LES PROJETS D* ALLIANCES
Napoléon, qui refusait de retirer ses troupes de Rome, condition sans laquelle Tltalie ne voulait rien conclure. De cette phase des négociations il restait des lettres échangées entre les trois souverains, lesquelles maintenaient chez l'Empereur Napoléon ridée que Tailiance se ferait plus tard.
OfQciellement les rapports semblaient s'améliorer entre Berlin et Paris : on évitait de part et d'autre tout choc, presque tout contact. Mais aucune négociation, grande ou petite, n'aboutit plus, comme il arrive toujours, lorsque des deux côtés la confiance fait défaut ou que Tenlente n'est plus sérieusement désirée. De chaque côté aussi on faisait quelque peu étalage de Fétat de ses armées.
Sous ce rapport TEmpereur Napoléon ne restait pas en arrière du roi Guillaume: chacun de ses discours en débordait. « Le but constant de mes efforts, » disait-il le 18 janvier 1869 au Corps législatif, « est atteint; dès à présent les ressources » militaires de la France se trouvent à la hauteur de sa mis- » sion dans le monde. » A cèlo de ces paroles d'un sens comminatoire quel effet pouvaient produire les assurances de paix servies k profusion dans les mêmes discours ?
Cependant une détente entre la France et la Prusse paraissait encore possible au commencement de 1870. L'Empereur avait réalisé la transformation des institutions de 18S2 dans le sens libéral, confié le pouvoir à des ministres responsables et pris dans les rangs des libéraux, et placé à la tète du cabinet M. Emile Ollivier, de Topposilion avancée. Ce dernier était favorable à une politique conciliante à l'égard de l'Allemagne ; il était d'avis que la France n'avait pas à s'ingérer dans l'organisation intérieure de ce pays. L'Empereur partageait-il cetteopinion, était-il fatigué de tant d'efforts inutiles en vue de quel-
que arrangement territorial ? Quoi qu'il en soit, il fit proposera Berlin une réduction des forces militaires, comme preuve des intentions pacifiques réciproques. Ce moyen d*apaisement, qui parait si rationnel à première vue, ne produit presque jamais le résultat désiré. C'est que la différence de régime militaire des nécessités intérieures et extérieures permettent rarement une entente sur cette matière; et les négociations engagées à ce sujet, faute d'aboutir, engendrent ordinairement des méfiances et des animosités qui créent une situation plus grave que celle à laquelle elles devaient porter remède.
L'idée d'un désarmement n'était d'ailleurs pas née à Paris. A plusieurs reprises des motions à ce sujet avaient été présentées par le parti progressiste au parlement de l'Allemagne du nord, à la chambre des députés de Prusse, aux chambres saxonnes. Au parlement allemand, au mois de mai 1869, ce fui à l'occasion d'une proposition du gouvernement prussien concernant l'établissement de nouveaux impôts fédéraux destinés à couvrir le déficit du budget de la Prusse. L'opposition progressiste se déclara contre les impôts et demanda la réduction des dépenses militaires. M. de Bismarck combattit la motion avec un extrême véhémence. Qui aurait le courage, disait-il, de prendre la responsabilité d'un désarmement et d'enlever ainsi au peuple la meilleure garantie de sa sécurité? Non seulement en France, mais partout, il est vrai que la paix et la sécurité d'un pays reposent sur son épée.
Sans se laisser rebuter parcelle fin de non-recevoir, le parti progressiste revint à la charge, par l'organe d'un de ses chefs, qui présenta, le 8 novembre 1869, à la chambre des députés de Prusse une motion invitant le gouvernement à amener une
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diminution des dépenses militaires de la Confédération et, au moyen de négociations diplomatiques, un désarmement général. Il disait, dans ses considérants, que « le maintien de Tétat de » préparation à la guerre était provoqué non par la rivalité mu- » tuelle des peuples, mais par Tattitude des cabinets. » A.u fond cette proposition répondait à un vœu général des populations allemandes, qui se plaignaient des charges écrasantes, que leur imposaient les dépenses militaires. D'autre part, l'état des esprits en France, les relations toujours incertaines avec ce pays, la résistance absolue du gouvernement prussien déterminèrent la majorité à repousser la motion, qui obtint toutefois cent voix, le tiers de la chambre. Une motion identique fut accueillie, quelques jours plus tard, avec plus de faveur par les deux chambres saxonnes : vote qui, dans les circonstances données, ne pouvait produire aucun effet pratique.
Le ministère français du 2 janvier 1870 s*était flatlé que ses dispositions pacifiques au dehors, ses tendances libérales au dedans, enfin la suppression du pouvoir personnel de l'Empereur seraient considérées à Berlin comme des garanties de nature à rendre le gouvernement du roi Guillaume favorable à une proposition de désarmement. A Berlin, on était loin d'entrer dans cet ordre d'idées. On n'y oubliait point que les majorités parlementaires sont souvept plus faciles que le souverain à entraîner & des résolutions irréfléchies. D'ailleurs, étant résolus à choisir le moment propice pour effectuer l'union du Nord avec le Sud, le roi et son chancelier n'avaient jamais perdu de vue l'éventualité de difficultés intérieures qui pourraient surgir en France et gr&ce auxquelles il leur serait plus facile de déchirer ce traité de Prague, constamment
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invoqué par TEmpereur Napoléon pour motiver son ingérence dans les affaires d'Allemagne. Ces difficultés ne tardèrent pas à se produire: les ennemis de l'Empire ne dissimulaient par leur intention de se servir, pour le renverser, des libertés nouvellement restituées ; et, comme nous l'avons déjà dit, une révolution en France était depuis longtemps un facteur des calculs de la politique prussienne.
