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CHAPITRE SEIZIEME

LES ENNEMIS DE l'eMPIRE

Les souverains dépossédés. — L'Electeur de Elesse et le duc de Nassau.

— Le duc d'Augusteubourg. — Sa renonciation. — Sa fille épouse le prince Guillaume de Prusse. — Contraste des destinées du père et de

. la fille. -— Le roi de Hanovre reste liostile. — Après sa mort, son fils persiste dans cette attitude. — Son mariage avec une princesse danoise. — Ses droits de succession au Brunswick. — Loi de régence dirigée contre les prétentions du duc de Gumberland. — Mort du duc de Brunswick. — La Prusse fait déclarer la déchéance du duc de Gumberland. — Le prince Albert de Prusse est nommé régent du Brunswick. — Les deux clauses françaises du traité de Prague tombent avec l'empereur Napoléon. — La Prusse et l'Autriche abrogent l'article de ce trailé relatif au Siesvig du Nord. — Les députés danois au parlement allemand. — Les Alsaciens-Lorrains hostiles à l'Empire allemand. — Les promesses d'autonomie ne les rallient pas. — Les députés de l'Alsace -Lorraine renforcent l'opposition au parlement.

— Les provinces conquises subissent leur sort sans l'accepter. — Les Polonais. — Variations de la politique prussienne à l'égard des Polonais. — L'insurrection polonaise de 1848. — Les tentatives de réorganisation nationale avortées. — Rôle des Polonais dans les chambres de Prusse et au parlement de l'Empire. — L'idée de restauration de la Pologne repoussée par la Prusse. — Le polonisme et le catholicisme.

— Antagonisme entre Polonais et Allemands. — Les expulsions de Polonais. — Le parlement allemand favorable, les chambres prussiennes hostiles aux Polonais. — Lois prussiennes en vue de diminuer l'élément polonais. — L'avenir de la question polonaise. — Les groupes compris sous le nom d'ennemis de l'Empire.

Dès sa naissance, l'Empire allemand voyait se dresser devant lui, et dans son sein même, des inimitiés dynastiques, nalio-

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nales et religieuses, loutes ayant leurs partisans sur les bancs du parlement.

Parmi les princes dépossédés de 1866, plusieurs firent, peu de temps après la guerre de 1870, leur paix avec l'Empereur Guillaume. L'Électeur de Hesse étant mort dans Texil en 1875, son fils, le prince héritier conclut avec l'Empereur un compromis, par lequel lui et sa famille renonçaient définitivement à toutes leurs prétentions au trône hessois. Le duc de Nassau availdepuis longtemps pris son parti de la perte de sa couronne ; en 1885, le mariage de sa fille avec le grand-duc héritier de Bade, pelitfils de l'empereur Guillaume, scella implicitement la réconciliation avec la cour de Berlin.

Cest encore un mariage qui rétablit la paix entre cette cour et la famille d'Augustenbourg. Le duc Frédéric, comme nous l'avons raconté dans un chapitre précédent, dont les droits avaient servi de prétexte à l'intervention armée de la Prusse contre le Danemarck et motivé les revendications de l'Allemagne, avait dû quitter le sol du Slesvig-Holstein le jour où la Prusse vint s'y établir en maîtresse. Il s'était retiré en Allemagne, vivant dans la retraite, voyant ses dernières espérances évanouies par suite des victoires de la Prusse en 1870. Frustré, isolé et chagrin, il mourut subitement le U janvier 1880. La seule satisfaction qu'il lui fût réservé d'entrevoir peu de temps avant sa mort, ce fut Tunion matrimoniale de sa fille avec le prince Guillaume de Prusse, fils aîné du Prince Impérial et par conséquent héritier futur du trône d'Allemagne et de Prusse. La cour d'Angleterre et les parents du prince Guillaume avaient favorisé ce mariage, qui donnait à la fille la perspective de régner un jour sur ces duchés à la défense desquels le père avait vaineipent consacré son existence. Au moment oîiil fut ques-

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lion de cette union, TEmpereur Guillaume déclara ne pouvoir y donner son consentement qu'à condition que le duc Frédéric r(!^gulariseraît sa position et celle de sa famille vis-à-vis de la dynastie prussienne de manière à prévenir toute perturbation ultérieure des rapports réciproques. Par suite, le duc rédigea une déclaration dans laquelle il disait que tous ses efforts n'avaient toujours tendu qu'à affranchir les Duchés de la domination danoise pour les réunir à TAllemagne. Les Duchés étant devenus partie intégrante de la Prusse et, partant, unis àTAllemagne, ses vœux étaient exaucés, attendu qu'il avait constamment subordonné ses intérêts personnels à l'idée nationale allemande.

