CHAPITRE TREIZIEME
LA GUERRE AVEC LA FRANCE. — PROCLAMATION DE l'eMPIRE ALLEMAND
L'Europe croit au succès des armes françaises. — Vraie situation des deux armées. » Proclamation du roi Guillaume aux habitants français. — La catastrophe de Sedan. — Le roi Guillaume et l'Empereur Napoléon. — Télégrammes à la reine. — L'Empire renversé. — Le gouvernement de la Défense nationale et la Prusse. — L'attitude des puissances neutres. — M. Jules Fa vre au quartier-général de Ferrières.
— Mission de M. Thiers auprès des cabinets européens. — Progrès de rinvasion allemande. — Capitulation de Metz. — L'impératrice Eugénie . — Deux princes prussiens nommés maréchaux. — La France organise de nouvelles armées. — Négociations d^armistice à Versailles. — La guerre à outrance. — Défaite de l'armée de la Loire.
— Insuccès de l'armée de Paris. — Traités d*alliance entre la Confédération du Nord et les États du Sud. — Nécessité pour les États du Sud de s'unir à la Prusse. — Concessions faites à la Bavière. — Le roi de Bavière propose le rétablissement de TEmpire allemand. — Le roi Guillaume ne veut accepter la dignité impériale que des mains des souverains. — La députation du parlement du Nord à Versailles.
— Harangues belliqueuses. — Proclamation de TEmpire. — Origine et caractère militaires de l'Empire.
Le public européen, en voyant le gouvernement français se jeter avec tant de précipitation et de passion dans la guerre que le cabinet de Berlin depuis le 12 juillet n'avait plus cherché à éviter, était persuadé que ce gouvernement avait de bonnes raisons pour agir ainsi. Il croyait à Texistence d'alliances intimes avec TAutricheet rilalie, en même temps qu'à la
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supériorité militaire de la France^ aussi bien sous le rapport des farces nuaiériques qu'il pourrait mettre en campagne que de l'avancement de ses préparatifs de guerre. De sorte qu'il s'était répandu dans toute l'Europe une opinion analogue à celle qui avait prévalu en 1866, la veille de la guerre entre la Prusse et l'Autriche. De même qu'à cette époque on regardait comme certain le triomphe final des armées autrichiennes ; de même, dans la seconde quinzaine de juillet 1870, on présumait que la France serait victorieuse de la Prusse et de ses alliés. A Berlin même, où l'on pensait bien connaître la situation militaire de la France, l'état-major prussien eut un instant de doute, craignant que cette puissance ne fût plus forte et plus prête qu'il ne l'avait cru sur la foi d'informations authentiques.
Cette opinion avantageuse, qui s'exprimait autour de lui et dans les pays étrangers au sujet de ses alliances et de sa puissance militaire, ne contribuait pas peu à maintenir le gouvernement français dans les illusions sous l'influence desquelles il avait conduit les dernières négociations. Il n'avait pas, il est vrai, de traités signés avec l'Autriche et l'Italie ; mais, convaincu qu'il remporterait promptement de brillants triomphes sur son adversaire, il ne doutait pas, dans ces conditions, de pouvoir entraîner à sa suite des alliés qui, en attendant, avaient le temps d'achever leurs armements.
L'Empereur et son ministre des affaires étrangères, celui-ci en brusquantla rupture avec la Prusse, celui-là en cédant aux partisans de la guerre, s'étaient fondés sur les affirmations des chefs de l'armée, qui assuraient qu'on était prêt et au delà. Ils n'ignoraient pas pourtant que l'effectif de l'armée était insuffisant. \^ Prusse ne pouvait l'ignorer non plus : on avait, le lendemain
du plébiscite, constaté que 300,000 voix avaient été exprimées par Tarmée active* Lord Malmesbury avait à cette occasion manifesté à TEmpereur son étonnement que la France eût 300,000 hommes seulement sous les armes, au lieu de 600,000, comme on Tavait cru d'après les chiffres budgétaires. Le gouvernement français, il est vrai, en déclarant la guerre, comptait, à bon droit, sur Tappel des réserves, qui devaient compléter Teffectif présent, ainsi que sur la rapidité de la mobilisation, qui devait lui permettre de porter la guerre sur le territoire allemand et de devancer ainsi Tarmée prussienne.
C'est sous Tempire de ces idées qu'avait été conçu le plan de campagne : c'était un plan offensif, basé sur la jonction ultérieure de l'armée française dans l'Allemagne du Sud avec les armées auxiliaires de l'Autriche et de l'Italie. Les événements vinrent promptement dissiper les erreurs de ces prévisions. L'armée française, dès le début de la guerre, était numériquement de beaucoup inférieure aux armées réunies de la Prusse et des États allemands, lesquelles de plus, sous le rapport de la mobilisation et du mouvement, avaient une avance de plusieurs jours sur l'armée française. Vaillance, bravoure, faits d'armes héroïques ne pouvaient remédier à cet état de choses, ni prévenir cette conséquence : qu'après les premiers engagements malheureux le plan de campagne français dût être tout d'un coup changé en un plan défensif devant l'ennemi rassuré et encouragé par une série de succès.
Nous n'écrirons pas l'histoire de cette guerre, de laquelle nous n'avons à parler qu'en tant que son dénoûment devait affecter la position du roi Guillaume et les destinées de son règne. Le sort des armes, depuis le commencement jusqu'à la fin de cette lutte gigantesque, fut contraire à la France. Les
troupes françaises combattirent avec un héroïsme qui excita l'admiration de l'Europe, et leurs revers ramenèrent vers la France bien des sympathies que la politique irréfléchie de ses gouvernants lui avait aliénées. Vains efforts, sympathies stériles ! Coup sur coup la puissance militaire de la France allait s'effondrer.
Un moment la fortune sembla sourire aux armes françaises. Le 2 août une division française s'empara de Sarrebruck, ville prussienne de la frontière. Ce fut tout. Le 4 et le 6 août sont marqués par les victoires allemandes de Wissembourg, de Woerth, de Reichshoffen, de Spicheren. Le roi Guillaume s'était rendu à Mayence, où il prit, dès le 2 août, le commandement des armées allemandes. Son quartier-général était le 11 à Sarrebruck, d'où les Français avaient été repoussés. Le môme jour, sur le point d'entrer en France, le roi adressa aux habitants du territoire français, que ses troupes allaient occuper, une proclamation toute militaire. L'Empereur Napoléon lui •ayant déclaré la guerre, le roi, obligé de repousser l'agression, annonçait qu'il faisait la guerre aux soldats français et non aux habitants paisibles, auxquels il promettait la sécurité pour leurs personnes et leurs biens, tant qu'ils ne se livreraient pas à des actes hostiles envers les troupes allemandes.
