ANNÉES D^ABSTENTION
U prince de Prusse reste étranger à la politique. — La réaction. — Leprince approuve la politique de résistance. — Frédéric Guillaume IV et la couronne impériale d'Allemagne. — Le prince fait bon accueil à la députation du parlement allemand de Francfort. — La princesse de Prusse favorable au mouvement allemand. — Le roi refuse la couronne impériale. — Insurrections dans TAlIemagne du sud. — L'union fédérale prussienne. — Le prince de Prusse réprime Tinsurrection badoise. — Conflit avec TAutriche. — \*e roi de Prusse se soumet à i* Autriche. — Arrangement d*01mûtz. — Le ministre Manleuffel impopulaire. — Révision de Ja constitution prussienne. — Le prince de Prusse et lorganisation de Tarmée — La guerre d'Orient et la politique prussienne. — Le prince de Prusse penche du côté de TAnglelerre. — Le cabinet de Berlin favorise la Russie. — Le roi Frédéric-Guillaume IV et le second Empire en France.— Dissentiments graves avec l'Angleterre. — Le prince de Prusse désapprouve Tattitode de son frère et se retire à Bade. -^ Le roi de Prusse et la reine d'Angleterre. — La Prusse au congrès de Paris. — Le prince Frédéric-Guillaumey fils du prince de Prusse, épouse la princesse royale d'Angleterre.
Le prince de Prusse, après avoir fait ainsi publiquement acte formel d'adhésion au régime constitutionnel, rentra provisoirement dans la retraite, partageant son séjour entre son cbâleau de Babelsberg, près de Potsdam, et le palais de Berlin. Le nouvel ordre de choses ne lui laissait aucun moyen de prendre part à la direction des affaires, et il n'avait plus de commandement dans l'armée. Correct dans son attitude,
évitait toute ingérence dans les affaires du gouvernement, dont la gestion incombait à des ministres responsables et tenus de compter avec la majorité parlementaire. 11 vit ainsi passer sous ses yeux, comme spectateur impassible, les événements de Tété de 1848 : les désordres et les excès dont la capitale fut le théâtre, les conflits entre les ministres et l'assemblée, entre celle-ci et le roi. L'assemblée, dans ses résolutions et dans son œuvre de constituante, alla jusqu'aux dernières limites qu'elle pouvait atteindre sans abolir la royauté : elle avait mis le comble à ses prétentions, en supprimant, dans le titre royal, les mots : « par la grâce de Dieu ». Ces votes et les désordres de la rue provoquèrent dans le pays une réaction en faveur du roi; la majorité de la nation, chez laquelle les idées royalistes prévalaient, n'était plus avec la majorité de l'assemblée ; elle lui devint même hostile le jour où elle opposa une résistance manifeste aux mesures adoptées par le roi en vue du rétablissement de l'ordre, mais aussi afin de mettre un terme aux empiétements de l'assemblée sur les prérogatives royales. Le moment de la réaction était venu. Le pays, fatigué, désirait un repos que ne lui donnait pas une assemblée influencée par les masses populaires de Berlin, et dont les votes échappaient de plus en plus à la direction de ministres faibles et mal soutenus par le roi, à qui d'ailleurs ils étaient plus ou moins antipathique. Pour rompre avec les influences parlementaires, le roi, au mois de novembre, nomma un ministère choisi en dehors de l'assemblée : son oncle, le comte de Brandebourg en fut le président, et le baron de Manteuffel fut chargé du ministère de l'intérieur. Ce cabinet, composé d'hommes résolus et dévoués au roi, se faisait appeler par ses organes, «ministère de l'action de salut ».
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Réagir contre le mouvement ou ce que la démocratie appelait « les conquêtes de mars » ; revenir au régime quelque peu modifié des lelires-patenles de 1847, ou du moins restreindre dans de notables proportions les attributions parlementaires : telle était, au fond, l'intention du roi et de la cour. Mais pour le moment il eût été imprudent d'afficher de semblables projets ; on se borna à courir au plus pressé. La garde civique fut dissoute, le siège de l'assemblée transféré à Brandebourg et, la majorité continuant à voter des résolutions hostiles au ministère, le roi dissolut l'assemblée, fit entrer les troupes à Berlin, décréta l'état de siège dans la capitale, octroya enfin une constitution, assez libérale cependant, puisqu'elle était conforme en général au projet antérieurement délibéré par l'assemblée nationale.
