CHAPITRE QUATORZIÈME
LA FIN DE Là GlIERHË. — LE TRAITÉ DE PAIX 1870. — 1873
La délégation de Tours continue la guerre. — L'esprit public en France est favorable à la paix. — Nouvelles défaites des armes françaises. — Le bombardement de Paris. — Vaines démarches de la diplomatie. ~ Ëmeutes à Paris. — Capitulation. — Opposition de M. Gambetta.
— L'assemblée nationale de Bordeaux. — Lespréliminairesdepaix de Versailles. — L'annexion de TAIsace-Lorraine est depuis longtemps résolue en Allemagne. — L'indemnité de guerre. — Nouveaux troubles à Paris. — Les troupes allemandes entrent à Paris. — Les revues des troupes allemandes à Longchamps. — Les télégrammes de victoire de l'empereur Guillaume. — Ses ressentiments contre la nation française. — La joie, à Berlin, troublée par l'insurrection communaliste de Paris. — Erreurs de M. de Bismarck au sujet du caractère de l'insurrection. — Attitude neutre des troupes allemandes. — Le gouvernement préoccupé de la question du payement de l'indemnité,
— Négociations de paix infructueuses à Bruxelles. — L'Allemagne veut être payée en métal. — Négociations et traité de paix de Francfort. — L'empereur Guill.iume et les révolutions en France. — M. Thiers presse la libération du territoire français. ~ Le résultat de l'emprunt des trois milliards cause de l'étonnement en Allemagne.
— Évacuation du territoire français. — Jugement sur les conditions imposées à la France. — L^Allemagne explique les motifs de ses rigueurs. *— A qui appartiendront les provinces conquises? — L'Alsace-Lorraine déclarée pays d'Kmpire. — L'Allemagne espère ramener les populations annexées par une politique de patience et de douceur. — Promesses d'autonomie. — Le régime dictatorial établi pour deux ans.
Pendant que Tempereur Guillaume préparait à Versailles les assises du nouvel édifice germanique, le fléau de la guerre n'avait cessé de sévir dans la moitié de la France. A la suite
de la défaite de Tarmée de la Loire, la délégation du gouvernement de Paris avait dû quitter Tours pour s'établir à Bordeaux, où elle s'installa le 9 décembre. A cette époque, Tesprit public en France, découragé par les défaites des armées, ébranlé par les souffrances que la guerre infligeait au pays, désillusionné sur la valeur militaire des nouvelles troupes improvisées, commençait à pencher pour la paix. La nation avait rempli tous les devoirs que le patriotisme impose. Après Sedan, elle avait opposé une résistance héroïque à Tinvasion, soutenu avec honneur la lutte contre les armées nombreuses et bien organisées des Allemands. Devant cette supériorité écrasante de l'ennemi, la France, impuissante à réparer à bref délai ses désastres, isolée en Europe, pouvait sans honte subir les conséquences de ses défaites, c'est-à-dire conclure la paix. Tel ne fut pas l'avis des deux chefs de la Défense, M. Gambelta à Bordeaux, et le général Trochu à Paris. De bonne foi, ils croyaient qu'en prolongeant la résistance ils pourraient ramener au drapeau de la France cette fortune, qui jusque-là l'avait si obstinément fui. Contre le gré d'une très grande partie de la nation, la guerre fut continuée, ne produisant pendant deux longs mois qu'une nouvelle et lamentable série de défaites et de désastres. Dans le mois de décembre, les noms de Beaugency, de Dieppe, de Bloîs, de Phalsbourg, de Montmédy, de Vendôme, de Nuits, de Tours, d'Amiens; en janvier 1871, ceux de Mézières, de Bapaume, de Rocroy, de Yillersexel, de Péronne^ du Mans, d'Alençon, de Saint-Quentin, de Long^y ne rappellent que des batailles perdues, des forteresses prises ou réduites à capituler, des étapes de l'invasion allemande pénétrant plus avant dans l'intérieur de la France.
L'armée de Paris ne fut pas plus heureuse. Après la bataille
de Champigny, le 2 décembre, le cercle de fer s^était complètemenl fermé autour de la capitale, que l'armée allemande se
disposait dès lors à terriûer par le bombardement. Encore en novembre, au quartier-général de Versailles, on s'était livré à Tespoir que Paris épuisé, manquant de vivres, viendrait promptement à résipiscence et que la reddition de Paris entraînerait aussitôt la soumission de toule la France. Dans l'entourage du roi comme dans celui de sa chancellerie, on pensait célébrer les fêles de Noël à Berlin. Au commencement de décembre, ces espérances s'éloignèrent de plus en plus, et Ton songea à avoir raison de Paris à Taide du bombardement. M. de Bismarck y poussait : la résistance prolongée de Paris ne laissait pas de lui causerunecertaineinquielude.ee qu'il redoutait le plus, c'était Tinterventiondes puissances neutres dans ses négociations de paix avec la France, intervention qui pouvait se produire au détriment de TAllemagne. Une telle éventualité devenait plus probable h mesure que la guerre se prolongeait. Le chancelier insistait auprès du roi pour qu'il fit accélérer les préparatifs du bombardement, pour lequel Tétat-major s'était prononcé d'ailleurs depuis longtemps. De puissantes influences féminines avaient contrarié ce projet pour des raisons d'humanité, en pensant au danger auquel seraient exposés les monuments et les trésors d'art de la capitale française. Des considérations de celle nature ne pouvaient finalement prévaloir sur Tespril des hommes d*État et des mililaires allemands. Vers la fin de décembre, tout fut prêt pour le bombardement, qui commença le
. 27, pour se poursuivre presque sans interruption pendant le mois de janvier, avec des résultats insignifiants au point de vue militaire, mais en causant des désastres et en jetant le trouble dans l'intérieur de Paris.