Des combats décisifs eurent bientôt lieu près de Metz : le 14 août, Colombey-Nouilly, le 16, Vion ville ou Mars-la-Tour, et le 18, la bataille de Gravelotte furent autant de victoires pour les Allemands,
A la suite de la journée de Gravelotte, l'armée française, sous les ordres du maréchal Bazaine, chassée de toutes ses fortes positions, ayant ses communications coupées avec Paris, fut rejetée dans Metz. Deux armées allemandes investissent cette
place, pendant que deux autres, sous les ordres des Princes royaux de Prusse et de Saxe, poursuivent leur marche sur Paris. Le 23 août, Tarmée badoise assiège Strasbourg. Le gouvernement de Tlmpératrice-régente donne alors au maréchal de Mac-Mahon, qui se disposait à marcher vers Paris pour protéger la capitale. Tordre de se diriger sur Sedan. Pendant cette marche, le maréchal fut attaqué par les Allemands près de Beaumont, défait et sevré de toute communication avec Metz. Le 31, les Allemands après avoir .passé la Meuse, repoussent Tarmée du maréchal de Mac-Mahon jusque sous les murs de Sedan, où se trouve aussi l'Empereur. Le même jour, le maréchal Bazaine tente une sortie vers le nord ; mais il subit une défaite à Noîsseville et est rejeté de nouveau dans Metz. Une nouvelle tentative, le lendemain 1*"' septembre, n'a pas un meilleur résultat. Le même jour, les destinées de l'armée impériale et de l'Empire s'accomplissent devant Sedan. Enfermé, comme dans un cercle de fer, dans une place manquant de vivres, de munitions et de matériel de toute sorte, l'Empereur, dans l'intention d'éviter une effusion de sang inutile, fait arborer le drapeau blanc et demande à capituler. « Monsieur mon frère », écrit- il au roi Guillaume, « n'ayant » pu mourir au milieu de mes troupes, il ne me reste qu'à re- » mettre mon épée aux mains de Votre Majesté ». « En regret- » tant les circonstances », lui répond le roi, « dans lesquelles » nous nous rencontrons, j'accepte Tépée de Votre Majesté, » et je vous prie de vouloir bien nommer un de vos officiers, » muni de vos pleins pouvoirs, pour trailer de la capitulation » de l'armée qui s'est si bravement battue sous vos ordres ». Plusieurs circonstances ont amené ce résultat désastreux de la première partie de la guerre. Indépendamment de celles
que nous avons exposées au commencement de ce chapitre, il faut compter l'insuffisance personnelle de TEmpereur pour le commandement d une armée en campagne, les embarras créés ainsi aux généraux chargés d'opérer et partant le manque d'unité et de suite dans la direction des opérations. Il faut ajouter surtout ce fait grave que l'Empereur était à cette époque miné par la maladie et en proie à des souffrances qui devaient paralyser ses facultés. Il avait toujours soigneusement caché son état, principalement à ses ministres, qui, s'ils avaient été renseignés sur ce point capital, eussent probablement empoché son départ pour l'armée. Plus tard et avant la bataille de Sedan, son mal s*étant aggravé, il avait été question de son retour à Paris; mais on y renonça par des considérations politiques, dont l'appréciation n'entre pas dans le cadre de ce travail.
Le 2 septembre au matin, l'Empereur, quittant Sedan, s'arrêta à mi-chemin entre cette place et Donchéry, à Frénois, oii, sur son désir, M. de Bismarck était venu conférer avec lui. L'état-major allemand ayant exigé une capitulation pure et simple de l'armée française, l'Empereur tâchait d'obtenir des conditions plus douces, que les militaires allemands repoussèrent péremptoirement, mais que le chancelier fédéral eût agréées volontiers pourvu que l'Empereur consentit & négocier la paix. Napoléon III s'y refusa absolument: il allégua, sous le rapport militaire, qu'il n'exerçait plus le commandement en chef, et, sous le rapport politique, que le gouvernement légal, le pouvoir de l'État français étaient alors représentés par l'Impéralrice-régente et ses ministres à Paris. Dans ces conditions, M. de Bismarck déclina toute modification des décisions de l'état-major ; en même temps le roi Guillaume n'accepta l'entrevue proposée par l'Empereur qu'a-
près la signature de la capitulation. Il fallut se résigner. Toute Tarmée et la garnison de Sedan furent déclarées prisonnières de guerre, pour être envoyées en Allemagne ; les officiers furent laissés libres de partir, en conservant leur épée, à la condition d'engager leur parole d'honneur de ne pas servir dans cette guerre contre la Prusse; les drapeaux, les canons, les chevaux, tout le matériel de guerre durent être livrés au vainqueur.
Le roi Guillaume, une fois la capitulation signée, se montra prévenant et courtois envers son ennemi tombé. Déviant des usages de la guerre, qui lui permettaient d'attendre dans son camp l'Empereur prisonnier, il se rendit, dans la journée du 2 septembre, au ch&teau de Bellevue, près de Frénois, où Napoléon avait pris résidence. Le roi était accompagné du Prince royal, d'autres princes allemands et d'une suite nombreuse de généraux ; l'Empereur, qui l'attendait au bas de l'escalier, le conduisit en haut. Leur entretien, auquel personne n'assista, dura un quart d'heure ; il n'a pas été divulgué. Ce que l'on en a appris repose sur des données incertaines, à part ce que le roi a mandé lui-môme & la reine de Prusse dans des dépèches livrées à la publicité. Le roi était, après la victoire de Sedan, sous le coup d'une émotion bien naturelle, augmentée encore par une sorte de mysticisme religieux. Parlant du « grand événement historique >>, il écrie à la reine : « C'est comme un rêve, alors môme qu'on a vu les choses n se dérouler d'heure en heure. En pensant qu'après une » grande guerre heureuse je ne pouvais m'attendre pendant » mon règne à rien de plus glorieux et que je vois aujour- » d'hui l'accomplissement de ce grand acte historique, je m'în- » cline devant Dieu ! » Et, à propos de l'entrevue avec TEm-
pereur, le roi ajoute : « Nous étions tous les deux très émus » de nous rencontrer en pareille circonstance. Je ne puis expri- » mer tout ce que j'éprouvais lorsque je pensais que trois ans » auparavant j'avais vu TEmpereur au faîte de la puissance. » Et le lendemain, dans un télégramme à la reine, il revient encore sur la rencontre de Tavant-veille : « Quel moment sai- » sissanl, » écrit-il, o que celui de la rencontre avec Napoléon ! » Il était accablé, mais digne dans son attitude et rési- » gné. »
Le roi assigna à TEmpereur pour résidence le château de 'Wilhelmshoehe, près de Cassel, où il resta jusqu'à la un de la guerre, traité avec tous les égards usités envers un souverain. Son empire s'était écroulé à Sedan. La catastrophe du 2 septembre fut connue à Paris le 3 ; le gouvernement ne pouvait pas la tenir cachée. La révolution, qui couvait depuis longtemps parmi la population parisienne, se manifesta au Corps législatif par la bouche des députés de la Seine. Les défaites du 7 août avaient entraîné la chute du ministère Ollivier : à ce moment déjà, on s'attaquait ouvertement à l'Empereur, dont la déchéance fut demandée par un député de 1^ gauche, cette fois sans succès. La capitulation de Sedan fut le signal de l'insurrection. Tout le monde à Paris, gouvernants et gouvernés, avait perdu la tète : les premiers ne se défendaient plus, les seconds obéirent à l'impulsion de ceux qui s'emparèrent du mouvement. Une proposition de déchéance, présentée dans la séance du 4 septembre au Corps législatif, avait été renvoyée à l'examen des bureaux, lorsque la Chambre fut envahie par les masses, au cri de : vive la République ! L'Impératrice-régenle dut se soustraire par la fuite aux fureurs de la multitude. La République fut proclamée à l'Hôtel de Ville ; les
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députés de Paris composèrent un gouvernement dit de la Défense nationale.
Les deux grandes armées de la France, Tune prisonnière en Allemagne, l'autre enfermée dans Metz, ne faisant plus obstacle, les armées du roi Guillaume continuèrent leur marche sur Paris. Le quartier-général du roi fut le S septembre à Rheims, et le 18 à Ferrières, oîi allaient s'engager les premiers pourparlers en vue de la paix.