Au moment où celte déclaration parvint à TEmpereur, le duc Frédéric venait de mourir. Son fils et héritier, le duc Ernest-Gonthier, ainsi que le frère du défunt, le prince Chrétien, gendre de la reine d'Angleterre, confirmèrent la déclaration, et reçurent en échange des indemnités pécuniaires. En même temps aussi, l'Empereur acquiesça au projet de mariage de son petit-fils avec la jeune princesse d'Augustenbourg. Celte union fut célébrée à Berlin le 27 février, après une solennelle entrée dans cette ville, entrée qui, pour bien des esprits, formait un singulier contraste entre les destinées du père et celles de la fille, celui-là expulsé de Kiel par un général du même souverain qui quinze ans plus tard préparait à celle-ci une réception royale dans la capitale de TEmpire.

Dans ce tableau de réconciliation avec trois des dynasties dépossédées, l'attitude de la quatrième, qui était la principale, faisait ombre. Le roi Georges de Hanovre, vivant dans Texil, tantôt à Vienne, tantôt à Paris, persistait dans son attitude de protestation contre la prise de possession de son royaume par la Prusse, qui, de son côté, détenait la plus grande partie de la

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fortune du roî. Celui-ci avait cependant abandonné lout projet d'hostilité effective. Avant la guerre de 1870, il avait licencié la légion formée sur le sol suisse et français d'anciens soldats ou de volontaires hanovriens ; il avait congédié les officiers qui lui étaient restés fidèles et remercié les agents qu'il entretenait, à litre officieux, en pays étranger. Le triomphe de la Prusse sur la France, la création de TEmpire allemand avaient dû anéantir ses dernières espérances, du moins pour un avenir prochain, sans pouvoir fléchir son opposition implacable à Tégard du nouvel ordre de choses. 11 avait conservé un assez grand nombre de partisans fidèles dans le Hanovre, surtout dans les châteaux, mais aussi dans les campagnes et même dans quelques villes. Les élections en donnaient la preuve : à la chambre prussienne aussi bien qu'au parlement de TËmpire, siégeaient un certain nombre de députés formant le groupe des Guelfes et fournissant un appoint aux autres groupes de l'opposition.

Le roi Georges mourut le 12 juin 1878, huit jours après l'attentat qui avait failli coûter la vie à l'auteur de sa déchéance. Son fils et héritier suivit la ligne de conduite de son père. A la date du 10 juillet, il adressa au roi de Prusse — non à l'Empereur d'Allemagne — une lettre dans laquelle il réservait ses droits au trône du Hanovre, tout en déclarant que, vu les obstacles qui s'opposaient à sa prise de possession du pouvoir, il porterait le titre de duc de Cumberland, lequel lui appartenait comme membre de la famille royale d'Angleterre. Quelques mois après, le 21 décembre, le prince épousa une des filles du roi de Danemarck. Une députalion de l'aristocratie hanovrienne s'était rendue, à cette occasion, à Copenhague, et cette démonstration, en pays danois, nullement réconcilié avec

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la Prusse, n avait pas laissé â*irriler le monde officiel de Berlin.

Le duc de Cumberland, comme le plus proche agnat de la maison de Brunswick-Lunebourg, était Thérilier présomptif du Irône de Brunswick, dont le titulaire, le duc Guillaume, était resté célibataire. Déjà, après la mort du roi Georges V, la presse allemande avait agité cette question de succession, etles organes les plus autorisés exposaient que le prince qui s'était déclaré en état d'hostilité envers l'Empereur d'Allemagne ne pouvait être admis à devenir souverain d'un État de l'Empire. L'influence du gouvernement prussien s'exerçait, dans le sens de cette doctrine, dans le duché de Brunswick, oîi Ton commençait à se préoccuper de l'éventualité d'une vacance du trône et d'un interrègne quelconque. Sous Tempire de ces influences, la diète du Brunswick adopta, le 15 février 1879, une loi instituant, pour le cas de vacance du trône, un conseil de régence, en même temps qu'elle déférait, pour la durée du provisoire, le commandement des troupes du duché à l'Empereur d'Allemagne. C'était là, le public ne s'y trompait pas, la première étape de la déchéance du duc de Cumberland.

