‹ L'Empereur Guillaume et son règneChapitre 10 sur 32 · LUXEMBOURG · texte numérisé non relu

LUXEMBOURG

Le roi Guillaume devenu souveraia puissant. — Anciens projets d'entente de Napoléon IIl avec la Prusse. — Pourparlers avant et peu* dantla guerre de 1866. — L'opinion en France et les compensations. — Négociations dilatoires de M. de Bismarck. — Échec des demandes françaises. — Agitation des esprits en Allemagne. — Nouveau projet français également repoussé» — Qui a proposé Tannexion de la Belgique? — L'Empereur Napoléon retire son projet. — Projet d'acquisition du Luxembourg. — Négociations à la Haye et à Berlin. — Divulgation du projet. — Le roi de Hollande prend peur. — Débats animés au parlement du Nord. — Le gouvernement français en appelle aux grandes puissances. — Menaces de guerre. — Attitude des grandes puissances. — Armements prussiens et français. — La conférence de Londres. — La Prusse se soumet à la décision de TEurope. — lia guerre est conjurée.

Par la promulgation du pacte fédéral de rAliemagoe du Nord, parla prise de possession et les lois d'assimilation des provinces annexées, le roi Guillaume avait atteint, et bien au delà de ce qu'il avait pu espérer, le but des eETorts de toute sa carrière politique. Indépendamment de sa monarchie considérablement agrandie, il commandait à une Confédéralion de vingt-neuf millions d*habitants, dont il avait la direction suprême, en quelque sorte absolue, en ce qui concernait la représentation à l'extérieur, le droit de paix et de guerre, les douanes, les postes, et surtout l'armée. L'effectif de paix de celle dernière

était fixé par le pacte fédéral, qui en rendait en même temps l'entretien obligatoire, c^est-à-dire indépendant d'une majorité par lementaire. Tout étant ainsi établi et réglé avec son peuple, avec les adversaires de la veille et les alliés du présent, il ne restait plus qu'& vider une grave question, restée en suspens depuis le commencement de la guerre : nous voulons parler de celle des compensations demandées par la France.

Avant d'entrer dans le récit de ces négociations, il est nécessaire de jeter un coup d'œil en arrière. Le désir de Napoléon IH de s'entendre avec la Prusse datait d'une époque antérieure au coup d'État. Quelques semaines avant le 2 décembre i831, le prince président de la République française avait chargé son confident, M. de Persigny, d'une mission k la cour de fierlin. Ce négociateur avait proposé une alliance entre la France et la Prusse, dans le but défaire cesser la prédominance de l'Autriche enitalie et d'agrandir la position de la Prusse en Allemagne. La France ne désirait rien pour elle, disait M. de Persigny, à moins toutefois que l'opinion publique, dans certaine éventualité, n^oblige&t le gouvernement h demander quelque équivalent en retour des avantages qu'obtiendraient d'autres puissances. Il semblait, pour cette éventualité, viser l'acquisition de la Savoie, ainsi que de la place de Landau dans le Palatinat bavarois. Le roi Frédéric-Guillaume déclina ces ouvertures courtoisement, mais d'une façon catégorique.

Nous avons vu que depuis lors l'Empereur n'avait cessé de témoigner ses intentions amicales à l'égard de la Prusse et que ses avances n'étaient pas restées absolument sans trouver de Técho à Berlin. Un échange plus intime de communications eut lieu en novembre 1863, après la mort du roi de Danemarck. Dix jours auparavant, l'Empereur avait invité

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les puissances à se réunir en congrès afin de résoudre les grandes questions pendantes; l'Angleterre, comme on l'a rappelé plus haut, fit échouer ce projet, qui avait été bien accueilli par la Prusse. En présence de cet échec, qui le blessait vivement, l'Empereur avait dit au comte de Goltz, ambassadeur du roi Guillaume, que désormais il chercherait às'assurer des alliances particulières et que celle de la Prusse répondrait le mieux à ses désirs. C'est sous l'empire de cette pensée qu'il appuya, dès le début, les visées du cabinet de Berlin relativement aux Duchés de l'Elbe. Au commencement de 1866, alors que l'attitude de la Prusse devenait me* naçante envers l'Autriche, l'Empereur, dans ses entretiens avec l'ambassadeur de Prusse, donna h entendre qu'il désirait avant tout la solution de la question de Venise dans le sens des aspirations italiennes. Il ne tenait pas personnellement, disait-il, à obtenir des compensations en échange des agrandissements éventuels de la Prusse ; mais il croyait que Topinion en France se montrerait plus exigeante. Dans ces conversations, on passait en revue les pays où la France pourrsdt trouver un équivalent : la Belgique, le Luxembourg, le Palatinat, la Suisse française. L'Empereur donnaitsa préférence aux contrées don! le cabinet de Berlin pouvait disposer, tandis que le diplomate prussien et son gouvernement s'appliquaient à lui démontrer ce qu'il y avait d'impossible dans ces combinaisons. Portant atteinte à l'intégrité du territoire allemand, ces projets n'étaient-ils pas en contradiction avec les deux idées fondamentales de la politique impériale : le principe des na« tionalités et le droit des populations de disposer d'elles-mêmes ? Le gouvernement prussien, désireux de conclure avec l'Italie, voulait connaître, en vue d'une entente à trois, les désirs