La diplomatie étrangère avait tenté de faire cesser le bombardement. Les chefs de mission restés à Paris, s'adressant, le 13 janvier, à M. de Bismarck, constataient les effets désastreux produits par les bombes, qui avaient frappé des femmes, des enfants, des malades de toute nationalité, et mettaient en danger la vie et les biens de tous; ils priaient par conséquent le chancelier féJéral d'ordonner des mesures propres à protéger leurs nationaux, au départ desquels les belligérants opposaient des difBcultés. Cette démarche n'eut aucun succès. M. de Bismarck, dans sa réponse aux diplomates, déclara que les nationaux étrangers avaient eu tort de rester dans une ville assiégée, que, Paris étant le camp forliflé d'une armée ennemie, les lois de la guerre permettaient de le réduire à merci par tous les moyens possibles, qu'on ne tirait pas exprès sur les hôpitaux, enGn qu'à une si grande distance il était impossible de prévenir les ravages qu'on déplorait.
La résistance de Paris tirait, du reste, à sa fin. Le 19 janvier, le général Trochu fit une sortie avec toutes ses forces disponibles : repoussée avec des pertes considérables, l'armée dut se retirer dans l'enceinte de la ville. Ce fut la dernière tentative, dont Tinsuccès, devenu le prétexte d'émeutes populaires, entraîna la démission du général Trochu. Les approvisionnements étaient près d'être épuisés, les éléments démagogiques troublaient et entravaient la défense, qui ellemême s'affaiblissait sous le coup de constantes défaites.
Le gouvernement de Paris, ne tenant plus compte des objurgations des esprits exaltés qui réclamaient une sortie en masse, résolut de traiter de la reddition de la capitale. M. Jules Favre se rendit, le 23 février, à Versailles, pour pressentir M. de Bismarck; il y retourna le lendemain et les jours
suivants pour signer, le 28 février, une convention, dont les principales conditions étaient un armistice de trois semaines, expirant le 19 février, avec ravilaillement pour Paris ; la reddition des forts et du matériel de guerre ; le désarmement de Tenceinte; Tarmée régulière désarmée et prisonnière de guerre dans l'enceinte; la garde nationale conservant ses armes et préposée au maintien de Tordre ; l'extension de l'armistice à toute la France, h commencer dans trois jours ; la convocation à Bordeaux d'une assemblée nationale, librement élue, pour décider de la continuation de la guerre ou des conditions de la paix; le paiement par la ville de Paris d'une contribution de guerre de deux cents millions de francs. Dans cette convention, dont les conditions étaient assez modérées pour Paris, le négociateur français avait négligé de songer au sort de l'armée de TEst, qui était très compromise à ce moment là et avait été exclue du bénéfice de l'armistice. Aussi, poursuivie et acculée à la frontière suisse, cette armée, la dernière de la France, au nombre de 80,000 hommes, dut, le !•' février, se réfugier en Suisse, où elle fut désarmée.
La guerre était virtuellement terminée. Ce fut en vain que M. Gambetta, à Bordeaux, se disposait à continuer la guerre en province, et essayait de coulrarier la réunion de l'assemblée nationale en en excluant toute une catégorie de personnes, partisans ou serviteurs de l'Empire. Le pays désirait la paix ; les mesures restrictives au sujet des élections furent annulées par le gouvernement de Paris, à la suite de protestations de M. de Bismarck.
L'assemblée nationale de France se réunit le 12 février à Bordeaux; elle était composée en majeure partie d'adversaires de la République, mais surtout de partisans décidés delà paix :
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sous ce rapport elle était Teipression fidèle du sentiment du pays. Elle reçut, le lendemain, la démission du gouvernement de la Défense nationale,* nomma, le 17, M. Thiers, chef du pouvoir eiéculif et lui conféra, le 19, la mission de se rendre à Versailles pour traiter de la paix.
Les négociations s'ouvrirent au quartier-général allemand le 21 février. M. Thiers, on le savait à Versailles, venait avec la ferme résolution de conclure promptement la paix : il l'avait annoncé à Bordeaux, en prenant possession du pouvoir. «Faire » la paix », s'était-il écrié, « réorganiser, relever le crédit, ra- » viver le travail, telle est la seule politique concevable en ce » moment ». Avec un tel négociateur, approuvé d'avance par TAssemblée nationale, l'empereur Guillaume n'avait plus à craindre le rejet de conditions arrêtées d'avance et sur lesquelles souverain et entourage devaient se montrer inflexibles.
Toutefois les négociations ne marchèrent pas sans encombre ; h certains moments même elles semblèrent devoir échouer: Ténormité du chiQre de Tindemnité de guerre et surtout celle des cessions territoriales exigées par l'Allemagne firent reculer M. Thiers, qui avait conscience de l'impopularité à laquelle le condamnerait l'acceplation dépareilles conditions. On avait commencé par prolonger l'armistice jusqu'au 26 février : c'était donc dans l'espace de cinq jours qu'il fallait mener à fin les négociations; car, au quartier-général allemand, on était résolu à n'accorder aucun autre délai.
Le fait historique le plus important peut-être du XIX* siècle, et qui pèsera longtemps sur les rapports du peuple allemand et du peuple français, nous voulons parler de l'annexion de l'Alsace-Lorraine à l'Allemagne, n'était pas entièrement une improvisation de la guerre de 1870. L'historien allemand, en di-
santàM. Thiers,qui le questionnait, que rAUemagne faisait la guerre à Louis XIV, n'avait fait que répéter ce qui s'enseignait depuis un demi-siècle dans les Universités et les lycées, et ce qui s'écrivait dans les livres et les journaux allemands. En 1814, lors de la paix de Paris, des voix influentes s'étaient élevées pour demander qu^on enlevât à la France vaincue ses provinces de TEst. Les chefs du catholicisme allemand furent au premier rang pour exiger ce châtiment de la France révolutionnaire. Leur opinion ne prévalut pointdans les conseils des gouvernements coalisés. On avait reconnu d'ailleurs que les populations alsaciennes et lorraines étaientabsolument hostiles à Tidée d'être séparées de la France. Le professeur Goerres, de TUniversité de Munich, gémissait de cette répugnance, tout en prédisant que ces provinces formeraient dans Tavenir un sujet de querelle entre l'Allemagne et la France.
