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CHAPITRE ONZIÈME

LES PROJETS D^LLUNCES

Visite du roi à Paris. — L'œuvre unitaire se poursuit. — Le parlement douanier. — Hostilité de TAu triche. — Le cabinet de Vienne repousse les avances de la Prusse. — Deux parlements à Berlin. — Arrangements financiers avec les souverains dépossédés . — Séquestre de la fortune du roi de Hanovre. — Unification législative et militaire. — Inauguration du premier port de guerre fédéral. — Le parti national veut marcher plus vite que le gouvernement. — Le roi promet la réalisation des aspirations nationales. — Méfiances réciproques de l'Allemagne et de la France. — La Prusse refuse son concours dans la question romaine. — La France repoussée dans sa demande de l'exécution du traité de Prague. — L'empereur Napoléon et l'Autriche. — L*entrevue de Salzbourg. — Mauvaise humeur de la Prusse. — Explications fournies par la France. — Circulaire comminatoire de la Prusse. — Froissements entre Berlin et Vienne. — Négociations d'alliance entre la France, l'Autriche et l'Italie. — Apaisement entre Berlin et Paris. - La France propose le désarmement, que la Prusse repousse. — Le plébiscite en France. — La Prusse considère la guerre comme inévitable. — Ses rapports avec l'Italie et la Russie. — Un toast de l'ambassadeur de Russie. — L'entrevue royale d'Ems. — La France et le chemin de fer du Saint Gothard.

Le roi Guillaume et Fempereur de Russie furent les premiers parmi les souverains qui avaient accepté Thospitalité de l'empereur des Français : ils vinrent accompagnés, Tun du comte de Bismarck, l'autre du prince Gortchakofif, qui avait même amené un nombreux personnel de chancellerie. Cependant, malgré ces apparences d'un travail diplomatique en

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perspective, le rendez-vous impérial fut stérile sous le rapport de la grande politique. Les augustes hôtes étrangers vinrent pour se distraire des soucis du gouvernement et non pour réveiller le souvenir tout récent des dissentiments qui avaient failli allumer une guerre européenne. L'Empereur Napoléon, avec le tact dont il avait fait preuve six ans auparavant à Compiègne, s'abstint de parler au roi de Prusse de sujets qui eussent pu l'embarrasser. Oubliant les points noirs mal effacés de l'horizon politique, on s'abandonna aux impressions du moment, toutes commandées par le spectacle grandiose et ravissant de Paris en fête et par les réceptions à la fois cordiales et magnifiques de la cour des Tuileries. Les ressentiments que le public français nourrissait envers la Prusse au sujet des derniers incidents, il les contint devant le roi Guillaume, dont les manières affables et les allures chevaleresques séduisaient tous ceux qui l'approchaient. Après un séjour de quinze jours, le roi, rentré dans son château de Potsdam, adressa à l'Empereur et à l'Impératrice les remercîmenls les plus chaleureux pour l'accueil qu'il avait reçu à Paris. Au moment où il écrivait ces paroles, le roi pouvait-il pressentir les circonstances bien différentes dans lesquelles il reverrait l'Empereur trois ans plus tard?

Le règlement de l'affaire du Luxembourg n'avait pu modifier le programme que le cabinet de Berlin s'était tracé depuis Nikolsbourg. Bien au contraire, il en poursuivait la réalisation avec plus d'énergie. Dans l'œuvre qu'il avait entreprise, il lui fallait tenir compte de l'opinion nationale, qui, à des points vue divers, critiquait le nouvel ordre de choses. Aux yeux des patriotes allemands, le traité de Prague avait scindé l'Allemagne en deux. La vieille Confédération, quelque défectueuse

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qu'elle fftt^ avait cependant été l'expression ostensible de Tunîté de la grande patrie : le traité de Prague créait deux Allemagnes, celle du nord et celle du sud, cette dernière éparpillée en plusieurs États sans lien entre eux. De plus, un État naguère fédéré, le grand-duché de Luxembourg, venait de se séparer de la Confédération. En&n, les provinces allemandes de l'Autriche étaient exclues de la grande communauté à laquelle elles appartenaient par leur histoire et leur nationalité. La Prusse s'était agrandie, elle avait accru la puissance de sa dynastie au prix de la division de TAllemagne. On admettait à la rigueur que le vainqueur de Sadowa n'avait pu faire davantage pour le moment, et Ton était disposé à lui accorder le bénéfice de circonstances atténuantes, mais à condition qu'il complétât son œuvre, et cela promptement, sans trop s'attarder en route.