Le gouvernement de la Défense nationale, s'en tenant plus à la lettre qu'à l'esprit de la proclamation du roi Guillaume du 11 août, avait pensé que la disparition de l'Empire aplanirait la situation cruelle de la France vis-à-vis de l'ennemi. La dynastie qui avait déclaré la guerre étant renversée, comme les hommes qui avaient pris le pouvoir avaient été opposés à la guerre et favorables à la constitution unitaire de l'Allemagne et ne demandaient aujourd'hui que lapaix, quel motif le roi de Prusse auraitil de continuer l'invasion de la France? D'ailleurs la France libre défendrait son intégrité jusqu'à la dernière goutte de son sang; elle ne céderait volontairement ni un pouce de son territoire ni une pierre de ses forteresses. Telles étaient les idées que le nouveau ministre des affaires étrangères, M. Jules Favre s'empressa, le 6 septembre, de développer dans une circulaire aux agents de la France à l'étranger. Le cabinet de Berlin ne tarda pas à le détromper sur ces divers points. Loin d'accepter le raisonnement, d'après lequel l'Empereur Napoléon était le seul promoteur de la guerre, M. de Bismarck, dans deux dépèches du 13 et du 16 septembre, en rejette la responsabilité sur la nation française. Il expose que la grande majorité des Chambres avait voté pour la guerre et que l'Empereur avait pu, ajuste titre, affirmer au roi que l'opinion publique l'avait
forcé à faire une guerre que personnellement il repoussait. La nation française ne pardonnera pas sa défaite, qu'elle voudra venger, au contraire, quand même rA.Ilemagne retirerait ses armées de France sans demander ni territoire ni contribution de guerre. Pour être à l'abri d'une agression future, l'Allemagne demandera des garanties à la nation française et non à un gouvernement passager. En un mot, pour rendre une future agression plus difficile, l'Allemagne reculera sa frontière du sud-est et transformera les forteresses françaises, portes de sortie de l'agresseur, en boulevards assurant la sécurité de l'Allemagne. On n'entendait pas s'immiscer dans les affaires intérieures de la France, qui était libre de se donner la forme de gouvernement qui lui convenait; les conditions de paix étaient indépendantes de cette question ; en tout cas l'Allemagne demandera Strasbourg et Metz.
Ainsi l'avènement du gouvernement républicain n'avait pas modifié les positions réciproques des deux belligérants. A Paris, on nourrissait toutefois l'e&poir que l'intervention amicale des grandes puissances amènerait le vainqueur à adoucir ses rigueurs. Ces puissances^ les unes tièdes, les autres craintives, d'autres encore guidées par leurs intérêts particuliers, avaient depuis longtemps déjà renoncé à une intervention, que d'ailleurs le cabinet de Berlin déclinait au moment oîi la fortune dés armes lui souriait d'une façon si extraordinaire.
Le gouvernement impérial, après les défaites du 6 août, avait entamé de nouvelles négociations à Florence, en vue d'une alliance spéciale avec l'Italie. Le cabinet de Vienne s'était retranché derrière des obstacles intérieurs et extérieurs : la Hongrie se montrait favorable à la Prusse, et la Russie me-
naçait de se tourner contre rAutriche dans le cas où elle prendrait le parti de la France. Malgré les bonnes dispositions personnelles du roi Yiclor-Emmanuel, le cabinet français ne réussit point dans ses démarches. Le prince Napoléon, arrivé à Florence le 20 août en mission spéciale, rencontra des visages froids. Le gouvernement italien, au reste, avait déjà aliéné sa liberté d*action. Le 9 août il avait conclu avec T Angleterre un arrangement, obligeant les deux gouvernements à agir d'accord dans toutes les questions relatives à la neutralité et à la médiation. Ministres et peuple italiens n'avaient qu'un objectif : l'occupation de Rome. Le rappel de la garnison française, les défaites et le désarroi de la France facilitèrent la réalisation de ce projet, qu'entravaient encore, il est vrai, les engagements pris envers l'empereur Napoléon. Le renversement de l'Empire, le 4 septembre, écarta ce dernier obstacle ; dès ce moment l'Italie entra dans la plénitude de sa liberté d'action et en usa en procédant à l'occupation de Rome.
Le 19 septembre, l'investissement de Paris était devenu complet. Sur le désir du gouvernement français, le cabinet anglais avait fait une démarche au quartier-général allemand, dans le but d'obtenir pour M. Jules Favre une entrevue avec M. de Bismarck. Cette demande ayant été agréée, les deux ministres eurent, le 19 et le 20 septembre, des conférences à Ferrières, château du baron de Rothschild, près de Meaux. Dans ces entretiens, le ministre français ne parla que sentiment, tandis que le chancelier allemand fut entièrement homme de froid raisonnement. Aussi ne purent-ils tomber d'accord sur aucun point. M. Jules Favre répétait que l'Empire seul avait voulu la guerre et que la nation
était pacifique ; M. de Bismarck soutenait le contraire. Le premier voulait racheter la France avec deTargenl ; le second déclara que Strasbourg et Metz étaient « les clefs de sa maison » et que rAUemagne voulait les avoir. M. Favre exposait que céder ses départements de l'Est était pour la France le déshonneur ; M. de Bismarck répliqua que tous les grands États, au cours des siècles, avaient cédé des provinces, à la suite de luttes malheureuses, sans que leur honneur en eût souffert. Avec l'Alsace et la Lorraine en moins, la France serait aussi grande qu'avant l'annexion de Nice et de la Savoie. M. Jules Favre accepte la convocation d'une assemblée, avec armistice et ravitaillement; M. de Bismarck ne veut accorder ni armistice ni ravitaillement, à moins qu'on ne lui livre un des forts de Paris, plus Strasbourg, dont la garnison sera prisonnière de guerre, Toul et Bitche. Consulté sur ces conditions, le gouvernement de Paris refusa, en proclamant de nouveau que la France ne céderait pas un pouce de son territoire.
Sur ces entrefaites, le gouvernement de la Défense nationale, par suite de l'investissement de Paris, s'était scindé en deux : quelques-uns de ses membres s'étaient transportés à Tours, formant une délégation du gouvernement central, qui était resté & Paris. Les armées allemandes avaient continué leur marche en avant, en même temps que leurs opérations contre les places fortes. Toul capitula le 23, et Strasbourg le 28 septembre. Le 5 octobre, le roi Guillaume établit son quartier-général à Versailles.
Pendant que M. Jules Favre était allé conférer avec M. de Bismarck pour connaître les conditions auxquelles la France pourrait obtenir la paix, le gouvernement de la Défense nationale avait tenté une dernière fois de s'assurer des alliés, ou au
moins Tappui de puissants médiateurs. C'est dans ce but que M. Thiers, qui s'était mis à la disposition du gouvernement du 4 septembre, fut envoyé en mission auprès des cours européennes. Du 12 septembre au 20 octobre, le vieil homme d'État visita successivement Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg et Florence. Nulle part il ne fut heureux dans ses démarches : on Taccueillit avec les égards dus à sa célébrité ; mais on n'entra pas dans ses vues. A Londres, le ministère Gladstone-Granville se refusait absolumentà toute intervention dans cette guerre continentale comme médiateur, et encore moins comme allié de la France : tout ce que M. Thiers obtint fut que le cabinet britannique consentit à entretenir des rapports réguliers avec le gouvernement français, issu d'une révolution et non encore consacré par les suffrages de la nation. Tel fut aussi le résultat de son séjour à Vienne, avec cette seule différence que le chancelier impérial, le comte de Beust, se déclara disposé à se joindre à toute démarche que ferait la Russie en faveur de la France.