Le prince de Prusse n'eut officiellement aucune part dans ces différentes mesures ; toutefois on n'ignorait pas qu'il les approuvait complètement. Une députation de la municipallité de Berlin s'étant rendue àPotsdam pour solliciter son intervention conciliatrice entre le gouvernement et l'assemblée, le prince lui déclara qu'il était impossible de pactiser avec une majorité en rébellion ouverte contre les ordres du roi. Il insista sur la faute grave qui aurait été commise, le 19 mars, par la retraite des troupes de Berlin, Si la couronne devait tomber, elle tomberait avec honneur. Quant aux promesses royales du mois de mars, le prince engageait sa parole qu'elles seraient tenues. En donnant cette assurance, il était certainement de bonne foi. Si les événements ultérieurs n'ont pas confirmé ces intentions, c'est qu'il en est du mouvement de réaction comme de celui de la révolution : les chefs de Tun comme de Tautre croient fermement à leur capacité de diriger à leur
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gré la marche des choses, tandis qu'ils se trouvent plus tard entraînés et débordés au point de dépasser leur but. Quant aux concessions arrachées au roi Frédéric-Guillaume IV par l'émeute de mars, )e parti démocratique, en voulant y renchérir encore par ses empiétements sur le pouvoir exécutif, les compromit, provoqua et justifia la réaction. Le roi brisa le pouvoir constituant de l'assemblée et octroya une constitution, qu'il abandonna ensuite en dissolvant les chambres de révision, pour arriver finalement à établir une constitution rendant à la couronne tous ses droits perdus et remplie d'équivoques, qui, dix ans après, sous le règne du prince de Prusse, furent la cause de graves conflits.
La situation intérieure de la Prusse, que nous n'avons pas à exposer ici dans ses détails, en tant qu'intéressant le règne de Frédéric-GuiUaume IV, se compliquait, à Tépoque des événements que nous venons de raconter, de la question allemande. Après de nombreux t&tonnemenls, !e parlement allemand de Francfort avait voté une constitution qui anéantissait, pour ainsi dire, le pouvoir particulier des divers souverains et créait à la place de l'ancienne Confédération un empire, dont le titulaire devait être le roi de Prusse.
Ce vole et les divers incidents qui s'y rattachent méritent que nous nous y arrêtions un instant. En effet dans cette question apparaissent les dissemblances de caractère et d'opinion qui existaient entre Frédéric-Guillaume IV et le prince de Prusse : nous ajouterons qu'il s'y manifeste aussi les différences de situation entre les époques, distantes de vingt ans, où Tun refusait et Tautre acceptait la couronne de l'empire allemand.
Le parlement de Francfort avait, dans sa séance du 28 mars 1849, élu le roî de Prusse empereur héréditaire. Sur 538 dé-
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pûtes 290 avaient voté oui, tandis que 248 s'étaient abstenus : ces derniers étaient, pour la plupart, Autricliiens, catholiques ou républicains. Ce vole avait été enlevé sous la pression des deux chefs du parti unitaire et monarchique, Henri de Gagernet Welcker, qui n'ignoraient pas les répugnances du roi. Dans une lettre de Frédéric-Guillaume, en date du 14 mars, M. Bunsen, son ministre à Londres, on trouve ce passage : « Gagem veut la guerre contre le Danemarck ; Welcker veut >' me faire proclamer empereur. Je ne ferai point la guerre au » Danemarck, et je n'accepterai point la couronne. Tous les » deux le savent ; cependant ils y persistent. Us me pren- V nentpour un niais; ils se trompent ».
Au fond, le roi était hésitant. La résurrection du vieil empire allemand plaisait à son romantisme, et le nouvel éclat qui allait rejaillir sur la dynastie de Hohenzollern flattait son orgueil. Mais, d'autre part, les plus graves scrupules obsédaient sa conscience. De prime abord Tinitiative et l'action du parlement le choquaient profondément. 11 ne pouvait souffrir l'idée qu'un parlement eût osé offrir une couronne dont il ne disposait pas, et il lui répugnait d'obéir en quoi que ce fût au vote d'un parlement. « Il croyait .>, dit l'historien Ranke, « que la » démocratie voulait se servir de lui pour faire prévaloir en » Allemagne les idées révolutionnaires ».
Une autre considération qui pesait sur sa résolution, c'était sa position vis-à-vis de la maison d'Autriche. Il partait de ce point de vue que TAutriche, comme l'État le plus puissant de la Confédération, avait droit à la première place et que la deuxième place seulement revenait à la Prusse. Toutefois il y avait dans cette idée l'arrière-pensée que la Prusse revendiquerait la première place le jour oîi F Autriche aurait cessé d'être TÉtat le plus
puissant. En 1849, en effet, TAulriche, ayant vaincu l'Italie et l'insurrection hongroise, était, aux yeux de Frédéric- Guillaume IV, la puissance prédominante, à laquelle il ne devait pas disputer le premier rang.