A Berlin, on était parfaitement animé du désir de satisfaire Topinion, d'autant plus que l'intérêt propre de la Prusse commandait une telle politique. Les nouvelles provinces étaient mal assimilées à la vieille Prusse, qui les avait conquises ; les gouvernements du sud n'avaient pas entièrement abandonné l'espoir d'un retour de la fortune vers l'Autriche, leur protectrice de la veille contre laPrusse; enfin, le parti démocrate, très remuant dans le sud de l'Allemagne, ne cessait de réagir contre la politique prussienne auprès de populations rebelles au caractère militaire et autoritaire des institutions élaborées à Berlin. C'est donc à la fois pour neutraliser ces hostilités, pour calmer les alarmes patriotiques et pour affermir toutes ses conquêtes morales et matérielles, que le cabinet prussien réglait sa politique allemande, comme si le traité de Prague n'existait pas. 11 marchait avec prudence ;

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mais il avançait, tout en modérant les ardeurs qui tendaient à le compromettre.

Au parlement du nord, ainsi que nous Tavons déjà dit, les nationaux, par Torgane d'un de leurs chefs émérites, avaient proposé l'introduction dans la constitution fédérale d'un article autorisant, sur la proposition de la présidence fédérale et par simple voie législative, l'admission des Etats du sud. Le comte de Bismarck, en prenant la parole pour accepter la proposition en principe, avait fait observer qu'il ma n quait encore la prémisse posée par l'article 4 du traité de Prague, c'est-à-dire la formation d'une Conrédération du sud. Si l'on avait deux parlements, du nord et du sud, disait M. de Bismarck, il serait impossible de les tenir longtemps séparés. A cette absence de deux parlements le chancelier trouva bientôt moyen d'y suppléer.

La guerre avec les États du sud avait^ momentanément abrogé les traités unissant toute l'Allemagne, excepté l'Autriche, dans le Zollverein ou association douanière. Les traités de paix avaient stipulé le rétablissement provisoire de l'ancien ordre de choses, sous la réserve de négociations ultérieures. Depuis lors, à la suite de conférences tenues à Berlin, les gouvernements avaient consenti au renouvellement du Zollverein sur des bases absolument identiques à celles de la Confédération du nord. Comme pour celle-ci, le pouvoir exécutif était déféré au roi de Prusse, tandis que le pouvoir législatif devait s'exercer par un conseil des gouvernements et par un parlement douanier, composé de tous les membres du parlement du nord et de députés nommés par les populations du sud. La veille de son départ pour Paris, M. de Bismarck avait signé la convention préliminaire, qui fut ratifiée un mois après par

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les divers gouvernemenls. Dans les chambres du sud, Topposition anti-prussienne essaya d'entraver la sanction des nouveaux traités. La chambre de Bavière surtout souleva des difficultés et envoya môme une délégation à Berlin dans le but d'obtenir au moins quelques modifications favorables à l'autonomie économique du sud. Le roi et M. de Bismarck restèrent sourds: on déclara aux délégués qu'ils n'avaient d'autre choix que d'accepter ou de rejeter en bloc, et qu'en cas de refus, la Prusse annulerait les traités secrets du 23 août 1866, conclus dans l'intérêt de ia sécurité de l'Allemagne du sud. Sous cette pression et dans la crainte d'une dissolution du Zoliverein, les Etats récalcitrants cédèrent. Ainsi, un an après la signature du traité de Prague, la ligne du Mein, établie par l'article 4, était, de fait, franchie par les traités du 23 août 1866, qui investissaient le roi de Prusse du commandement, en temps de guerre, de toutes les forces militaires, et par les traités du 7 juillet 1867, qui créaient l'unité douanière ainsi qu'un parlement douanier réunissant les représentants de la nation allemande, du nord et du sud. Aussi, au mois de septembre, en ouvrant la première session ordinaire du parlement du nord, le roi pouvait-il annoncer ce double résultat dans des termes qui excitèrent les applaudissements enthousiastes de l'assemblée. D'autre part, le parlement ayant voté, à une grand majorité, une adresse dans le sens de l'unification complète, M. de Bismarck pouvait, sans compromettre son œuvre, proclamer la volonté du gouvernement de s'abstenir de toute pression à l'égard des États du sud, laissés libres, disait-il, de juger si et quand il leur conviendrait de s'unir au Nord.

