LES PROJETS D*ALL1ANGES
En dehors de la réorganisation de l'armée de terre, on activait sans relâche la création de la marine de guerre, des arse* naux et des ports maritimes.
La Confédération du nord était assise sur la Baltique et la Mer du Nord, sur la première parDantzig et Kiel, sur l'autre par Wilhelmshaven. Ce dernier port, avec des établissements grandioses, était achevé au commencement de 1869, et au mois de juin de la même année le roi put s*y rendre pour en présider rinauguration. Ce fut une tournée triomphale pour le souverain. A Brémô surtout, l'enthousiasme fut au comble, et, entraîné par ce courant, le roi épancha son cœur. Avec une certaine modestie il avoua qu'il avait eu beaucoup de bonheur dans ses entreprises, qu'il avait surtout trouvé d'éminents collaborateurs. « Tout le monde n'est pas aussi heureux, disait-il; » feu mon frère avait les mêmes idées que moi, sans qu'il lui )> fût donné de les réaliser. » Et, au banquet, le même jour, il ajouta : « Tout n'est pas encore accompli de ce qu'ambition- » nent les vivants ; la génération suivante récoltera et verra » Tachèvement de l'édifice dont nous avons posé les fonde- » ments. »
A cette époque une année seulement séparait le roi des événements qui devaient singulièrement avancer la construction de son édifice. Un grand malaise régnait dans toute l'Europe : on se sentait obsédé par le sentiment de quelque orage dont l'œil ne découvrait pas encore l'approche à Thorizon radieux. De tous côtés on n'entendait que des protestations de paix ; nulle part un conflit, & peine une note discordante. C'est ainsi que dans la nature le calme et le silence précèdent le déchaînement de la tempête et l'explosion du feu du ciel.
Au mois de février 1870, le roi Guillaume ouvrit la session
du pariement du nord, la dernière de la législature triennale. Comme dans toules les occasions précédentes, le roi insista sur Tunion qui s'établissait de plus en plus entre le Nord et le Sud ; il rappela les traités d'alliance et les ouvrages de défense « de la patrie commune » ; il célébra les bienfaits de la paix, constata les sentiments pacifiques de toutes les puissances, mais n'oublia pas d'ajouter que chaque nation avait le droit et le devoir de s'organiser, comme elle l'entendait, dans sa propre maison. C'est qu'en effet la Confédération du nord sortait tous les jours un peu plus de ses limites régionales pour attirer dans sa sphère les États du sud, d'autant plus que ceux-ci s'y prêtaient librement. Le grand-duc de Bade, gendre du roi, mettait un empressement. tout particulier à supprimer les barrières conventionnelles qui séparaient le Sud du Nord. Après les traités militaires et douaniers, vint le tour des institutions civiles. Une convention avait été conclue en vue d'assurer aux Badois, au même titre qu*aux habitants du Nord, la protection des tribunaux de la Confédération, et la discussion de ce traité provoqua au parlement de nouvelles manifestations unitaires. Un orateur du parti libéral s'éleva avec indignation contre la politique de temporisation. Les traités, disait-il, ne sont rien, la nationalité commune est iout. Bade, avec son peuple et son prince, est allemand, pourquoi ne pas l'admettre dans la Confédération? «Il faut franchir le » Mein, s'écria-t-il, nous n'avons accepté que contraints la ligne » du Mein ; l'Allemagne ne doit pas resterdivisée en deux moi- » tiés ; Bade entré dans la Confédération, il n'y a pas d'art de » diplomate qui empêcherait les autres États de suivre. » Qui donc y formerait obstacle? L'Autriche? elle a assez h faire chez elle. La France? mais sa dynastie a à veiller à son
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existence. L'Allemand ne connatt pas la peur, il ne craint pas l'étranger. Bade veut entrer dans la Confédération, et il n'y a que le gouvernement prussien qui l'en empêche.
Cette motion et les discours qui la commentèrent ne laissaient pas d'embarrasser le gouvernement : il ne pouvait, sans se donner les apparences de la provocation, s'associer h une violation flagrante des traités internationaux. Du moins le moment n'était pas venu pour un tel coup d'éclat. L'Allemagne du sud était loin d'être unanime dans le désir d'union étroite avec le nord. Le comte de Bismarck ne voulait pas risquer une rupture avec l'Autriche et la France, uniquement pour satisfaire au seul vœu de Bade : il voulait tout le sud à la fois ; le résultai serait alors en proportion du risque qu'on courrait en déchirant le traité de Prague. Aussi le chancelier fédéral repoussa-t-il avec énergie les injonctions qu'on lui adressait. Il démontra que la motion était inopportune, que la Bavière et la Hesse ne pensaient pas comme Bade. Et pourquoi tant se presser? Le roi de Prusse n'exerce-t-il pas sur toute l'Allemagne un pouvoir militaire comme jamais depuis cinq siècles il n'en a été exercé par un empereur? Le vieil Empire d'Allemagne a-t-il jamais possédé l'unité sur le terrain économique? Il faut attendre. Gouvernement et parlement sont d'accord sur le but : ils veulent l'union de toute l'Allemagne et regardent la Confédération du nord comme une création transitoire.
