinces les plus rapprochées de l'ennemi, prendraient part à cette grande expédition. Tous ces hommes du Nord ne demandaient jamais mieux que d'aller chercher fortune dans les pays plus favorisés du Midi.

Aussi le baptême des Saxons était-il à peine terminé que déjà commençaient les préparatifs de cette guerre , inspirée par un émir sarrasin au roi très chrétien des Francs.

Pendant tout l'été, tout l'automne, même jus-

- 6 9 qu'en plein hiver, les troupes de Germanie et d'Austrasie, ralliant sur leur route les corps fournis par la Neustrie, descendirent en Aquitaine, où se rendirent également par la Septimanie les troupes de Bavière, de Bourgogne, de Provence et même quelques corps lombards.

Toutes les contrées soumises à Charlemagne avaient dû prendre part à cette sorte de croisade. Seuls, les Aquitains, mal soumis, paraissent n'avoir été qu'en très petit nombre dans cette gigantesque réunion de peuples. Charlemagne avait assigné à la première armée, plus véritablement franque, sa villa de Cassigneul comme lieu de rassemblement-, lui-même s'y était fixé, entouré de sa cour habituelle, avec sa femme Hildegarde, alors dans un état de grossesse avancée; et, dès le printemps, une fois la Pâque célébrée, Vost royal, fort d'environ deux cent mille hommes, joyeusement marcha vers les Pyrénées, chantant d'avance sous le beau ciel dAquitaine ses triomphes à venir et sa gloire future. Charlemagne n'était pas le moins joyeux; il espérait une facile conquête; les passages des Pyrénées, aux mains des petits chefs vascons, et notamment de Lupus, petit-fils d'Hunald, étaient déjà oc-

— 7 o — cupés par son avant-garde ; il comptait sur l'appui des Goths, sur l'aide des Sarrasins du parti des Abassides , l'Église enfin bénissait cette guerre contre les mahométans. Aussi fut-ce l'esprit tranquille et le cœur léger qu'au lendemain de Pàque, il sortit de sa villa de Cassigneul, et qu'au milieu des bénédictions des évèques, des souhaits de victoire et de bon retour, il fit, souriant à l'avenir, le premier pas sur la route fatale qui passe au vallon de Roncevaux.

La campagne d'Espagne. Roncevaux. 778.

Deux armées différentes pénétrèrent en Espagne. Celle qui s" était rassemblée à Cassigneul, et que Charlemagne commandait en personne, suivit la vieille route romaine qui traversait les pays des Vascons aquitains et navarrais; l'autre, composée des Bavarois, des Lombards, des Bourguignons et des Provençaux, longea les bords de la Méditerranée et franchit les ports des Pyrénées orientales. Mais à peine les envahisseurs furent-ils entrés sur le territoire ennemi que les difficultés commencèrent. D'abord, manquèrent les vivres nécessaires à cette prodigieuse agglomération d'hommes :

les lois franqucs, bavaroises, etc., imposaient bien aux soldats de l'hériban le devoir d'apporter avec eux des vivres pour six mois; mais, rien qu'avant de parvenir au pied des Pyrénées, bien des mois s'étaient écoulés en voyage pour

ces hommes qui venaient de l'Elbe, du Rhin ou du PÔ. Dans les difficiles passages des Pyrénées beaucoup de vivres, une grande partie des bagages s'étaient perdus ou avaient été abandonnés. Manquant de tout et ne voyant d'ailleurs dans la guerre qu'une occasion de butin, les Francs et leurs tributaires se mirent à piller villes et campagnes, sans faire attention si les victimes étaient des chrétiens ou des mahométans. En quelques jours tout ce qui habitait le sol espagnol était réuni par une haine commune contre les envahisseurs; les chrétiens, Goths de l'Aragon comme Vascons (i5) de Navarre, étaient peut-être encore plus acharnés contre les Francs que les Sarrasins jnahométans.

Quant à ces derniers, dont Soliman, l'émir de Saragosse, avait promis l'appui, du moins pour ceux du parti Abasside. ce fut une cruelle désillusion : un seul émir, celui de Pampelune, Abou-Thaur, vint se rallier à Charlemagne.