Dans tous ces actes, le cabinet de Ferlin avait agi sans

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prendre Tavis de rAutriche, partie contractante du traité de Prague. Cette puissance n'avait pas encore, sans retour, pris son parti de l'ordre de choses nouveau. Le cabinet de Vienne, dirigé par M. de Beust, ancien ministre du roi de Saxe et antagoniste de M. de Bismarck, cherchait des points d'attache auprès des deux grandes puissances voisines de la Prusse et soupçonnées, à titres divers, de jalouser la nouvelle grandeur de la maison de Hohenzollern. Il fit des avances à la Russie, en lui offrant son concours pour la révision du traité de Paris, si incommode, sur plusieurs points, pour cette puissance. Il noua des relations amicales avec la France, médiatrice du traité de Prague, dont on faisait à Berlin si promptement bon marché. A ce sujet M. de Beust ne dissimula pas son déplaisir, au moment où le cabinet prussien venait de publier les traités secrets avec les États du sud. Le cabinet autrichien exposait que ces traités étaient en contradiction avec l'art. 4 du traité de Prague ; il ne protestait pas ; mais il déclarait avoir le droit de protester. Une autre fois le cabinet de Vienne insista, à Beriin, sur l'exécution toujours retardée de l'art. S du traité de Prague relativement à la rétrocession au Danemarck des districts nord du Slesvig. La Prusse repoussant l'ingérence de la France dans cette question, le meilleur moyen d'y échapper, disait M. de Beust, ne serait-il pas de procéder sans retard à l'exécution des engagements contractés?

Sur ces entrefaites le gouvernement bavarois, d'accord avec le cabinet de Berlin, fit à Vienne des ouvertures d'alliance. La Prusse, après le règlement de l'affaire du Luxembourg, ne regardait sa situation vis-à-vis de la France que comme une trêve. A Paris môme, pendant l'Exposition, à côté

des assurances pacifiques de son matlre, M. de Bismarck, dans des entreliens privés, avait parlé de la guerre avec la France comme d'une chose inévitable. Il était donc tout naturel que le cabinet prussien s'efforç&t de soustraire rAutriche à une alliance éventuelle avec la France. N avait-il pas proposé à cette puissance, en 1866, à la veille de la guerre, de s'allier à deux pour retourner leurs armes unies contre la France ?

Le gouvernement bavarois, dirigé par le prince de Hohenlohe, était entièrement dévoué à la cause de la Prusse, c'està-dire h Tunification de TAUemagne sous le sceptre du roi Guillaume. Son projet consistait & créer une fédération des iiitats du sud sous la direction de la Bavière, à unir par des traités la Confédération du sud avec celle du nord, enfin à conclure entre celte vaste association et rAutriche une alliance offensive et défensive. Le comte de Beust déclina ces ouvertures, non sans rappeler la transgression du traité de Prague, à laquelle la Bavière avait prêté la main en signant le traité secret avec la Prusse. Le cabinet de Munich, sans se laisser décourager par ce refus, envoya un de ses diplomates, le comte de Tauflkirchen, à Berlin et de là à Vienne, pour reprendre les négociations. On était au moment du différend francoprussien au sujet du Luxembourg; en prévision d'une guerre, le cabinet de Munich désirait vivement un rapprochement entre la Prusse et l'Autriche. L'agent bavarois apportait à Vienne d'importantes concessions du cabinet prussien. Ce dernier promettait à l'Autriche des compensations, une garantie de ses provinces allemandes et même non allemandes, enfin l'accession de la Russie à la nouvelle alliance. Le cabinet de Vienne repoussa péremptoirement les propositions prussiennes, dont la Bavière s'était fait l'organe. Il déclara