Ce que le roi voyait autour de lui n'était pas non plus de nature à modifier ses opinions dans le sens du vote du parlement. La démocratie de l'Allemagne du sud, la presque totalité des populations catholiques étaient hostiles à un empereur protestant. En Prusse même, l'enthousiasme pour le nouvel empire, pour l'absorplion de la Prusse par l'Allemagne unie, se concentrait dans quelques grandes villes, Berlin surtout, qui espérait devenir la capitale de l'empire. « La teutomanie », écrivait le roi à Bunsen, « n'a pas en général pris racine chez » nous, surtout dans toute la moitié orientale de la monar- » chie ; ma Prusse est en majorité blanc-noir (couleurs » prussiennes), et elle accepterait l'Allemagne tout au plus » comme acquisition, mais nullement comme un État dans le- » quel elle serait fondue. »
Dans l'entourage du roi et à la cour, on était divisé en deux camps, l'un tenant pour l'Autriche, l'autre pour l'empire prussien. Dans l'un on remarquait, au premier rang, la reine Elisabeth elle-même, princesse de Bavière, catholique de naissance, tante malernelle de l'empereur d'Autriche. L'autre parti s'inspirait des traditions de la politique de Frédéric II. «Je « n'ai pas ce qu'il faut pour être un Frédéric le Grand », disait Frédéric-Guillaume IV à ses confidents.
C'est cependant la politique de ce grand ennemi de l'Autriche que conseillait de reprendre le parti qui s'intitulait i< vieux prussien » et qui semblait jouir du patronage du prince et de la princesse de Prusse. C'était une opposition en germe.
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(jui ne se manifestait encore que bien timidement, mais dont on a pu constater depuis lors Faction grandissante. Si le roi ne se sentait pas de taille à rompre en visière à TAutriche, et si la reine, sans enfants, préférait voir la couronne de Tempire allemand posée sur la tète de son neveu de Vienne, la princesse de Prusse, par contre, prenait parti pour une combinaison dont son fils, le futur héritier du trône, devait profiter; et le prince de Prusse, son époux, semblait éprouver moins de répugnance à relever, fût-ce au prix d'une lutte avec rAutriche, le prestige de la royauté prussienne, singulièrement entamé parles événements de i848.
La députation que le parlement de Francfort avait chargée de porter son vote à Berlin fut reçue par Frédéric-Guillaume le 3. avril. Le roi déclara qu'il reconnaissait dans le vote du parlement la voix du peuple allemand, dont il tenait à justifier la confiance dans son dévouement à la patrie commune. Toutefois ce ne serait pas relever TAllemagne, s'il prenait une décision sans le libre assentiment des autres tètes couronnées de TAlIemagne. Il appartenait donc aux divers gouvernements d'examiner en commun si la constitution votée à Francfort convenait à chacun et à Tensemble et si les droits attribués au futur chefde l'empire répondaient à la tâche qui lui était dévolue.
Les promoteurs du vote impérialisle durent reconnaître enfin que leur espoir de forcer la main au roi avait été vain : la réponse du roi était un refus et pronostiquait une rupture entre Berlin et Francfort. Consternée, la députation accourut au palais du prince de Prusse, y cherchant appui ou çonsolalion. L'accueil fut très cordial et chaleureux. Ne voulant prendre ouvertement parti contre le roi, le prince tâcha de calmer les députés.
Le refus, dit-il, n'était ni absolu ni définitif. Le roi ne pouvait accepter la couronne allemande sans une entente préalable avec les autres souverains confédérés. Par ce moyen, le roi le croyait fermement, on arriverait au but, à condition toutefois que le parlement ne précipitât pas les choses et n'altérât pas la situation. Voulant échapper sans doute à un plus long entretien, qui eût pu devenir compromettant, le prince se retira, laissant les députés en présence de la princesse. Celle-ci, tenue à moins de réserve, engagea une conversation presque intime. Elle déclara que de tout temps Tunîté de TÂllemagne avait été son idéal ; le moment actuel, si grand, si émouvant, ne pouvait passer sans être mis à profit. Elle avait toujours eu confiance dans le génie de TAIlemagne, et elle ne se décourageait pas. Elle suppliait les députés de ne point se désoler, de ne point perdre courage.
Comme la princesse était loin d'interpréter la pensée du roi ! C'est lui-même qui se chargera du commentaire à sa réponse. Un mois après, le 8 mai, il écrit à M. Bunsen : « Le » sens de ma réponse est que je ne puis vous répondre ni oui » ni non. On n'accepte ou ne refuse qu'une chose qmpeui être » offerte ; or vous, vous n'avez rien du tout à offrir. C'est une » chose que j'ai à régler avec mes pairs ». El, comme adieu, ceci : <x contre les démocrates il n'y a que les soldats ! » Puis, dans la même lettre, le roi analyse et pèse les voix. Sur S38 voix, expose-t-il, 43 voix de majorité : chiffre devant lequel un ministère anglais se retirerait. Les voix de cette majorité représentent six millions, et les voix d'abstention 23 millions I En post-scriptum, le roi indique ce qu'il voudrait : être le plus tôt possible élu par les souverains, d'abord vice-roi « provisoire de l'Allemagne, pour rétablir l'ordre, ensuile
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» aassi généralissime de rAUemagne, pour le maintenir. » Comme on le voit, la princesse de Prusse, en cherchant à persuader aux députés que le rerus du roi n'était ni absolu ni définitif, songeait bien plus à Tavenir qu'au présent. Ses bonnes paroles gagnaient des sympathies à son époux, le futur roi, sans pouvoir modiGer la marche des événements. Du moment que le roi subordonnait son acceptation de la couronne au consentement des autres souverains, la question était tranchée contre le parlement. L'Autriche, la première, protestait ; les rois, prétextant l'opposition de l'Autriche, demandaient de nouvelles délibérations, de nouvelles négociations entre les souverains et le parlement. Pour l'acceptation de la couronne se déclaraient seulement les petits États enclavés dans la monarchie prussienne ou englobés dans^ sa sphère d'action. Dans le midi de l'Allemagne, les souverains furent bientôt en butte à des soucis plus pressants que celui de la reconstitution de la Confédération. Le refus du roi de Prusse devint le signal d'insurrections, organisées par les républicains, dans la Hesse rhénane, dans le Palatinat bavarois, et surtout dans le grand-duché de Bade. Ce dernier État fut même pendant un temps au pouvoir des insurgés, qui y établirent un véritable gouvernement. Une partie de l'armée badoise fit cause commune avec les insurgés ; le grand-duc Léopold dut se réfugier à Francfort.