de la France. Pressé par M. de Bismarck, TEmpereur finît par exposer que, sans tenir à un dédommagement territorial, il se contenterait d'un groupement d'influences plus favorable à la France : la Vénétie cédée à Tltalie, les Duchés de TEIbe et l'hégémonie dans l'Allemagne du Nord acquis par la Prusse, les États de l'Allemagne du Sud formant une union entre eux ; enfin occupation par l'Autriche de l'Herzégovine, de la Bosnie, pour la dédommager de son exclusion de Tltalie et de l'Allemagne. Le cabinet de Berlin ayant agréé ce plan, le comte de Goltz soumit à TEmpereur, le 18 mai, un projet de traité reposant sur ces bases. Mais déjà Napoléon III était devenu hési* tant: il approuva le projet en principe, mais déclara ne pas vouloir se lier pour le moment. Il prétexta ensuite l'opposition de l'Angleterre et de la Russie, nullement disposées à sacrifier les deux provinces turques à l'Autriche. On ne parvint donc pas à s'entendre sur un arrangement particulier, avant le congrès, qui — nous l'avons dit — échoua devant le refus de l'Autriche. La guerre avait éclaté, l'Autriche était vaincue, l'Empereur Napoléon était intervenu comme médiateur et le traité de paix de Prague avait réalisé, relativement à l'Italie et h la Prusse, le programme français du mois de mai. Quant aux compensations pour la France, les pourparlers n'avaient pas discontinué entre les deux cabinets, pendant et après la guerre, sans aboutir k un résultat. L'Empereur Napoléon avait fini par consentir à tous les agrandissements projetés par le roi Guillaume, sans condition préalable, en convenant seulement avec le cabinet de Berlin que les négociations seraient reprises ultérieurement. Abandonnées avant le commencement des hostilités, suspendues avant la conclusion de la paix, pouvaient-elles mieux réussir au moment où la Prusse,

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devenue puissante, n'avail plus autant k redouter l'opposition du cabinet des Tuileries ?

Cependant l'Empereur Napoléon ne pouvait guère se soustraire à celte t&che épineuse. Si le roi Guillaume, souverain de droit divin, en .se refusant à toute cession de territoire allemand, invoquait l'opinion de son peuple avec laquelle il lui fallait compter, comment l'Empereur, l'élu du suffrage universel, eût-il bravé cette opinion, qui s'accentuait tous les jourë davantage, en exigeant que, dans ce remaniement radical de la carte politique de TEurope, la France eût une part convenable ? L'Empereur avait commis la double faute, d'abord de se placer devant une telle nécessité, grosse de tant de périls, ensuite de laisser passer le moment favorable au succès de pareilles négociations.

Le cabinet de Berlin, par l'organe de son premier ministre, avait dès l'origine admis la légitimité des prétentions de la France, sans toutefois s'engagen quant à leur objectif ou à leur étendue. N'était-ce pas les admettre en principe que d'en faire l'objet de communications fréquentes, directes et indirectes ? La Prusse, en prévision de sa guerre avec l'Autriche, ayant besoin de la neutralité de la France, n'était-il pas naturel qu'elle s'employât à l'obtenir à charge d'en payer le prix ? C'est à cela que tendaient, comme nous l'avons dit dans un chapitre précédent, les voyages de M. de Bismarck à Paris et à Biarritz, les entretiens de l'ambassadeur de Prusse à Paris avec l'Empereur et ses ministres, les conversations avec l'ambassadeur de France à Berlin et d'autres personnages de la cour et de la diplomatie française ou étrangère. Pendant la guerre, la question des compensations avait été touchée, à Paris, par le comte de Goltz, & Brttnn et à Nikolsbourg par M. de Bismarck,

soil avec le chargé d'affaires, soit avec rambassadeùr de France.

