‹ L'Empereur Guillaume et son règneChapitre 26 sur 32 · L*EMPEREUR ET LL PAPE · texte numérisé non relu

L*EMPEREUR ET LL PAPE

coup de rémotion que lui avaient causées les premières lois de mai, Pie IX, recevant les délégués d*une association catholique et allemande de Rome, s'exprima en termes amers sur la persécution des catholiques dans TEmpire allemand, qu'il disait avoir été préméditée et préparée de longue main. Il dénonça, en particulier, le prince de Bismarck comme en étant rinstigateur ; il disait lui avoir fait savoir qu'un triomphe sans modération n'est pas de longue durée. Puis, invitant les assistants à élever leurs prières vers le ciel pour attendre le secours du Très Haut, le Pape ajouta, en employant une métaphore de TEcriture : « Qui sait si bientôt une petite pierre ne se » détachera pas de la montagne pour écraser le pied du colosse? » Bien des cours catholiques, dans le passé comme dans le présent, avaient entendu des reproches analogues sortir de la bouche du Pape, sans s'en émouvoir outre mesure. A Berlin, où Ton n'était pas habitué à de semblables critiques, on s'irrita de cette allocution au dernier point. Par une interprétation quelque peu forcée, on prit pour une offense envers la personne de l'Empereur un langage qui visait la politique religieuse du gouvernement impérial ; au discours du Pape on répondit par la rupture des relations diplomatiques.

Une fois encore, en 1873, à la suite des lois de mai de la même année, le Pape fit une démarche personnelle auprès de 1 Empereur Guillaume. S'attachant & attribuer la responsabilité du conflit aux seules inspirations du prince de Bismarck, Pie IX voulait en appeler de l'Empereur mal informé à l'Empereur mieux informé. Il croyait savoir, disait-il, que l'Empereur n'approuvait pas les mesures adoptées par son gouverment, mesures de naiure à saper le trône impérial. II parlait avec franchise, la vérité étant son drapeau, et son devoir

412 l'empkreur guilladme et son règne

étant de dire la vérité à tous, même aux non-catholiques, » attendu que quiconque avait reçu le baplôme appartient » d'une manière quelconque au Pape. » Celte lettre, loin d'apaiser le conflit, contribua à Taggraver, en mettant TEmpereur en demeure de désavouer son chancelier et de reconnaître que celui-ci avait agi contrairement aux ordres de son souverain. Rien n'irritait autant l'Empereur que de mettre en question son autorité personnelle et la réalité de son initiative. De plus, ses convictions de protestant étaient froissées par le dernier passage de la lettre papale. Dans sa réponse en date du 3 septembre, l'Empereur s'éleva en termes fort vifs contre les allégations du Saint Père. Aucune mesure, disait-il, ne saurait être adoptée sans son assentiment. Ce sont les catholiques organisés en parti politique qui ont troublé la paix confessionnelle. Il sévira avec la plus grande sévérité contre ceux qui désobéiront aux lois. C'est le Pape qui est mal informé sur Tétat des choses, c*est lui que TEmpereur engage à employer son autorité pour mettre un terme à une agitation qui n'a rien de commun avec la religion. Et, pour finir, l'Empereur s'élève contre toute relation commune avec le Pape : comme protestant, il ne reconnaît dans ses rapports avec Dieu d'autre intermédiaire que Jésus-Christ.

Ce fut le dernier échange de communications personnelles entre TEmpereur et Pie IX. Le conflit était entré dans sa période la plus aiguë. A chaque loi, à chaque décret qui les frappait, les évèques répondaient par des protestations ardentes et énergiques, supportant les amendes et les arrestations. De 1873 à 1877, tous les évêques prussiens furent successivement déposés par le gouvernement ; la plupart, quoiqu'en exil, continuèrent de régir leurs diocèses par Tinterraédiaire de dé-

l'empereur et lb pape 413

légués secrets. Le conflit prenait de plus en plus l'aspect et le caractère d'une guerre religieuse, de protestants à catholiques. L'Angleterre protestante se mit de la partie. Des meelings se tinrent dans plusieurs villes du royaume britannique dans le but de voter des adresses d'adhésion à l'Empereur Guillaume. En réponse à une de ces adresses, votée sous la présidence de lord John Russell, l'Empereur dit ouvertement qu'il conduisait son peuple dans une lulte, entreprise par maint Empereur allemand au cours des siècles passés.

