CHAPITRE DIX-HUITIÈME
LE SOCIALISME d'ÉTAT ET LA POLITIQUE COLONIALE
La question religieuse cède le pas à celle des socialistes. — Le gouvernement cherche Tappui du quatrième Etat contre le Tiers-Etat. — I/cxemple du second F.mpire français. — I^ Commune de Paris et le socialisme allemand. — Préoccupations des gouvernements européens.
— L'empereur Guillaume et Tidée socialiste. — Influence des attentats. -» Revirement dans la politique douanière. — Le système prolecteur.— L'Empereur et la classe ouvrière. — Attaques contre Je capital. — Le mouvement anti-sémitique. — L'Empereur se prononce en faveur de Tinitiative de TEtat. — Il stimule le zèle du parlement.
— Les réformes de Fimpût. — Les caisses d'assurances ouvrières. — Le droit au travail reconnu par le gouvernement. — La politique coloniale. — Acquisition de colonies en Afrique et dans la Mer du Sud. — Conflits avec TAngleterre. — Protestations contre le traité anglo-portugais du Congo. — Entente entre TAIlemagne et la France.
— La conférence africaine de Berlin. — Le Portugal défend ses droits. — Conflits avec l'Angleterre. — Conflit avec TEspagne. — L'avenir de la politique coloniale de l'Allemagne.
On a vu plus haut comment la guerre, engagée par le gouvernement depuis 1871 contre le Vatican et le catholicisme avait éprouvé, à partir de 1878, un temps d*arr6t, croisée qu'elle avait été par les attentats et les agitations socialistes. Habitués à ne jamais aborder deux questions à la fois, TEmpereur Guillaume et son premier ministre, en présence de cette double tentative de régicide, jugèrent opportun de négliger le conflit avec Rome pour s'occuper du problème socialiste.
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Il ne serait pas exact de dire, du moins en ce qui concerne M. de Bismarck, qu^il avait attendu celte sinistre occasion pour tourner ses regards vers les questions sociales et économiques. II s'en était préoccupé, longtemps avant 1870, dans les premières années de son ministère, alors que le libéralisme, dans les chambres prussiennes, créait tant d'entraves à ses plans politiques. A l'exemple d'autres hommes d'État de différents pays et de différentes époques, il cherchait un contre-poids à l'opposition du parti libéral, qui était le parti de la bourgeoisie, ou ce qu'on avait appelé en France le Tiers-État. Naguère l'aristocratie foncière, ou Je parti féodal, avait rempli ce rôle : elle ne suffisait plus à cette tftche, déroutée et désorientée qu'elle était par la politique à allures quasi-révolutionnaires que le gouvernement du roi avait commencé à suivre sous les auspices du ministre sorti des rangs du parti ultra-conservateur. L'exemple du second Empire français, alors à son apogée, n'avait pas été perdu pour le gouvernement prussien. Ayant observé que les populations rurales soutenaient l'Empire français qu'elles avaient fondé, l'entreprenant ministre du roi Guillaume devait être amené à se servir dans un but analogue des classes travailleuses, à rappeler au Tiers-État qu'il existait un quatrième État, dont les visées et les tendances avaient un fondement pour le moins aussi légitime que celles de la bourgeoisie. M. de Bismarck entretenait des relations suivies avec M. Lassalle, le grand apôtre du socialisme et des revendications des ouvriers allemands : il s'appliqua à pénétrer ses desseins, à chercher les points d'attache qui pouvaient unir la monarchie et la démocratie dans une action commune et légale.
C'est au milieu de ces recherches que l'avaient surpris les
événements de 1864. La grande politique rélégua les solutions du problôme social à larrière plan ; les succès militaires réduisirent ses adversaires parlementaires au silence et le débarrassèrent de leur contrôle gênant. Pendant que les armées prussiennes combattaient successivement en Danemarck, en Bohème et en France, la démocratie socialiste organisait ses forces. Les exploits militaires du roi la laissaient froide, et elle restait étrangère aux ovations que la bourgeoisie, reconciliée avec les victoires et les conquêtes remportées malgré son opposition, prodiguait au souverain et à son chancelier.