A ce moment, après d'infructueuses tentatives en vue de s'entendre avec le parlement de Francfort, les divers gouvernements rappelèrent peu à peu les députés de leurs États respectifs ; le parlement lui-même, réduit à la minorité démocratique et républicaine et chassé de Francfort, se réfugia à Stuttgart, où il fut dispersé par la force armée. Le roi Frédéric-
Guillaume IV, conseillé par son ami intime le général de Radowîtz, chercha à créer un Élat fédératif, composé de tous les États, l'Autriche exceptée, et présidé par la Prusse. La Saxe, le Hanovre et la majeure partie des petits États avaient été gagnés à ce projet, qui n'eut qu'un commencement d'exécution. Le grand-duc de Bade, dans sa détresse, s'était adressé à la Prusse pour réprimer l'insurrection devant laquelle il avait dû fuir. Le cabinet de Berlin accorda ce secours, après avoir obligé le grand-duc à adhérer à la nouvelle union fédérale. Le prince de Prusse fut nommé général en chef des différents corps d armée chargés d'opérer contre les insurgés. En peu de temps celte tâche fut accomplie. Le prince, à la tète de ses troupes, ramena le grand-duc dans sa capitale ; le grandduché fut occupé par les troupes prussiennes, et l'armée badoise fut licenciée pour être réorganisée sur le territoire prussien.
Ce fut là le dernier service effectif que le prince de Prusse ait rendu à son frère. Son devoir militaire accompli, il se retira à Goblentz, quartier-général du commandement militaire dont il était investi pour les provinces du Rhin et de Westphalie. Il vint rarement k Berlin et son séjour n'y fut toujours que temporaire. La cour de Goblentz semblait mettre une certaine affectation à marquer son abstention dans la politique royale, politique qu'elle n'approuvait pas et contre laquelle commençait à lutter, dans la presse et dans les chambres, un parti dont les chefs étaient des hôtes assidus du prince et de la princesse de Prusse.
Le cabinet de Berlin échoua dans toutes ses expériences relativement à la reconstitution de rAllemagne. L'union fédérale eut le sort du projet impérialiste du parlement de Francfort. L'Autriche, qui s'y opposait ouvertement, restaura, de
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concert avec la plupart des États secondaires, l'ancienne diète germanique, qu'elle convoqua à Francfort. Le prince de Schwarzenberg, premier ministre d'Autriche, prit une attitude déterminée contre la Prusse ; il lui intima le choix entre la soumission et la guerre. Un moment le roi Frédéric-Guillaume parut gagné à la politique de résistance de M. de Radowitz et ordonna la mobilisation. En Hesse, les troupes prussiennes se trouvèrent en présence des troupes bavaroises, agissant au nom de la diète germanique ; mais au moment oîi toute TEurope s'attendait au choc des deux adversaires, le roi de Prusse donna contre-ordre et se sépara de M. de Radowilz. Ce brusque changement de politique avait une double cause. L'influence de la Russie, étroitement liée alors avec la cour de Vienne, et, de plus, l'influence du parti autrichien à Berlin même firent hésiter le roi. L'autre cause était rinfériorité militaire, qui, dès le début de la mobilisiation, avait frappé les hommes compétents et probablement le prince de Prusse luimême, bien que ses sentiments inclinassent du côté de la politique de M. de Radowilz. Les forces prussiennes étaient disséminées en Hesse, en Bade, àHambourg, à Creuznach, à Francfort, à Mayence et dans les différentes provinces prussiennes depuis Tilsilt jusqu'à Sarrelouis. Il n'y avait un corps de troupes quelque peu nombreux qu'à Berlin, qu'on ne pouvait dégarnir. Le corps d'armée, en garnison dans le grand-duché de Bade, était le seul qui fût prêt pour faire face à l'ennemi. En face de ces forces éparpillées, se dressaient des armées compactes et parfaitement organisées. Près de 130,000 hommes auraient pu se présenter, dans l'espace de dix jours, aux portes de Breslau et de Berlin ; 20,000 Bavarois occupaient les pays situés entre les deux moitiés de la monarchie prussienne ; 25,000
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Autrichiens tenaient le pays entre Augsbourg et Nœrdlingen, avec une réserve de 20,000 hommes dans leTyrol. Les chefs de l'armée prussienne ne devaient pas ignorer cette situation; le prince de Prusse, surtout, ne pouvait pas n'en point tenir compte dans ses appréciations de la politique de son frère.