Après de semblables déclarations, le parti libéral aurait eu mauvaise grâce à maintenir sa motion ; il la retira, en prenant acte des promesses pour Tavenir, que le roi Guillaume confirma d'ailleurs quelques mois plus tard, le 26 mai, à la clôture de la session. Après avoir énuméré les nombreux travaux
législatifs accomplis depuis trois ans, le roi ajouta que le passé donnait des garanties au peuple allemand pour la réalisation de ses aspirations nationales. La Confédération du nord, dit le roi en terminant, tout en développant ses institutions intérieures ainsi que son union nationale avec TAllemagne du sud, mettra les forces du peuple allemand au service de la cause de la paix générale.
Tous ces discours officiels et parlementaires tendaient, comme on a pu s*en convaincre, à préparer l'annulation du traité de Prague, conclu sous la médiation et d'après les conseils de la France. Il nous faut donc parler des rapports qui s'étaient établis depuis la visite du roi Guillaume à Paris entre la puissance médiatrice et le belligérant victorieux de 1866.
Malgré le règlement pacifique de la question du Luxembourg, il était resté de chaque côté assez de méfiance pour qu'on ne s'endormit ni à Berlin ni à Paris. L'état-major prussien, irrité des concessions que le roi avait dû faire dans l'intérêt de la paix générale et quelque peu sous la pression de TEurope, continua, en prévision d'un conflit futur, ses travaux d'armement et de préparation. Le canon monstre, sorti des usines prussiennes et exposé au jardin du Champ de Mars, apparaissait aux Parisiens comme un mémento préventif. D'ailieurs Tétat-major français ne demeurait pas inactif. Le maréchal Niel s'était mis à l'œuvre pour réaliser la réorganisation de Tarmée française ; et, dans la discussion engagée au Corps législatif, il avait même rallié à ses projets le grand ennemi de l'Empire, M. Thiers, qui voulait qu'on ne tolérât point de nouvelles usurpations de la part de la Prusse.
La question se posait de la manière suivante : la Prusse étant décidée k unifier le nord et le sud en franchissant la
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ligne du Mein, celte éventualité constituera-t-elle pour la France un cas de guerre? Une partie de la diplomatie impériale n'élait pas d'avis que la France dût tirer Tépée pour empocher TAUemagne de se constituer à son gré : en tout cas, elle voulait que TEmpereur se déclarât nettement dans un sens ou dans Tautre et réglât là dessus sa politique, en renonçant à Fattitude indécise, tantôt prévenante, tantôt boudeuse, à regard de la Prusse. A part la question allemande, la France avait ailleurs des soucis plus sérieux, affectant davantage ses intérêts directs : la question de Rome se compliquait tous les jours, la situation en Orient tendait également à s'aggraver. Sur ces deux points le cabinet français aurait voulu s'assurer le concours de la Prusse. Pourtant le cabinet de Berlin ne s'y prêtait guère. Pour seconder la France à Rome, il lui aurait fallu rompre avec le cabinet de Florence ; et pour marcher avec elle dans les affaires orientales, il aurait heurté la Russie. L'Italie et la Russie étaient cependant deux alliées à ménager pour le cas d'une guerre avec la France, guerre que M. de Bismarck considérait comme inévitable. A ce moment la France, pour obtenir le concours de la Prusse dans ces deux questions, aurait été obligée de s'engager formellement à laisser la Prusse maîtresse absolue en Allemagne. L'Empereur Napoléon ne put se décider à faire son choix entre ces deux politiques ; ou plutôt c'est l'opposition aux projets allemands de la Prusse qui se reproduisait par soubresauts entre des manifestations amicales.