L'insurrection communaliste de Paris, en 1871, devint un avertissement sérieux pour le nouvel empire. La Commune de Paris comptait dans son sein des éléments étrangers, parmi lesquels les éléments germaniques n'occupaient pas la dernière place. S'il était vrai, comme on le dit plus tard à Berlin, que la Commune vaincue avait rejeté beaucoup de ses débris sur TAUemagne, la France pouvait répondre qu'elle ne rendait à l'Allemagne qu'une partie de ce qu'elle lui avait envoyé. D'ailleurs l'Association internationale des travailleurs, qui avait fourni ses fortes lôtes à la Commune, n'étail-elle pas créée par Marx, un Allemand, et dirigée par de nombreux Allemands? Quoiqu'il en soit, bien des complices des incendiaires de Paris trouvèrent asile en Allemagne, où ils furent accueillis avec enthousiasme par les socialistes du pays, qui chantaient les louanges de la Commune et annonçaient qu'à une prochaine occasion ils en feraient autant.
A Berlin, on sentait la nécessité de surveiller ce mouvement. La législation de l'Empire allemand admettait le droit de réunion dans de larges proportions, et le parti socialiste en usait. Il tenait de fréquentes assises, dans le nord ainsi que dans
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le sud de TËmpire et aussi en Suisse, Le gouvernement ap* prit ainsi qu'il s'était trompé sur les visées des gens de la Commune parisienne et que les socialistes allemands, entre autres, demandaient quelque chose de plus que Tautonomie municipale, qui était de droit commun en Allemagne.
Tous les gouvernements européens s'étaient émus des agissements de la Commune. Le gouvernement français, par Torgane de M. Jules Favre, avait sonné le tocsin. L'Espagne, ritalie, la Russie, quelques États allemands n'auraient pas demandé mieux que d'adopter en commun des mesures de répression. Les chanceliers d'Allemagne et d'Autriche, dans leur première entrevue à Gastein en 1871, avaient fait de la question socialiste l'objet de leurs pourparlers. On voulait réprimer; mais on sentait aussi la nécessité de remédier.
Le prince de Bismarck s'efforçait de gagner son souverain à de vastes projets de réforme économique, qui, h son avis, devaient grouper autour du trône les masses désireuses de s'affranchir de la bourgeoisie. Il ne lui fut pas difficile de persuader à l'Empereur qu'après avoir pris au parti libéral ridée de l'unité allemande, il devait, pour isoler complètement ce parti, s'emparer aussi de la réforme sociale. Frédéricle-Grand, n'étant encore que prince royal, n'avait-il pas dit : « Quand je serai roi, je serai un vrai roi des gueux? » Marcher dans cette voie, n'était-ce pas continuer les traditions du grand roi sur le terrain économique, comme l'Empereur les avait suivies sur le terrain politique et militaire ?