La clef de la situation, en effet, en ce qui concernait l'attitude des puissances neutres, était à Saint-Pétersbourg. La cour de Russie, au début du conflit, avait usé de son influence auprès du roi Guillaume pour faire disparaître la cause de la querelle, et c'est en grande partie gr&ce aux conseils pressants du czar que le roi avait amené le désistement du prince de Hohenzollern. Ces bonnes dispositions s'étaient modifiées lorsque le gouvernement français, après le retrait de la candidature, avait ^formulé de nouvelles exigences ; toutefois Alexandre II était resté favorable et s'était employé, après les premières défaites de l'armée française, dans le sens de l'intégrité du territoire français et de la dynastie impériale. La ca-
tastrophe de Sedàa et la chute de l'empire rendirent toute liberté à la politique de la Russie, qui, à partir de ce moment, était préoccupée de la transformation prochaine de Tétat de choses dans l'Europe centrale, ainsi que des conséquences qui en résulteraient pour les intérêts russes en Orient. Le cabinet de Berlin n'avait pas manqué de tirer parti -de cette situation, elles deux souverains avaîentprîs des engagements réciproques, qui laissaient Tun maître dans son démêlé avec la France, et assuraient l'autre du concours ultérieur de la Prusse pour la revision projetée du traité de Paris de 1856. La Russie n'avait dès lors d'autre intérêt que de circonscrire la lutte entre l'Allemagne et la France et d'aider le cabinet de Berlin, qui le désirait vivement,à terminer promptement la guerre. Aussi, arrivé à Sainl- Pétersbourg,-M. Thiers ne recueillit-il que l'expression de sympathies personnelles, avec le reproche, à l'adresse du gouvernement de Paris, d'avoir repoussé les propositions de Ferrières. On lui dit encore, et M. Thiers en était persuadé lui-même, que le roi de Prusse était obligé de tenir compte de l'opinion publique de l'Allemagne et que la France devait se préparer & faire des sacrifices territoriaux. La réponse à Saint-Pétersbourg était donc analogue à celle qu'on avait reçue à Londres. Le cabinet anglais avait consenti à s'interposer afin d^obtenir pour M. Jules Favre l'entrevue de Ferrières; de môme le cabinet russe se déclarait prêt, si le gouvernement de Paris le désirait, à procurer à M. Thiers une entrevue avec le comte de Bismarck. Après avoir quitté Saint-Pétersbourg et passé à Vienne, où Ton avait prévu son échec, le négociateur français se rendit à Florence, sa dernière espérance, qui ne tarda pas, du reste, à se dissiper également. Le roi Yiclor*Emmanuel se disait personnellement disposé à aider la France; par contre ses mi-
nistres se prononçaient pour la neutralité absolue. La France restait ainsi seule en présence de rAlleœagne, soit pour reprendre la lulie, soit pour subir les conditions du vainqueur. Quelles étaient ces conditions ? c'est pour les apprendre que H. Thiers, dès son retour à Tours, demanda à la délégation du gouvernement Tautorisation de faire usage de Toifre de la Russie. Gr&ce à celle-ci, il obtint du quartier-général allemand, le 27 octobre, un sauf-conduit lui permettant de se rendre k Paris afin de se faire délivrer par le gouvernement central les instructions nécessaires pour négocier.
Avant le retour de M. Thiers en France et jusqu'au moment de son arrivée au quartier-général du roi de Prusse à Versailles, il s'était produit des événements qui avaient aggravé la situation, déjà si cruelle, de la France. Le membre le plus jeune et le plus ardent du gouvernement de Paris, M. Gambetta, en vue d'organiser la défense en province, était sorti de la capitale, le 8 octobre, en ballon, et était arrivé, à Tours, d'où il adressait, dès le lendemain, une proclamation enflammée à la nation. Il énumérait les grandes ressources de Paris qui, disait-il, était imprenable, si ce n'est par la faim ; mais la ville possède des vivres pour de longs mois, et ce laps de temps permettra à la province de venir & son secours. La France pe doit avoir d'autres pensées que la guerre et l'obéissance i U république. Il faut se lever en masse, préférer la mort au démembrement. Les actes répondaient aux paroles. Avec une énergie qui excitait l'admiration universelle, le gouvernement de Tours, auquel M. Gambetta présidait en dictateur, organisai la résistance, forma une nouvelle armée, réunit en vue de la défense toutes les ressources en hommes et en matériel.
Tous ces efforts ne purent arrêter les progrès de l'inva-
sion. Du 11 au 31 octobre les Allemands prirent successive ment Orléans, Soissons, Schlestatd et Dijon. Autour de Paris, ils repou<:sërentles sorties de Malmaison, de Champigny, du Bourget. Mais toutes ces défaites de soldats héroïques ne furent rien à côté de l'épouvantable et décisive catastrophe de Metz.
Depuis la bataille de Gravelotte, le maréchal Bazaine avait tenté plusieurs sorties, qui n'avaient eu aucun succès. On lui a reproché depuis lors sa longue inaction, qu'on a été poussé à attribuer à des calculs politiques et à une trahison préméditée de ses devoirs militaires. Sans porter un jugement sur des faits qui ne sont pas encore entièrement éclairés, on est obligé de reconnaître que le maréchal perdit un temps précieux en pourparlers, en négociations, et épuisa ainsi les ressources qui lui permettaient de tenir encore longtemps contre les assiégeants. Le 7 octobre, après un combat malheureux de neuf heures à Woippy, Bazaine, jugeant la situation perdue, ne chercha plus qu'à obtenir les meilleures conditions possibles et dans ce but il envoya le général Boyer au quartier général de Versailles.
Le maréchal Bazaine et ses officiers se considéraient toujours comme liés par leur serment envers l'Impéralice régente, et, par conséquent, se disaient inhabiles à traiter en dehors de leur souveraine. Ce ne fut pas 1& un obstacle aux yeux du roi de Prusse et de M. de Bismarck ; bien au contraire. La révolution du 4 septembre n'avait eu rien moins que les sympathies du roi, et pour vaincre sa répugnance à Tégard du nouveau gouvernement de Paris, il avait fallu les représentations les plus énergiques du chancelier, déclarant h tout le monde qu'il traiterait avec n'importe quel gouvernement qui accepterait
ses conditions. Ce n'est qu'en présence du refus du gouvernement de Paris relativement à des cessions territoriales, que M. de Bismarck avait reporté aussitôt ses efforts du côté de l'Impératrice, en exil en Angleterre. L'ex-régente ne s'était prêtée à aucune ouverture de ce genre. Dans la seconde moitié de septembre, elle avait adressé aux empereurs d'Autriche et de Russie des lettres dans lesquelles elle implorait l'intervenlion de ces souverains afin de préserver la France, quel que fût son gouvernement, d'un démembrement. Elle était restée sourde à toutes les suggestions qui lui avaient été faites de traiter directement avec la Prusse, et avait constamment refusé d'augmenter par ses actes les difficultés desquelles les nouveaux gouvernants français étaient entourés.