Rien n'irritait plus à Berlin que les réclamations de la France au sujet du traité de Prague, aussi bien de l'article 4 concernant la ligne du Mein que de l'article S relatif au SIesvig du nord. Sur ce terrain la position de l'Empereur Napoléon était
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passablement fausse au point de vue du droit. Il avait naguère défendu à son ambassadeur d'assister aux négociations de paix entre la Prusse et rAutriche, de môme qu'il avait refusé de mettre sa signature au bas des traités intervenus entre les belligérants. De quel droit positif venait-il dès lors réclamer Texécution des traités ? C'est là en effet ce que répondait H. de Bismarck aux observations du cabinet français, et à celles du Danemarck en ce qui concernait Tart. S. La Prusse n^avait traité qu'avec TAutriche ; par conséquent l'exécution du traité de Prague ne regardait ni la France ni le Danemarck.
Au surplus, déclarait M. de Bismarck, en ce qui touche les districts septentrionaux du Slesvig, la Prusse ne livrera en aucun cas des points nécessaires à sa frontière stratégique, et elle ne rétrocédera pas les autres districts sans que le gouvernement danois donne des garanties pour la nationalité des Allemands habitant ces districts à population mixte.
A Paris, on attachait une certaine importance à cette question. L'opinion publique, fort mécontente de la politique impériale qui avait abandonné la cause du Danemarck, exigeait qu'on donn&t au moins à ce petit pays la modique satisfaction de recouvrer une faible portion du Slesvig. La correspondance diplomatique s'animait et s'aigrissait. La Russie, sollicitée par le cabinet de Paris, eut beau s'interposer en faveur des réclamations de la France ; M. de Bismarck resta inexorable. 11 ne voulait pas de l'ingérence delà France, et il repoussait toute négociation à ce sujet. Ses agents à l'étranger tenaient les propos les plus menaçants, absolument comme si l'on était à la veille de la guerre ; le ton de la presse ministérielle de Prusse devint des plus violents contre le gouvernement français. Une fois
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de plus le ministère français batlit ea retraite ; une dépdche tranquillisante du marquis de Mouslier mit fin à l'incident.
On nourrissait d'autres projets à Paris. Ne pouvant ni assouplir le cabinet de Berlin, ni se décider à lui donner carte blanche, aie relever de ses engagements du traité de Prague, l'Empereur Napoléon se retourna du côté de TAutriche, qui, elle aussi, avait mal pris son parti de sa défaite de 1866 et qui, avec plus de droit que la France, avait à se plaindre de la nonexécution du traité de Prague. Au mois d'août 1867 l'Empereur et l'Impératrice des Français allèrent à Salzbourg rendre visite à l'Empereur et à l'Impératrice d'Autriche. L'explication officielle de cette visite fut que l'Empereur Napoléon désirait présenter au couple impérial d'Autriche ses compliments de condoléance à l'occasion de la mort tragique de l'empereur Maximilien au Mexique. En réalité il s'agissait de projets d'alliance. Napoléon III n'était accompagné d'aucun ministre ; avec l'empereur d'Autriche se trouvaient ses deux principaux ministres d'Autriche et de Hongrie, MM. de Beust et d'Andrassy; on y avait également convié le prince de Metiernich, ambassadeur d'Autriche à Paris, et le duc de Gra*: mont, ambassadeur de France à Vienne.
Les entretiens de Salzbourg n'eurent pas de résultat pratique et immédiat. L'Empereur Napoléon aurait voulu conclure un véritable traité d'alliance: le souverain d'Autriche et son ministre, plus prudents, désiraient éviter tout ce qui aurait ressemblé à une provocation contre la Prusse. On se borna donc à rédiger un mémorandum et un protocole résumant les idées sur lesquelles on était tombé d'accord et qui se réduisaient au maintien du traité de Prague et de l'intégrité de l'Empire otloman. Les deux souverains, en acquiesçant
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personnellemeal aux différents points de ce programme, se séparèrent avec la pensée d*avoir arrêté ainsi les bases d'une future alliance.
A Berlio, on était froissé de cette entrevue, derrière laquelle on soupçonnait la conclusion d'arrangements formels. On avait remarqué aussi avec dépit que les souverains et les populations du sud s'étaient portés sur le passage de TEmpereur et de l'Impératrice des Français, et qu'en môme temps la presse tenait un langage hostile à l'égard de la Prusse.
Les cabinets de Vienne et de Paris, afin de calmer les susceptibilités de la Prusse, s'étaient empressés de lui fournir des explications rassurantes. Le 25 août, deux jours après l'entrevue de Salzbourg, le cabinet français exposait, dans une circulaire à ses agents, que les deux empereurs avaient confirmé de vive voix les sentiments pacifiques qu'ils n'avaient cessé de manifester par voie diplomalique et dont ils avaient fait preuve dans leurs actes en ce qui concernait les événements de 1866. L'entrevue de Salzbourg, loin de causer des inquiétudes, ne pouvait, au contraire, que contribuer à raffermir la confiance dans le maintien de la paix.
