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plus volontiers les terres de l'empire grec que les bois de ses forêts, car nous possédons des lettres d'Adrien, postérieures à cette époque, dans lesquelles il réclame avec instance l'envoi de ces poutres désirées.
Cependant Gharlemagne profita des bonnes dispositions du Pape, aux yeux duquel il avait fait briller la cession de la province de Sabine. Les deux plus jeunes fils du roi, Carloman et Louis, eurent l'honneur d'être baptisés par le successeur de saint Pierre et de recevoir de ses mains augustes l'onction sainte qui deyait leur donner le caractère sacré de roi. A cette occasion, Adrien poussa même la galanterie jusqu'à changer le nom de Carloman, qui pouvait faire ressouvenir Charlemagne de la mort fâcheuse de son frère, en celui de Pépin, nom de bon augure, qui rappelait à la fois le fondateur de la puissance carolingienne et le véritable créateur de la puissance temporelle des papes.
Le Pape et le Roi se séparèrent enchantés l'un de l'autre(2o). Charlemagne avait, de plus, été très flatté de recevoir à Rome une ambassade de l'impératrice Irène, qui, nouvellement montée sur le trône d'Orient par suite de la mort de son mari, Léon, et cherchant partout
- 9 5 des appuis, même auprès du Pape, en haine des iconoclastes, s'était empressée de terminer les hostilités et d'ordonner aux généraux grecs de respecter les frontières pontificales. L'impératrice d'Orient demandait pour son fils la main de Rotrude, fille de Charlemagne , dont cette alliance exaltait l'orgueil. Ce projet de mariage, comme beaucoup d'unions royales, n'eut d'ailleurs aucune suite. Le plus clair bénéfice qu'en retira le roi fut d'avoir à sa cour l'eunuque Elysée, qui, chargé d'apprendre le grec à la jeune princesse, donna quelque teinture de science et de rhétorique aux tristes savants de la cour franque. Et ce fut peut-être par les conseils de cet érudit byzantin que Charlemagne, à son retour de Rome en Gaule, eut l'idée de s'attacher le célèbre Alcuin, un des rares hommes à peu près instruits de l'Occident. Ce fut donc, riche d'un savant de plus, mais appauvri encore d'un royaume, que Charlemagne revint dans ses États, après avoir remis à une escorte aquitaine le jeune roi Louis, qui alla régner derrière la Loire, et laissé à Pavie le jeune roi Pépin, monarque de quatre ans, appelé déjà par ses flatteurs le restaurateur de la liberté italienne.
Défaite du Sonnethal. — Le massacre de Verden.— Mort de la reine Hildegarde. — Défaite de Charlemagne à Dethmold. 782.
A son retour d'Italie, le roi se rendit à Lippsprind, près de Paderborn,où était convoquée pour cette année la grande assemblée du printemps, qui devait sanctionner la division de la Saxe en comtés dont l'administration fut confiée à des Saxons convertis. Mais il faut croire que ces nouveaux magistrats furent assez mal choisis, ou bien qu'ils ne jouissaient pas d'une grande influence auprès de leurs compatriotes, car, à peine Charlemagne s'était-il éloigné, qu'une nouvelle armée saxonne se réunissait sous les ordres de l'infatigable Witikind, revenu de son asile habituel du Danemark. Au même moment, les Sorabes, peuple resté sauvage et qui habitait au delà de l'Elbe, se jetaient sur la Thuringe et la mettaient au pillage. Charlemagne, qui, après son voyage
d'Italie, éprouvait sans doute le besoin de goûter quelque repos, ne voulut pas cette fois prendre part à la guerre. Il confia le commandement de son armée austrasienne, qui semble avoir été une véritable armée régulière, toujours prête à marcher, différente en cela des contingents de Yhêriban, au grand chambellan Adalgise, au connétable Geilon et au comte du palais Worad. Un second corps, composé de Francs Ripuaires, sous les ordres d'un cousin de Charlemagne, Théodoric, dut appuyer l'armée austrasienne. Mais la division du commandement ne vaut rien à la guerre \ la première armée, mal commandée, imprudemment engagée, fut presque entièrement détruite par les Saxons au combat du Sonnethal ; Adalgise, Geilon, quatre comtes et quantité d'hommes de guerre renommés y furent tués.