Le prince de Schwarzenberg a plus tard exprimé le regret de ne pas avoir tiré parti de cette mauvaise situation militaire de la Prusse pour marcher droit sur Berlin et y dicter la paix» c'est-à-dire consommer la soumission de la Prusse à la suprématie de l'Autriche en Allemagne. N'ayant pas profité des circonstances^ il dut se prêter aux négociations, dont Frédéric- Guillaume prit promptement l'initiative. Après avoir pris congé, « le cœur saignant», disait-il, de M. de Radowitz, le roi lui donna pour successeur M. de Manteuffel, qui du ministère de l'intérieur passa à la direction des affaires étrangères et à la présidence du conseil. Le roi le chargea de se rendre d'urgence à Olmûtz pour s'y rencontrer avec le prince de Schwarzenberg, dont il n'avait pas même attendu la réponse pour lui notifier le départ de M. de Manteuffel. Dans l'entrevue d'OU mtitz, le ministre prussien dut s'engager, dans une convention formelle (29 novembre 1850), à abandonner tous les projets unitaires de la Prusse, à consentir à la réintégration de la diète germanique, à rentrer dans cette assemblée et à déterminer ses alliés à suivre son exemple, enfin à prêter son concours à TAutriche et à ses alliés pour rétablir Tordre en Hesse et dans le Holstein, deux pays où M. de Radowitz avait prétendu faire prévaloir la suprématie prussienne.
Le cabinet de Berlin, pour justifier devant le public son brusque revirement, s'attacha à démontrer, dans un document officiel, qu'il avait voulu faire la guerre parce que l'Autriche
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lui disputait sa part d'influence dans le règlement des différentes questions allemandes ; mais que du moment que ses droits étaient reconnus, il n'avait plus de raison d'engager une lutte avec la grande puissance confédérée. Le prince de Schwarzenberg, de son côté, s'adressant également aux cabinets européens, ne prit guère soin de ménager les susceptibilités de la Prusse. Il raconta la précipitation que M. de Manleuffel avait mise dans son voyage à Olmûtz, pour faire remarquer que son adversaire avait dû consentir non seulement à laisser faire l'Autriche, mais encore à lui promettre son concours actif; il représentait enfin comme un acte de condescendance de la part de l'Autriche la concession faite à la Prusse de coopérer à la réorganisation de la Confédération dans cette même diète germanique, restaurée parla volonté de l'Autriche et sous les protestations du cabinet de Berlin.
L'opinion publique en Prusse ne prit pas le change devant les déclarations optimistes du gouvernement : elle ressentît la convention du 29 novembre comme une humiliation, comme un désastre national. « La revanche d'OImtitz » fut le mot d'ordre de toutes les nuances de l'opposition libérale, et le fait d'avoir signé cette convention ne fut pas le moindre des griefs dont elle se faisait des armes contre le roi Frédéric- Guillaume et le ministre Manteuffel.
Au milieu de ces nombreux incidents de la politique extérieure, l'élaboration de la constitution prussienne s'était achevée non sans de douloureux tiraillements entre les chambres et le roi. Celui-ci avait demandé de nombreuses modifications, entre autres la formation de la chambre haute avec de forts éléments féodaux et l'affirmation plus accentuée de différents droits de la couronne. Les chambres durent cé-
der, le roi ayant formellement déclaré qu'il ne prêterait pas serment h la charte, s'il n'obtenait satisfaction sur tous ces points. La prestation de serment eut lieu le 6 février 1850, sans émouvoir l'indifférence générale du public. Le prince de Prusse et plusieurs autres membres de la famille royale n'y furent pas présents. Dans son discours, le roi dissimulait à peine la répugnance qu'il éprouvait à sanctionner même cette charte, plusieurs fois revisée à son gré et sous sa dictée. Il déclarait l'accepter dans l'espoir de lavoir reviser davantage par la suite et naturellement dans un sens plus restrictif des droits des chambres. La Prusse entra dès lors dans une phase de réaction complète contre ce que le populaire appelait « les conquêtes de 1848 », réaction qui ne contribua pas peu à détacher tout le libéralisme allemand de la politique unitaire de M. de Radowitz. Nous venons de raconter les circonstances dans lesquelles cette politique avait fini par péricliter.