Le clergé catholique des divers États allemands prit une part active à la lutte. L'évoque de Mayence, en 1874, à la veille de l'anniversaire de Sedan, envoya une circulaire à ses curés pour les inviter à s'abstenir de participer à la célébration de cette date patriotique. Ce n'est pas la victoire sur la France, c'est le triomphe sur l'église catholique qu'on veut fêter. « Qu'on nous conteste nos sentiments patriotiques ! plu- » tôt supporter cette injure que de profaner la religion pour un » semblable but ». Au sein du parlement allemand et des chambres prussiennes le clergé avait de nombreux représentants, qui se joignaient au grand parti du centre, dont le nombre, de 40 membres en 1869, s'élevait à près de 100 en 1878. A chaque élection générale, ce parti gagnait des voix, et il devint promptement une puissance, qui décidait souvent du sort des projets de loi du gouvernement en unissant ses voix à celles des autres groupes de l'opposition.

Dans le courant de l'année 1877, on commença à parler d'un revirement dans la politique religieuse. Un souci plus pressant préoccupait l'Empereur: Tagitation croissante du parti socialiste. Puis, en jetant un coup d'œil en arrière, le souverain et 'ses conseillers étaient bien obligés de reconnaître que les lois

414 l'kMPKREUR GUILLAUME KT SON RÈGNE

de mai n'avaient en rien diminué la résistance du clergé, dont rimmense majorité avaient préféré l'exil, la révocation et la privation de traitement plutôt que de se soumettre à ces lois. La paii confessionnelle était profondément troublée. Le gouvernement avait cru n'avoir qu'à briser la résistance d'un petit nombre de chefs de Tultramontanisme : il avait soulevé la presque totalité du clergé et des fidèles, inséparables de leurs évoques; des milliers de paroisses manquaient de curés; on se réunissait dans les églises pour faire sa prière en l'absence d'un prélre ; les besoins religieux de nombreuses populations restaient sans recevoir satisfaction.

Le gouvernement ne pouvait demeurer indifférent à cette situation, qui contrariait tout particulièrement l'Empereur. Déjà on cherchait une issue, difficile à trouver sans blesser le prestige du gouvernement. Les catholiques désignèrent le ministre Falk comme le principal obstacle au rétablissement de la paix. C'est lui qui avait élaboré, déposé la plupart des lois de mai et s'était engagé sans retour dans la voie de l'agression et de la persécution. Ces idées, souvent exprimées à la tribune, soutenues par des personnages influents de la cour, firent peu à peu leur chemin. L'Empereur, si protestant qu'il fût, était lui-môme trop partisan de l'orthodoxie religieuse pour ne pas éprouver une certaine sympathie pour les tendances analogues dans l'église catholique. A ses yeux aussi, les représentants de l'Église étaient nés conservateurs en matière politique : n'était-ce pas un état anormal que celui de tout un clergé rejeté dans les rangs de l'opposition, au milieu des adversaires politiques du gouvernement?

Le parti socialiste s'agitait; il avait réussi à envoyer plusieurs de ses chefs au pailement; ses affiliations avec les partis

l'empereur et le pape 415

analogues à Tétranger étaient constatées. Une loi tendant à empêcher la propagande socialiste avait été présentée en 1876 au parlement, qui l'avait repoussée grâce aux voix réunies des libéraux et des catholiques. En ouvrant, le 22 février 1877, la session du parleme'ht, l'Empereur parla des « dangers que les » tendances anarchiques pourraient créer à la sécurité et au » développement régulier de nos institutions publiques », tout en ajoutant que l'organisation de l'Empire et le bon sens du peuple allemand formaient une défense solide contre ces dangers.

Telles étaient les dispositions du. souverain, lorsque, dans les premiers jours de 1878, des événements d'une gravité majeure vinrent les corroborer et amenèrent un changement de politique. Le 7 février Pie IX mourut. Quelques mois après, ainsi que nous l'avons relaté dans un chapitre précédent, l'Empereur Guillaume fut à deux reprises victime d*attentats commis par des sectaires socialistes. Le premier de ces faits modifia, dans le sens de la conciliation, les rapports entre la cour du Vatican et celle de Berlin, tandis que les attentats exercèrent une influence profonde sur la politique religieuse et intérieure de l'Empereur.