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aux diplomates bavarois que ce qu'on projetait ressemblait à une coalition contre la France et qu'il n'entendait pas acheter des avantages incertains et problématiques au prix de l'inimitié de cette puissance. Il parla avec sévérité de la violation du traité de Prague et déclina la suggestion d'aggraver celte violation en s'écartant lui-même des stipulations de ce traité. . Le traité de Prague défendait à TAutriclie toute participation à l'organisation nouvelle de l'Allemagne, et l'on venait lui proposer une alliance intime avec l'Allemagne nouvelle ! Que les États du sud n'aillent pas plus loin dans cette voie, qu'ils observent une attitude expectante, puisque personne ne les menace ! Le conflit du Luxembourg avait pu être aplani grâce aux eflforts de l'Autriche et des autres puissances européennes ; il n'en serait peut-être pas de môme d'un conflit qui surgirait dans le cas où le traité de Prague serait déchiré par ceux-là mômes qui l'avaient signé.

Après ces déclarations si catégoriques, il fallut bien renoncer à Tidée d'une alliance avec l'Autriche. La Bavière et les autres États du sud n'en poursuivirent qu'avec plus d'ardeur le projet d'union avec la Confédération du nord. A la fin dV vriH868, la session du nouveau parlement douanier s'ouvrit à Berlin. Le discours du trône célébrait hautement l'événement de la réunion dans la môme salle des représentants de toute l'Allemagne. Les nationaux-libéraui du Nord ne tardèrent pas à provoquer une manifestation nationale contre les entraves que créait le traité de Prague à l'accomplissement de l'œuvre unitaire. Cette tentative ne trouva pas grand écho parmi les' députés du sud, dont quelques-uns se firent môme les interprètes des sentiments anti-prussiens de leurs populations respectives et opposèrent une résistance absolue à toutes

les propositions tendant à élargir la compétence spéciale du parlement douanier. En dépit de cette opposition, les questions dont le parlement douanier était saisi furent toutes résolues dans le sens de la concentration unitaire : Fair de la capitale de la Confédération du nord D*était guère favorable aux idées particularistes, qui avaient cependant des avocats dans les chambres prussiennes, où siégeaient depuis 1867 les députés des provinces annexées ; il est vrai que les protestations des partisans des souverains dépossédés se brisèrent devant Tattitude résolue du gouvernement prussien.

Le roi Guillaume, qui avait, sans hésiter, exigé et consommé l'annexion de Nassau, du Hanovre et de la Hesse-Cassel, tenait à assurer aux anciens souverains la possession de leur fortune privée et à les indemniser pécuniairement de la perte de leurs domaines saisis par son gouvernement. Des conventions avaient été conclues à ce sujet. Le duc de Nassau , résigné à la perte de son trône, avait accepté les indemnités proposées par la Prusse. Des conventions analogues avaient eu lieu avec le roi de Hanovre et avec TÉlecteur de Hesse, mais non sans soulever dans les chambres prussiennes l'opposition des libéraux. M, de Bismarck défendit chaleureusement la générosité du roi Guillaume. Si la raison d'État, disait-il, avait commandé Texproprialion des souverains pour cause d'utilité publique, il était juste, par contre, d'indemniser les expropriés dans une certaine mesure ; il ne fallait pas les rendre pauvres, sous peine de leur concilier ainsi les sympathies des autres cours européennes. Un prétendant pauvre, ajoutait le ministre prussien, est plus dangereux qu'un prétendant riche. Le roi de Hanovre, il est vrai, n'avait pas formellement abdiqué ses droits de souverain ; mais sa pensée intime importait

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