De son côté, Théodoric, trop faible, battit en retraite. Une fois encore les troupes du monarque franc durent le céder aux bandes saxonnes.
Charlemagne en fut exaspéré; par son ordre les héribannatores parcoururent en hâte toute l'étendue de ses États, convoquant, sous les peines les plus sévères, tous les hommes en état de porter les armes, depuis le Rhin jusqu'à
9 8la Loire et des Alpes à l'Océan. En quelques semaines ce gigantesque effort de la monarchie franque était réuni sur le Rhin, et Charlemagne entrait en Saxe à la tête d'une centaine de mille hommes. Mais déjà les rebelles avaient disparu, s'étaient perdus dans les bois et les marais : il ne restait que les malheureux colons, victimes habituelles et résignées des guerres. Charlemagne les fit saisir; on les amena au camp franc, et là on les tortura jusqu'à ce qu'ils découvrissent les retraites des edelings dévoués à Witikind -, on relâcha quelques-uns de ces colons dont les familles devaient être mises à mort, s'ils ne parvenaient à trouver et à amener prisonniers au camp les ennemis du grand roi. Grâce à cette conduite énergique, quatre mille cinq cents edelings, coupables ou non de révolte, furent livrés à Charlemagne, qui, en un seul jour, les fit massacrer par ses troupes auprès de son campement de Verden.
Cet égorgement fut le seul acte marquant de cette expédition : l'été s'était passé à rechercher les victimes de la vengeance royale, et Charlemagne, qui craignait beaucoup les campagnes d'hiver, avait hâte de retourner à son palais de Thionville, où l'attendait la reine Hildegarde.
Mais le sang répandu à Verden devait produire une moisson féconde : pendant tout l'hiver la Saxe fut parcourue par des émissaires de Witikind et d'Albion, un autre chef dévoué, lui aussi, à la cause sainte de l'indépendance-, une partie du peuple frison, qui, malgré les prédications de saint Boniface, conservait au fond du cœur l'amour des dieux du Nord, vint en aide aux edelings saxons échappés aux recherches de Charlemagne, leur fournit des vivres, des armes, même des soldats. Les plus paisibles colons de la Westphalie étaient eux-mêmes exaspérés, tourmentés perpétuellement par les évêques et les prêtres que Charlemagne avait établis et armés du bras séculier, dont ils se servaient vigoureusement contre quiconque leur semblait tiède dans la foi.
Cependant, Charlemagne ne se doutait de rien : l'hiver pour lui s'était passé en fêtes à Thionville ; le printemps s'annonçait bien ; un seul chagrin venait de troubler sa félicité, la mort de sa femme Hildegarde; mais le grand roi se consolait assez vite de ces sortes de deuils; il cherchait déjà dans sa cour quelle beauté pourrait remplacer la reine disparue, quand une funeste nouvelle éclate subitement:
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dans toute la Frise orientale les églises sont en flammes, la ville épiscopale d'Utrecht n'est plus qu'un monceau de cendres. La Saxe est encore soulevée, et Witikind est de nouveau sous les armes, prêt à venger ses frères égorgés.
Il faut bien se remettre en campagne ; de nouveau, l'armée austrasienne, dont les vides sont comblés tous les ans par de nouvelles recrues, reprend la route de la Saxe; les circonstances sont assez graves cette fois pour que le roi veuille la commander en personne.
