CHAPITRE DIX-SEPTIÈME
l'empereur et le pape 1871 — 1886
L'Etat et TEglise sous Frédéric-Gui llaume III. — L*idée de l'Etat pnifrsien et la Papauté. ^ Variations de la politique prussienne à Tégard du Vatican. — Frédéric-Guillaume IV et TEglise catholique. — Les catholiques en 1848. ^ Garanties constitutionnelles. — AYènement du roi Guillaume. — Premières années de paix religieuse. — Influence des événements d'Italie et de la guerre d'Autriche. — Méflances entre le gouvernement et les catholiques. — > Naissance du parti du centre. — Pétition contre les couvents. — Le concile du Vatican. — Dissidences au sein du catholicisme allemand. — Les évéques allemands d'abord contraires, ensuite soumis au dogme de l'infaillibilité. ~ La secte des vieux -catholiques. — Hostilité du protestantisme. — La question religieuse compliquée de la question nationale. — L'Empereur protestant. — Les catholiques et les élections de 1871. — L'Empereur mécontent de l'occupation de Rome par les Italiens. — Le parlement allemand se prononce pour la non -intervention. — Les garanties constitutionnelles repoussées par le parlement et le gouvernement. — Le Pape félicite l'Empereur. — Le Pape et le parti du centre. — Rupture et conflit. — Illusions du gouvernement allemand. — Premières mesures contre Rome. — La lutte pour la culture. — Le cabinet de Berlin veut associer les gouvernements étrangers à sa politique. — La future élection du Pape. — Démêlés avec la France, l'Italie et la Belgique. — Mesures législatives. — L'expulsion des Jésuites. — Lois de mai 1873. — Faveurs accordées à la secte des vieux-catholiques. — Opposition du Pape et des évoques. — Correspondance entre le Pape et l'Empereur. — Arrestations et révocations des évéques. — L'évêque de Mayence et la fête de Sedan. — Conséquences désastreuses du conflit. — Revirement à Berlin. — Le danger socialiste. — La mort de Pie IX. — Les attentats contre l'Empereur. — Correspondance deLéon XII ï avec l'Empereur et le Prince Impérial. — Rapprochement des deux cours. —Négocia-
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lions entre Berlin et Rome. — Premières concessions du cabinet de Berlin. — Modifications des lois de mai. — Catholiques et progressistes. — Le Prince Impérial au Vatican. — Nouvelles concessions du cabinet allemand. — î^es archevêques de Cologne et de Posen. — La question des Iles Cardlines. — Le cabinet de Berlin propose le Pape comme médiateur. — Habileté de la diplomatie prussienne. — La décision du Pape acceptée par les deui parties. — Témoignages de gratitude du Pape. — Sur le terrain religieux il maintient toutes ses exigences. — Nouvelles concessions du gouvernement. — Les lois de mai abandonnées. — Quinze années de législation stérile. — Le gouvernement bat en retraite. — Une erreur du règne.
Pendant le règne du roi Frédéric-Guillaume III, père de l'Empereur Guillaume, les rapports entre la cour de Berlin et le Vatican présentent deux périodes différentes. A.u Congrès de Vienne en 181S, le roi de Prusse avait été un des soutiens les plus énergiques de la restauration du pouvoir temporel du Pape. La Prusse ayant définitivement acquis par ce traité européen les pays rhénans elle grand-duché de Posen, provinces en majeure partie catholiques, il était d'un haut intérêt pour le cabinet de Berlin d'entretenir des rapports amicaux avec le Saint Siège et de régler d'une manière satisfaisante les intérêts religieux de ses nouveaux sujets. C'est dans ce but que fut conclu en 1821 le concordat établissant les diocèses et leurs dotations. Ces arrangements, nécessités par des intérêts politiques majeurs, ne pouvaient, d'un autre côté, supprimer l'antagonisme religieux entre le gouvernement protestant de Berlin et la Curie romaine, entre le roi, chef de l'église protestante de Prusse, et le Pape, chef de l'église catholique. L'idée même de TÉtat prussien, tel qu'il a été créé par ses princes-Électeurs et par ses rois, se heurte à celle de la Papauté, en tant qu'elle attribue à cet État une sorte d'omnipotence lé- ^slative qui prétend embrasser tous les domaines et tous les