Les chroniques franques, froissées dans leur orgueil, se sont bien gardées de nous conserver des détails sur cette malencontreuse expédition; une autre source, qui serait bien précieuse, les manuscrits hispano-arabes mentionnent bien plusieurs défaites de Charlemagne,

mais, rédigés avec toute la sobriété du grand style oriental, nous disent simplement que le roi franc fut vaincu.

Tout ce que nous savons, c'est que Charlemagne, après être entré dans Pampelune, réunit ses deux armées et parvint jusqu'à Saragosse, devant laquelle il mit le siège. C'était cependant la ville dont était émir ce Soliman, cet Abasside qui était venu jusqu'à Paderborn pour implorer l'alliance des Francs. Mais, bien loin d'ouvrir leurs portes devant Charlemagne et leur ancien chef, les habitants de Saragosse, aidés de la garnison qu'avait envoyée à leur aide le calife Omniade de Cordoue, firent une vigoureuse sortie et mirent les assaillants en pleine déroute. Tout, dès lors, tourna mal pour Charlemagne et son armée découragée. Les Goths, reconnaissant qu'atout prendre la domination douce et régulière des Sarrasins valait encore mieux que les insupportables exactions des Francs, les Goths s'unirent franchement à leurs conquérants mahométans et harcelèrent avec eux sans merci l'armée franque, réduite à battre perpétuellement en retraite.

Dans cette retraite, ou plutôt cette déroute, Charlemagne, exaspéré, mit, sur son passage,

tout à feu et à sang; il rasa la ville de Pampelune, capitale des Vascons Navarrais, habitée par des chrétiens, épargnée par les Maures qui l'avaient conquise et qu'à son premier passage lui avait livrée l'émir Abasside Abou-Thaur.

Tout le pays fut systématiquement pillé, pressuré, le roi vaincu voulant, à défaut d'honneur, remporter au moins un peu d'or.

L'armée battait donc en retraite vers le Nord ; devant elle le vide s'était fait, le retour s'opérait désormais sans obstacles; mais cette absence même de résistance , subitement survenue, cet immense abandon inquiétaient les vieux ducs austrasiens. Les troupes suivaient l'antique route romaine, délabrée, difficile, qui menait d'Astorga vers Bordeaux, ne franchissant les Pyrénées par les gorges dites de Val- Carlos.

Depuis plusieurs jours on était en marche; les premiers contreforts des Pyrénées étaient déjà franchis, et toujours la même solitude.

L'armée était retardée par de lourds convois de bagages ; des chariots, des mulets chargés du pillage de l'Espagne du Nord, étaient mêlés aux bataillons harassés de la marche. Charlemagne, tourmenté, impatient de ces longs re-

- 7 5 tards, prit le devant avec les troupes auxiliaires, prétextant la hâte qu'il avait de revoir la reine Hildegarde, récemment accouchée de deux fils, dont l'un, le seul qui vécut, devait être Louis le Débonnaire. Mais, craignant sans doute encore quelque attaque des Sarrasins, il laissa avec le gros des troupes ses gardes palatins, commandés par le comte du palais, Anselme, le plus grand personnage du royaume, ainsi que sa cavalerie austrasienne, la vraie force de son armée.

Cependant, lentement toujours l'armée continuait sa marche; on était à la fin du jour, la route se resserrait entre deux montagnes noires de sapins; elle était déjà plongée dans l'obscurité, et les derniers rayons du soleil éclairaient encore à peine d'un fauve reflet les cimes s'effaçant des hauts monts. Le silence était lugubre aux environs, la grande tristesse des nuits tombait du ciel sur la terre; subitement les hommes qui marchaient en tète s'arrêtèrent : à cet endroit la route, rétrécie, encaissée, montait d'une pente raide au col d'Ibaneta ; un abatis d'arbres la barrait complètement. Un mouvement de désordre se manifesta dans la colonne franque brusquement arrêtée ; les traî-

- 7 6nards, inquiets, voulurent tous rejoindre, et l'armée s'amassa, débordant de la route dans l'étroit et profond vallon qui précède le passage du col. Alors, des épaisseurs des forêts, sur toutes les montagnes d'alentour, un grand bruit de trompes retentit; du haut des sommets voisins d'énormes blocs de rocher semblèrent se mouvoir, poussés d'une force invisible ; lentement, les sapins séculaires s'inclinèrent en gémissant, et, quelques secondes après, comme si la terre souillée d'Espagne était prise d'un frisson de honte, rocs, arbres, d'une, secousse profonde, s'arrachèrent du sol, roulèrent, rapides comme l'avalanche, sur les Francs effarés, tandis que dans la nuit claire montait vers les étoiles le chant de guerre sonore des Vascons.

