CHAPITRE QUINZIÈME
l'empereur et les parlements 1871. — 1886
Difficultés intérieures après la guerre. — Méconleatement et ambition du parti libéral. — La question militaire au parlement. — Le septennat militaire. — Le maréchal de Moltke. — Nouvelle augmentalion de l'effectif. — Lutte entre le parti libéral et le gouvernement.
— Attentats contre l'Empereur . — Jugement du prince de Bismarck sur l'Empereur. — Loi de répression contre les socialistes. — Origine des projets de réformes économiques. — Intervention directe de l'Empereur. — 11 revendique pour lui-même l'initiative des réformes. — Mécontentement de TEmpereur à l'égard du parlement.
— Il repousse les empiétements du parlement sur les prérogatives royales. — Les fonctionnaires devront soutenir le gouvernement dans les élections. — L'Empereur défend la souveraineté de la Prusse contre le parlement de l'Empire.
L'Allemagne avait été parfaitement unie dans la guerre contre la France : les opinions discordantes, subjuguées par le danger du dehors, s'étaient effacées au milieu du mouvement national. Elles n'avaient cependant pas abdiqué, et, le danger passé, elles reparurent avec les mômes doctrines, les mômes revendications, et aussi avec des nuances d'opposition plus accentuées. Le pouvoir impérial, de son côté, ne se sentait pas bien maître de son nouveau terrain : l'action indépendante, presque dictatoriale, qu'il avait pu déployer pendant Tannée de la guerre, allait être soumise à un contrôle, variable dans ses inspirations, souvent tracassier et gênant, tel que le suffrage universel devait, selon toute prévision, le lui
opposer par l'organe du parlement. Les guerres extérieures font souvent diversion aux difQcultés du dedans ; mais elles ne les détruisent pas: les hommes et les choses, qui en sont les auleurs et les causes, se retrouvent et se redressent le lendemain, quelque resplendissant qu'il soit de gloire et de triomphes.
Rien ne démontre mieux la vérité de ce fait, tant de fois observé au cours des siècles, que les quinze années du règne impérial de Guillaume ^^ On voit revivre dans la période de 1871 à 1886 les questions et les dissentiments parlementaires de la Prusse d'avant 1870 et même d'avant 1866 : l'antagonisme entre le pouvoir royal et impérial et le pouvoir parlementaire ; les contestations au sujet du droit budgétaire ; les luttes du libéralisme avec le principe autoritaire ; les résistances de l'élément civil des populations à l'extension de Téiément militaire. Et tous ces problèmes, d'une gravité considérable, vont se trouver compliqués d'embarras créés par des nationalités étrangères rebelles à l'Empire et par des conflits religieux et sociaux.
Le parti libéral, en Prusse et dans le Nord de rAllemagne, qui avait été un puissant auxiliaire de l'œuvre d'unification entreprise par l'Empereur Guillaume, parut bientôt las du rôle quelque peu effacé qui lui avait été assigné par le gouvernement. Son concours avait été précieux pour la préparation de l'Empire : il avait échauffé l'enthousiasme, stimulé les tièdes, caché les épines du chemin, rallié une majorité compacte pour -édifier et soutenir le jeune Empire. Il pensait avoir mérité qu'on lui fît une part dans le gouvernement qu'il avait aidé à construire par ses paroles et ses votes ; il voulait aussi que dans les institutions et les lois à créer un certain compte fût
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tenu des principes dont il avait naguère arboré le drapeau et à la défense desquels il devait son mandat électoral. A celte double prétention il rencontra des adversaires décidés dans l'Empereur Guillaume et le prince de Bismarck, chancelier de FEmpire. L'Empereur d'Allemagne se souvenait trop du roi de Prusse pour admettre dans son nouveau gouvernement des pratiques et des principes différents de ceux qui lui avaient procuré les victoires et les conquêtes de 1864, de 1866 et de 1870.