Le duc régnant du Brunswick mourut le 18 décembre 1884 dans son château, dans la Silésie prussienne. Aussitôt les éventualités prévues se produisirent. Un général prussien prit militairement possession du duché. Le conseil de régence, opposé aux prétentions du duc de Cumberland, établit ses rapports avec le cabinet de Berlin, duquel il reçut Tinvestiture et les instructions. Le duc de Cumberland, par manifeste du 18 octobre, notifia son avènement dont personne ne tint compte, ni à Brunswick, ni à Berlin. La majorité de la diète du duché était hostile à l'héritier légitime, et, pourpeu que Timpulsion en eût

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été donnée de Berlin, toute prête à voter l'annexion du duché à la Prusse. Le provisoire, d'après la loi, ne pouvant durer qu'une année, au bout de laquelle la diète avait à procédera l'élection d'un régent, le prince de Bismarck résolut de faire prononcer par le conseil fédéral la déchéance du duc de Cumberland. Ce prince, il est vrai, avaitdéclaré à plusieurs reprises qu'il acceptait pour le duché de Brunswick la constitution de l'Empire avec toutes les obligations contractées à ce sujet par le duc défunt. A Berlin, on objectait qu'ayant maintenu ses droits dans le Hanovre, pays devenu partie intégrante de la couronne de Prusse, le duc de Cumberland se trouvait toujours en état de guerre avec le roi de Prusse et ne pouvait, pour cette raison, prendre place parmi les souverains confédérés du roi Guillaume. Ces arguments rallièrent la presque unanimité des voix du conseil fédéral, la diète de Brunswick y ayant adhéré d avance. Cette assemblée nomma, par suite, le 21 octobre 1885, pour régent du duché un neveu de l'Empereur GuîIa laume, le prince Albert de Prusse, qui prit les rênes du gouvernement le 2 novembre. L'avenir dira si cette régence aura été le prélude de la création d'une secondogéniture de la branche royale de HohenzoUern, ou celui d'une incorporation à la monarchie prussienne; en tout cas, elle constitue pour le présent un succès de plus à l'actif, déjà si considérable, du règne de l'Empereur Guillaume.

Parmi les ennemis de l'Empire, dans les premières années de son existence, il convient de faire une place à part aux habitants danois du Slesvig du Nord. On se rappelle que l'Empereur Napoléon, comme médiateur entre la Prusse et l'Autriche, en 1866^ avait obtenu l'insertion dans le traité de Prague de deux clauses, l'une fixant le Mein comme limite à la supré-

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raalie prussienne en Allemagne, l'autre laissant aux populations du Nord-Slesvig la faculté de se prononcer par le suffrage universel pour la rétrocession de leurs districts au Danemarck. La politique prussienne, dès Torigine, avait subi avec impatience ces deux conditions et s'était appliquée à les éluder. La déchéance de TEmpereur Napoléon, en 1870, permit au cabinet de Berlin de se dégager de ces clauses gênantes pour sa liberté d action et ressenties comme des blessures faites à son amour-propre. Avec le médiateur disparaissaient les considérations auxquelles le cabinet de Berlin avait dû céder en 1866. A la Confédération du Nord allant jusqu'au Mein s'était substitué l'Empire allemands'étendaatjusqu aux Alpes. Restait Tarticle o du traité de Prague relatif au Slesvig du Nord. La cour de Copenhague avait fait des démarches réitérées en vue de régler la question au gré des habitants danois : le prince et la princesse royale avaient fait à Berlin plusieurs visites, au cours desquelles la question avait été agitée, sans recevoir une solution, que la Prusse était d'ailleurs décidée à repousser.