Pendant quelques instants ce fut un épouvantable écroulement de tout ce que portait la montagne; des rangs entiers s'anéantissaient broyés; des files de chariots disparaissaient écrasées, emiettées; mais, bientôt, pêle-mêle avec les rochers , avec les grands troncs bondissants, s'abattit, roula l'avalanche humaine des Vascons affolés de vengeance.

Ils étaient tous là , accourus des points les

plus éloignés de leur territoire : ceux de l'Occident venus des Asturies avec les Goths indépendants des montagnes , sous les ordres de don Rodrigue Fruela ; ceux de Navarre avec leur chef, Inigo Garcias ; ceux d'Aquitaine, commandés par Lupus, l'ennemi mortel, par droit d'héritage, de la race des Charles d'Austrasie. Chaussés de leurs espadrilles en cheveux humains, armés de leurs longs couteaux, de leurs javelines aiguës, ils se ruèrent sur leurs ennemis atterrés, et la lutte s'engagea, terrible, inégale pour les Francs surpris. Mais ce n'était pas tout : dominant le grand fracas de la bataille, un son aigre de cymbales retentit derrière l'armée franque; bondissant sur leurs chevaux aux jambes grêles, hurlant le nom sacré d'Allah, les cavaliers du Calife de Cordoue se jetaient sur l'arrièregarde ; de leurs cimeterres de Damas, de leurs adargues à triple lame (16), ils tranchaient les lances, fendaient les boucliers ; leurs chevaux eux-mêmes, animés de la lutte, des cris, de cette furieuse ivresse des batailles qui saisit tout être vivant, mordaient au poitrail les étalons francs, piétinaient sur le sol sanglant du vallon, sorte de boue humaine, palpitante

encorc. Tout n'était que tumulte, cris de fureur et de haine que couvrait par intervalles de son roulement énorme la chute immense d'un rocher.

Mêlés aux rangs des Francs éperdus, les Vascons se glissaient sous le ventre des chevaux, les frappaient de leurs couteaux, et facilement égorgeaient les lourds cavaliers austrasiens. En vain , les soldats de Charlemagne tentaient de résister, en vain , les comtes sonnaient désespérément de leurs grands cors d'ivoire pour rappeler Charlemagne etd'avantgarde ; l'un après l'autre ils tombaient devant l'ennemi, en cherchant inutilement à mettre un peu d'ordre dans cette défense confuse. Le comte du palais lui-même, Anselme, avait succombé; à côté de lui gisaient le premier sénéchal Eggihard, les officiers palatins, bref, tout l'entourage ordinaire du roi.

Et la lutte, ou plutôt le massacre, continuait toujours , sauvage , aveugle dans la nuit. Tant qu'ils entendirent une plainte, un râlement, les Vascons et les Sarrasins frappèrent ces corps inertes du couteau ou de la javeline. Enfin tout bruit cessa; fatigués de leur long carnage, les cavaliers du calife retournèrent vers les val-

lées du Midi, et, sur toutes les pentes des montagnes fantastiquement éclairées de torches de résine, les Vascons se rassemblèrent, chargés de butin, entourés de leurs chiens roux au museau sanglant qui hurlaient à la mort ; et là, sur la crête élevée, dominant la vallée du carnage, libres, fiers, ils entonnèrent, suivant leur antique coutume , un chant nouveau pour leur triomphe, le chant sacré dAlta-

biçar.

Puis les trois tribus se séparèrent; les longues files de torches s'éloignèrent sur les cimes, disparurent dans les profondeurs des gorges, les chants s'éteignirent dans les lointains des Pyrénées. Cependant le val funèbre de Roncevaux s'emplissait de la pâle lueur de la lune, la rosée tombait silencieuse, et le vent de nuit soufflait des hauts pics neigeux, emportant seulement vers la plaine, mêlée aux parfums des fleurs de la montagne, l'odeur fade du sang humain.