Au cours de ce travail, on a vu que parmi toutes les questions de la vie politique en Prusse la question militaire avait toujours occupé la première place : c'est elle qui avait décidé des destinées de la couronne de HohenzoUern, c'est elle aussi qui avait été la cause principale de la rupture définitive du roi Guillaume avec le parli libéral et le parlementarisme. C'est encore la question de l'armée qui, pendant plusieurs sessions du parlement de l'Empire, mil en présence le gouvernement et l'opposition libérale. La constitution de la Confédération du Nord, comme on se rappelle, avait fixé l'effectif et les dépenses militaires pour une période expirant en 1871, c'està-dire au moment où cette Confédération fit place à l'Empire allemand. Il fallait donc, dès la première réunion du parlement de l'Empire, pourvoir au règlement de la matière ; or, aux yeux de l'Empereur, il n'y avait d'autre solution possible que l'application du système en vigueur dans le Nord. 11 ne voulait pas d'armée dépendant, pour le chiffre de son effectif et les frais de son entretien, jdes votes changeants de majorités parlementaires ; ou, comme il s'était exprimé autrefois, il voulait une armée du roi et non une armée du parlement. En déduisant toutes les conséquences de ce principe,
l'Empereur arrivait à conclure que la constitution et la loi militaire devaient, une fois pour toutes, mettre ces deux points fondamentaux hors de toute contestation, c'est-à-dire établir le chiffre de Teffeclif de paix en même temps que la somme à approprier à son entretien. Toutefois, comme Tarmée impériale était encore en état de formation et comme la nouvelle loi d'organisation, nécessitée par la création de l'empire, n'était pas prête, le gouvernement se contentait pour le moment de la fixation du budget militaire pour une période de trois ans.
Celte demande réduite rencontra pourtant une forte opposition au parlement, et, pour la faire agréer, il fallut que les ministres de l'empire fissent valoir les plus graves raisons de politique et de sécurité extérieures, devant lesquelles une opposition est presque toujours forcée de s'incliner sous peine de voir mettre en doute ses sentiments patriotiques. L'état militaire fut donc volé, dans ces conditions, pour une période triennale, qui expirait en 1874. A cette époque la question revint devant le parlement, mais cette fois sous la forme d*une loi organique.
Le gouvernement demandait un effectif de 401,600 hommes, qui devait être maintenu tant que la loi n'en disposerait pas autrement. Or, une loi d'Empire ne pouvant être modifiée que par l'accord de l'Empereur, du conseil fédéral et du parlement, c'était virtuellement enlever au parlement une partie de son droit budgétaire : cela fut compris ainsi et reconnu de tous côtés.
Au sein du parlement s'agitaient les différents partis d'opposition, les libéraux aussi bien que les adversaires de la suprématie prussienne, qui allait bénéficier en premier lieu de
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la nouvelle loi. Les chefs de l'armée firent derechef vibrer la corde du patriotisme ; ils montrèrent l'étranger jaloux et hostile, surtout la France, nullement résignée à son sort, guettant le moment et se préparant pour prendre sa revanche el déchirer le traité de Francfort. « Ce que nous avons conquis » en six mois », s'écria le maréchal de Moltke, « nous aurons » à le défendre pendant cinquante ans! » Cependant les opposants paraissaient récalcitrants à tous les arguments ; le sort de la nouvelle loi semblait compromis avant même d'arriver en discussion publique au parlement. L'Empereur Guillaume s'en émut, s'en irrita et donna libre cours à son mécontentement.
Le 22 mars 1874, anniversaire de sa naissance, parlant aux généraux venus le complimenter, l'Empereur dit : « Je ne dois » pas vous dissimuler que, une fois de plus, une crise semble » planer sur l'armée. Ce que j'ai soutenu autrefois pendant » quatre ans et ce que j'ai fini par obtenir, ce qui a été éprouvé » par l'expérience, j'y tiens toujours et je le maintiendrai. » De vifs débats eurent lieu. Toutefois, de part et d'autre, on sentait le besoin de transiger. Une partie des libéraux, effrayés des conséquences d'un conflit, proposèrent un compromis en vertu duquell'effeclif devait rester invariable pour une période de sept ans. De nouveau le maréchal Moltke dut se mettre en avant, exposer que la meilleure garantie de l'Europe était une Allemagne forte, prête à tenir tète à la France, qui méditait la revanche. « Notre désarmement équivaudrait à la guerre », s'écria- t-il. Le septennat militaire fut volé, le 14 avril, aune assez forte majorité. Quelques mois plus tard, l'organisation deTarmée fut complétée par la création du landsturm^ comprenant les hommes sortis des rangs de l'armée active ou de la
réserve et tenus en temps de guerre de faire le service des forteresses et de la défense territoriale. Gr&ce à ces différentes organisations, au 1" janvier 1878, Tarmée allemande comptait en temps de guerre 1,283,791 hommes, plus 900,000 hommes du landsturro, c'est-à-dire un total de plus de 2 millions de soldats.