Aussi, à partir de 1877, dans toutes ses manifestations publiques l'Empereur parle toujours de la question sociale, du droit au travail, du devoir de l'État de nourrir ceux qu'il oblige à servir sous les drapeaux. Cette année-là encore, l'Empe-
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reur, en ouvrant la session du parlement» après avoir effleuré le péril anarchiste, déférait, en propres termes, aux divers Étais le soin de procurer du travail aux classes ouvrières. Les attentats de 1878 frappèrent naturellement son esprit, et il se rendit sans efforts au raisonnement de son chancelier lui représentant la nécessité de faire suivre les lois de répression de réformes ou d'innovations au profit de la classe ouvrière. Par ces réformes on frappait encore le parti libéral, acquis aux idées du libre échange de l'école de Manchester. Le chancelier avait autrefois favorisé celte école. C'était en 1862, lors de son avènement aux aff'aires. Ses prédécesseurs lui avaient légué la conclusion du traité de commerce avec la France, traité ébauché sur le modèle de celui qui avait élé signé en 1860 par TEmpereur Napoléon avec l'Angleterre. Libreéchangiste lui-même à cette époque, M. de Bismarck avait besoin de s'assurer les bonnes dispositions de l'Empereur des Français, qui tenait au traité avec l'Allemagne, et il avait exercé à ce sujet une forte pression sur les gouvernements de l'Allemagne du Sud. Ces temps n'étaient plus. Le chancelier s'était converti aux principes du système . protecteur : il voulait protéger le travail national, 'le mettre à l'abri de la concurrence étrangère, augmenter le salaire de l'ouvrier, tout en augmentant les revenus de l'Empire, qui encaissait les recettes des douanes. A côté de cette grande évolution économique, le chancelier cherchait le moyen d'accroître les revenus de l'Empire au moyen de contributions indirectes indépendantes du contrôle parlementaire, et en même temps d'alléger la charge des classes moins riches en les exemptant de l'impôt direct. Ces diverses réformes, dans l'esprit du chancelier, devaient encore avoir pour résultat de procurera
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l'Empire son propre budget des recettes et de Taffranchir ainsi des États particuliers qui le faisaient vivre par leurs subsides. C'est l'Empire, disail M. de Bismarck, qui devait dorénavant remplir les caisses des États confédérés, et cela de façon à ne plus être à la merci des votes parlementaires.
Envisagées sous ce double aspect, les réformes projetées ne pouvaient que sourire à l'Empereur, très paterne de caractère et très disposée venir en aide à la classe ouvrière. Aussi entra* t-il avec empressement dans le nouveau système, et il l'annonça à l'ouverture de la session du parlement le 12 février 1879. Il accusa la politique libre-échangiste de ne pas avoir tenu les promesses qu'on en attendait, et déclara qu'il fallait conserver la production nationale au marché allemand.
La sollicitude fort légitime et parfaitement justifiée que TEmpereur et son ministre accordaient ainsi aux intérêts matériels du plus grand nombre, donna malheureusement lieu à des interprétations qui allaient certainement à rencontre des intentions des gouvernants. On avait projeté des réformes en vue de donner satisfaction aux besoins réels des classes populaires dans le but de les détourner ainsi de lagitalion socialiste et révolutionnaire dirigée contre les classes qui possèdent. Or c'est contre ces dernières classes que se produisit une autre agitation, suscitée par des membres de l'église protestante et du parti aristocratique : elle visa d'abord Técole de Manchester et le gros capital; mais elle employa bientôt le langage des démocrates-socialistes, pour dénoncer la bourgeoisie soidisant exploiteuse et incarnée dans le commerce Israélite. Telle fut l'origine du mouvement dirigé contre une race et une religion et s'intitulant du nom d*anti-sémitique en opposition à l'élément aryen et germanique. Un pasteur de la
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cour en avait pris la direction, formant un parti, organisant des iéunions, colportant des pétitions. Le parti catholique restait étranger à ce mouvement, bien que les députés Israélites au parlement se fussent, avec peu de tact et de mesure, constitués les défenseurs de la politique anti-calholique du gouvernement. L'Empereur ne prenait pas au sérieux un mouvement, dont il devinait sans doute le caractère éphémère et que le Prince Impérial blâmait publiquement dans les termes les plus sévères.