L'avènement du nouveau Pape offrit une occasion toute naturelle de renouer des rapports personnels, qui avaient cessé depuis cinq ans. En notifiant à l'Empereur son élévation au siège apostolique, le 20 février, Léon XIII exprimait son regret de ne plus trouver les bons rapports qui subsistaient autrefois entre le Saint Siège et la Prusse; et il faisait appel à la magnanimité de l'Empereur pour que la paix fût rendue à ses sujets catholiques. L'Empereur répondit le 24 mars, également daps des termes amicaux, en manifestant l'espoir que le Pape

116 L^IUIPERKUR GUILLAUME KT SON HÈGNifi

userait de son influence sur le clergé pour qu'il se soumîl aux lois du pays. Le Pape entra dans les idées de l'Empereur. Dans une nouvelle lettre en date du 17 avril, il renouvela son désir du rétablissementdes bons rapports entre les deuxpouvoirs, mais en indiquant comme moyen d'y parvenir la modification des lois de mai. A Berlin, à ce moment, on n'était pas encore disposé à procéder à celte revision ; et TEropereur avait, pour celte raison, retardé sa réponse, lorsque Tattentat du 2 juin vint féloigner momentanément des affaires. Le Prince Impérial, suppléant son père, répondit, le 10 juin, en constatant ce double fait que le Pape déclarait ne pouvoir recommander & son clergé une soumission absolue envers TËiat, et que la Prusse, d'après sa constitution, ne pouvait subordonner la liberté de son action législative à une puissance étrangère. Toutefois, à défaut de pouvoir trancher la question de principe, les deux parties pourraient trouver dans leur esprit conciliant le chemin de la paix.

Grâce à cette correspondance la glace était rompue ; la paix était encore éloignée ; mais on la cherchait sérieusement des deux côtés, du côté de Berlin surtout. On avait déclaré solennellement que TEmpereur Guillaume n'irait pas & Canossa; un haut dignitaire de l'Église avait finement répliqué qu'on pouvait aller à Rome sans passer par Canossa. Et c'est là ce qu'on fit.

Les commencements ne furent pas aisés : un grand gouvernement se décide lentement à revenir sur ses pas, à avouer qu'il s'est trompé. Le cabinet de Berlin s'était d'ailleurs lié les mains par une législation qu'il ne pouvait modifier qu'avec le concours du parlement et des chambres; or il fallait compter avec la majorité qui avait voté ces lois, et cela sur la demande expresse du gouvernement. On alla au plus pressé. M. de

l'emfekkur et le pape 417

Bismarck, préparait alors des réformes écouomiques pour lesquelles Tappui du parti du centre lui était indispensable. Dans Tintérètde ces réformes comme dans celui de la paix religieuse, il importait d'arriver à un arrangement avec le Valican. Le ministre Falk se retira en juin 1879: sa démission avait été la première condition posée par le parti catholique. Les pourparlers avec le Saint Siège, commencés dans l'été de 1878, aux eaux de Kissingen, entre le prince de Bismarck et le nonce Masella, furent continués, Tannée d'après, par le chancelier avec le nonce Jacobini à Gastein, et ensuite à Vienne avec le même prélat par l'ambassadeur d'Allemagne.

On était déjà loin du temps où le chancelier allemand avait prétendu subordonner les lois de l'Église à celles de l'État. H. de Bismarck concédait qu'il était impossible de trouver une formule pour la limite des deux législations et qu'il fallait que les deux pouvoirs se contentassent d'un modus vivendi, l'État en mettant ses lois en harmonie avec celles de l'Église, et celle-ci en s'attachant à mettre ses institutions d'accord avec celles de l'État.

On ne s'entendit pas tout de suite. Iffallait pourvoir aux évôchés vacants. Le gouvernement exigeait, au préalable, que les évéques lui notifiassent les nominations des curés ; le Pape y consentait à condition que la législation de mai sur l'éducation du clergé fût modifiée. Les négociations s'arrêtèrent. Le cabinet de Berlin procéda alors par voie législative, en se faisant donner un pouvoir discrétionnaire en vue de renoncer à l'application des lois de mai, soit pour l'exercice sacerdotal, soit pour le serment, soit pour les conditions d'éducation des prêtres. Le Saint Siège protesta contre le pouvoir discrétionnaire, mais n'en accepta pas moins le bénéfice. Successivement

les évèchés furent pourvus de titulaires, soil par le retour des évoques révoqués, soit par des nominations faites parle Pape et approuvées par le gouvernement. Celui-ci usa largement aussi de son pouvoir discrétionnaire relativement au retour des congrégations hospitalières de femmes. Au mois d'août 1881, il nomma un ministre plénipotentiaire auprès du Vatican, et, au mois de janvier suivant, à l'ouverture des chambres prussiennes, TEmpereur Roi put mentionner le rétablissement des rapports amicaux avec le Pape. Il renouvela l'expression de sa satisfaction sur le même sujet, à l'ouverture de la nouvelle session, au mois de novembre. J-e Pape en prit prétexte pour un échange de lettres avec le souverain prussien. Très conciliante et très cordiale dans les termes, une lettre papale du 3 décembre 4882 insiste cependant sur la révision des lois de mai, indispensable au rétablissement de la paix religieuse. L'Empereur, y répondant le 22 décembre, se déclare prêt à faire des concessions dans le sens indiqué, pourvu que le Pape cède sur la question de la notification que les évoques devront faire au gouvernement des nominations des curés avant leur institution canonique. Le 30 janvier 1883, le Pape réplique que ses concessions devront toujours dépendre de la révision des lois de mai dans le sens de l'autonomie de l'Église relativement à l'exercice du sacerdoce et à l'éducation de son clergé. C'est sur ces points et sur la priorité des concessions mutuelles que s'écoulèrent deux nouvelles années. Pendant ce temps, le parti du centre, au parlement de l'empire, avait rallié à sa cause le parti progressiste, qui, naguère engagé à la suite du chancelier dans la politique anti-catholique, s'était entièrement séparé de lui sur presque toutes les questions et donnait maintenant ses voix aux catholiques revendiquant la liberté de leur Église. Ces der-