Du côté de la Prusse, ainsi que l'a affirmé plus lard le premier ministre devenu chancelier de la Confédération du Nord, ces négociations furent conduites dans un esprit dilatoire. Jugeant imprudent de provoquer Tinimitié de la France avant l'heure, on avait voulu discuter la question des compensations, avec l'intention d'ajourner et de retarder toute conclusion. On appréciait bien à Berlin ce que la position de l'Empereur avait de délicatau point de vue dynastique, et comment ses errements dans les questions de politique extérieure étaient habilement exploités par ses adversaires du dedans, mis à leur aise par la transformation libérale des institutions de 1852. Dans cet éiat de choses, il pouvait se produire en France de nouveaux bouleversements emportant la dynastie napoléonienne et avec elle les obstacles que rencontrait dès ce moment ou rencontrerait ultérieurement la politique d'extension de la Prusse en Allemagne.

Mais, si telle était la pensée intime du cabinet de Berlin, du côté de celui des Tuileries les pourparlers avaient élé engagés dans un tout autre esprit. On y croyait sincèrement que la Prusse désirait donner satisfaction à la France dans une certaine mesure et qu'il ne s'agissait que de trouver une solution pratique et réalisable. C'est ce qui explique la persistance avec laquelle la diplomatie française continuait, au lendemain de la guerre, è discuter avec le cabinet de Berlin les combinaisons les plus variées: les unes, préférées par l'Empereur et portant sur des territoires allemands ; les autres, suggérées par le ministre prussien et ayant pour objectif des pays non allemands.

Le 26 juillet, l'ambassadeur de France, M. fienedetti, qui

se trouvait àNikoIsbourg au quartier-général prussien, fit auprès de M. de Bismarck, en vue de le pressentir, une démarche relativement aux compensations. Le ministre répondit qu*aprës les succès militaires remportés par la Prusse, le roi ne pouvait plus consentir à l'abandon d^une portion quelconque du territoire prussien et qu'il serait préférable de chercher quelque autre combinaison. On convint de part et d'autre de reprendre ces pourparlers à Berlin, où le roi et son ministre étaient sur le point de retourner.

Quelques jours après, le 3 août, l'ambassadeur de Prusse à Paris ayant demandé la reconnaissance officielle des agrandissements territoriaux projetés, le ministre d'Etat, M. Rouher, lui répondît que le règlement de cette question devait marcher de pair avec celle des compensations à accorder à la France. Et, donnant suite à cette pensée, le gouvernement français envoya le S août à M. Benedetti, qui était retourné à Berlin, unprojetembrassant toute la rive gauchedu Rhin jusqu'à Mayence inclusivement. Le comte de Bismarck n'avait pas voulu d*abord communiquer cette demande à son souverain ; il insista même pour que l'ambassadeur la retir&t. Comme celui-ci alléguait ses instructions formelles, le ministre prussien fit part de la proposition française au roi, qui la repoussa net. M. de Bismarck, ne désirant pas provoquer une rupture, parla d'autres arrangements que l'on pourrait prendre dans l'intérêt des deux pays ; « car, disait-il, il fallait à la Prusse une grande » alliance pour la prémunir contre le mauvais vouloir des » autres gouvernements. »

Malheureusement pour l'Empereur, la nature de ces pourparlers n'était restée secrète ni pour les cabinets ni pour le public. Aussitôt les communications françaises reçues,

le cabinet de Berlin envoya le général de Manteufifel en mission à Saint-Pétersbourg dans le but de raffermir des liens d'amitié auxquels le roi Guillaume ienait tout particulièrement, et, par la même occasion, de communiquer les demandes de la France au cabinet russe- Ce cabînet/on doit se le rappeler, avait proposé au gouvernement français la réunion d*un congrès à Teffet de statuer sur les changemenls territoriaux en Allemagne. La révélation des propositions françaises, qui portaient à un si haut degré atteinte aux traités de 1815, détermina la Russie à renoncer au congrès, en même temps qu'elle amena un refroidissement notable dans les relations des deux empires, et cela tout naturellement au profit de la Prusse.