Et ce n'était pas assez aux yeux de TEmpereur et de ses conseillers militaires. Le septennat de 1874 devant expirer le 31 décembre 1881, le gouvernement en proposa, dans la session de 1880, la prolongation au 31 mars 1888; il demanda en outre Télévalion de Teffeclif de paix à 427,270 hommes, et de plus l'appel de la première classe de réserve à des manœuvres périodiques. Combattu avec passion par les diverses nuances de l'opposition, le nouveau projet de loi fut adopté, mais à une majorité moins forte que celle de 1874, le 43 avril 1880. Dans cette occasion encore, les orateurs du gouvernement insistèrent, pour gagner les voix des hésitants, sur le danger menaçant du côté de la France. L'Empereur lui-même, le 2 septembre, dixième anniversaire de Sedan, adressa à Tarmée un ordre du jour pour rappeler les souvenirs de la dernière guerre, et il y ajouta cette admonestation : « Que l'armée se souvienne » qu'elle ne saurait remporter de grands succès qu'en étant » le modèle de Taccomplissement de toutes les obligations de » l'honneur et du devoir, ainsi que de la discipline la plus sé- » vère ! Que mes paroles soient écoutées, même lorsque je ne » serai plus ! »
Avec cette concentration de forces militaires formidables dans les mains de l'Empereur marchait de conserve une politique de résistance absolue à Tégard des revendications parlementaires. Le parti libéral présenta une série de motions ten-
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dant à fortifier le pouvoir du parlement. Il proposa à plusieurs reprises des indemnités pécuniaires pour les députés, la création de ministères de TEmpire avec des titulaires responsables. Le gouvernement y répondit par des refus constants et péremptoires. Bien plus, il proposa des dispositions restrictives de certaines immunités consacrées par la constitution de l'Empire: la substitution du vote biannuel du budget au vote annuel ; l'imposition au parlement d'une sorte de pouvoir disciplinaire à l'égard des députés dans Texercice de leurs fonctions. A certains moments il fut aussi question de corriger le suffrage universel et direct en remplaçant le scrutin secret par le vote à bulletin ouvert. Ces diverses idées ne trouvèrent point grâce devant le parlement, dont la majorité, au cours de plusieurs périodes électorales, était devenue moins fervente, presque hoslile.
De son côté, le chancelier de l'Empire s'impatientait des entraves qui s'accumulaient contre ses desseins. Les tendances autonomistes des États fédérés se firent jour en mainte circonstance contre la politique de centralisation du prince de Bismarck, qui se plaignait hautement que Tardeur unitaire commençait à se refroidir. L'opposition de la Bavière, entre autres, empocha l'établissement à Berlin de la cour suprême de l'Empire, dont le siège fut fixé à Leipzig. Pour neutraliser les efforts du particularisme comme pour réaliser les nombreuses réformes économiques méditées par lui, le chancelier songea un moment à renforcer son ministère par l'adjonction de M. de Bennigsen, chef du parti libéral modéré. Celui-ci ne consentait à entrer au pouvoir qu'en compagnie de quelques autres amis politiques; de plus, son parti demandait certaines garanties constitutionnelles au sujet de l'application de Texcé-
dent de receltes à provenir des împôls indirects proposés. L'Empereur, qui n'avait jamais pu vaincre ses préventions, envers les membres de l'ancienne opposition libérale, n'accueillit pas ces prétentions, et la combinaison du chancelier en resta 1&. Ne pouvant s'entendre avec les libéraux, il dut chercher des auxiliaires à droite et au centre. En cela de terribles incidents vinrent à son aide.