Olmtitz, en réalité, fut une défaite politique, couvrant le règne d'une impopularité, qui, par contre-coup, amoindrit celle dont le prince de Prusse avait été lui-même l'objet depuis les journées de mars 1848. La manière dont il s'effaçait dans les affaires publiques ne pouvait que profiter à son crédit futur. Il avait la bonne fortune d'être dégagé de toute responsabilité dans la politique de réaction qui caractérise la période de sept années après Olmûtz. H ne pouvait pas déplorer la réconciliation avec l'Autriche, puisqu'il avait dû reconnaître la préparation insuffisante de la Prusse : et l'opinion publique, qui voulait qu'il eût blâmé la volte-face de son frère, allait certainement trop loin. Ce qui est vrai seulement, c'est que la mobilisation de 18o0 avait été pour lui une leçon et un avertissement, en même temps que le point de départ de ses visées pour l'avenir. Il
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pouvait admettre la nécessité de Tacte de soumission d'Olmûtz, tout en le ressentant comme une injure faite à la Prusse et qu'il fallait se préparer à laver. Là était le point de contact entre le prince de Prusse et le libéralisme. L'un et Tautre, bien que partant de points opposés, pouvaient tenter de faire alliance au prix de mutuelles concessions, Tun pour corriger les vices du système militaire, l'autre pour recouvrer les immunités parlementaires. « Depuis Tinsuccës d'Olmtitz », dit l'historien Ranke, « les intérêts militaires reparurent au pre- » mier plan ; les besoins de l'armée étaient mieux pris en con- » sidération: on pouvait s'occuper plus résolument de la réor- » ganisation militaire. »
Ce fut là, en effet, la préoccupation principale du prince de Prusse, à qui le roi confia la haute direction de celte importante réforme. Le prince s'appliqua, avec toute son énergie, à cette œuvre, devenue plus tard le principal appui de sa politique et la cause de ses succès.
C'est au milieu de cette période de transformation qu'éclata la crise en Orient, qui donna lieu aune sérieuse mésintelligence entre le roi et son frère. La Prusse était alors sollicitée par les deux parties belligérantes : d'un côté la Russie, de l'autre les deux puissances occidentales, auxquelles l'Autriche avait fini par se joindre jusqu'à un certain point. Le roi Frédéric-Guillaume était par ses sentiments porté du côté delà Russie. Il voyait dans l'entreprise de l'empereur Nicolas non un projet de conquête qu'il eût dû condamner, mais la défense des populations chrétiennes contre l'islamisme. Il trouvait choquant que des puissances chrétiennes, comme l'Angleterre et la France, pussent songer à faire la guerre, aux côtés'de la Turquie, à une autre puissance chrétienne. De plus il était exaspéré de l'alliance
de l'Angleterre avec l'empereur Napoléon, qui ne cessait d'être à ses yeux le représentant de la révolution.
En effet le coup d'État du 2 décembre 1851 n'avait que médiocrement satisfait le roi. Sans doute son gouvernement se réjouissait de la défaite de la deuxième république et de l'appui indirect que la réaction en France venait prêter à la réaction dans les autres États continentaux. Mais, tout en mettant à profilles événements de France pour diminuer davantage le rôle politique du libéralisme prussien, le roi ne perdait pas de vue les éventualités d'un retour au pouvoir de la famille Bonaparte, exclue par les décrets de la coalition de 1815. Il conçut le projet, — et entama à ce sujet des pourparlers avec l'Angleterre, la Russie et l'Autriche, — d'une quadruple alliance en vue de l'altitude à prendre en commun vis-à-vis de Napoléon III. Il voulait que les quatre puissances s'engageassent entre elles à défendre le statu quo territorial de l'Europe contre toute agression, et ne reconnussent le nouvel empire qu'après un engagement préalable de son chef de respecter les traités de 1815.
Cette combinaison échoua, surtout grâce à l'opposition de l'Angleterre. La reine Victoria et le prince Albert y étaient assez favorables : leur opinion, toutefois, ne parvint pas à prévaloir contre l'avis absolument contraire de lord Palmerston, qui s'empressa même, à l'insu et contre le gré de sa souveraine, d'engager d'avance la parole de l'Angleterre au futur empereur des Français, A la suite de cet incident, lord Palmerston, tombé en disgrâce, dut quitter le pouvoir; il y rentra peu après, comme premier minisire, au moment oîi surgit le conflit avec la Russie. L'alliance avec la France devint ainsi, pour la politique anglaise, une nécessité, devant laquelle ne tarda pas à s'incliner la cour de Windsor.