Conséquences du désastre de Roncevaux. — Fuite de Charlemagne à Auxerre.— Révolte de l'Aquitaine; elle obtient son indépendance- — La vérité sur les royautés vassales de l'empire carolingien. — Révolte nouvelle des Saxons. — Ravage des provinces franques des bords du Rhin. 778-

Jusqu'ici les historiens nos prédécesseurs, sans même en excepter Michelet, le premier homme qui ait écrit l'histoire du peuple de France et non celle de ses rois, n'ont étudié Charlemagne qu'au point de vue austrasien, c'est-à-dire allemand. Ils ont comme rayé de la carte de France tous les pays au sud de la Loire, ces vieilles contrées gallo-romaines où l'idiome germanique, langage des conquérants, n'était pas employé par le peuple, resté fidèle à l'harmonieuse langue d'oc qui donna son nom au pays. Or, il ne faut pas s'y tromper, la France alors n'est pas à Paris ou à Reims, ou à Metz, sur la Seine, la Marne ou la Moselle, la véritable France, la patrie gallo-romaine, celle dont nous sommes les vrais fils, s'est res-

serrée, repliée, sous les coups répétés des invasions germaniques et s'est retirée derrière la Loire. Les vrais souverains nationaux ne sont pas les chefs parvenus des bandes austrasiennes, les fils des barbares abrutis de bière et de superstition, ce sont les descendants des vieilles races d'Aquitaine, les Hunald, les Waifre, les rois Eudes. Les vrais Français, ce sont ces esprits vifs du Midi, ces légers Aquitains mélangés de Vascons , mobiles , raisonneurs , très peu orthodoxes, qui seront les pères des Albigeois, les aïeux des protestants de la Rochelle et les ancêtres des penseurs modernes. Eh bien, sur ceux-là, nos pères, jamais Charlemagne ne put régner ; à peine, triomphateur barbare, putil traverser, à l'abri de l'épaisse haie des lances du Nord, tout ce riche pays du Midi. Pendant la première partie de son règne que nous venons de parcourir, l'Aquitaine se soulève avec Hunald; écrasée, elle reste frémissante, et quelques mois après acclame le petit-fils du vieux duc, le jeune Lupus ou Lope, qui, soutenu par ses Vascons, force Charlemagne à traiter avec lui d'égal à égal et règne en maître, sinon sur l'Aquitaine, du moins sur tout le versant septentrional des Pyrénées.

Maintenant, après Roncevaux, 'de nouveau l'Aquitaine entière, toute sanglante encore de la défaite d'Hunald, se réveille et ne veut plus des hommes du Nord.

Comme un orage des montagnes, des grands pics roulant sur la plaine, le bruit fatal du désastre de Roncevaux remplit les vallées d'Aquitaine. Sur tous les contreforts des Pyrénées jusqu'aux pays de Foix et de Béarn, les Vascons couvrent les montagnes, soufflant dans leurs cornes de bœuf; aux villes municipales, l'émoi n'est pas moindre, ni moindre la joie ; les portes se ferment, et les bourgeois en armes garnissent les vieilles murailles (17) que leur ont léguées les Romains. C'est maintenant tout un peuple d'ennemis qui se dresse devant Charlemagne, et, répondant aux cornets basques, les longues trompes de cuivre des cohortes municipales sonnent avec eux, d'un terrible accord, l'hallali du monstre germain.

Et le victorieux de la légende, le roi triomphant des chroniques, est saisi d'une telle épouvante, que, suivi de ses cavaliers débandés, au grand galop de leurs chevaux essoufflés, entendant toujours derrière eux sonner les marches d'Aquitaine, il se sauve, à peine s' arrêtant la

nuit, jusqu'en plein pays du Nord, jusque dans les murs d'Auxerre, laissant après lui femme, enfants, courtisans, se tirer d'affaire à leur guise (18).

Là enfin le roi respira, retrouva un peu de calme sous la protection de ses évêques et des clercs de son conseil, qui de leur mieux le rassurèrent.

Tout n'était pas perdu, lui montrèrent -ils; chaque grande ville du Midi, outre ses bourgeois rebelles, avait son clergé, ses évêques dévoués au roi très chrétien, peu amis des grandes familles d'Aquitaine, soupçonnées d'arianisme et qui, sans scrupule, s'alliaient à des filles d'émirs mahométans.