En 1878, dans l'intervalle de quelques semaines, deux attentats, le 1 1 mai et le 4 juin, mirent la vie de l'Empereur Guillaume en danger. Les auteurs des deux crimes, qui appartenaient au parti socialiste le plus avancé, avaient agi en vue de la réalisation de leurs idées destructives. La stupeur fut grande en Allemagne et partout dans le monde civilisé. On pensait involontairement à cette population française, au milieu de laquelle le monarque avait séjourné pendant plusieurs mois sans avoir été personnellement en butte aux injures, aux agressions des patriotes fanatisés; et c'était des rangs de son propre peuple que les balles des assassins avaient été dirigées contre celui qui avait accompli tant de grandes choses pour la gloire de sa nation !
L'Empereur, qui n'avait pas été atteint le 11 mai, fut grièvement blessé le 4 juin. Sa maladie fut longue ; on craignit un moment même une issue fatale. Il chargea son fils, le prince impérial, de le suppléer dans la direction du gouvernement. Le[prince de Bismarck n'était pas le moins impressionné par ces attentats. Pendant la maladie du souverain, il eut à ce sujet un entretien avec le général Grant, ancien président des États-Unis, qui faisait alors un voyage en Europe. Le général américain ayant exprimé l'horreur que lui inspiraient les deux crimes, le chancelier saisit l'occasion pour lui dë-
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peindre la physionomie de TEmpereur comme homme. « Voilà un vieillard, un des meilleurs hommes de la terre ; » cependant on attente à sa vie. Jamais il n'a existé un homme » d'un caractère plus modeste, plus généreux, plus humain » que TEmpereur. Il se distingue absolument des hommes » nés dans une si haute position, ou du moins de beau- » coup d'entre eux. Vous savez que les personnages de son » rang, princes de naissance, sont portés à se croire diffé- » rents des autres hommes. Ils attachent peu d'importance » aux sentiments et aux désirs des autres. Toute leur éducation » semble tendre à étouffer en eux le côté humain. L'Empereur, » au contraire, est homme en toute chose. Il n'a jamais, dans » sa vie, fait de tort à personne, ni blessé le sentiment d'au- » trui, ni usé de dureté. C'est un de ces hommes dont le naturel » bon gagne les cœurs, qui s*occupe toujours du bonheur et du » bien-être de ses sujets et de son entourage. Il n'est pas pos- » sible de se figurer un type de gentilhomme plus beau, plus » noble, plus aimable, plus bienfaisant, orné de toutes les » hautes qualités d'un prince et des vertus d'un homme. Je » croyais que l'Empereur eût pu traverser son empire seul » et sans le moindre danger ; or voilà maintenant qu'on cher- » che à le luer. Notre Empereur est en toute chose si répu- » blicain que même le républicain le plus acharné l'admirerait, » si son jugement était impartial. » Le chancelier ajouta : « Voilà un monarque dont la bonté de cœur a, pour ainsi dire, » aboli la peine de mort et qui n'en est pas moins victime » d'une tentative d'assassinat. » Au moment où il parlait ainsi, le chancelier ne prévoyait pas encore que, cinq ans plus tard, une nouvelle tentative, sans succès du reste, devait être faite à RUdesheim par des anarchistes allemands, le jour même oîi
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l'Empereur présiderait l'inauguration du monument national érigé sur le Niederwald en commémoration de la guerre de 1870.
Les paroles du prince de Bismarck qu'on vient de lire fournissent, en partie, l'explication du grand revirement qui s'opéra à partir de 1878 dans la politique intérieure de l'Empereur Guillaume. A partir de ce moment aussi, l'intervention de l'Empereur devient de plus en plus fréquente dans les grands actes de son gouvernement. Sans doute il avait de tout temps payé de sa personne, mis dans la balance le poids de sa personnalité; on verra qu'il se ménagera encore moins par la suite.