Le maréchal Bazaine offrit de traiter pour son armée et la place de Metz : il demandait la libre sortie de l'armée, avec internement en France et engagement de ne pas porter les armes contre l'Allemagne pendant la durée de la guerre. Ces conditions furent repousséea. Au quartier-général du roi Guillaume, on ne voulait pas traiter avec Tarmée de Metz sans en même temps traiter de la paix ; or la paix ne pouvait se conclure qu'avec l'Impératrice-régenle, qui devait venir avec son fils à Metz, se placer au centre de l'armée, puis négocier. Le général Boyer, après être retourné à Metz pour conférer avec le maréchal, se rendit à Londres auprès de l'Impératrice, qui, au bout de plusieurs jours de réflexion, répondit négativement àla proposition prussienne. Obéissant aux mêmes sentiments de patriotisme qui lui avaient dicté sa conduite depuis le 4 septembre, elle se refusa à une combinaison qui aurait opposé l'armée impériale de Metz à l'armée de la Loire formée par les soins du gouvernement républicain, et aurait proba-
blemenl ajouté aux malheurs, déjà si grands, de la France !c fléau plus terrible encore de la guerre civile. Elle écrivit au roi de Prusse pour lui proposer un armistice de quinze jours et le ravitaillement de Metz ; mais elle déclinait, pour sa part, de jamais traiter sur la base d'un démembrement de la France. Ce fut la ruplure définitive de toute négociation. La chute de Metz ne fut plus qu'une question de jours.
Le 21 octobre, Tannée campée sous les murs de Metz manquait de vivres. On avait songé d'abord à faire ce jour-là une sortie, moins en vue d'un résultat militaire, reconnu im* possible, que pour diminuer le nombre des bouches à nourrir. Au dernier moment Bazaine s'opposa à cette tentative, estimant qu'une prolongation de quelques jours d'une résistance stérile serait trop chèrement achetée au prix d'une grande effusion de sang. Dès lors il résolut de capituler. Des négociations entamées avec le prince Frédéric-Charles, neveu du roi Guillaume et commandant eu chef de l'armée de siège, commencèrent le 2S octobre, et se terminèrent le 27, aux mômes conditions que celles de Sedan : reddition de la ville et de ses forts ainsi que de tout le matériel de guerre, toute l'armée du Rhin prisonnière de guerre, les officiers libres sur parole.
L'enthousiasme fut à son comble au camp allemand et au quartier-général du roi : on y mesurait les conséquences de cette victoire. Le prince Frédéric-Charles, dans une procla* . mation, félicita ses soldats de cette victoire remportée sur « la meilleure armée » de la France, d'avoir emporté Metz qui n'avait jamais été pris avant, d'avoir « rendu ce boulevard » à l'Allemagne. Par cette victoire, » disait-il, « la puissance » de la France est brisée. La portée de cet événement est » incalculable ». Le roi Guillaume n'exprima pas moins de
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joie dans ses télégrammes à la reine, dans ses lettres aux souverains allemands et aux princes, dans sa proclamation à l'armée. « Jamais », disail-il dans son ordre du jour à Farmée, « il n'y a eu de guerre plus glorieuse. La der- » nière des armées ennemies, entrée en campagne depuis » le mois de juillet, est anéantie ». En même temps, il fit comte le maréchal de Moltke, et nomma feld-maréchaux son fils le Prince royal et son neveu Frédérîo-Charles, Tun commandant de Tarmée de Sedan, l'autre commandant de celle de Metz : c'était « le premier exemple de pareille nomina- » tion dans notre maison », disait-il en annonçant cette décision à la reine. Le roi de Bavière félicita le roi dans un télégramme, en ajoutant que la postérité l'appellera « Guillaume le Victorieux ». Le roi de Wurtemberg s'exprima en termes non moins chaleureux.
Tout opposé, on le conçoit, fut l'effet produit par la catastrophe de Metz sur le gouvernement de Tours. M. Gambetta s'adressa à la nation dans une proclamation passionnée. « Le » maréchal Bazaine a trahi », disait-il, « il s'est fait l'agent de » l'homme de Sedan, le complice de l'envahisseur ». U adjnrût la nation de se sauver elle-même, accusait l'empire d'avoir causé tous ces désastres, et protestait que la France ne se rendrait jamais. S'adressant à l'armée : « Vous avez été trahis », dit-il, « non déshonorés ; débarrassés de vos chefs indignes, » combattez pour le salut de la France ! » En môme temps le gouvernement de Tours rendit un décret ordonnant la levée en masse. La guerre à outrance était résolue, au moment même où M. Thiers se disposait à aller négocier au quartiergénéral allemand.
M. Thiers, en arrivant à Paris le 30 octobre, avait apporté la
nouvelle de la catastrophe de Metz, qu'il avait lui-même apprise en route et que le gouvernement de Paris avait démentie la veille. Connue dans la soirée, cette nouvelle produisit une douloureuse émotion, qu'accrut encore Tautre nouvelle que le même jour les Allemands avaient repris, après un sanglant combat, la position du Bourget, aux environs de la capitale. Les meneurs de la démagogie, qui avaient antérieurement déjà fait de vaines tentatives d'insurrection, exploitèrent, cette fois avec plus de succès, Tirritation des masses pour renverser le gouvernement de THôtel de Ville. Prisonniers des émeutiers, dans la journée du 31, les membres du gouvernement furent délivrés par un bataillon de la garde nationale dévoué à la cause de Tordre. Afin de se mettre à l'abri de futures attaques, le gouvernement convoqua le 3 novembre les électeurs, qui, à la presque unanimité, votèrent pour le régime existant.
M. Thiers, en quittant Paris, avait pu voir le commencement de l'insurrection, dont il devait pendant deux jours ignorer l'issue. Il venait à Versailles, en suivant les conseils des puissances neutres, pour proposer un armistice qui devait permettre la convocation d'une assemblée, avec laquelle le cabinet allemand pourrait traiter de la paix. Il n'est pas bien certain que de part et d'autre on se soit abordé avec le désir sincère d'aboutir. On a vu plus haut qu'à Tours on voulait la guerre à outrance et qu'on ne doutait pas, avec l'aide des nouvelles armées, de pouvoir débloquer Paris. M. Gambetta, d'ailleurs, cherchait à retarder les élections jusqu'au moment où la fortune des armes aurait apporté une victoire décisive à la France. Aussi, en autorisant M. Thiers à traiter d'un armistice, le gouvernement de Tours tenait surtout à ne
pas indisposer les puissances neutres, qui conseillaient celte démarche. Les dispositions du gouvernement de Paris ne différaient pas beaucoup de celles de la délégation de Tours; seulement, à Paris, c'est l'opinion populaire, ombrageuse et hostile aux gouvernants, qui rendait ceux-ci très craintifs dans toute démarche ressemblant à une capitulation.
Du côté du quartier-général de Versailles, on n'était pas plus pressé de suspendre le cours des opérations militaires; on croyait Paris plus épuisé qu'il ne l'était en réalité, et, en prévision d'une reddition prochaine de la ville, on ne se prêtait qu'à contre-cœur àun armistice, plus avantageux, au fond, pour l'adversaire, qui réorganisait ses forces, que pour les armées allemandes, arrêtées dans le cours de leurs exploits victorieux. Mais là aussi des considérations politiques prévalurent sur celles qui inspiraient les militaires. L'empereur de Russie et le cabinet anglais s'étaient vivement employés en faveur d'un armistice. Dans l'AUemagnedu Sud, on se fatiguait de la guerre, à laquelle les souverains de ces États ne prenaient point part personnellement et dont il importait d'ailleurs de hftter la fin dans l'intérêt de la nouvelle organisation de l'Allemagne, On consentit donc à s'aboucher avec le délégué français.