Le public aussi eut promptement connaissance de ces négociations. Quelques jours après que Fambassadeur de France en eut fait la communication à M. de Bismarck, un journal d'opposition de Paris pouvait annoncer, avec détails, que l'Empereur, ayant demandé la rive gauche du Rhin, avait essuyé un refus. La nouvelle produisit, en Allemagne et en France, une émotion profonde. A Paris, elle consterna les amis de l'Empire et provoqua les railleries de l'opposition. En Allemagne, elle causa la plus vive irritation contre la France, stimula le patriotisme germanique et augmenta la popularité du roi Guillaume, qui avait si énergiquement repoussé le démembrement de la grande patrie. Dans cet état de choses, l'Empereur retira son projet, en désavouant le ministre qui avait agi suivant ses ordres. M. Drouyn de Lhuys ayant donné sa démission, l'Empereur écrivit le 12 août, à M. de La Valette, ministre de Tintérieur, que la combinaison proposée par M. Drouyn de Lhuys soulèverait toute l'Allemagne contre la France ; qu'il fallait, au contraire, «aider l'Allemagne

» à se constituer de la façon la plus favorable h ses intérêts et » à ceux de l'Europe. »

L'Empereur aurait plus sagement fait de dire c laisser » l'Allemagne se constituer et non « l'aider » à se constituer ; car l'opinion de l'autre côté du Rhin était autant scandalisée de l'ingérence de Napoléon III dans la réorganisation intérieure de l'Allemagne que des demandes de compensations territo* riales à ses dépens. Ces demandes servaient puissamment le cabinet de Berlin dans ses négociations de paix avec les États du Sud, auxquels il montrait leur isolement actuel, les convoitises dont leurs territoires étaient l'objet de la part de la France, l'éventualité certaine qu'en cas de guerre ce seraient eux qui payeraient les frais de la paix future. Gr&ce & ces arguments, les cours du sud s'empressèrent de racheter les bonnes grâces de la Prusse par les traités secrets d'alliance oJTensive et défensive, dont la signature, comme nous l'avons dit plus haut, précéda^ de vingt-quatre heures celle du traité de paix de Prague avec l'Autriche.

Quelques jours avant la signature de ce traité,qui mit définitivement fin à la guerre austro-prussienne, c'est-à-dire le 16 août, l'Empereur Napoléon fit parvenir de nouvelles propositions à Berlin. Reprenant en sous-œuvre le projet du S août, il chargeait M. Benedetti de demander, suivant le cas, soit les places de Landau, de Sarrelouis et de Sarrebruck avec le Luxembourg, soit le Luxembourg seul, avec une convention secrète permettant à la France d'annexer la Belgique au momentoù elle le jugerait opportun. Les propositions relatives au Luxembourg et à la Belgique reposaient sur des conversations antérieures entre M. de Bismarck et l'ambassadeur de France, et entre les ministres français et l'ambassadeur de Prusse à

Paris^qui s'était toujours montré assez favorable à toute combinaison tendant à laisser la France prendre ses compensations partout ailleurs qu'en Allemagne. Les nouveaux pourparlers durèrent une quinzaine de jours. Ils furent signalés par un entretien, portant sur le projet de convention secrète, et pendant lequel l'ambassadeur français libella et corrigea, séance tenante, sous la dictée de M. de Bismarck, un projet, qu'il laissa entre les mains de son interlocuteur: imprudence qui devait fournir au cabinet de Berlin, quatre ans plus tard, une arme pour dénoncer à TEurope les projets ambitieux de l'Empereur.

Contrairement à ce que déclara postérieurement le cabinet prussien, l'ambassadeur et les ministres français ont soutenu que la combinaison relative à la Belgique leur avait été suggérée par M. de Bismarck. En dehors des dépêches françaises, plusieurs faits ont été allégués à l'appui des assertions de la diplomatie impériale, et, en premier lieu, le fait, dont nous venons de parler, que, ne voulant céder aucune portion de territoire allemand, M. de Bismarck avait toujours insisté pour que la France s*indemnis&t ailleurs : il ne voulait pas y prêter lui-même la main, mais laisser faire la France, ainsi qu'elle le pouvait, d'après lui, pendant la guerre de Bohême, alors que l'armée prussienne était occupée ailleurs. Il en fut encore question, en mars 1867, à l'occasion de la visite du prince Napoléon h Berlin, dans un entretien du cousin de l'Empereur avec le chancelier de la Confédération du Nord. « Vous cherchez », disait M. de Bismarck, « unechose impossible. Vous voulez prendre les pro- » vinces du Rhin qui sont allemandes. Pourquoi ne pas vous » adjoindre la Belgique, où existe un peuple qui a la même » origine, la même religion et parle la même langue? J'ai

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» déjà fait dire cela h. TEmpereur: s'il entrait dans mes vues, » nous Taiderions à prendre la Belgique. » Un langage analogue avait été tenu à Paris par lambassadeur de Prusse.