éléments de la vie publique el sociale. La manière dont les différents souverains prussiens usaient de ce pouvoir absolu en matière de législation déterminait la nature de leurs relations avec le Pape et Tépiscopat. Tant qu*ils s'abstinrent d'une trop grande ingérence dans les affaires catholiques, ces relations demeurèrent pacifiques ; elles sont devenues mauvaises et ont engendré des conflits dès qu'ils se sont engagés dans la voie contraire. C'est ce qui se produisit vers la fin du règne de Frédéric-Guillaume III. La question des mariages mixtes entre catholiques et prolestants, et l'orthodoxie de l'enseignement des professeurs de la faculté de théologie de Bonn, envisagées parles évéques d'après les lois de l'église de Rome, tandis que le gouvernement prussien entendait les juger au point de vue des juristes de TEtat proteslant, firent naître un grave conflit, au cours duquel les archevêques de Cologne et de Posen furent arrachés de leurs sièges et déclarés prisonniers d'Ktat. Tout autre fut le système adopté par le roi Frédéric-Guillaume IV. Le premier soin de ce souverain, lors de son avènement en 1840, fut de faire la paix avec Rome, d'abandonner à l'Eglise le règlement de questions qui touchaient au dogme et à la conscience religieuse, et de rendre les deux prélats prisonniers à leurs diocèses. En même temps il établit au ministère des cultes une direction spéciale pour les affaires catholiques composée de fonctionnaires appartenant à cette église. Depuis les deux pouvoirs vivaient en paix et satisfaits l'un de l'autre. Le roi et son gouvernement n'eurent pas à regretter leur mansuétude. Dans la période troublée de 1848 et dans les années qui suivirent, les contrées catholiques de la Prusse nommèrent en majeure partie des députés conservateurs. « C'est à la fidélité de mes sujets catholiques »,
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dkait plus tard le roi Frédéric-Guillaume lY, a que je dois la » conservation de mon trône ». Afin de les en récompenser, il fit introduire dans la constitulion prussienne de 18S0 trois articles garantissante Tégli se catholique une autonomie pleine et entière, en môme temps que la liberté absolue des rapports entre Tépiscopat et le Saint Siège.
C'est de cet état de choses, satisfaisant pour toutes les parties, qu'hérita le roi Guillaume, qui en manifesta son contentement, en 1861, aux év(^ues catholiques venus à Kœnigsberg pour le complimenter à Toccasion de son couronnement. 11 s'exprima encore dans le môme sens, au mois d'avril 1866, devant les archevêques de Cologne et de Posen, nouvellement nommés, qui venaient prêter entre ses mains le serment d'usage. Ce moment marque la limite de cette période de calme et de concorde entre l'État et l'Église. Les événements d'Italie, les dangers que courut le pouvoir temporel du Pape, l'alliance de la Prusse avec l'Italie, les défaites de l'Autriche catholique et son exclusion de TAIlemagne produisirent une profonde émotion au sein de Tépiscopat et des populations de l'Allemagne catholique. Dans l'ancienne Confédération, l'Autriche catholique était puissance présidiale, et la population catholique égalait en nombre la population protestante. A la suite de la guerre, l'Autriche ne faisant plus partie de l'Allemagne, la population protestante y prédominait et une puissance protestante y tenait le sceptre. Il y avait là des causes d'appréhensions et de méfiances, qui devaient engendrer des conflits le jour où l'État protestant ferait par trop sentir sa main à l'Église. Nous devons ajouter que cette froideur des catholiques à l'égard de la nouvelle Confédération, créée sous les auspices de la Prusse, provoqua dès l'origine l'hostilité du parti libéral et uni-
taire, qui voyait dans les catholiques les adversaires de runité allemande au berceau, en même temps que les partisans de r Au triche, nullement réconciliée encore avec son vainqueur. Les mêmes méfiances régnaient dans les hautes répons du pouvoir à Berlin, M. de Bismarck les y avait apportées de Francfort, oîi il était naguère le représentant de la Prusse auprès de la diète germanique. Pendant le conflit qui à cette époque divisait le gouvernement badois et Téglise catholique, il s*élait employé en faveur de la résistance: à ses yeux, il s'agissait de la cause de tous les gouvernements proteslants visés par le clergé catholique.