Depuis ridée de reprendre l'Alsace et la Lorraine n'avait pas cessé de hanter la jeunesse des Universités allemandes et les élèves de ces pépinières de patriotisme. M. de Bismarck, le chancelier de 1870, était sur ce point en communion de sentiment avec les professeurs, ses anciens maîtres. « J'aurais » compris », écrivait-il en 1848 dans un journal prussien, « que » lepremier élan de force et d'unité allemandes se fût manifesté » en réclamant l'Alsace à la France et en arborant le drapeau » allemand sur la cathédrale de Strasbourg». Un souverain de l'Allemagne du Sud, le roi Guillaume de Wurtemberg, était du même avis, en 1854, lors de la guerre d'Orient. D'après lui, pour que le Sud s'enflammât pour Tunité allemande, il fallait lui donner Strasbourg, la France pouvant envahir les États du Sud avant que la Confédération eût le temps de leur venir en aide. Le vieux roi, en émettant cette opinion, ne pouvait pas prévoir
qu'en 1870 la France n'aurait rien préparé pour accomplir celle invasion.
En 1866, à la veille de la guerre avec rAutriche, M. de Bismarck avail encore songé à l'Alsace. Au dernier moment, en effet, le ministre prussien, d'après ce qu'il assurait lui-même plus lard, fit faire à l'empereur François-Joseph des ouvertures en vue d'un arrangement entre la Prusse et rAulriche. « Nous » avons de puissantes armées », disait-il, «entendons-nous, » faisons une évolution vers l'ouest; l'Autriche au sud, la » Prusse au nord, tournons-nous contre la France, reprenons » l'Alsace, faisons de Strasbourg une forteresse fédérale. Sans » doute il n'existe pas de raison légitime pour une guerre » avec les Français ; mais nous pourrions nous excuser devant » nous-mêmes sur ce que la France non plus n'avait pas eu » raison de nous enlever l'Alsace et Strasbourg, en pleine » paix. Si nous apportions cela aux Allemands comme don de » joyeux avènement, ils supporteraient volontiers notre domi- » nation à deux ». La combinaison ne fut pas agréée à Vienne et la guerre éclata.
D'après ce qui précède, on comprendra aisément qu'en parlant pour la guerre en 1870, le roi Guillaume, son chancelier et son état-major nourrissaient déjà le projet d'enlever, en cas de victoire, les provinces de l'Est à la France. Aussi dès le 14 août le roi nomme un gouverneur général pour la Lorraine, et le 21 août un autre gouverneur général pour l'Alsace. Ce dernier, aussitôt que Strasbourg esl occupé, va s'y installer et déclare dans une proclamation que « celte ville et ce pays resteront à l'Allemagne ».
L'idée de prendre l'Alsace et la Lorraine, qui existait en Allemagne dans les sphères élevées, devint populaire après
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les premières victoires et fut entretenue avec ardeur par tous les organes du cabinet de Berlin. Le mot d'ordre partait du quartier-général allemand, et dès le commencement de septembre le langage de la presse ne pouvait plus laisser subsister de doute sur ce qui formenùt le fond des condilions de paix du vainqueur.
On a vu plus haut que, dans son entrevue avec M. Jules Favre à Ferrières au mois de septembre, M. de Bismarck avait déclaré qu'il lui fallait Strasbourg elMelz, ces « clefsdesa maison ». Ce fut depuis lors le thème invariable des déclarations officielles et de la correspondance diplomatique de la chancellerie allemande. A celte condition seule, la France, depuis Sedan, pouvait obtenir la paix, à moins que par un retour de fortune elle ne rétablît le prestige de ses armes. Aussi, au mois de février 1871, M. Thiers entendit-il surcelte question d'Alsace-Lorraine le même langage que M. Jules Favre six mois auparavant, avec cette circonstance aggravante que les armées allemandes étaient alors maîtresses des territoires que le quartier-général avait fermement décidé de ne plus restituer à la France.
Ce fut une pénible tâche pour le nouveau chef d'État français que ces négociations de Versailles: comment traiter devant un parti pris et avec des adversaires dont le premier mot est déjà un ultimatum? M. Thiers disputa le terrain pas à pas. La paix étant impossible à obtenir sans cession territoriale, il concéda l'Alsace avec Strasbourg, dans l'espoir de sauver la Lorraine avec Metz. Antérieurement, en effet, M. de Bismarck, personnellement, avait paru être favorable à une combinaison laissant Metz à la France, qui aurait rasé les ouvrages de cette place et payé un supplément d'indemnité^ avec
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lequel rAJIemagae aurait pu construire une forteresse sur sa nouvelle frontière. Ni Tempereur Guillaume ni rétat-major ne goûtèrent ce projet, et M. de Bismarck, se rangeant à leur avis, exigea péremptoirement Metz et une partie de la Lorraine. Les négociations, qui menaçaient d'ôtre rompues à cause du refus opiniâtre de M. Thiers, furent reprises sur la proposition de M. de Bismarck, offrantde restituer à la France la place de Belfort, qui avait capitulé le 15 février. En revanche, ii maintint sa demande d'une courte occupation de Paris par les troupes allemandes. Ce fut en vain que M. Thier s protesta, suppliant le chancelier de ne pas infliger cette humiliation à une ville milheureuse, et représentant les dangers que pourrait courir Tordre public par suite de la présence des troupes étrangères au milieu d*une population surexciiée. Rien n'y fit. L'Empereur avait décidé que cette satisfaction serait donnée à ses soldats, qui pendant de longs mois avaient été réduits à contempler de loin les tours des églises et les faites des monuments de la capitale.