Les négociations du mois d'août 1866 durèrent quinze jours. Le projet français, conçu en conformité des idées échangées depuis un an entre Paris et Berlin, accordait à la Prusse, en retour des avantages à stipuler au profit de la France, la reconnaissance de toutes ses annexions en même temps que celle de l'union fédérale entre le Nord et le Sud de T Al* lemagne. Ainsi, après avoir abandonné la base des traités de 1815, le gouvernement français renonça encore aux dispositions fondamentales du traité de Prague. Pendant que le ministre allemand discutait le projet avec l'ambassadeur de France en y introduisant des modifications et des amendements, la paix s'était signée avec l'Autriche et les États du Sud, En même temps aussi le cabinet de Berlin avait entièrement rétabli et consolidé ses bons rapports avec la Russie. Dans ces conditions l'alliance française n'était plus aussi indispensable que par le passé, et les pourparlers s*en ressentirent. Bientdt M. de Bismarck les suspendit, en promettant à M. Benedétti de les reprendre au retour des eaux. Il n'en fut plus question.

Cette phase des négociations se termina par la retraite définitive de M. Drouyn de Lhuys, qui avait gardé son portefeuille par intérim jusqu'au 2 septembre, jour où il reçut pour successeur le marquis de Moustier, alors ambassadeur à Conslantinople. En attendant l'arrivée de ce dernier, M. de La Valette, chargé du ministère par intérim, envoya, à la date du 16 septembre, aux agents français une circulaire pour exposer les faits passés et exprimer l'entière satisfaction qu'en

éprouvait l'Empereur. La nouvelle transformation de l'Allemagne, disait-elle, offrait pour la sécurité française des garanties plus sérieuses que l'ancien ordre de choses; la vieille coalition des cours du Nord étant brisée et la liberté des alliances établie, la France n'avait pas à s'émouvoir des agrandissements de la Prusse, en possession qu'elle était de son unité indestructible; l'Allemagne, en imitant la France, se rapprochait de la France, qui ne saurait voir des ennemies dans les nations affranchies. Après avoir préconisé ainsi de nouveau le principe des nationalités et le droit des nations de disposer de leur sort, la circulaire se terminait en disant qu'en présence deTémotion légitime du sentiment public il convenait de tirer un enseignement de la dernière guerre, c'est-à-dire de perfectionner sans délai l'organisation militaire de la France pour la défense de son territoire.

Après de telles déclarations, on aurait pu penser que l'Empereur renoncerait à des négociations au sujet d'agrandissements territoriaux, que le roi Guillaume et son gouvernement paraissaient de plus en plus résolus à repousser. Si le cabinet des Tuileries n'en persista pas moins dans ses tentatives, il faut en chercher la principale cause dans la situation intérieure de la Fraiice. Pour donner satisfaction au sentiment public, qui ne pouvait se familiariser avec l'idée de là suprématie de la Prusse en Allemagne et s'en prenait au gouvernement, on voulait, à tout prix, obtenir une compensation, quelque modique qu'elle fût. C'est dans ce but que les pourparlers furent repris à Berlin au mois de novembre, en vue de réaliser le projet d'alliance que M. de Bismarck avait mis en avant à la fin de l'été. Les chambres françaises allaient se réunir et le gouvernement prévoyait des interpellations auxquelles il désirsdt pouvoir répondre de fa-

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çon à calmer les esprits. M. Benedetti remit sur le lapis le projet d'acquisition du grand-duché de Luxembourg, qui avait été mentionné dans les propositions du mois d*août. Cet État, par suite de la dissolution de la Confédération germanique, avait recouvré sa liberté entière ; la citadelle de Luxembourg avait cessé d'être forteresse fédérale, et, par suite, le maintien de la garnison prussienne dans cette place n'avait plus de raison d'être. La population n'avait aucun penchant pour l'entrée dans la nouvelle Confédération du Nord, et le cabinet de Berlin n'avaitpas jugé prudent de l'y amener par la force. Le gouvernement français avait donc pensé que le cabinet de Berlin pourrait facilement lui donner une preuve d'amitié en facilitant les arrangements à prendre avec le roi de Hollande. Le comte de Bismarck non seulement ne s'y montra pas opposé; il donna même des conseils pour réaliser ce projet. Le roi et la cour ne paraissaient pas favorables à un arrangement intime avec la France, soit que les anciennes préventions contre la dynastie impériale eussent repris le dessus, soit que les liens de parenté avec la cour d*Angleterre y formassent obstacle. L'état-major militaire opposait des raisons stratégiques aux projets français relativement au Luxembourg ; tout au plus aurait-il consenti à la cession de la ville, mais avec démantèlement des fortifications : combinaison que l'Empereur repoussait absolument.