D'ailleurs, c'a toujours été le malheur du Midi que d'être divisé en coteries, en partis hostiles. Plus tard, la catholique Toulouse haïssait la protestante la Rochelle, et Bordeaux l'Anglaise exécrait les villes françaises de Gascogne.

A cette époque déjà, les Vascons, les Basques de la montagne, n'étaient pas grands amis de leurs voisins les Gallo-Éomains de la plaine. Le duc Lupus était jalousé des autres chefs, des grands personnages des villes, héritiers des an-

-8 4 ciennes familles sénatoriales. Donc il fallait agir, peut-être tout n'était-il pas perdu. Et Charlemagne, suivant docilement ces conseils, ne veut pas s'apercevoir de la révolte, change tous les comtes des villes, qu'avaient déjà, du reste, chassés les populations. Mais cela ne suffit pas aux Aquitains : ils veulent leur indépendance, n'être plus les sujets des Barbares.

Mais alors, leur dirent les évêques, quel chef allez-vous avoir : ce Lupus , ce loup des montagnes, plus fort que vous tous, grâce à ses bandes vasconnes, aussi sauvages peut-être que les hommes d'armes des comtes austrasiens : ne pourrait-on s'entendre avec Charlemagne? — Non, disent les Aquitains, nous ne voulons plus d'un Austrasien : pour roi il nous faut un Aquitain comme nous-mêmes.

Et tandis que chaque grand personnage brigue pour lui la couronne, brigue surtout pour que ses compétiteurs ne l'aient pas , les gens sages, raisonnables, amis des pieux évêques, parlent d'un nouvel arrangement : rompre ouvertement avec Charlemagne, c'est rompre avec tout le nord de la Gaule, avec la Germanie toute entière, c'est rompre, grand Dieu ! même avec le Pape. Que veut-on? L'indépendance d'abord,

85 — puis un roi aquitain. Qu'on prenne donc ce fils né de Charlemagne, mais né en pleine Aquitaine, à Cassigneul. Il sera élevé dans le pays par des Aquitains, en parlera la langue, et sera vraiment un roi national; il n'a que quelques mois, c'est une royauté qui sera bien peu lourde. Et insensiblement, parmi les chefs, tous ceux qui n'espèrent pas pour eux-mêmes la couronne se rangent à ce parti, et l'Aquitaine enfin accepte, proclame pour son souverain indépendant cet enfant de trois mois, que l'histoire, trop indulgente peut-être, appellera le Débonnaire. Et maintenant, qu'on nous permette une courte digression au sujet de ces royautés, prétendues vassales, établies par Charlemagne. On a voulu représenter ces États si parfaitement indépendants, si complètement détaches du royaume central des Francs, comme des sortes de grands fiefs concédés par l'empereur à ses enfants dans toute la plénitude de sa puissance, de son plein gré et de sa libre volonté : c'est faux. D'abord Charlemagne n'était pas empereur quand il fut ainsi forcé d'abandonner des royaumes. Personne n'a prétendu que Dagobert était resté suzerain de l'Austrasie quand il fut contraint de la céder à son fils Sigcberf,

eh bien, Charlemagne se trouva exactement dans la même situation que Dagobert. Le moyen âge, pendant lequel s'est élaborée la légende de Charlemagne, a eu l'esprit faussé par la grandeur du saint empire romain ; dans les idées d'alors, l'empereur était au-dessus des rois; Charlemagne, empereur, avait des rois sous lui, comme les rois avaient les ducs audessous d'eux : ainsi le voulait la hiérarchie féodale; il était, pensait-on, toujours le maître suprême, le suzerain en vertu de son titre impérial. Mais nous avons déjà fait observer que Charlemagne n'était pas encore empereur lors de la création de ces royautés vassales, et, aux yeux mêmes du moyen âge, un roi qui abandonne en faveur d'un autre roi un de ses royaumes, le perd purement et simplement. Ces cessions d'États étaient bien un véritable démembrement; la main de Charlemagne n'était pas assez forte pour retenir sous le même joug les peuples différents qui, par suite de circonstances diverses et en grande partie grâce au génie des grands Mérovingiens, Brunehaut et Dagobert, se trouvèrent dans l'héritage usurpé qu'il recueillit de ses pères.