Restait & débattre l'indemnité de guerre, question dans laquelle le quartier-général allemand apportait autant de ténacité et de rigueur que dans celle de TAIsace-Lorraine. Si sur ce dernier sujet les exigences de rA.llemagne n'avaient pas beaucoup varié depuis Sedan, elles s'étaient, par contre, accrues considérablement sur la question pécuniaire. En septembre, on parlait, dans l'entourage du chancelier, d'un chiffre de trois milliards; depuis, les prétentions avaient triplé et quintuplé. Dans les consultations tenues à Versailles avec différents personnages de la haute finance allemande, les chiffres étaient poussésjusqu'àhuit,àdixetmôme à quinze milliards. A.u milieu de ces avis multiples et divergents, M. de Bismarck adopta la
moyenne de six milliards, contre laquelle M. Thiers se récria avec une extrême énergie, en jurant à son adversaire de dénoncer h toute l'Europe les exigences exorbitantes de TAUemagne. Cette ingérence de l'étranger dans les négociations de paix, le cabinet allemand l'avait jusque là heureusement évitée ; parlant le langage du vainqueur, il avait en quelque sorte intimidé les autres puissances, dont aucune n'osait plus intervenir en faveur de la France. L'Angleterre elle-même avait, en dernier lieu, décliné une démarche, sollicitée par la France, en vue d'amoindrir les cessions territoriales qu'on voulait lui imposer. Par contre le cabinet britannique s'élait montré disposé à agir auprès du quartier-général allemand afin d'obtenir une diminution de l'indemnité de guerre. Prévenu à lemps, M. de Bismarck sut enlever au cabinet anglais le bénéfice de cette intervention, cependantbien timide. Avant que l'ambassadeur de la reine eût pu présenter officiellement la demande de son gouvernement, le chancelier avait proposé à M. Thiers et fait accepter par lui le chiffre de cinq milliards au lieu de six . Voilà dans quelles conditions fut conclue la convention du 26 février 1871. Aux termes de cet acte, la France renonçait en faveur de l'Empire allemand à tous ses droits et titres sur l'Alsace et une partie de la Lorraine, « que l'Empire allemand » possédera à perpétuité en toute souveraineté et propriété. » La France s'engageait à payer la somme de cinq milliards de francs, dont un milliard au moins dans le courant de l'année 1871 et les autres quatre dans un délaide trois ans. L'évacuation du territoire français devait s'effectuer graduellement à mesure des paiements de l'indemnité. Belfort et un rayon à déterminer restaient à la France : concession qui ne coûtait guère à l'Allemagne, Belfort n'ayant qu'une faible valeur stra-
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tégique. Il fut stipulé enfin qu'après la ratification de la con* vention par FÂssemblée nationale et Tempereur d'Allemagne, des commissaires se réuniraient aussitôt à Bruxelles pour conclure le traité de paix définitif. A ces arrangements était jointe une convention complémentaire, par laquelle l'armistice était prorogé jusqu'au 12 mars; il fut stipulé, en outre, que jusqu'à la ratifilion des préliminaires de paix, des troupes allemandes, au nombre de 30,000 hommes au maximum, occuperaient une partie de la ville de Paris, désignée spécialement à cet effet, dans l'intérieur de Tenceinte.
Les conditions arrêtées à Versailles ne tardèrent pas à transpirer à Paris. Quelque dures qu'elles fussent, elles n'émouvaient pas autant les masses populaires que la pensée d'avoir à subir la présence, même temporaire, des troupes ennemies ; des mouvements dangereux étaient à redouter de la part des éléments démagogiques, qui trouvaient cette fois l'occasion de dissimuler sous le masque d'un patriotisme exalté leurs plans subversifs. M. Thiers s'efforçait, de son côté, de calmer les esprits, en adressant à la population un manifeste pour l'engager à supporter ce qui était inévitable, et en lui dépeignant les malheurs qui, en cas de résistance des habitants, fondraient sur la France entière. D'autre part, il accourut à Bordeaux, pressant l'Assemblée de ratifier sans retard la convention et d'éviter peut-être ainsi l'occupation de Paris par les Allemands. Mais, quelle que fût la diligence de l'Assemblée, le vote ne pût être émis que le l®*' mars dans la soirée, et le matin du même jour les troupes allemandes avaient commencé leur entrée dans Paris.
Les délibérations de Bordeaux furent très orageuses; elles soulevèrent toutes les oppositions. On voyait à la tribune les
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infortunés députés alsaciens et lorrains, protestant contre leur séparation d'avec la France; les adversaires de la paix, reprochant à M Thiers de s'être soumis aux conditions allemandes; les bonapartistes, se défendant contre le déchaînement des fu« reurs de tous les autres partis. Mais la majorité était acquise à la paix: on n'avait que le choix entre accepter les préliminaires tels quels et la reprise des hostilités, et le temps pressait. La convention de Versailles fut votée par 546 voix contre 107. M. Thiers avait h&te de transmettre ce vote à Versailles.