Dans ces circonstances, M. de Bismarck conseilla au gouvernement français de laisser la Prusse en dehors, de provoquer dans le grand-duché des manifestations en sa faveur et de s'entendre sur la cession avec le roi de Hollande, en un mot de créer des faits accomplis, mais promptement, dans le plus grand secret, avant que la question fût portée devant

le Reichstag allemand. L^opinion, en Allemagne, avait en effet été mise en éveil ; dans la presse et les réunions publiques une vive agitation se manifestait, et, en présence du patriotisme excité, ni le roi ni M« de Bismarck n'eussent osé avouer avoir donné un concours quelconque à l'abandon d'un ancien pays confédéré.

Le cabinet français entra dans cette voie. La majorité des habitants du Luxembourg étant hostiles à une union avec TAllemagne nouvelle, il n'avait pas été difficile à l'influence française de préparer le terrain pour l'annexion à la France. De même, les premiers pourparlers, entamés au mois de février i867 à La Haye, marchèrent à souhait. Le roi de Hollande, très disposé à accepter, en retour de la cession du grand-duché, l'indemnité pécuniaire offerte par l'Empereur, fut confirmé dans cette résolution par la reine Sophie, amie de la France et de son souverain. Mais, à mesure que les négociations avançaient^ le roi prit peur : il déclarait ne rien vouloir conclure sans l'assentiment de la Prusse et engageait le gouvernement français à négocier à Berlin. L'Empereur, sachant que le roi de Prusse refuserait son consentement, déclina les suggestions du cabinet de La Haye pour insister sur un arrangement direct et immédiat.

Sur ces entrefaites les chambres françaises et le Reichstag de l'Allemagne du Nord s'étaient réunis. L'Empereur n'avait pu s'empêcher, pour rehausser son prestige aux yeux du public français, de rappeler ce que le roi de Prusse avait tenu à passer sous silence dans son discours aux chambres au mois d'août : que la médiation française avait arrêté les troupes victorieuses de la Prusse aux portes de Vienne. Cette allusion ne pouvait guère inspirer au roi Guillaume des dispositions plus

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favorables aux projets français. Aussi Tambassadeur de France essuya-t-il un refus, lorsqu'il vint demander la garantie du roi pour les arrangements que la France pourrail faire avec le roi de Hollande. On mit en avant Tétat des esprits en Allemagne et les objections sérieuses de Tétat-major de Tarmée. Au même moment, une première interpellation sur la situation future du Luxembourg eut lieu au Reichstag ; M. de Bismarck y répondit, en termes modérés, en reconnaissant que cet État était dégagé, par suite des événements de 1866, de ses obligations envers la Confédération. Pressé de nouvelles questions qui trahissaient des alarmes au sujet des rapports avec les États du Sud^ le chancelier fédéral ne crut pouvoir mieux rassurer les patriotes qu'en publiant les traités secrets conclus avec ces États au mois d'août de 1866.

Ces discours et ces manifestations impressionnèrent profondément le roi de Hollande. Ce souverain hésita à signer le traité de cession proposé par la France ; il désirait que la question fût décidée par les puissances signataires du traité de Londres de 1839, il ne voulait surtout rien entreprendre sans l'assentiment préalable de la Prusse. En dépit de toutes les instances du cabinet français, il s'ouvrit au minisire de Prusse h La Haye et s'adressa ensuite directement au roi Guillaume. Celui-ci, ainsi qu'on l'avait prévu à Paris, répondit que le roi de Hollande était maître de ses actions et devait agir sous sa responsabilité : la Prusse, de son côté, ne donnerait aucun avis sans s'être consultée au préalable avec les cabinets signataires de 1839.