C'était sur les flancs escarpés de la montagne d'Osnegg, sous l'ombre des vieux chênes de la forêt de Dethmold, que s'était réunie, fidèle à l'appel de son chef aimé, la dernière armée de la Saxe. Charlemagne approchait. A la tête de ses scares austrasiennes, il avait quitté la rive du Rhin, traversé la Westphalie déserte, et déjà du haut de la montagne les vigies saxonnes apercevaient à l'horizon flotter les étendards rouges et noirs des escadrons carolingiens (21). L'armée franque, avertie de la présence de l'ennemi, se déployait dans la plaine, suivant sa tactique habituelle; les piétons, en grande partie fournis par les pays tributaires, Frisons,
Bavarois, Souabes et Thuringiens, formaient le front de l'armée ; en seconde ligne, pour décider de la victoire, se tenaient les scares de la cavalerie austrasienne. L'armement différait beaucoup : les piétons, francs ou tributaires, n'avaient pas d'armes défensives, à peine quelques tuniques de peaux rembourrées de laine sur la poitrine, des calottes de cuir de forme conique, des boucliers en bois ou en peaux; leurs armes offensives consistaient en bisaiguës de bois garni de fer, et surtout en arcs et en frondes, instruments qu'avait adoptés définitivement la tactique carolingienne.
La cavalerie austrasienne, couverte d'épaisses chemises de mailles formées de lourds anneaux, de plaques et de heaumes de fer, armée de larges épées, de lances de douze pieds, montée sur d'énormes étalons, sans queue, crinière ni oreilles, présentait en revanche la plus redoutable force militaire qui existât alors en Europe.
Et certes, à considérer l'armée saxonne, on ne pouvait supposer qu'elle pût jamais résister au choc foudroyant de cette muraille mouvante de fer. Les soldats de Witikind n'avaient d'autre défense que des vêtements de peaux retenus sur leurs corps par des bandelettes d'é-
corce ; leur tête était nue, protégée seulement par d'épaisses nattes de cheveux roulés; à leur cou pendait un bouclier tressé de quelques tiges d'osier coupées dans leurs marais. Comme armes d'attaque, rien que leur lourd coutelas de fer, le sachs national, des épieux de bois durci au feu, de courtes haches d'acier friable et quelques tronçons d'armes sans nom, façonnés avec les débris de lance ou d'épée ramassés sur les champs de bataille, seule récolte que, depuis les ravages périodiques du roi franc, produisît pour ses enfants le sol épuisé de la terre rouge. Cependant, il y avait cette fois avec les Saxons quelques alliés courageux, enfants du même sang et fils des mêmes dieux, qui étaient venus pour combattre le dernier combat contre les soldats haïs du Christ. Autour de Witikind et du grand étendard saxon, décoré de l'emblème national, l'églantine pâle des bois, s'étaient rangés avec leurs fidèles quelques rois de mer danois, arborant le drapeau d'Odin, la blanche bannière de neige sur laquelle volait, brodé de perles noires, bec ouvert, ailes éployées, le corbeau sacré des batailles. Ces nouveaux venus étaient mieux équipés que les proscrits saxons; maîtres in-
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contestés des mers, ils avaient de plus pour eux la confiance, le fanatisme, et, autant que leurs alliés, la haine immense du chrétien. Couverts de casques et de chemises de mailles, armés d^énormes lances, de pesantes masses hérissées de piquants, protégés par de longs boucliers de fer, ils pouvaient, mieux que le Saxon avec son bouclier d'osier, supporter le lourd poids des charges austrasiennes.
L'armée de Charlemagne, après une courte halte, marcha en bon ordre contre l'ennemi.
Arcs bandés, frondes en main, les piétons s'approchèrent des lignes saxonnes, la cavalerie se tint prête à les appuyer : le combat allait commencer. Les Francs ne chantaient plus alors, comme quelques années auparavant, quand ils engageaient la bataille; les luttes en Saxe étaient sérieuses, peu profitables; on en revenait rarement, et ceux qui échappaient ne revenaient que plus pauvres. D'ailleurs, la haute piété de Charlemagne avait remplacé ces chants barbares et souvent païens par un autre genre de mélodie : derrière les colonnes d'attaque, des clercs et des chapelains, fortement escortes, entonnaient des hymnes sacrés, le chant grave des vêpres chrétiennes.