L'entrée des troupes allemandes dans la capitale, ainsi que nous venons de le dire, avait été fixée au 1" mars. L'état des esprits à Paris, les manifestations tuniultueuses de certains bataillons de la garde nationale n'étaient pas sans impresionner le quartier général de Versailles. On aurait volontiers renoncé à une occupation même temporaire, de crainte que les troupes ne fussent obligées, h un certain moment, de se défendre contre l'émeute ou de prêter main forte à la police pour le maintien de l'ordre. Les provocations imprudentes de certains meneurs de la démagogie déterminèrent Tétat-major allemand à effectuer l'entrée des troupes. Chaque régiment des trois corps d'armée réunis devant Paris devait fournir un bataillon, afin que le total ne surpassât pas le chiffre de 30,000 hommes, fixé par la convention. La première moitié de ces troupes se rassembla dans la matinée au champ de courses de Longchamps, pour être passée en revue par l'Empereur. Ce dernier, venu de Versailles en voiture, monta à cheval près des tribunes des courses ; il avait à ses côtés les princes de sa maison, le roi de Wurtemberg, les grand-ducs de Bade, de Weimar, d'Oldenbourg et de Mecklembourg'Schwerin, deux princes de Bavière, les ducs de Cobourg, d'Altenbourg et de Meiningen. Après la revue,
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TEmpereur retourna à Versailles, tandis que les troupes se mirent en marche à travers le bois de Boulogne et la place de TArc de Triomphe de TÉtoile. Ce monument avait été barricadé par la population, qui voulait empêcher ainsi ce qu'elle considérait comme une profanation de ses souvenirs de gloire. Les troupes allemandes, tournant TArc de Triomphe, se dirigèrent vers les Champs Ëlysées et la place de la Concorde, où la grille du Jardin des Tuileries formait la limite extrême du rayon d'occupation. La seconde moitié des troupes, qui devait Taire son entrée le lendemain, 2 mars, ne dépassa pas Longchamps, la nouvelle du vote de l'Assemblée de Bordeaux étant parvenue à Versailles. Toutes les troupes logées dans Paris le quittèrent dans la malinée du 3. Ce jour-là l'empereu r GuiUaume pa<;sa encore en revue ses gardes, sur ce même champ de courses où il avait été trois ans auparavant Thôte de l'empereur Napoléon. Dans son allocution aux officiers, il attribua, comme toujours, le succès à la Providence, quiavait V permis que nous fussions l'instrument pour accomplir de si » hauts faits historiques. »
Le même senliment religieux se retrouve dans tous ses autres messages. Le 2 mars, après avoir ratifié la convention, il annonça cet événement à l'Impératrice, en rendant hommage a au Dieu des armées, qui a partout béni nos entreprises et » fait ainsi réussir cette paix si honorable. » Il n'oublie pas de faire partager sa joie aux souverains alliés ou amis. « Nous » sommes », écrit-il au roi de Saxe, « à la fin d'une guerre qui » nous a été imposée avec une frivolité sans pareille ». Il s'adressa dans les mêmes termes à l'empereur de Russie, mais en y ajoutant ces paroles, qui sont une révélation : « La Prusse » n'oubliera jamais que nous le devons à vous, si la guerre n'a
» pas pris les dimensions les plus extrêmes. Que Dieu vous en >} béDi>se I » Et le Czar de lui répondre : « Je partage votre joie ; » fasse Dieu qu'une paix durable s'ensuive I Je suis heureux » d'avoir été à même, comme ami dévoué, de vous témoigner » mes sympathies. Puisse l'amitié qui nous unit assurer le » bonheur et la gloire de nos deux pays! » Pour témoigner encore davantage sa reconnaissance à son impérial neveu, l'empereur Guillaume, le jour de la revue des gardes à Longchamps, conféra un de ses régiments à Alexandre II, en rappelant le souvenir « de la fraternité d'armes des deux armées > entrant ensemble dans la capitale ennemie ».
L'Empereur quitta Versailles le 7 mars, et transféra son quartier-général à Ferrières, d'où il partit le 13 pour rentrer dans ses Etats. À Sarrebruck,oii il fut reçu par une députation des villes rhénanes, il saisit une fois de plus l'occasion, de s'élever en termes véhéments contre l'ennemi qu'il avait vaincu. « Kn dépit de la finesse et de la ruse desWelches », dit-il à la députation, « qui voulaient nous disputer la victoire, ils » n'ont pas échappé au juste châtiment; que Dieu soit aux vic- » times un juge miséricordieux !» Et il ajouta avec modestie : « Moi-même j'ai pu faire, en somme, peu de chose ; la sagesse » de Moilke et l'intelligence des généraux ont amené les succès » que nous avons remporlés. » De Nancy, il avait encore, adressé à toute l'armée allemande un ordre du jour, pour la remercier « d'avoir préservé le sol national d'une invasion » de l'ennemi et reconquis pour l'Allemagne les provinces » qu'elle avait perdues depuis .longtemps. » Il arriva le 15 à Francfort, où il fit une entrée solennelle, et poursuivit son voyage triomphal jusqu'à Berlin, dont la population accourut sur son passage pour acclamer celui qui, parti roi de Prusse
350 l'kmpi!:hbur guillâitmk et son règne
sept mois auparavant, revenait Empereur d'Allemagne.
La joie du triomphe, pour l'Empereur Guillaume, fut troublée, quelques jours après, par la nouvelle de l'insurrection Gommunaliste de Paris du 18 mars. Il avait arrêté et signé les bases de la paix future, il était en possession des provinces conquises ; mais restait à réaliser le recouvrement de rindemnité de guerre, de ces cinq milliards sur lesquels le nouvel empire comptait pour solder toutes ses dettes de guerre, rétablir et compléter son armement, alimenter et subventionner un grand nombre de travaux publics, d'institutions économiques et Bnancières. De l'accomplissement des payements stipulés dépendait la rentrée des troupes d'occupation en Allemagne; Tinsurreclion de Paris pouvait entraver ces payements, prolonger l'occupation allemande, entraîner peut-être la reprise des hostilités.