Le !•' avril le traité français était prêt à ôtre signé, lorsque les ministres du roi de Hollande y découvrirent un vice de forme, qui en fit ajourner la signature au lendemain. Il était t;*op

lard. M. de Bismarck se disait débordé par Topinion publique, par le parti militaire ; le gouvernement français n'avait pas suivi ses conseils, il avait laissé divulguer les négociations, apporté des lenteurs ; finalement la démarche du roi de Hollande auprès du roi Guillaume avait tout gâté. Des interpellations allaient se produire, et le ministre ne saurait se dispenser de donner une réponse de nature à calmer le patriotisme allemand.

L'interpellation eut lieu au Reichstag le 1" avril, le jour même où la France avait voulu signer son traité à La Haye. M. de Bennigsen, chefduparti national-libéral, prononça un discours ardent, très hostile à l'égard de la France et se terminant par une protestation formelle contre la moindre cession de territoire allemand, y compris le Luxembourg. On a prétendu alors que Tinterpellalion avait été concertée entre l'orateur et le chancelier : supposition fort vraisemblable en raison des rapports intimes qui s'étaient établis depuis la fin de la guerre de 1866 entre le parti libéral et le gouvernement. D'autre part, l'état des esprits dans TAUemagne du Nord élait tel que le gouvernement pouvait se dispenser de lui fournir des aliments et qu'il n'avait qu'à laisser faire et à se laisser pousser pour se dérober à des arrangements incommodes. Quoi qu'il en soit, le chancelier, répondant k M. de Bennigsen, déclara que le cabinet de Berlin ignorait officiellement les négociations entre Paris et La Haye; que, consulté ensuite par le roi de Hollande, il avait refusé de se prononcer sans entente préalable avec les autresgrandespuissances.il ajouta que les gouvernements allemands étaient décidés à ne pas laisser porter atteinte aux droits incontestables de la nation allemande^

k la suite de celte séance, tout en cherchant à apaiser l'Empereur, à qui il promettait de reprendre les négociations plus tard, le cabinet de Berlin informa celui de La Haye qu'en présence de Topinion surexcitée de TAllemagne, le gouvernement prussien ne pouvait approuver le projet d'annexion et considérerait la conclusion du traité avec la France comme un cas de guerre.

Sous le coup de cette nouvelle défaite diplomatique, et n'étant pas prêt à accepter une lutte avec la Prusse, le gouvernement français porta la question sur un autre terrain, celui précisément sur lequel le gouvernement prussien et le roi Guillaume s'étaient retranchés. N'ayant pas négocié l'affaire directement avec la Prusse, le gouvernement français pouvait dire qu'il n'existait pas de question entre la Prusse et la France. Le gouvernement français, en pourparlers avec le roi de Hollande, et ayant appris que le gouvernement prussien, consulté parce dernier, s'était référé au traité de 1839, ne pouvait se refuser à examiner, de concert avec les autres puissances signataires, les clauses de ce traité. C'est au nom du traité de 1839, que le cabinet de Berlin s'opposait & la cession du grand-duché à la France ; c'est aussi au nom du même traité que le gouvernement français demandait l'évacuation de la place de Luxembourg par la garnison prussienne.

La situation était fort tendue. Si la France n'était pas prêle militairement, la Prusse l'était, et son grand tacticien, le comte de Moltke, ne s'en cachait pas. Le roi et l'état-major prussien étaient contraires à l'évacuation, et ils firent partager leur avis à l'opinion publique, qui se manifestait avec la dernière violence dans la presse allemande. On accusait la France, bien k tort & ce moment, de vouloir la guerre, et l'on faisait des

préparatifs pour prévenir une agression en envahissant la France. Dans les rangs deTarmée prussienne, on parlait de prendre TAlsace et la ligne delà Meuse.

Dans le reste de l'Europe, les avis, en général, n'étaient pas très favorables à la Prusse. La Russie, seule, cherchait à ménager le cabinet de Berlin, qui lui avait fait entrevoir la révision du traité de Paris de 1856. Elle en voulait à TEmpereur Napoléon, qui n'avait pas agréé, Tannée précédente, la réunion d'un congrès européen pour statuer sur les annexions prus* siennes. Le prince Gortchakoff fit savoir que le Czar ne se rendrait pas à l'invitation que lui avait adressée l'Empereur pour visiter l'Exposition universelle, tant que le différend du Luxembourg ne serait pas vidé.