Ces protestations ne convainquirent pas le cabinet de Berlin, et M. de Bismarck ne cacha pas ses doutes. A la date du 7 septembre, il répondit à la dépêche française par une autre circulaire, dans laquelle il insistait sur les bruits fâcheux qui auraient été répandus inlenlionnellement au sujet de Tentrevue. Les assurances du contraire l'avaient donc rempli de satisfaction, d'autant plus qu'on avait pu constater à cette occasion « combien peu le sentiment national allemand sup- » portait de voir le règlement de ses affaires intérieures placé » sous une tutelle étrangère. » La Prusse ne fera rien pour
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précipiter le mouvement national, et elle réussira dans ses efforts, pourvu que les puissances étrangères évitent tout ce qui pourrait froisser les sentiments légitimes du peuple allemand. Le cabinet de Berlin par conséquent ne saurait qu'être très satisfait qu'on ail protesté contre toute ingérence dans les affaires intérieures de rAUemagne ; il s'abstiendra de toute pression vis-à-vis des États du sud, et, tout en accueillant leurs demandes relativement à une union plus intime avec le nord, il leur laissera le soin de déterminer eux-mêmes la mesure de celte union. On ne pouvait formuler plus clairement la résolution de ne consulter ni rAutriche ni la France le jour où Ton voudrait franchir la ligne du Mein, c'est-à-dire s'affranchir des dispositions du traité de Prague. On avait averti les assistants à l'entrevue de Salzbourg.
En attendant, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le cabinet de Berlin travaillait avec ardeur à organiser la Confédération du nord et à en préparer la fusion avec le sud. MéQant et vigilant à l'égard de la France, qui cherchait à l'isoler, il ménageait l'Autriche. Le roi Guillaume défendit la célébration du deuxième anniversaire de la bataille de Sadowa. Cependant cette trêve ne fut pas de longue durée. L'insertion dans un ouvrage de l'étatmajor autrichien d'une dépêche prussienne interceptée pendant la guerre de 1866 provoqua une correspondance aigre entre les deux cabinets. On trouvait indiscret à Berlin la divulgation d*une dépêche qui dénonçait les projets d'agrandissement du roi de Prusse, et l'on voyait dans cette publication une preuve que les sentiments conciliants du gouvernement prussien n'étaient pas complètement payés de retour à Vienne. Le comte de Beust n'eut pas plutôt calmé ces susceptibilités qu un autre incident se produisit. A l'occasion du différend qui s'était élevé
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entre la France et la Belgique au sujet des concessions de chemins de fera des compagnies françaises, le chancelier autrichien avait fait dire à Bruxelles qu'à son avis la Belgique avait tout intérêt, dans ses rapports économiques, à s^appuyer sur la France. A ce propos, il s'échangea entre Vienne, Berlin et Dresde des notes sans portée immédiate, mais laissant après soi des aiguillons dans le cœur des parties ejfi cause. Quelques mois plus tard, ce fut un discours de M. de Beust aux délégations austro-hongroises qui donna lieu à des réclamations de la part du cabinet de Berlin. Interpellé sur la situation extérieure, le chancelier austro-hongrois avait exposé que les traités conclus par la Prusse et les États du sud avaient altéré a priori le traité de Prague. Une dépèche prussienne vint aussitôt rétorquer cette allégation, en reprochant au cabinet de Vienne son attitude hostile à la Confédération du Nord et sa répugnance visible à tout rapport suivi avec le chancelier allemand. Ces froissements réciproques, quelque superficiels qu'ils parussent, avaient un fond sérieux. On n'ignorait pas à Berlin les négociations qui se poursuivaient, depuis Tentrevue de Salzbourg, entre Paris, Florence et Vienne, et qui, abandonnées momentanément, avaient été reprises en 1869 par le gouvernement italien. Un projet d'alliance entre les trois puissances avait été ébauché: la Prusse devait être invitée à se renfermer strictement dans la lettre du traité de Prague, et, en cas de refus, l'Autriche et l'Italie s'allieraient avec la France contre la Prusse et ses alliés allemands. L'Italie entrerait dans cette guerre avec 100,000 hommes, l'Autriche la suivrait un peu plus tard; la première occuperait Munich, tandis que l'autre opérerait en Bohême pour se joindre à l'armée italienne. Cette fois encore les négociations se heurtèrent devant la résistance de l'Empereur