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Le roi Frédéric-Guillaume IV, toujours hanté par les souvenirs du premier empire français, ne pouvait se décider, ainsi que le demandait l*opmon publique de son pays, à se prononcer contre la Russie. k\x début, il avait suggéré Tidée d'un traité avec la Porte, par lequel les populations chrétiennes de Tempire ottoman seraient placées non sous la protection exclusive de la Russie, mais sous le protectorat collectif de toutes les grandes puissances. La Porte repoussait cette combinaison comme impliquant une ingérence de TEurope dans ses affaires intérieures, etelle se vil soutenue dans son refus par le cabinet anglais. Dans cet état de choses, Frédéric-Guillaume se retira sur le terrain d'une politique de neutralité. C'était ce à quoi l'empereur Nicolas bornait sa demande, tandis que les deux puissances occidentales invitaient collectivement la Prusse à se joindre à elles dans leur guerre contre la Russie. Le roi pressentait que la politique de Napoléon III s'attacherait à dissoudre l'ancienne Sainte-Alliance, pour prendre à partie tour à tour chacun de ses membres, en vue d'un remaniement de la carte de l'Europe. Aussi, pour échapper au danger futur des revendications françaises, déclara-t-il nettement à Londres qu'il refusait son concours à la guerre contre la Russie, mais qu'il s'engagerait formellement à une neutralité absolue, à condition que l'Angleterre lui accordât la garantie de l'état territorial de la monarchie prussienne, y compris la principauté de Neuchâtel, qui depuis 1848 s'était constituée en membre républicain de la Confédération suisse. Le cabinet anglais répondit à cette proposition, comme nous venons de le dire, par Ja demande, faite de concert avec la France, d'un concours effectif contre la Russie.
Le roi refusa. L'influence du cabinet de Saint-Pétersbourg
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prévalut à Berlin. Plusieurs personnages favorables à la politique des puissances occidentales furent éloignés du gouvernement. M. Bunsen, ministre à Londres, partisan de la politique anglaise, donna sa démission. Le prince de Prusse lui-même était atteint par les résolutions du roi. Intimement lié à la cour d'Angleterre depuis son séjour à Londres en 1848, il n'avait cessé d'entretenir une correspondance suivie avec le prince Albert, lui donnant des avis et recevant de lui des conseils. Le frère de Frédéric-Guillaume aurait voulu, paratt-il, une attitude plus favorable à la politique occidentale. Il pensait que, la Prusse se déclarant pour l'Angleterre et la France, l'empereur de Russie se montrerait mieux disposé à traiter. Puis il considérait comme une faute au point de vue des intérêts prussiens de laisser à l'Autriche les avantages d'une alliance avec les puissances occidentales. La Prusse, en se condamnant à l'inaction, reconnaissait ainsi de nouveau la suprématie de sa rivale en Allemagne. Ses efforts dans ce sens étant restés stériles, le roi ayant pris ses résolutions et opéré un changement dans le haut personnel, dans le ministère de la guerre surtout, sans même demander l'avis de son frère, celui-ci, placé ainsi dans une fausse position vis-à-vis de la cour amie de Londres, quitta Berlin brusquement et avec une certaine ostentation, pour aller se retirer à Baden-Baden. Le roi ne fut pas laissé longtemps dans l'ignorance du fâcheux effet produit à Londres par sa décision, qui contrastait trop avec les proleslations souvent réitérées de ses sympathies et de son amitié pour l'Angleterre. Il crut nécessaire de s'en expliquer avec la reine, le 24 mai 1854. La souveraine anglaise lui répondit sur le ton d'un très vif mécontentement, en lui reprochant d'avoir éloigné les hommes les plus dévoués à sa per-
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sonne et à leur patrie. « Si de tels hommes », écrivait la reine, a et, dans le nombre, un frère aimant, un prince noble et che- » valeresque en tout point, le plus proche du trône^ sont obli- » gés de se détourner de vous dans une crise aussi grave, » c*est là un symptôme gui devrait amener Votre Majesté à se » consulter pour examiner si la raison n'en est pas dans ses » opinions. »
L'irritation contre la Prusse alla en croissant, en Angleterre comme en France ; elle était à son comble dans l'automne de 1854, lorsque le cabinet de Berlin menaça l'Autriche de dénoncer le traité d'alliance conclu avec elle le 20 avril, dans le cas où elle ferait cause commune avec les puissances occidentales contre la Russie. La cour d'Angleterre paraissait vivement impressionnée de cet orage de l'opinion contre le cabinet de Berlin, et le prince Albert communiqua ces alarmes au prince de Prusse. « L'exaspération en France et en * Angleterre », écrit-il le 24 octobre au frère du roi Frédéric- Guillaume, c< est extrême; on considère l'attitude de la Prusse » comme le seul obstacle à une prompte terminaison de la » guerre. Le rétablissement de la Pologne est agité en France i> et trouve de l'écho en Angleterre ; l'armée de Boulogne » croit que l'année prochaine elle marchera contre la Prusse. » Le prince Albert expose ensuite que le danger d'une guerre européenne ne pourrait être évité que si l'Autriche marchait résolument avec les puissances occidentales. Or c'est la Prusse qui veut en empêcher l'Autriche. Plus la France sera obligée de faire d'efforts dans sa lutte contre la Russie, plus étendues seront ses exigences après la guerre, sans que l'Angleterre ait le droit de s'y opposer. L'Allemagne, comme toujours, paiera pour tout le monde. Le prince Albert, en faisant ces sugges-
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lions au prince de Prusse, ne pouvait se dissimuler qu'elles resteraient sans effet, le prince étant privé de toute influence sur la marche des choses k Berlin, où la politique russe conservait le dessus jusqu'au bout. Le hasard a voulu que, sans avoir la conscience exacte de la portée de sa politique, le roi Frédéric-Guillaume travaillât singulièrement pour la fortune de son héritier, qui, pour avoir blâmé cette politique, en lira dix ans plus tard les fruits les plus abondants. Cette neutralité de Frédéric-Guillaume, si bienveillante pour la Russie pendant la guerre de Crimée, la Russie la payait de retour par une attitude analogue pendant la guerre que le prince de Prusse, c'est-à-dire le roi Guillaume, fit en 1866 à l'Autriche : c'est l'Autriche et non l'Allemagne, comme le craignait le prince Albert; qui paya les frais de la neutralité prussienne de 1854 et de 1855.