Le cabiuet anglais, en revanche, prit le parti de la France : il ne trouvait pas excessif que la France obtint le Luxembourg en compensation des agrandissements considérables de la Prusse, et il exprima à la diplomatie prussienne son étonnement de voir soulever un conflit à propos d'une question d'une si mince importance matérielle. La reine Victoria écrivit même au roi Guillaume pour insister sur l'évacuation de la forteresse de Luxembourg, et son ambassadeur à Berlin déclara que dans cette question l'opinion de l'Europe devra prévaloir sur celle de la Prusse. Le cabinet de Vienne, de son côté, se montra fort réservé, et, le danger d'un conflit se rapprochant, il déclara d'avance qu'il resterait neutre. Nous dirons plus loin, en parlant des rapports des deux cabinets depuis la conclusion du traité de Prague, quels efforts furent faits à ce moment par M. de Bismarck pour attirer l'Autriche de son côté. M. de Beust n'accueillit pas les ouvertures qui lui furent faites en vue d'une alliance ; en revanche, il offrit ses bons offices pour

rechercher un moyen de conciliation. Le ministre autrichien, conseillant, comme l'Angleterre, Tévacualion de la forteresse, suggéra Tidée de réunir le Luxembourg à la Belgique, qui rétrocéderait certains districts à la France; ou bien encore il proposa de proclamer le grand-duché État neutre sous la garantie de l'Europe . C'est à cette dernière combinaison que s'arrêtèrent la plupart des puissances. La Prusse y accéda la dernière et avec une répugnance évidente. On avait promis au Reichstag de ne pas consentir à l'abandon du Luxembourg, et le roi, lors de la clôture de la session, avait rendu hommage à la manifestation patriotique de cette assemblée.

Mais, ainsi que l'avait déclaré le cabinet britannique, la voix de l'Europe l'emporta cette fois sur les désirs de la Prusse. Le roi Guillaume avait été vivement impressionné par les représentations presque unanimes des autres cabinets et en particulier par celles de la reine d'Angleterre. Sous cette pression, le cabinet de Berlin consentit, en principe, à la neutralisation du grand-duché et au retrait de la garnison prussienne. D'autre part, il continua ses préparatifs militaires, rivalisant sous ce rapport avec le gouvernement français. Celui-ci mit également à profit l'intervalle qui séparait le travail préliminaire de la diplomatie et la réunion de la conférence, convoquée à Londres par le gouvernement hollandais. Le public européen, à ce moment, concevait les plus vives appréhensions ; il s'attendait à voir s'entre-choquer les deux nations : l'une, qui ne voulait plus tolérer la moindre opposition à son expansion unitaire; l'autre, qui se regardait comme atteinte dans son prestige et son influence par les victoires de sa voisine.

Ce danger fut cependant conjuré. En quatre séances, du

7 au 11 mai, la conférence termina ses travaux, en signant un traité par lequel le grand-duché fut déclaré État neutre sous la garantie collective des puissances; en même temps il fut stipulé que les fortifications de Luxembourg seraient démolies et que le roi de Prusse retirerait ses troupes qui y tenaient garnison. La guerre était donc évitée, mais non sans peine. Peu s'en était fallu qu'elle n'éclat&t, comme celle de 1866 entre rAutriche et la Prusse, à propos d'armements et de mouvements de troupes, niés avec la dernière énergie de part et d'autre. Le 11 mai, sans la nouvelle qu'apporta le télégraphe de la signature du protocole de Londres, le public aurait été surpris par la mobilisation de Tarmée prussienne. Quatre mois après, M. de Bismarck exposait au Reichstag que le gouvernement n'avait pas jugé nécessaire une guerre pour un droit de garnison contesté et périmé, et que la neutralisation du grand-duché compensait ce droit de garnison sous le rapport militaire.

L'affaire du Luxembourg avait été un avertissement. L'opinion ne fut qu'à demi tranquillisée par la solution : elle n'y voyait que l'ajournement du conflit entre les deux nations ; or elle ne devait pas se tromper dans ces pressentiments. La France impériale avait gardé la blessure de ce qu'elle considérait comme un manquement aux engagements de 1866. La Prusse portait au cœur le sentiment d'une défaite sur le terrain diplomatique et semblait résolue à ne pas Toublier.

Pour l'heure présente, ces soucis et ces regrets s'effacèrent devant l'événement pacifique de l'Exposition universelle, qui s'était ouverte à Paris le 1*' mai. L'Empereur se proposait d'offrir des fêtes magnifiques aux souverains, qu'il avait conviés à être les hôtes des Tuileries.

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