Les négociations de Versailles durèrent cinq jours. M, Thiers expliqua qu'il venait pour déférer au désir des puissances neutres. M. de Bismarck, de son côté, fit valoir la condescendance de l'Allemagne traitant avec le gouvernement républicain non reconnu, alors que le gouvernement impérial, représenté par l'Empereur résidant à Cassel, était toujours le seul reconnu par l'Europe; il mettait aussi en avant les avantages militaires que la France retirerait de l'armistice de préférence à l'AUemagne. L'accord s'établit assez facilement sur certains points,
tels qu'un armistice de quatre semaines, des élections libres, la réunion d'une assemblée dans Paris ou en province, selon les convenances du gouvernement français. La seule question qui fit avorter la négociation fut celle du ravitaillement, que M. Thiers exigeait, tandis que Tétat-major allemand le repoussait, ou ne Tadmeltait tout au plus qu'à condition que deux forts de Paris lui seraient livrés. Devant ces exigences, dont M. de Bismarck, après avoir conféré avec le roi et les généraux, ne voulait absolument pas se départir, M. Thiers demanda à consulter le gouvernement de Paris. Celui-ci délégua à cet effet M. Jules Favre et le général Ducrot, qui allèrent conférer avec M. Thiers dans une maison près du pont de Sèvres. Le résultat, de cette délibération fut négatif. Contrairement à Tavis de M. Thiers, qui insistait avant tout sur l'urgence de convoquer une assemblée, les membres du gouvernement rejetèrent les conditions allemandes, dont ils n'osaient pas assumer la responsabilité devant les masses. M. Thiers quitta Versailles le 7 novembre, pour retourner à Tours.
Le cabinet de Berlin eut soin de faire retomber la responsabilité de cet échec sur les membres du gouvernement français. Le discours, lu au nom du roi, le 24 novembre, à l'ouverture de la session extraordinaire du parlement du Nord, attribuait la continuation de la guerre par la France à l'absence d'un gouvernement dont les membres « considéraient leur » propre avenir comme inséparable de celui de leur pays. » Il les accusait de « sacrifier les forces d'une noble nation à une » lutte sans issue. » Sans doute — disait-il encore — cette guerre affaiblira la France dans des proportions considérables ; mais la France n'oubliera pas ses défaites, elle voudra les venger plus tard. C'est pourquoi l'Allemagne sera obligée de
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« s'assurer une froatiëre facile à défendre et de nature à pré- » server le Sud contre les dangers d'une position menaçante, » que la France devait à ses conquêtes d'autrefois. »
A Tours, ainsi que nous l'avons dît, on n'estimait nullement sans issue la lutte qu'on allait recommencer, et tel était, au fond, à cette époque encore, le sentiment de la majorité des Français. On ne pensait pas que le partie fût perdue sans retour, et Ton se croyait tenu d'honneur de reprendre les armes contre un ennemi qui avait annoncé sa résolution d'imposer à la France d'importantes cessions territoriales.
Une grande armée avait été formée sur la Loire. Aussitôt après la rupture des négociations de Versailles, cette armée prit l'offensive. Le début fut heureux. Le 9 novembre, après un combat victorieux à Coulmiers, les Français forcèrent l'ennemi à évacuer Orléans, d'où ils espéraient pouvoir se frayer passage jusqu'à Fontainebleau pour débloquer Paris. Leur succès de la première heure fut de courte durée. Le 28 novembre, à Beaune-la-Rolande, ils furent repoussés, et une série de combats livrés autour d'Orléans ramenèrent le 4 décembre les Allemands dans cette ville. Le mois de novembre vit tomber encore entre les mains de l'ennemi les forteresses de Verdun, de Nouveau -Brisach, de Ham, de Thionville, de La Fère. Amiens fut occupé le 4 décembre, et Rouen le 5. De ce moment l'armée de la Loire, formée avec tant d'élan et de soins, et sur laquelle on avait fondé tant d'espérances, était anéantie.
Paris avait fait aussi de grands efforts. Plusieurs sorties furent tentées du 29 novembre au 2 décembre. Ce furent des combats héroïques, auxquels prirent part toutes les forces réunies dans la capitale. Après deux journées de luttes acharnées»
Tannée de Paris fui rejetée derrière la Marne ; les positions qu'elle avait gardées sur cette rivière furent prises le 2 décembre. L'espoir d'effectuer la jonction des armées de la Loire et de Paris dut être abandonné. Le roi Guillaume conslata ce résultat, le 6 décembre, dans un ordre du jour à l'armée. Les armées de l'Empire comme celles de la Défense nationale, disait-il, sont vaincues ; les troupes allemandes ont dépassé Rouen, Orléans, Dijon. Si l'ennemi veut continuer la guerre, Tarmée allemande persistera dans ses efforts jusqu'à ce qu'elle obtienne une paix digne de ses grands sacrifices.
Cette paix, au surplus, devait comporter, en dehors des conditions à imposer aux vaincus, des résultats sur lesquels les vainqueurs avaient à s'entendre entre eux. On a vu plus haut, qu'avant la guerre le cabinet de Berlin avait concentré ses efforts sur l'union des États du Sud avec la Confédération du Nord. Tout en évitant une pression ostensible sur les souverains de ces États, il avait mis en œuvre toute sa diplomatie pour les amener à resserrer encore plus étroitement les liens noués par les traités d'alliance de 1866 ainsi que par l'union douanière. Le roi Guillaume, personnellement, aurait voulu recevoir un témoignage extérieur consacrant la suprématie prussienne en Allemagne. En 1866, il avait tenu avant tout à accroître le domaine territorial de sa dynastie, tandis que la réorganisation de la Confédération ne venait pour lui qu'en second lieu. Ce premier résultat atteint, comme il ne pouvait plus songer de longtemps à agrandir ses États héréditaires, l'ambition du roi se portait sur le terrain de la réforme fédérale. Le roi avait détruit l'ancienne Confédération, qui, malgré les vices de son organisation, n'en avait
pas moins été le représentant officiel de Tunité nationale; or la Prusse ne devait-elle pas à la nation un dédommagement? pouvait-elle laisser dire que, se contentant des avantages recueillis pour elle-même de la guerre, elle se désintéressait du sort de TAUemagne? Sous l'empire de ces considérations, le roi se disposait à rechercher de nouvelles grandeurs en vue de rehausser le prestige de sa maison, tout en restant en communion d'idées avec la majorité des patriotes allemands.
En attendant le moment de s'affranchir des clauses restrictives du traité de Prague, le roi aurait volontiers pris le titre d'empereur d'Allemagne du Nord. A cet effet, quelque temps avant la guerre de 1870, des pourparlers avaient été entamés avec les rois de Bavière et de Wurtemberg. Le roi Guillaume leur demandait uniquement la reconnaissance de son titre impérial, s'engageant d'ailleurs à s'en tenir strictement aux traités de 1866. Il s'agissait, dans l'opinion du cabinet de Berlin, de faire consacrer, aux yeux de l'étranger, l'union de l'Allemagne, envisagée dans un esprit hostile par la France, et de laquelle l'Autriche n'avait pas encore pris son parti. Le roi de Prusse, en prenant le titre impérial, ne fermait-il pas la porte aux revendications futures de la maison de Habsbourg? Une opposition sérieuse ne pouvait venir du côté de la France; car, disait-on à Berlin, la France était trop occupée de ses transformations intérieures pour mettre obstacle à la réalisation du projet prussien, du moment que les souverains du sud s'y associaient. C'est précisément cette dernière condition qui faisait défaut : ni le roi de Bavière ni le roi de Wurtemberg ne se montraient disposés à entrer dans les plans du cabinet de Berlin; aussi les pourparlers en restèrent-ils là, et, étant donné l'état des esprits à Munich comme à Stuttgart, ils n'auraient
probablement pas été repris sans la soudaine déclaration de guerre de la France.