Ces événements futurs ne pouvaient être prévus au moment où le congrès de Paris allait se réunir pour sceller la paix entre la Russie et les puissances occcidentales et régler sur des bases nouvelles la situation de la Turquie. La Prusse n'ayant pas voulu être à la peine, l'Angleterre ne voulait pas l'admettre aux honneurs : le cabinet de Londres obéissait plusà ses rancunes qu'à ses intérêts. Celui qui fut plus tard le premier ministre du prince de Prusse, s'il eût à cette époque dirigé les affaires, aurait, comme il l'a déclaré depuis, préféré que la Prusse persévérât dans l'isolement que T Angleterre désirait lui infliger, isolement qui lui laissait sa liberté d'action et de mouvement pour les complications ultérieures. Le prince de Prusse, en 1856, n'était pas de cet avis. Dans un intérêt européen, et comme il s'agissait, en somme, de modifier des traités auxquels la Prusse avait apposé
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sa signature, les puissances, sur l'iniliative de Tempereur Napoléon, convinrent d'inviier le cabinet de Berlin h envoyer des plénipotentiaires au Congrès de Paris. Toutefois il avait été décidé que cette invitation ne serait adressée à la Prusse que lorsque les conditions de paix entre les belligérants auraient été définitivement arrêtées et qu'il ne resterait plus qu'à procéder à la modification des traités généraux concernant la Turquie. Le prince de Prusse, mortifié de cette exclusion partielle de son pays, s'adressa au prince Albert dans l'espoir d'obtenir par son influence la levée de cette restriction. Il n'y réussit point. Le cabinet anglais craignait que, admis aux délibérations sur les conditions de la paix, le gouvernement de Frédéric-Guillaume IV ne fît trop parler ses sympathies russes. Le prince Albert pria le prince de Prusse de ne pas insister: « L'immixtion de l'élément berlinois », lui écrivit-il, <c nuirait » à la marche des négociations pour la paix entre l'Angleterre M et la Russie. »
Malgré cette tension des rapports entre Berlin et Londres, le prince de Prusse, comme on l'a vu, était resté dans les relations les plus intimes avec la cour d'Angleterre. Ces relations avaient d'ailleurs mûri les projets matrimoniaux, conçus de part et d'autre, entre les deux familles. Au moment même oh rirrilalion contre le cabinet de Berlin avait atteint les dernières limites, la reine Victoria agréa la demande en mariage de sa fille aînée, la princesse royale d'Angleterre, faîte par le prince de Prusse pour son fils le prince Frédéric-Guillaume. Cette union suscita une véritable explosion de colère dans la presse anglaise : les articles les plus véhéments furent publiés contre la Prusse et indirectement contre le prince Albert, considéré comme le promoteur de
ce raariage avec le neveu d un roi qui s'était montré si hostile & la cause de TAngleterre. Il ne s'agissait encore que des fiançailles, qui avaient eu lieu le 29 septembre 1855, le mariage même devant être ajourné, à cause d'abord de la guerre, puis de la maladie du roi Frédéric-Guillaume lY. Cette maladie se prolongeant, le mariage fut enfin célébré à Windsor le 25 janvier 1858. Par cette union le prince de Prusse s'était ménagé des relations qui, plus tard, pouvaient devenir fructueuses pour sa politique. Et de même que son exil en Angleterre avait indirectement préparé le mariage de son fils, de môme son commandement militaire dans le grand-duché de Bade et la restauration du grand-duc Léopold, accomplie gr&ce à lui, amenèrent le mariage de sa fille avec le jeune grand-duc Frédéric de Bade. Par cette autre union, célébrée en 1856, le futur roi de Prusse acquit un allié précieux dans le sud de l'Allemagne. La cour de Carlsruhe, jusque-là entièrement dévouée à la politique autrichienne, tourna dès lors ses yeux vers Berlin et sépara peu à peu ses intérêts de ceux des cours de Munich, de Stuttgart et de Darmstadt.