A partir de 1867, l'antagonisme des deux partis se fit jour dans les chambres prussiennes, ainsi que dans le parlement de la Confédération du Nord. Les députés catholiques y formaient un groupe à part, réglant leurs votes sur le degré de sollicitude et de faveur que la majorité manifestait pour les intérêts de TÉglise. D'aussi bonnes dispositions, nous venons de le dire, n'existaient pas dans les rangs de la majorité libérale et protestante : c'est de ce côté que partit le signal de la lutte.
Dans la session de 1869, la chambre prussienne fut saisie d'une pétition d'ouvriers demandant la suppression des couvents et des congrégations religieuses. La commission des pétitions, par l'organe de son rapporteur, membre du parti libéral, conclut, sauf quelques modifications, dans le sens des pétitionnaires. Cétait violer la constitution, qui accordait le droit d'association à tous les citoyens sans exception :" les ministres eux-mêmes l'avaient reconnu et s'étaient prononcés contre la pétition. Elle fut finalement ajournée par le parti libéral, qui craignait de contrarier l'union du sud catholique avec le nord protestant par un acte d'hostilité manifeste et,
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pour ainsi dire, gratuit. L'occasion d'ouvrir la lutte ne tarda pas à se présenter sur un plus vaste terrain.
En 1869, on était à la veille de la réunion du concile du Vatican, qui, d'après ce qu'on prévoyait, devait prendre des décisions importantes relativement au pouvoir spirituel du Pape. Beaucoup d'esprits, adversaires de la Papauté, avaient pensé que l'anéantissement du pouvoir temporel du Souverain Pontife entraînerait l'amoindrissement de son pouvoir spirituel ; et ils étaient assez surpris de s'apercevoir que le Pape était, au contraire, bien plus porté à se servir de toutes les armes de son pouvoir spirituel pour ressaisir son pouvoir temporel, considéré par lui comme une des bases de son indépendance et de sa souveraineté pontificale. Il devenait évident aussi que rattachement de l'épiscopat, du clergé et des fidèles augmentait avec les malheurs qui frappaient la personne du Pape Pie IX. D'un autre côté, parmi les théologiens les plus en vue en Allemagne se manifestaient des divergences avec le Vatican, qui attendaient, pour se produire, la réunion du concile. Ces dissidents jouissaient d'un grand crédit auprès des gouvernements protestants et surtout auprès du cabinet de Berlin, qui comptait sur leur influence pour modérer les décisions du concile et peut-être aussi pour répandre les germes d'un grand schisme. Prélats dissidents et cabinets protestants nourrissaient, on devait le supposer, Tidée d'une église catholique allemande, indépendante de Rome, avec un chef allemand, demeurant en Allemagne et, partant, sujet du futur Empereur d'Allemagne.
Le cabinet de Berlin s'exagérait — l'événement l'a démontré depuis — le crédit des prélats dissidents auprès du clergé et des fidèles ; il croyait que ceux-ci, le jour où ils seraient mis en
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demeure de choisir, se déclareraient pour les théologiens allemands contre le Vatican. C'est sous l'empire de cette idée que le gouvernement prussien garda une attitude expectante à regard du concile, en refusant son concours à des propositions d'intervention préalable en vue d'exercer une pression sur le Pape et ses conseillers. De toutes les décisions futures du concile celle qui concernait le dogme de rinfaillibililé était tout particulièrement l'objet des préoccupations des cabinets. La conviction générale était que la proclamation de ce dogme porterait les coups les plus funestes à l'autorité et à la souveraineté des gouvernements. Ceux-ci croyaient donc faire acte de défense légitime en mettant en mouvement à Rome tons les ressorts de leur influence et de leur crédit pour prévenir une décision qu'ils considéraient comme un malheur universel. L'épiscopat allemand, à l'origine du débat, n'était pas très favorable à ja proclamation du dogme, qui, à ses yeux, comme à ceux des partisans de cette décision, n'apportait aucune innovation dans le gouvernement ni dans les statuts de l'Église, et ne faisait que confirmer les décisions des conciles antérieurs. Apercevant le parti que les adversaires du catholicisme allaient tirer de cet acte du concile du Vatican, prévoyant les conflits qui en résulteraient avec les gouvernements protestants, les évoques allemands prirent à Rome une attitude modératrice, et se déclarèrent contre la promulgation du dogme. La majorité du concile ayant émis un avis contraire, ces prélats, par respect pour la personne du Pape, quittèrent Rome avant le vote définitif, mais en renouvelant leur avis opposé. Comme évèques et membres d'une assemblée délibérante, ils avaient accompli, dans la plénitude de leur liberté, un devoir de conscience. L'Allemagne protestante pensait que Topposi-