Les gouvernements du sud, quel que fût leur éloignenaent pour la politique du cabinet de Berlin^ quandmème ils l'eussent tenté, auraient difficilement résisté au mouvement général de l'opinion en Allemagne. Le gouvernement français, par sa conduite dans l'affaire HohenzoUern, par la rupture qu'il avait précipitée, avait assumé le rôle d'agresseur, et cette agression menaçait rAUemagne tout entière. Sans doute, moyennant des garanties sérieuses, appuyées d'une prompte et vigoureuse action militaire de la France, ces Étals auraient pu proclamer leur neutralité en formant une sorte de lampon entre les armées de la Prusse et de la France ; mais le cabinet français ne voulait pas de cette neutralité, qui eût en effet entravé la coopéralion, sur laquelle il comptait, de l'Autriche et de l'Italie. 11 fallait donc se prononcer et sans retard, car les événements se précipitaient. Les souverains de Bavière et de Wurtemberg ne pouvaient oublier la terrible leçon de 1866, alors que les rois de Hanovre et de Saxe, ainsi que l'Électeur de Hesse, pour ne pas être entrés à temps dans l'alliance de leur puissant voisin, avaient vu leurs États envahis par la Prusse. Dans l'impossibilité de faire cause commune avec la France dans une guerre contre une puissance allemande, ne pouvant non plus faire agréer leur neutralité, les gouvernements du sud se décidèrent sans hésiter à suivre le courant général, c'està-dire à se déclarer pour la Prusse contre la France. Cette résolution sauva leurs trônes, mais les engagea plus loin dans la politique de soumission à l'égard de la Prusse. L'Empereur Napoléon avait entrepris la guerre contre la Prusse au moment où elle se préparaît à franchir la ligne du Meîn et à consom-
mer Tunion du uord et du sud. L'Empire vaincu à Sedan, la Prusse n'avait plus à tenir compte du traité de Prague, et ce n'est pas l'Autriche qui aurait tiré l'épée pour le faire respecter. La conséquence naturelle des événements de Sedan fut donc l'établissement de la suprématie prussienne dans toute l'Allemagne : les souverains du sud n'avaient plus le choix, ils devaient s'incliner devant la force des choses. Certaines convoitises, d'ailleurs, n'étaient pas tout à fait étrangères à la résolution que prirent les souverains du sud, au mois de septembre, d'entrer en négociation en vue de leur accesssîon à la confédération prussienne.
Les armées allemandes étaient mattresses de l'Alsace et de la Lorraine, et il y avait toute apparence que cette occupation se transformerait en conquête définitive. A qui appartiendraient ces provinces? Telle était la question qui préoccupait les cours du sud et fit naître une quantité de combinaisons. A Carlsruhe on aurait voulu réunir ces territoires au grandduché de Bade et créer un nouveau royaume au profit du grandduc, gendre du roi Guillaume. La Bavière, par compensation, se serait fait rétrocéder le Palalinat badois avecHeidelberg. Or de semblables projets ne pouvaient se réaliser qu'avec la volonté de la Prusse, dont il fallait par conséquent gagner les bonnes grâces en se montrant accommodants dans la question de la réorganisation de l'Allemagne. La Prusse, de son côté, avait ses raisons pour ménager les cours du sud et surtout la Bavière. Décidée à enlever Strasbourg et Metz à la France, elle ne pouvait justifier cette conquête que par des raisons de sécurité de l'Allemagne du sud, ni se faire le défenseur de ces intérêts qu'autant que l'union s'effectuerait entre le sud et le nord. Il lui fallait donc réaliser cette union à tout prix ; et pour l'obtenir
LA GUERRE AVEC Lk FRANGE 329
il n'y avait pas à reculer devant certaines concessions en faveur de Tautonomie des États du sud et principalement de la Bavière.
Voilà dans quel esprit s'ouvrirent, au milieu de septembre 4870, les négociations entre la Bavière et la Prusse avec la participation des gouvernements de Bade, de Wurtemberg et de Hesse-Darmstadt. Commencées à Munich, elles furent bientôt transportées à Versailles, au quartier-général du roi Guillaume. La Prusse demanda d'abord une adhésion pure et simple à la Confédération du nord, solution qu'acceptaient au fond Bade, Wurtemberg et Hesse, mais que repoussait la Bavière, qui réclamait pour elle-même le maintien de certains droits autonomes et, pour son roi, dansla future Confédération, une position privilégiée après le roi de Prusse. Les négociations avec Bade et la Hesse aboutirent le 18 novembre ; le 25 le Wurtemberg accepta le môme arrangement. Ces trois États acceptèrent, avec des modifications insignifiantes, la constitution de la Confédération du nord ; les nouveaux traités furent complétés par des conventions militaires, établissant la fusion des corps d'armée respectifs avec l'armée fédérale du nord, sous le commandement du roi de Prusse.
Le traité avec la Bavière fut signé à Versailles le 23 novembre. Les concessions obtenues par le cabinet de Munich se réduisaient à peu de chose, trop peu aux yeux des fédéralistes du sud, beaucoup trop selon l'idée des centralistes'duNord.On accordait au roi de Bavière le commandement de son armée en temps de paix ; on lui laissait l'administration de ses postes et l'autonomie partielle en matière de contributions indirectes ; on concédait la formation, au sein du conseil fédéral, d'un comité pour les affaires étrangères, sous la présidence de la Bavière ; on subordonnait au consentement du conseil fédéral le droit du.
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roi de Prusse, comme président de ce conseil, de déclarer la guerre.
Tels étaient les traités soumis le 24 novembre à la sanction du parlement du Nord, réuni en session extraordinaire. Ils y rencontrèrent une double et très vive opposition de la part du parti national-libéral et des progressistes. Les uns combattaient avec ténacité les concessions faites à la Bavière ; les autres demandaient la réunion d'une assemblée constituante pour examiner les traités. Le vote du parlement fut douteux pendant plusieurs jours, à raison de Tatlitude des nationaux-libéraux ; pour briser cette opposition, il fallut l'intervention de M. de Bismarck, qui fit de Tacceptation pure et simple une question de cabinet. Le parlement sanctionna les traités le 10 décembre.
Le nouveau pacte, aux termes des traités, avait donné à l'association ainsi reconstituée le nom de Confédération germanique, et au roi de Prusse le titre de président de la Confédération. Ces titres devaient aussitôt subir une modification importante. Le roi de Bavière, satisfait des concessions plus apparentes que réelles que le cabinet de Berlin avait faites à ses droits de souverain, n'hésita plus à combler les vœux du roi Guillaume. Le 4 décembre, le roi Louis lui adressa une lettre pour l'informer qu'il avait invité les souverains confédérés à rétablir l'Empire allemand et à conférer le titre d'empereur au président de la Confédération. Dans sa communication aux souverains, le roi de Bavière insistait sur la confraternité d'armes de toutes les tribus allemandes, commandées par « l'héroïque roi de Prusse », et il s'estimait heureux d'être appelé par sa position à faire la première démarche en vue de couronner l'œuvre d'union de l'Allemagne. Les princes donnèrent immédiatement leur consentement, en sorte que le titre
impérial put être introduit dans la nouvelle conslitulion avant le vote final du parlement du Nord. Cette assemblée, le même jour, adopta une adresse au futur empereur pour faire acte d'adhésion à la démarche des souverains, et nomma une députation de trente membres, chargée de porter l'adresse à Versailles.