L'Aquitaine, nous l'avons dit, ne lui obéit

-8 7 jamais réellement -, la preuve, c'est que les célèbres missi dominici n'osèrent jamais mettre le pied au sud de la Loire. Ses conquêtes furent peu de chose ; une partie de l'Italie, une partie de la Saxe, après trente ans d'efforts; et encore la Saxe et la Lombardie avaient-elles déjà été tributaires des Mérovingiens. Et de plus, l'Italie, à peine pacifiée, va se séparer, comme l'Aquitaine, de la monarchie carolingienne. Que cet empire de Charlemagne, triste mannequin de plâtre et de boue, aux membres mal rapportés, était donc loin de cet empire des Césars, auquel on n'a pas craint de le comparer, de cet empire formidable coulé d'un seul jet comme un colosse d'airain dans le moule prodigieux de la grandeur romaine !

Tout l'édifice carolingien, mal construit, mal équilibré, se désagrège déjà au Nord comme au Midi. L'écho fatal et mystérieux, qui répercute en quelques heures dans le monde entier les grandes défaites de l'histoire, a été entendu du val de Roncevaux aux rives de l'Elbe et du Weser. De nouveau les Saxons, ces lutteurs indomptables de la liberté, ont, de leurs bras fatigués, ressaisi leurs vieilles armes, et Witikind est à leur tête.

Apeine Charlemagne était-il arrivé àAuxerre, qu'il apprenait que tout le pays au delà du Rhin était ravagé, mis à feu et à sang; les églises, les monastères s'écroulaient dans les flammes; les moines de Fulde n'avaient pu sauver qu'à grand'peine les ossements de leur fondateur, Boniface, l'apôtre vénéré des Allemagnes.

Cette fois, la guerre avait pris un autre caractère : les Saxons ne pillaient plus : ils brûlaient, ravageaient, ne songeant qu'à détruire, sans penser à rien emporter, voulant avant tout faire le plus de mal possible à l'ennemi. Ils avançaient comme un ouragan , traversant à marches forcées les provinces franques du Nord, sous la bannière rouge et feu du sang et de l'incendie. Places fortes, châteaux, églises fortifiées, tout fut emporté par cette débâcle humaine; le Rhin seul put les arrêter; encore en suivirent-ils le cours, continuant le long de la rive droite leurs rapides dévastations.

Charlemagne lança à leur poursuite tous les contingents des Austrasiens et des Alemans, ceux du moins qui n'avaient pas fait partie de l'expédition fatale d'Espagne. Mais quelques corps saxons qui regagnaient leur pays par la

8 9 - Hesse furent seuls rejoints par les troupes carolingiennes, qui en firent, disent les annalistes francs, un grand carnage au gué de Badenfeld, au passage de la rivière d'Adern. Il est malheureux que les Saxons n'aient pas eu d'historiens pour pouvoir contrôler les douteuses assertions d'Eginhard.

Il faut croire, en tout cas, que cet échec partiel ne fut pas bien terrible, car, pendant tout l'hiver de 778-779. Charlemagne se prépara a recommencer cette interminable guerre.

Au printemps, une immense armée franque partit de Duren et entra dans la Saxe; mais, après une échauffourée à Bokholdt en Zutphen, il arriva, comme toujours, que les Saxons, se voyant inférieurs en nombre, disparurent dans leurs forets-, Witikind et les guerriers s'enfoncèrent dans le cœur du pays, vers le Nord, attendant des jours meilleurs. Comme tous les peuples sauvages, comme les Indiens d'Amérique et les Arabes de nos jours, ces peuplades incultes de Saxe n'avaient pas le sentiment de l'honneur, tel que l'a fait pour nous autres modernes civilisés, non la chevalerie , comme on le croit habituellement, mais au contraire notre éducation gréco-romaine. Du Guesclin,Bayard,

— go — sans scrupule, devant des forces supérieures battaient en retraite ou même se rendaient, tandis que les Fabius ou les Léonidas, par honneur, luttaient même contre l'impossible et ne reculaient pas devant la mort, même inutile.

Les Saxons, dans toutes ces guerres, n'ont que Tinstinct sauvage, mais naturel, de faire à l'ennemi le plus de mal possible. Au besoin, certes,ils savent mourir; ils meurent en chantant, mais ils veulent que leur mort serve du moins à leur cause. Les Francs, du reste, n'avaient pas plus que leurs adversaires ce' prétendu esprit chevaleresque, qui n'a jamais régné que dans des sociétés plus avancées sous le point de vue intellectuel que celles du huitième siècle.