Qu'on juge si, sous l'influence de pareilles préoccupations, la proposition française d'un désarmement réciproque avait chance d'ôtre accueillie à Berlin avec faveur. Le comte Daru, ministre des affaires étrangères, s'adressa, le !•' février 1870, au cabinet anglais, en le priant d'être son intermédiaire auprès du cabinet prussien. Il était convaincu qu'une telle démarche de la part de l'Angleterre aurait le meilleur succès. Gomment le cabinet de Berlin assumerait-il devant l'opinion pacifique de l'Allemagne la responsabilité d'un refus, lorsque la France lui aurait ôté tout prétexte en s'engageant elle-même à désarmer? Aux ouvertures de lord Clarendon M. de Bismarck répondit en déclinant même d'en faire part au roi, qui en serait très peiné et y verrait un changement de politique de la part de l'Angleterre à son égard. Au surplus, ajouta le chancelier, il serait impossible à la Prusse de modifier un système militaire enraciné dans les traditions du pays et formant une des bases de la constitution fédérale. Malgré ce refus, le comte Daru fit une démarche nouvelle, toujours par l'intermédiaire de l'Angleterre; elle n'eut pas plus de succès. Sous le régime actuel, avait dit M. de Bismarck à l'ambassadeur d'Angleterre, on n'obtiendra pas de la Prusse qu'elle réduise dans une proportion quelconque son état militaire.
Le ministère français, promoteur des réformes libérales, au
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moment de les faire sanctionner par un plébiscite et de faire consacrer ainsi une seconde fois la dynastie impériale, tenait à fournir une preuve manifeste de ses sentiments pacifiques. Il proposa et fit voler par les chambres la réduction du contingent de 1870 de 100,000 à 90,000 hommes ; et, le 30 juin, au cours de^ débats sur une proposition analogue pour le contingent de 1871, M. Emile OUivier affirma <( qu'à aucun » moment le maintien de la paix n'était plus assuré qu'à pré- » sent ».
Ces protestations pacifiques n'avaient pas endormi le cabinet de Berlin. Sachant bien où il voulait aller, connaissant ses adversaires et leurs projets d'alliances, il avait cherché, lui aussi, à côté de ses grands préparatifs militaires, à se pourvoir d'appuis solides au dehors. En 1867 dans l'affaire du Luxembourg il avait cédé, parce qu'il ne se considérait pas, militairement, comme suffisamment fort pour tenter à coup sûr le terrible jeu des batailles. Il en jugea autrement en 1870, alors que toutes les forces militaires de l'Allemagne étaient concentrées dans ses mains et que toute l'organisation militaire du nord et du sud avait été fondue dans le moule prussien. Dans ces conditions, le roi Guillaume et son chancelier, sans vouloir provoquer une conflagration, ne trouvaient plus d'intérêt à se dérober à un conflit soulevé par la France ; ils étaient portés, au contraire, à profiter de la première occasion qui s'offrirait pour laisser à la France le rôle d'agresseur.
On savait à Berlin que dans une guerre avec la France on aurait à compter avec les ressentiments de TAutriche, et Ton n'ignorait pas les efforts incessants tentés par l'Empereur en vue d'une triple alliance, dont l'Italie devHit faire partie.
L'Italie, après la guerre de 1866, était devenue pour la Prusse une alliée douteuse et difficile à satisfaire. Après avoir acquis Venise, elle aurait voulu être maîtresse à Rome en en éloignant la France. En 1867, le cabinet de Berlin, sollicité des deux côtés, avait refusé à la fois de servir la France et de s'engager avec rilalie. Il avait fait observer à Florence que l'Allemagne du nord, État à populations mixtes sous le rapport religieux, ne pouvait, sans froisser ses sujets catholiques, concourir à une politique hostile envers le Pape. D'autre part, il déclina péremptoirement la conférence proposée par la France et tança vertement le gouvernement de la Hesse-Darmstadt, qui s'était empressé d'accéder au projet français. Il ménageait l'Italie, dont le souverain, malgré ses préférences françaises, était tenu par ses devoirs de roi constitutionnel de se subordonner à l'opinion du pays et du parlement; or cette opinion était alors favorable à l'Allemagne.
C'est à Saint Pétersbourg que le roi Guillaume cherchait son véritable appui. L'amitié de l'empereur Alexandre II pour son oncle dominait toutes les résolutions de la chancellerie russe et neutralisait tous les efforts contraires. Les deux peuples ne s'aimaient guère et par conséquent ne partageaient pas les sentiments de leurs souverains. La chambre prussienne, en 1863, l'avait montré, en s'opposant à la convention qui assurait à la Russie la coopération de la Prusse contre l'insurrection de Pologne, Une occasion solennelle devait démontrer à l'Europe que les deux souverains étaient intimement attachés l'un & l'autre pour les éventualités à venir. Le 12 décembre 1869, cinquante-cinquième anniversaire de la nomination du roi Guillaume comme chevalier de l'ordre militaire de Saint- Georges, son impérial neveu lui avait envoyé la grand'croix