Au premier moment, on ne semblait pas exactement fixé à Berlin sur la nature decelte insurrection. Le chancelier fédéral lui-même, à qui TEmpereur Guillaume, le 22 mars, venait de conférer le titre de prince, y discernait, au milieu de passions démagogiques et de basses convoitises, «un fond raisonnable ». Il s'imaginait que la partie modérée de la population parisienne n'avait pris les armes que pour conquérir l'autonomie de Paris, d'après le modèle do l'organisation municipale de la Prusse. Sur ce point, les événements devaient bientôt le lui prouver, le prince de Bismarck était dans l'erreur. Les Parisiens modérés ne songeaient point, en présence d'une armée étrangère, à réclamer l'autonomie de la capitale ; ils ne prenaient même aucune part à l'insurrection, dirigée par les hommes les plus exaltés du radicalisme révolutionnaire français et cosmopolite, qui voulaient faire de Paris un État dans l'État, détruire
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Funité de la France, mettre en pratique les idées de Técole commu.nîste. Le gouvernement de M. Thiers, TAssemblée nationale eussent-ils accordé l^autonomie de Paris sur la plus vaste échelle, l'insurrection n'aurait pas' désarmé, son but étant de s'ériger en gouvernement contre le gouvernement central.
Quoi qu'il en soit, l'incertitude dans laquelle on se trouvait à Berlin sur le caractère et la force réelle de l'insurrection, donna, dès le premier moment, à l'attitude du cabinet allemand une allure qui, en affaiblissant le crédit du gouvernement de Versailles — car c'est dans cette ville que M. Thiers, abandonnant Paris, avait établi le siège de son poavoir et de l'Assemblée nationale — encourageait jusqu'à un certain point les hommes de la Commune. On remarquait, avec quelque surprise, la neutralilé bienveillante qu'observaient au commencement les commandants des troupes allemandes à l'égard du gouvernement insurrectionnel, et qu'iU tenaie même à lui notifler directement.
Mais ce qui préoccupait avant tout l'Empereur Guillaume le prince de Bismarck, c'était la question des payements l'indemnité de guerre. Paris, siège des établissements financiers de la France et centre de sa richesse, étant au pouvoir de Tinsurreclion, le gouvernement de Versailles pourrail-il, voudrait-il tenir ses engagements? Voilà sous quels auspices furent ouvertes à Bruxelles les négociations, pour lesquelles, dès le 19 mars, la France et l'Allemagne avaient délégué des plénipotentiaires. Chacune des deux parties était absorbée par des soucis différents. M. Thiers ne songeait qu'à la prompte répression de rinsurrection, et, à cette fin^ il demandait que l'Allemagne lui rendît au plus vite les prisonniers de guerre
352 l'emperecr Guillaume et son rèons
retenus à Mayence et à Coblenlz. Le chancelier allemand, de 8on côté, tenait surtout à être payé : que la France signe la paix, qu'elle commence les payements stipulés dans les préliminaires, et il rendra les soldats prisonniers. Le gouvernement de Versailles, à ce que prétendait le cabinet allemand, n'était pas assez fort pour vaincre Tinsurreclion ; qu'il accepte donc le concours des troupes allemandes, ou, s'il refuse cette offre, qu'il rentre dans les conditions des préliminaires de Versailles, c'est-à-dire qu'il retire toutes ses troupes derrière la Loire, après quoi l'Allemagne agira seule contre Paris.
Les négociateurs français, à la vérité, avaient quitté Versailles sans être, munis d'instructions : on était au lendemain de l'exode gouvernemental de Paris, et à Versailles régnait un grand désarroi. Dans cet élat de choses, les négociations ne pouvaient guère marcher à Bruxelles. L'Allemagne demandait à être payée en espèces : les pléniplolentiaires français proposaient l'acquittement en titres de rente, combinaison qui ne convenait pas aux Allemands, devenus incrédules relativement à l'avenir de la France. Les négociateurs français demandaient que l'Allemagne, enlevant deux provinces à la France, assumât une part proportionnelle de la dette française. Le cabinet de Berlin s'y refusait formellement. On arriva ainsi, de part et d'autre, à soupçonner un manque de bonne foi. Le cabinet de Berlin accusait surtout le gouvernement français de vouloir traîner les choses en longueur, dans l'espoir d'obtenir quelque intervenlion étrangère en vue de l'adoucissement des conditions. Aussi, à la fin du mois d'avril, le prince de Bismarck fait prévenir M. Thiers que, s'il ne se hâte pas de signer le traité de paix, les troupes allemandes occuperont Paris. Kn même temps il lui fait demander une entrevue sur
le territoire allemand, entrevue que M- Thiers décline pour sa personne, mais à laquelle il se fait représenter par M. Jules Favre, alors minisire des affaires étrangères.
C'est à Francfort que fut pris le rendez-vous. Les menaces allemandes avaient produit leur effet : M. Jules Favre y arriva avec la ferme intention de conclure la paix, et il s'empressa, dans sa première rencontre, le 6 mai, avec le chancelier allemand, de lui faire connaître ses intentions paciGques. Le prince de Bismarck était porteur d'un ultimatum, dont il donna connaissance au minisire français dans une note, qu'il lui lut lui-même le lendemain. L'Allemagne, y élail-il dit, en présence de l'impuissance de M. Thiers devant l'insurrection, a perdu confiance ; elle ne veut plus rester spectatrice passive des événements, et, à moins d'être couverte par des garanties, elle interviendra à Paris. Il faut ou que Tarmée française se retire derrière la Loire, ou que les forts de Paris soient remis aux troupes allemandes. L'occupation prolongée pèse à l'Allemagne : ses soldats, enlevés à leurs foyers, à leurs occupations, ont hâte de rentrer; de plus, les préliminaires de paix n'ont pas prévu cette occupation prolongée, qui impose à l'Allemagne des sacrifices d'argent, qu'elle ne veut plus supporter. Il faut donc en finir, signer la paix et payer, ou subir l'intervention allemande, risquer la réouverture des hostilités.