Cette campagne n'eut donc pas de résultats.

Charlemagne alla jusqu'au Weser, sans trouver d'autres habitants que quelques malheureux colons, esclaves à peine dignes du nom de Saxons, vivant de leur chasse et des fruits des bois, trop pauvres pour craindre d'être pillés. Il put sans résistance atteindre la rive de l'Elbe baptisant sur son passage ces populations effarées. Charlemagne crut cette fois encore la Saxe soumise à ses lois. Il voulut, pour s'y mainte-

- 9 i — nir, y établir plus solidement le christianisme, et tout le pays fat partagé entre des évêques et des abbés, qui méritaient assurément mieux que personne le titre de pasteurs in parti bus infidelium.

Cette campagne, heureusement commencée, finit cependant assez mal. Les historiens donnent peu de détails sur la fin de l'expédition, mais il existe à ce propos un document assez significatif : c'est un ordre de Charlemagne invoquant instamment l'assistance du clergé.

Chaque prêtre est requis de dire trois messes; chaque moine ou religieuse de réciter trois psaumes-, une messe ou un psaume pour le salut particulier du roi; une messe ou un psaume pour le salut de l'armée; la dernière messe enfin ou le dernier psaume pour prier Dieu de mettre un terme aux calamités présentes. Charlemagne, en un style désespéré, recommande encore des jeûnes, des aumônes : tout cela ne prouve pas une situation militaire ni une situation politique bien florissante. Il n'est pas question là dedans d'un seul pauvre Te Deitm, pour lequel, cependant, les souverains d'ordinaire ne demandent que le plus léger prétexte. Il était dans la destinée de Charlemagne, ce

- 9 2 — Juif errant de la royauté, de ne jamais pouvoir rester en place, de n'avoir jamais le temps de fonder quelque établissement durable. A peine a-t-il mis les nouveaux évêques de Saxe en possession de leurs sièges épiscopaux, que 1' Italie réclame sa présence. Son protégé, le pape Adrien, le mandait à son secours par des lettres pressantes. De nouveau, les Lombards s'agitaient; les Grecs de Byzance, maîtres des provinces napolitaines, de tout le sud de l'Italie, marchaient contre Rome et avaient déjà pris Terracine, sur les frontières de l'État papal. L'évêque d'Istrie, chargé par Adrien de recueillir les impôts de ce pays attribués au Saint-Siège par le roi franc, s'était vu traiter de voleur par les habitants révoltés qui prétendaient que Charlemagne avait donné et que l'évêque avait pris ce qui ne leur appartenait ni à l'un ni à l'autre. Le malheureux prélat avait même eu les yeux crevés par la populace.

Le roi, sentant qu'au milieu de cette fermentation sa présence était indispensable, se rendit à Pavie, fortement accompagné. Il y passa tout l'hiver à se convaincre que, comme l'Aquitaine, l'Italie du nord voulait à tout prix reconquérir son indépendance. Le comte du palais, qu'il

avait laissé à Pavie pour le représenter, n'eut pas de peine à lui démontrer que le -lien qui rattachait les Lombards à la monarchie franque était bien près de se rompre. Charlemaane, pour parer à une révolte imminente, à une scission définitive, eut recours au même moyen que celui qui lui avait réussi pour l'Aquitaine. Il offrit aux Lombards de leur rendre leur indépendance, à la condition qu'ils accepteraient pour souverain son second fils, Carloman, condition qui fat acceptée d'autant plus facilement que les anciens sujets de Didier, n'ayant pas de rois héréditaires, n'avaient pas chez eux de dynastie nationale.

Après avoir ainsi pacifié la Lombardie, le roi se rendit à Rome pour y célébrer les Pâques. Il fat, comme on le pense, fort bien accueilli par le pape : Charlemagne aimait à donner à l'Église, et le Pape aimait à recevoir. Déjà avant ce voyage en Italie, une correspondance s'était engagée entre le roi et le pontife, celui-ci demandant à la fois la Sabine et autres pays appartenant à l'empire grec pour augmenter son pays et des poutres de bois d'Austrasie pour réparer les églises de Rome (19). Charlemagne paraît avoir donné

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