Au congrès de Berlin de 1878, le cabinet de Berlin avait eu occasion, ainsi qu'on le verra plus loin, de servir les intérêts de l'Autriche en lui accordant l'occupation de la Bosnie et de l'Herzégovine. Le cabinet de Vienne fut bientôt mis en situation de reconnaître ce service. La Prusse avait toujours décliné l'intervention étrangère dans l'exécution du traité de Prague : ce traité n'avait-il pas été signé avec l'Autriche seule ; avait-on dès lors à rendre compte sur cette matière à d'autres puissances? Poser ces questions, c'était y répondre dans le sens des désirs de la Prusse. Aussi le cabinet de Vienne, dans Tété de 1878, informa-t-il la cour de Berlin qu'il était tout disposé à lui être agréable. Par suite il fut signé à Vienne, le 11 octobre,

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un Irai lé par lequel l'Autriche, accédant au vœu de l'Empereur Guillaume, et les deux puissances désirant resserrer leurs liens d'amitié, convenaient d'abroger la clause de l'article 5 du traité de Prague relative à la rélrocession au Danemarck des districts danois du Slesvig du Nord. Cet arrangement enleva aux quelques députés danois du parlement allemand leur meilleure arme : ne pouvant plus invoquer le traité de Prague, il ne leur restait, pour justifier leurs revendications, que l'appel au principe delà nationalité : argument qui ne trouvait guère d'écho dans une assemblée très peu accessible aux réclamations des populations non allemandes. Les habitants de l'Alsace-Lorraine en avaient pu faire l'expérience: bien qu'étant de race allemande, ils ne pouvaient se faire à l'idée d'une séparation définitive avec la France. De même que leurs ancêtres de 1814, les Alsaciens de 1870 se montraient hostiles à TAllemagne. Les conquérants s'étaient fait illusion pendant les premiers temps : l'identité d'origine, croyaient-ils, formerait promplement le pont pour un rapprochement sincère, qu'une administration modèle réussirait sûrement à effectuer. Le prince de Bismarck leur promettait même une somme d'autonomie dont ils n'avaient jamais joui sous le régime français; il se présentait comme leur avocat et les défendait contre les ardents qui voulaient procéder par les moyens violents. Ce fut peine perdue. Dans les premiers temps, les députés alsaciens-lorrains dédaignaient même de siéger au parlement; leurs mandants se montraient insoumis et revêches et faisaient le vide autour des fonctionnaires, des officiers et des immigrants allemands. Ce n'est qu'à la longue que les députés des provinces conquises reconnurent la nécessité de prendre part aux travaux du parlement pour y défendre leurs

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intérêts, en se coalisant avec d'autres groupes, tels que les catholiques, les Guelfes, les Danois et les Polonais. La dictature avait pris fin en 1874. On introduisit en Alsace-Lorraine la constilulion de TEmpire, et Ton créa en même temps une assemblée consullalive composée des délégués du pays. Le gouvernement de Berlin appliquait le principe de la décentralisation : Strasbourg devint Je siège d'un lieutenant de l'Empereur, qui s*enlourail de ministres et administrait le pays indépendamment de la chancellerie allemande. II ne paraît pas jusqu'ici que tous ces efforts aient produit un changement notable dans l'esprit des populations. Leurs députés, en tout cas, persévèrent dans une attitude d'hostilité systématique, et on les trouve toujours dans les rangs de l'opposition, toutes les fois qu'il s'agit de combattre la politique du gouvernement. L'Empereur Guillaume s'est rendu, plusieurs fois en Alsace-Lorraine, soit pour présider à des solennités locales, soit pour diriger des manœuvres miUtaires. 11 y a toujours trouvé un accueil respectueux, hommage rendu à son grand âge et à son caractère personnel. Mais Téloignement des masses n'a pas diminué dans l'espace de quinze ans ; les populations n'ont pas cessé de manifester, d'une façon ostensible, qu'elles subissent les conséquences de la conquête, et qu'elles n'acceptent cet état de choses que comme une situation provisoire. Le chancelier de l'Empire met les députés d'Alsace-Lorraine au premier rang des « ennemis de l'empire » .

A côté d'eux, sinon au-dessus d'eux, se placent au môme titre les Polonais des provinces de Posen et de la Prusse orientale. La politique adoptée par le gouvernement prussien à l'égard de ses sujets polonais a souvent varié dans une période de soixante-dix ans, c'est-à-dire depuis le traité de Vienne, qui

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