Quelques jours après l'attentat du 11 mai, le gouvernement prussien présenta au conseil fédéral, qui l'adopta, un projet de loi en vue, disait-il, de « prémunir TÉlat et la société contre les » dangers dont ils sont menacés par les excès des démocrates » socialistes. » Il s'agissait de confier au conseil fédéral le droit absolu de prohiber la publication d'écrits et de défendre les réunions de ce parti. Cette fois encore des scrupules conslilutionnels déterminèrent la majorité parlementaire à repousser un projet qui impliquait une sorte de dictature sur la presse et les réunions publiques. Dans la séance du 14 mai, le parlement rejeta la loi par 241 voix contre 87. Dix jours après, lors du second attentat, sous le coup de l'émotion générale, l'assemblée, si elle avait été consultée de nouveau, eût peut-être modifié sa décision. Le gouvernement ne lui en fournit pas l'occasion. Mécontent d'une opposition qui grandissait tous les jours et s'exerçait en toute chose, le chancelier profita de la situation pour faire appel au pays. Une ordonnance impériale prononça, le 11 juin, la dissolution du parlement, en motivant cette mesure par le rejet de la loi contre les démocrates socialistes.
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Le projet de loi qui fut présenté au parlement nouveau, au mois de septembre, augmentait les rigueurs du premier. A l'interdiction, par voie administrative, des écrits et des réunions, il ajoutait, pour les individus frappés de condamnations de ce chef, l'interdiction du séjour dans certaines villes et districts. L'opposition, aussi vive que dans le parlement précédent, vit déserter ses rangs par une partie des nationaux-libéraux, la plupart nommés d'ailleurs parce qu'ils s'étaient déclarés, devant les électeurs, pour la politique du chancelier. Avec quelques modifications, dont la plus importante limitait la durée de la loi à une période de deux ans et demi, le projet fut adopté le 19 octobre par une majorité de 221 voix contre 149.
Cette loi de répression et de circonstance ne devait pas être le seul fruit de la double tentative de régicide. Le gouvernement, sous les auspices du chancelier, se livre à un vaste travail de législation, embrassant tout le domaine social et économique pour s'étendre par la suite au domaine religieux ; et, lorsque les conceptions du chancelier se heurteront à la résistance de majorités hostiles, on verra TEmpereur s'interposer ouvertement pour couvrir de son nom l'initiative et la responsabilité de son premier ministre. De même aussi on verra se produire celte intervention directe et publique, lorsque le parlement de l'Empire ou la chambre des députés de Prusse s'aventureront sur le terrain que l'Empereur considère comme le domaine exclusif du pouvoir impérial et royal.
Le 12 février 1879, à l'ouverture du parlement, l'Empereur annonce le grand revirement projeté dans la politique douanière, en déclarant que le système de libre échange, inauguré en 1865, avait porté de mauvais fruits, et en ajoutant que
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cette réforme se rattachait à la question socialiste. Il ne suffit pas, dit-il, pour la résoudre de faire des lois de répression ; il faut chercher les moyens de guérir les maux dont souffrent les classes ouvrières. Deux ans après, le 17 novembre 188t, il manifeste la même idée d'une manière plus énergique. Il recommande de nouveau au parlement l'adoption des lois concernant les classes ouvrières : il y voit une question de paix intérieure, le moyen d'accorder aux nécessiteux une plus grande somme de sécurité et de secours, auxquels ils ont droit. Sans doute, ajoute-t-il, ces réformes ne sauraient être réalisées à bref délai ; mais il se sent engagé, devant Dieu elles hommes, à en prendre Tinitiative, sans se préoccuper du succès immédiat. L'opposition du parl^ement, les lenteurs que cette assemblée semble apporter dans l'examen de ces projets, provoquent de nouvelles exlu)rtations adressées au parlement, le 14 avril 1883, dans un message auquel personne ne s'attendait au milieu de la session. L'Empereur déclare encore une fois qu'il a toujours reconnu comme son premier devoir de consacrer sa sollicitude spéciale au sort des classes ouvrières. Il invite par conséquent le parlement à terminer, dans la première partie de la session, la discussion du budget, afin de pouvoir se livrer, dans la session du printemps, à l'examen des projets économiques.