Placés devant une telle perspective, les négociateurs s'empressèrent de céder. On ne discuta presque plus. Pour obtenir un rayon un peu plus étendu autour de Belforl, il fallut abandonner à l'Allemagne quelques kilomètres de plus sur la frontière du Luxembourg. Il fallut s'engager aussi à payer en métal ou en billets de banque d'Angleterre, de Prusse, de
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Hollande ou de Belgique — ceux de la banque de France étaient exclus, — ou encore en traites de premier ordre. On stipula encore l'évacuation des divers départements, ceux de la Seine et des alentours, ainsi que les forts de Paris, ne devant être évacués que lorsque le gouvernement français jugerait Tordre suffisamment rétabli à Paris et en France.
Tel fut le traité de paix définitif, signé le 10 mai à Francfort : loin d'atténuer les préliminaires de Versailles, il les aggravait sur les points que nous venons d'indiquer. Il devait être soumis à la sanction de l'Assemblée nationale de Versailles et de l'Empereur Guillaume. A Versailles on s'y résigna, non sans prolester une dernière fois. On accusait Napoléon III d'avoir amené l'invasion , on montrait le liers du territoire occupé, l'armée française anéantie, les puissances indifférentes, la démagogie de Paris, cause de la prolongation de l'occupation allemande. L'Assemblée ratifia, le 18 mars, le traité, par 440 voix contre 98. Le prince de Bismarck se rendit encore une fois à Francfort, oîi il échangea le 20 mai les ratifications avec les plénipotentiaires français.
Si l'Assemblée française s'attachait ainsi à disculper la nation, ce fut, au contraire, sur celle-ci dans sa totalité, que l'Empereur et le parlement d'Allemagne rejetèrent toute la responsabilité. L'adresse que le parlement vota à l'Empereur portait que les calamités dont la France était affligée démontraient cette vérité souvent méconnue: que môme la nation la plus puissante n'est à l'abri de convulsions qu'à condition de se renfermer dans le développement de sa vie intérieure. L'Empereur, dans sa réponse, confirma ce jugement : « Les convulsions de la France », disait-il, a sont la consé- » quence de quatre-vingts années de révolutions incessantes»
» qui ont déraciné tout Jusqu'à la dynastie. Que ce soit un » avertissement pour nous ! »
La paix conclue, le gouvernement de M. Thiers n'eut pas de souci plus pressant que de se procurer les ressources financières, afin de h&terpar des payements anticipés la libération du territoire français. Plusieurs conventions intervinrent dans le courant de 1871, de 1872 et de 1873, pour régler ces payements en même temps que les évacuations successives des départements occupés. On éprouva, à cette occasion, quelque étonnement à Berlin. Les méfiances n'y étaient pas dissipées. On croyait qu'après avoir acquitté les premiers deux milliards et dégagé ainsi Paris de la présence des troupes allemandes, la France recommencerait la guerre. On était donc fort surpris de la voir s'appliquer jusqu'au bout à acquitter son énorme rançon. L'emprunt de trois milliards, voté en 1872, un an seulement après un premier emprunt de deux milliards et demi, fut souscrit douze fois, avec le concours de toutes les places d*Europe. Le fait paraissait presque comme un miracle. Graduellement, après l'acquittement des termes convenus, les troupes allemandes se retirèrent. Le commandement de ces troupes avait été placé dans les mainé du maréchal de ManteufTel, dont le tact et l'esprit de modération contribuèrent beaucoup à prévenir des conflits entre son armée et les habitanls. Le 16 septembre 1873 les derniers soldats allemands, partant de Verdun, évacuèrent le sol français.
La guerre était terminée. La France avait dû acheter la paix à des conditions qui furent jugées draconiennes partout en Europe. En Allemagne môme, on convint que les conditions étaient dures; mais les organes du gouvernement, en faisant cet aveu, s'attachaient à justifier ces rigueurs devant l'opinion
de TEurope. Ils appelaient à leur aide le passé et le présent, les arguments de rhistoire et de la morale internalionale. L'Allemagne victorieuse, disaient-ils, a agi envers la France, comme celle-ci ne se serait pas Êiit faute d'agir envers TAllemagne vaincue. Depuis cinquante ans, les hommes politiques de France ne cessaient de convoiter la rive gauche du Rhin; M. Thiers lui-même était un de ceux qui avaient nourri le plas ardemment l'antagonisme entre les deux peuples. Tous les gouvernements en France n'avaient été sur ce point que l'écho de la nation; celle-ciélait donc responsable de la guerre, et non tel ou tel gouvernement ; c'est pourquoi la nation devait subir la peine de ses agressions. Les succès de la Prusse en 1866 avaient mis le comble à l'irritation des Français, qui à partir de ce moment n'avaient tous eu que la même pensée, celle de venger Sadowa, qui n'était pourtant qu'une défaite autrichienne. C'est que le peuple français ne pouvait supporter l'idée qu'un autre peuple lui fût militairement supérieur. Il aurait considéré la magnanimité comme une faiblesse, et, aussitôt la paix établie, il aurait cherché à préparer une agression nouvelle. Puis la France victorieuse a-t-elle montré de la magnanimité ? Comment Napoléon !•' a-t-il traité la Prusse après léna et Tilsitt? Il lui a imposé des conditions bien autrement dures, des humiliations de toute sorte.
L'Allemagne, disaient encore les organes officieux de Berlin, ne songeait pas à se venger ; seulement elle devait se précautionner, veiller à sa sûreté en se fortifiant elle-même et en afiaiblissant son adversaire. Voilà pourquoi la France, qui voulait avancer sa frontière jusqu'au Rhin, a été rejetée au delà des Vosges; la frontière allemande a été rapprochée de 150 kilomètres de Paris; les portes de sortie offensive, Metz et
Strasbourg, ont été converties en boulevard de la défense allemande. Voilà pourquoi on avait exigé une indemnité de cinq milliards, somme que jamais aucun peuple n'avait payée, et qui atteindra le double but d*indemniser TAIlemagne de tous ses frais de guerre et de défense et, en imposant à la nation française une charge formidable, de lui rendre difficile pendant de longue années de recommencer la guerre.