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tioD avant le vote deviendrait schisme après ; elle se laissait abuser par des symptômes fallacieux, sans tirer des enseignements d'un passé assez récent. Trente ans auparavant, le conflit avec les archevêques de Cologne et de Posen avait donné naissance à une secte appelée allemande-catholique, qui avait produit une certaine agitation, soulevé des polémiques, amené quelques collisions locales ; mais au bout de quelques années on n'en parlait plus. La question du dogme de Tinfaillibilité eut un effet analogue, un peu plus accentué toutefois en raison des éléments politiques et des passions de parti qui s'y étaient mêlés pour l'aggraver et l'envenimer. Sous les auspices d un célèbre théologien de Munich, le chanoine Doeliinger, et de quelques autres prêtres dissidents, se forma la secte des Vieux-Catholiques, qui s'intitulaient ainsi parce qu'ils prétendaient que le dogme de l'infaillibilité était une innovation, dont la proclamation était un acte révolutionnaire du Vatican, et qu'eux seuls étaient les vrais catholiques.
A Berlin, on espérait beaucoup de la nouvelle secte ; on se fondait sur la haute réputation des théologiens qui la dirigeaient, et l'on se croyait près de la réalisation du projet d'une nouvelle église indépendante de Rome, soumise au pouvoir civil, qui déjà concentrait dans ses mains Tépiscopat de l'église évangélique et protestante. Sous le coup de cette idée erronée, s'engagea une lutte, des plus graves et des plus curieuses des temps modernes, entre les deux grands pouvoirs dont l'antagonisme remplit l'histoire des siècles passés, et qui allaient se mesurer de nouveau au moment où le Pape devenait un prêtre sans défense matérielle, tandis que l'Empereur parvenait au pinacle de sa puissance.
La politique, nous venons de le dire, s'était emparée de la
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question religieuse. L'Allemagne catholique était celle où survivaitresprit d'autonomie et d'opposition à l'égard de la Prusse, qui travaillait à unifier le nord et le sud. La guerre avec la France n'avait pas eu, au début, les sympathies des catholiques: ils avaient toutefois fait leur devoir de patriotes dans les rangs de l'armée, du moment qu*il leur parut démontré que les victoires françaises porteraient atteinte à l'intégrité territoriale de TAIiemagne et spécialement à celle des États du Sud, les plus exposés par leur situation géographique. Bavarois, Badois, Rhénans, Westphaliens, catholiques de la Pologne et de la Silésie prussiennes se battaient contre la France, avec la même bravoure que leurs compatriotes protestants : ce fait fut reconnu plus tard en termes élogieux par l'empereur Guillaume et les chefs de son armée. Cependant, en dépit de celte confraternité d'armes, l'Allemagne protestante et, au premier rangy le parti national-libéral prirent la défaite de la France pour point de départ d'une sorte de guerre contre le catholicisme en général. « Après avoir vaincu l'Autriche catholique, » disaient-ils, « nous avons vaincu la France catholique; après » celle-ci nous vaincrons le Vatican. » « L'empire allemand de » 1870 », disaient-ils encore, « ne devra ressembler en rien à » l'ancien Empire; celui-ci était un rival, mais aussi un soutien » de la Papauté; l'Empereur nouveau sera un empereur protes- » tant, l'Empire sera un empire protestant. » Ces propos et ces défis, manifestation des passions de parti, fournissaient imprudemment un aliment à la lutte déjà engagée sur le terrain théologique ; ils effrayaient le clergé allemand et lui faisaient regretter l'opposition faite au concile. Les catholiques se voyaient attaqués, débordés par des adversaires à la fois religieux et politiques ; on les jetait violemment dans Topposi-