Sur un autre sujet TEmpereur exprime, avec plus de franchise encore, son déplaisir à l'égard du parlement. La loi répressive contre les socialistes avait été présentée de nouveau, dans la session de 1884, en vue d'une prolongation reconnue nécessaire. L'opposition fut vive et tenace, et l'Empereur en prit humeur. Le 22 mars, recevant le bureau du parlement, venu pour le féliciter à l'occasion de son anniversaire, le monarque
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témoigna, dans des termes fort vifs, son étonnement des lenteurs que l'assemblée apportait dans cette affaire. L*opposiiion, dit-il, semble avoir oublié les circonstances dans lesquelles la loi a dû être créée. 11 lui avait fallu verser son sang, avant qu'on eût reconnu les dangers que la société courait : Topposition contre la loi était donc dirigée contre lui. D'autre part, les partis, dans le parlement, se coalisaient pour combattre les lois en faveur des classes ouvrières ; il tenait à ces lois et engageait les membres du bureau à employer leur influence pour qu'elles fussent adoptées.
Comme on le voit, l'Empereur Guillaume non seulement repousse la doctrine constitutionnelle, qui abrite la responsabilité du souverain derrière celle de ses ministres ; il tient essentiellement à se manifester comme le seul initiateur et promoteur de tous les actes du gouvernement, qu'il s'agisse delà monarchie prussienne ou de l'empire allemand. Sous ce rapport ses idées n'avaient subi aucune modification depuis son couronnement comme roi de Prusse eu 1861. Bien au contraire, les années et les grands succès n'avaient fait que le fortifier dans sa conception du pouvoir royal et personnel.
Au mois de décembre 1881, un débat très passionné s'était engagé au parlement allemand, à propos des influences et des pressions exercées par le gouvernement sur les électeurs. Le ministre de Tintérieur avait non seulement défendu le droit du gouvernement d'exercer celte influence; il avait môme déclaré que les fonctionnaires étaient tenus de lui prêter leur concours et qu'en agissant ainsi ils mériteraient la reconnaissance de l'Empereur. En réponse à ce discours, un vote de blâme avait été émis à une grande majorité.
A la suite de ce vote l'Empereur adressa au ministère, le
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4 janvier 1882, une lettre dans laquelle il établit en termes formels la prédominance du pouvoir royal et impérial dans le fonctionnement du gouvernement. Il ne vise d'abord que la Prusse; mais il donne clairement à entendre que sa lettre s'applique à Tempire tout entier. Le droit du roi de diriger le gouvernement et la politique de la Prusse n'a pas été abrogé par la constitution; les actes du gouvernement sont les actes du roi : ils émanent de ses décisions et expriment sa volonté. Il est donc erroné de représenter ces actes comme émanant de la volonté des ministres. L'Empereur désire, par conséquent, qu'il ne soit pas laissé de doute sur son droit de diriger personnellement la politique du royaume et de l'empire, et qu'il soit bien établi que la constitution n'a pu modifier ce droit de la couronne. Enfin, il attend de tous les fonctionnaires qu'ils défendent sa politique même dans les élections et s'abstiennent, à cette occasion, de toute opposition contre le gouvernement.
Dans des circonstances analogues, deux ans après, la chambre prussienne ayant demandé des poursuites contre des fonctionnaires accusés d'avoir influencé les électeurs, l'Empereur fit déclarer, le 15 mai 1884, par le Journal Officiel, que de pareilles motions constituaient des empiétements sur les prérogatives de la couronne, et qu'il avait ordonné au ministère, toutes les fois que l'occasion s'en présenterait, de sauvegarder les droits de la royauté.
Dans une autre circonstance encore, l'Empereur intervient directement entre le chancelier et le parlement de l'Empire. Dans l'année I88S, de nombreuses expulsions de Polonais autrichiens et russes avaient été ordonnées par le gouvernement prussien dans la province de Posen. La législation relative aux
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étrangers étant du ressort de TEmpire, des interpellations à ce sujet avaient été annoncées au parlement. Un message impérial vint, le V décembre, déclarer que le parlement de l'Empire n'avait pas à s'ingérer dans les affaires intérieures de la Prusse et qu'il devait respecter les droits souverains du roi de Prusse comme ceux de chacun des princes confédérés.
Par ce qui précède on a pu voir que TEmpereur tenait à régner et à gouverner ; on a pu s'apercevoir aussi que TEmpire, dès le lendemain de sa création, avait à lutter contre de nombreux adversaires, dont nous allons parler.