Justes ou spécieux, ces arguments n'eCTaçaient pas pour le moment l'impression pénible dominant dans le reste de TEurope, pas plus qu'ils ne convainquaient la France qu'elle avait été traitée avec équité. C'est qu'à l'avenir seul appartient la réponse à la question de savoir si un traitement plus modéré eût été plus utile à la cause de la paix générale et aux intérêts des deux nations.
La question qui se posait en Allemagne était de décider ce que l'on ferait des provinces conquises. Dans un chapitre précédent de ce travail, nous avons parlé des compétitions des dynasties de Bade et de Bavière. Le cabinet de Berlin avait à choisir entre le roi de Bavière, qui avait été le promoteur du rétablissement de la dignité impériale, et le grand-duc de Bade, gendre de l'Empereur. Flottant entre les devoirs de la reconnaissance et les liens de parenté, il repoussa toute combinaison de ce genre. D'ailleurs, après avoir supprimé naguère, au nord, le royaume de Hanovre et l'Électoral de Hesse, pouvait-il être porté à créer, au sud, sur la frontière de la France, un royaume de Bade ? Mais, en même temps aussi, l'Empereur Guillaume, peut-être à regret, se voyait obligé à renoncer au projet d'annexer l' Alsace-Lorraine à la Prusse. La guerre ayant rapporté à la dynastie de HohenzoUern la cou« ronne héréditaire de l'empire avec des pouvoirs très étendus.
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on aurait difficilement justifié ce nouvel agrandissement territorial devant les autres souverains allemands, qui au fond, en sortant de la guerre, ne remportaient, comme prix de leurs sacrifices, à part la conservation de leurs trônes, que Tamoîndrissement notable de leurs droits de souveraineté.
Pendant la guerre et au cours des premières négociations de paix, il avait été question de faire de FAlsace-Lorraine un État neutre. Le cabinet de Berlin s'y refusa. Le prince de Bismarck expliquait que la première condition de Texistence d'un État neutre était la ferme volonté de la population de maintenir et de défendre sa neutralité : tel est, disait-il, le cas de la Belgique et de la Suisse ; tel ne sera pas le cas de TAlsace-Lorraine. De môme qu'en 1814 M. Goerres avait constaté le sentiment français des Alsaciens, le prince de Bismarck exposait, à un demi-siècle de distance, que ces populations, dans un futur conflit entre l'Allemagne et la France, seraient, selon toute prévision, disposées à rompre leur neutralité au profit de la France. 11 concluait donc que TAlsace-Lorraine, conquise par les armes de l'Allemagne unie, devait appartenir à toute l'Allemagne, pour former un pays d'Empire avec une administration autonome. L'Alsacien, ne pouvant plus s'appeler Français, préférerait le nom d'Alsacien à celui de Prussien ou de Badois. Il fallait laisser au temps le soin de l'œuvre d'assimilation.
L'Empereur Guillaume exprima cette pensée, le 2 avril, en recevant la députation du parlement. « La nationalité alle- )) mande », disait-il, « n'est pas sans doute détruite dans ces » provinces ; mais elle y est bien effacée ; aussi ne devons-nous » pas nous attendre à un prompt changement ; il nous faut » user de patience et d'indulgence ». Et, comme cinq ans au-
paravant, lors de rannexion de Hanovre, il ajouta, en semblant s'adresser aux populations conquises: « Ce ne serait » môme ni désirable ni bon que des peuples arrachés ainsi à » leur ancienne communauté demeurassent indifférenls. C'est » par la douceur que nous réveillerons le sentiment allemand » dans ces pays. »
C'est dans le même sens aussi que s'exprima M. de Bismarck, au moment môme où il présenta au parlement un projet de loi par lequel la nouvelle constitution de TEmpire ne devait être introduite dans l' Alsace-Lorraine qu'au !•' janvier 1874. Il défendait également une politique de tempéraments et de patience pour réconcilier les populations avec leur sort actuel. Il était certain que l'Allemagne pourrait leur offrir une plus grande somme d'autonomie que la France ; que plus l'Alsacien se sentirait Alsacien, plus il se détacherait de son ancienne patrie politique ; que l'Empire, tout en cherchant à contenir le sentiment particulariste danslesdivers Etats allemands, devait, au contraire, nourriret cultiver ce môme sentiment en Alsace- Lorraine. Ce furent là des promesses pour l'avenir. Dans le présent on se trouvait, comme tout conquérant, devant une population qui subissait ce qu'elle était impuissante à changer^ mais qui le subissait avec des espérances de retour et par conséquent sans répondre aux avances de ses nouveaux maîtres. Dans cet état de choses, on ne songeait pas, à Berlin, à réaliser sur-le-champ le programme d'une politique autonomiste^ et Ton se décida en faveur d'un régime dictatorial. C'est sous l'empire de ces idées que le parlement vota, le 3 juin 1871^ la loi déclarant l' Alsace-Lorraine pays d'Empire, mais en limitant au 1^' janvier 1873 la période dictatoriale, pendant laquelle le pays serait régi de Berlin par des décrets im-
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pénaux. Il était stipulé daos la même loi que, même à Texpiralion de la période dictatoriale^ le pouvoir législatif, tel qull appartenait aux autres États allemands pour leur législation spéciale, serait exercé pour TAlsace-Lorraine par l'Empereur et le conseil fédéral d'accord avec le parlement de l'Empire. De fait l'Empereur Guillaume était établi souverain des pajs conquis.