L'EMPËRif^UR ET LE PAPE 419

Diers furent moins heureux dans les chambres prussiennes, où l'esprit protestant et la discipline delà majorité ministérielle continuaient de prévaloir. On voulait bien rétablir la paix avec les catholiques, mais en réglant le pas sur la marche du gouvernement. Celui-ci alla cependant de concession en concession : il tenait à contenter le Vatican, mais à la condition de ne pas paraître subir la pression du parti du centre.

A la fin de décembre 1883, le Prince Impérial, revenant d'Espagne, s*était rendu à Rome. Dans ses visites antérieures à la cour du roi d'Italie, pendant la durée du conflit religieux, l'héritier des couronnes d'Allemagne et de Prusse avait évité le Vatican. Cette fois il ne pouvait pas se soustraire à ce devoir de courtoisie envers le Pape ; et, à ce qu'on a prétendu, c'est dans ce but surtout qu'il était allé à Rome. Au prince protestant le Pape ne voulut pas tenir rigueur pour avoir accepté l'hospitalité du Quirinal. En retour, le Prince Impérial dut se soumettre à toutes les autres formalités, à l'observation desquelles Léon XIII, à l'exemple de Pie IX, tenait strictement pour bien marquer sa position vis-à-vis du souverain dltalie, qu'il considérait comme l'usurpateur des Etats Pontificaux. Le prince fut accueilli par le Pape avec cordiaUté et avec tous les honneurs royaux. 11 n'en pouvait être autrement, le gouvernement de Berlin ayant, quelques mois auparavant, apporté de nouveaux adoucissements aux lois de mai. 11 avait, au cours de l'été, fait voter par les chambres une loi qui abrogeait en partie Tobligalion des évêques en ce qui concernait la notification des nominations ainsi que la compétence du tribunal ecclésiastique et le droit de récusation de TÉtat à l'égard de ces nominations ; la même loi rétablissait aussi la liberté entière des prêtres relativement à Texercice du

420 L'eMPERtUK GLILLADME kT SON RÈGNE

sacerdoce dans les cures vacantes. L'Étal cédait ainsi pas à pas, gardant seulement Tapparence d'agir de son propre chef et évitant de se lier par un traité envers la Curie.

Cependant Tobjet principal du litige subsistait toujours : l'éducation du clergé, que les lois de mai enlevaient en grande partie à la direction de> évoques. Il y avait encore d'autres dispositions des lois de mai, que le Saint Siège repoussait absolument, et, entre autres, Texistencedu tribunal ecclésiastique. Il restait enfin à régler la question des archevêques de Cologne elde Posen, révoqués par le gouvernement. Les années suivantes apportèrent, sur ces divers points, des solutions partielles. Les évêchés et les cures, presque tous pourvus de titulaires d'accord avec le Pape, reçurent de nouveau les dotations dont le gouvernement les avait privées depuis nombre d'années. Le Pape, pour répondre à ces actes conciliants, nomma l'archevêque de Cologne cardinal avec résidence à Rome, et créa ainsi une vacance, à laquelle il pourvut de concert avec le cabinet de Berlin. Il donna aussi, au commencement de 1886, une solution satisfaisante au cas de Tarchevêque de Posen. Ce prélat, le | cardinal Ledochowski, était regardé à Berlin comme un chef politique, autour duquel se groupait l'aristocratie polonaise de la province de Posen. Le gouvernement prussien non seulement refusa de le laisser retourner à son siège ; mais encore il repoussa tous les candidats de nationalité polonaise. Le Pape céda sur cette question de personne, en désignant comme archevêque un prêtre allemand de la Prusse orientale^ qui fut agréé à Berlin.

Ces concessions du Pape avaient, il est vrai, été précédées, de la part du gouvernement allemand, d'un acte de déférence, qui causa une profonde sensation dans toute l'Europe. Dans le

Page 1