A l'exemple du parlement du Nord, les chambres de Bade, du Wurtemberg et de la Hesse, dans le courant de décembre, sanctionnèrent sans grande opposition, les traités d'union. lien fut de même à la Chambre haute de Bavière. En revanche, la seconde Chambre bavaroise s'y montra très hoslile. Il fallut toute l'éloquence des ministres pour enlever le vote, contraîrementà la commission qui, à la grande majorité, avait conclu au rejet des traités comme portant atteinte à la souveraineté et à l'autonomie de la Bavière. Les discours des ministres, sans nier les sacrifices que le pays faisait ainsi au profit de la suprématie prussienne, se résumaient dans cet argument capital : qu'il y avait nécessité absolue de voter les traités, puisque la Bavière, isolée, n'avait pas le pouvoir de les repousser. Après de longs débats qui ne remplirent pas moins de dix séances, la chambre émit, le 23 janvier 1871, sous les protestations d'un grand nombre de membres, un vote approbatif.
A vrai dire, le roi Guillaume attachait une importance médiocre aux votes des différentes Chambres. 11 ne voulait pas tenir sa nouvelle dignité d'un vote parlementaire : la consécration donnée par les souverains était pour lui l'essentiel. L'arrivée d'une députa tion du parlement du Nord lui souriait peu : il s^était môme exprimé avec une certaine ironie sur la part que certains chefs du parti libéral, naguère adversaires de sa politique, avaient prise à la décision du parlement. Tout en consentant à renvoi de la députation, le roi n'avait voulu la
recevoir qu'après que toutes les réponses des souverains seraient dans ses mains. Pour celle raison, la dépulalion, arrivée à Versailles le 16 décembre, ne fut reçue par le roi que le 18, dale à laquelle les traités n'élaient pas encore sanctionnés par les Chambres des États du Sud.
C'est à la préfecture de Versailles, résidence du roi, qu'eut lieu cette réception, un dimanche : un office avait été célébré auparavant dans la chapelle du Palais, préparée momentanément pour le service protestant. A l'audience, le roi avait à ses côtés le Prince Royal, quelques autres princes de sa famille, plusieurs souverains confédérés présents au quartier-général, un grand nombre de princes allemands, le chancelier fédéral comte de Bismarck, et un nombreux état-major de généraux et d'officiers de toutes armes. L'orateur de la députation fut le président Simson, le même qui, vingt et un ans avant, avait harangué le roi Frédéric-Guillaume IV, dans une occasion analogue. Les positions, il est vrai, étaient renversées. Le 3 avril 1849, M. Simson avait ofTert, au nom du parlement national de Francfort, une couronne que le roi refusait en alléguant qu'à ses yeux le parlement donnait ce qui n'appartenait qu'aux princes. Le 18 décembre 1870, M. Simson apportait l'acquiescement du parlement h un acte accompli par les souverains de leur propre autorité et sans consultation préalable de leurs Chambres. Le roi Guillaume acceptait ainsi dans les conditions dont l'absence avait autrefois déterminé le refus de son frère.
L'adresse du parlement du Nord et l'allocution de son président respiraient Tirritation contre la France. L'une accentuait énergiquement la conquête des départements frontières de la France ; l'autre s'appesantissait avec orgueil sur l'endroit où avait lieu cette cérémonie, « dans une ville où plus d'une guerre
» a été méditée et mise en œuvre contre notre patrie », et rappelait que près de là avaient été conclus des traités entratnant à leur suite Técroulement de l'ancien empire germanique. Le môme esprit ressortait de la réponse que le roi lut d'une voix très émue. 11 célébrait le « décret miraculeux» de la Providence qui le réunissait aux représentants de la nation dans la vieille cité des rois de France ; il ne voulait attribuer qu'à Dieu des victoires telles qu'il n'osait pas en espérer au début de la guerre; il promettait de ne pas déposer les armes sans avoir assuré la frontière allemande contre des agressions futures ; il remerciait enfin les députés de leur démarche, tout en insistant sur l'assentiment préalable de tous les souverains, assentiment dont il était d'ailleurs assuré maintenant.
Telle fut cette solennité, qui s'accomplit sous le tonnerre des canons français du Mont-Valérien et eut quelques jours après un épilogue caractéristique. Après le départ de la députation du parlement, l'élément militaire reprît ses droits à Versailles. Le t*' janvier, au dîner des généraux, chez l'empereur Guillaume, le grand-duc de Bade rappela le mot de Frédéric-Guillaume IV : « qu'une couronne impériale ne peut être conquise que sur le » champ de bataille » ; or ce mot, l'empereur Guillaume venait de le réaliser. Le même jour encore, l'Empereur prit occasion de venger sa politique des attaques antérieures du parti libéral. Recevant une députation de la chambre des Seigneurs de Prusse, il la remercia du concours constant qu'elle avait prêté à ses projets de réorganisation de l'armée, alors qu'ils rencontraient ailleurs une opposition qui eût pu compromettre tout l'avenir de la Prusse.
Si le 18 décembre 1870 avait appartenu un moment à l'élément civil, la journée du 18 janvier 1871 fut tout entière à
Tannée. La conslitulion du nouvel empire avaitélé promulguée le 30 décembre. Le 18 janvier, anniversaire du couronnement du premier roi de Prusse, l'empereur Guillaume adressa une proclamation à la nation allemande et un ordre du jour à l'armée, pour leur notifier qu'il avait déféré au désir des souverains allemands de « renouveler et d'accepter la dignité impé- » riale, suspendue depuis soixante ans». Ces quelques mots résumaient le triomphe de la maison de Hohenzollern, qui avait recueilli la couronne de Charlemagne, abandonnée par la maison de Habsbourg. Mais ce qui imprimait son vrai cachet au relèvement de l'empire, c'était le caractère exclusivement militaire de la solennité qui eut lieu ce jour-là à Versailles.
Tous les princes prussiens et allemands, les ministres, plus de 500 ofQciers de tous grades, les députalions de tous les corps de l'armée de siège avec leurs drapeaux avaient été réunis dans la Galerie des Glaces du Palais. On y avait dressé un autel, sur lequel l'aumônier de l'armée, en présence de l'Empereur, célébra le service divin avec liturgie et sermon. Puis, passant devant le front des porte-drapeaux, l'Empereur lut le décret de promulgation de l'Empire et fit ensuite lire par le chancelier fédéral les deux proclamations à la nation et à l'armée.
L'Empire allemand était ressuscité au milieu d'une guerre sanglante, sous les murs de la capitale de l'ennemi, au bruit du canon ; il était proclamé devant ceux qui avaient principalement aidé à sa création et qui en étaient désornoiais les gardiens. Cette origine militaire du nouvel Empire allemand est d'une importance capitale ; elle lui imprime son caractère fondamental, et elle en constitue la base ainsi que le principe d'existence, d'après la loi qui veut que les empires viventpar le principe auquel ils doivent leur naissance.