Donc, au son des hymnes de l'Église, les troupes de Charlemagne allaient aborder leurs adversaires, muets jusqu'alors, immobiles sous leurs vieux chênes consacrés à Hertha. En ce moment, alors, un chant lent et triste (22) s'éleva de la forêt : les Saxons, prêts à la mort, une dernière fois imploraient l'aide des dieux de leurs aïeux comme eux persécutés par les chrétiens. Le chant gagnait de proche en proche : dressant leurs armes vers le ciel vengeur, cherchant d'un œil avide les corbeaux qu'Odin envoie à ses fidèles comme présage de victoire, les Saxons répétaient en chœur l'hymne indigné des Scaldes. Et de la profondeur des bois sortait un son étrange, d'une pénétrante harmonie ; sous les doigts tremblants des vieux bardes échappés au massacre, les harpes sacrées de la Saxe vibraient douloureusement, comme l'appel désespéré de la patrie agonisante. A mesure que s'avançaient les Francs, les harpes vibraient plus pressées, modulant comme des voix humaines le chant de mort des guerriers. Exaspérés, décidés à ne pas reculer, les Saxons attendaient avec impatience le premier choc de l'ennemi. Ils avaient écouté les conseils de Witikind, s'étaient laissé poster
— io5 — par lui, d'après un plan, et ne s'en étaient pas remis aveuglément au hasard, suivant leur habitude. Witikind avait trouvé sur les pentes de l'Osnegg une bonne position défensive-, à moitié dérobés à la vue par les broussailles et les arbres, ses soldats évitèrent les premières volées de traits des piétons francs; ceux-ci épuisèrent bientôt leurs munitions, et, dans la lutte corps à corps, les désespérés, comme l'étaient les Saxons, ont toujours l'avantage. Charlemagne, voyant la journée compromise, fit donner sa cavalerie. Ce fut alors la vraie bataille, la lutte des deux grandes haines, l'AustrasieetlaSaxe. Empêtrés dans les broussailles, chargeant sur un terrain montant, humide, glissant encore des pluies d'hiver, les lourds cavaliers carolingiens ne purent soutenir l'attaque brusque, rapide des piétons saxons qui couraient pieds nus se courbant sous les branches, franchissant les buissons, et abattaient à coups de couteau les chevaux affolés de blessures. Les Danois également, habitués aux rapides manœuvres de la mer, se ruèrent sur les Francs avec leur fureur habituelle, leur mépris complet de la mort. Bientôt les Austrasiens reculèrent en désordre,
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furent rejetés sur l'arrière-garde où se tenaient, balbutiant d'épouvante, les clercs du chant royal-, le massacre fut épouvantable de part et d'autre : les Saxons, sans armures, se laissaient littéralement hacher par les géants de fer d'Austrasie; mais enfin, au coucher du soleil , les hymnes détestés des chrétiens s'étaient tus, et Witikind, tout sanglant, montrait aux Saxons survivants les bannières abaissées du roi Charles d'Austrasie qui fuyaient au loin dans la plaine (23).
Immenses efforts de Charlemagne contre la Saxe. — Résistance opiniâtre des Saxons. - Guerre d'extermination. - Campagne d'hiver. - Soumission et conversion de Whikind. 783-78.S.
Il faut croire que Charlemagne avait été mis en pleine déroute, car il n'essaya de reformer son armée qu'à sept ou huit lieues du champ de bataille, sous la protection des fossés garnis de palissades de la ville épiscopale de Paderborn, un des centres les plus importants de la propagande franco-chrétienne en Saxe.
Pendant plusieurs semaines le roi resta dans cette ville, appelant en grande hâte à son secours toutes les forces de la monarchie franque; ce qui restait d'hommes de ïhériban dans les provinces les plus éloignées fut encore convoqué comme au jour des grands désastres; à marches forcées les comtes arrivèrent avec leurs hommes, et Charlemagne, enfin rassuré par la multitude de ses soldats, osa se porter en avant.