Quoiqu^ilen soit, Tatmosphère gouvernementale à Berlin, à celte époque, était imprégnée de socialisme : les bouches augustes prononçaient des paroles et posaient des axiomes que la démocratie socialiste pouvait regarder comme empruntés à ses programmes et à son dictionnaire. Tous les discours, tous les messages de l'Empereur en fournissent des témoignages. « Le parlementdevra coopérer à laguérison des maux sociaux », dit-il le 15 février 1881 ; « il faut travailler à augmenter le « bien-être de Touvrier ». 11 revient sur ce sujet avec plus d'énergie encore, le 17 novembre, à la réouverture de la session : « C'est un devoir pour Nous de recommander cette » lâche au parlement, et Nous voudrions emporter un jour la » pensée d'avoir assuré à la patrie des garanties d'une paix du- » rable à Tinlérieur, ainsi qu'aux nécessiteux un secours plus » efficace auquel ils ont droit. » Le parti progressiste était irrité de ce langage ; il accusait le chancelier d'abuser du nom de l'Empereur, au profit de sa politique à lui. Le prince de Bismarck déclara formellement qu'il n'était que l'écho delà volonté de son maître. « Vous ne réussirez pas », dit-il, « à interdire » à l'Empereur Guillaume de parler, aie réduire au silence ». L'Empereur, en effet, ne cessait d'insister sur la solution de
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la question sociale. A la session de 1882, il mentionne les efforts qu'il fait « en vue de guérir les maux sociaux #>. A Touverture de la session de 18R3, il répète que les mesures répressives et policières ne suffisent point . « Notre devoir impérial », dit-il, « est de ne négliger aucun moyen d'amélio- » rer le sort des travailleurs et de consolider la paix entre les » différentes classes professionnelles ». Et ainsi à chaque session suivante.
Ces diverses n^nifestations impériales étaient toujours accompagnées de projets de loi, qui, après avoir soulevé d'abord une opposition très vive et tenace, finirent par être votés à d'assez fortes majorités : on considérait le grand âge de l'Empereur, le prestige qui entourait son nom auprès des populations, et Ton acceptait ainsi des réformes utiles avec d'autres réformes d'un mérite contestable. De 1879 à ^885, le système économique de la Prusse et de l'Allemagne entière fut remanié de fond en comble. On passa du libre-échange au système protecteur; on multiplia, on augmenta les impôts indirects, et l'on abolit une partie des impôts directs. On proposa, sans y réussir, l'établissement du monopole du tabac, et Ton présenta plus tard un projet sur le monopole de l'eau de vie avec le même insuccès. On racheta peu à peu la plupart des chemins de fer pour les faire exploiter par l'État. En ce qui concerne les ouvriers en particulier, on rétablit, sans caractère obligatoire toutefois, les corporations des métiers ; puis on créa, en majeure partie à la charge des patrons, des caisses d'assurances contre les accidents et les maladies, et pour les invalides du travail.
Les résultats de ces efforts de TEmpereur Guillaume appartiennent à l'avenir. En Allemagne, comme ailleurs, l'ouvrier
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n'est pas reconnaissant des réformes, alors môme qu'il en a profilé, si elles lui ont éléen quelque sorte octroyées. Le parti socialiste, dans TEmpire, a pris acte des déclarations qui oat été faites par l'Empereur et ses conseillers : Texistence de maui sociaux, la possibilité de les guérir par voie législative, le droit au travail. Les chefs de ce parti se vantent d'avoir par leurs agitations forcé le gouvernement à intervenir au nom de TÉlat et avec les ressources du Trésor. Ce que l'Empereur leur a accordé, ils ne le considèrent que comme un à-compte, et n'ont nullement abandonné leur attitude agressive en vue d'obtenir la réalisation entière de leur programme à la fois contre la monarchie et conlre les classes dirigeantes.
Les réformes socialistes et économiques, dans la période de 1878 jusqu'à ce jour, ont eu pour le gouvernement, à défaut d'avantages plus directs, celui de faire diversion aux tendances que le parlement et le public allemands ont à s'occuper des questions de politique générale, questions considérées en haut lieu comme le domaine exclusif de la couronne. Elles ont aussi, comme on l'a vu plus haut, fait diversion au conflit religieux, devenu peu à peu le terrain commun des groupes d'opposition. Il en a été de môme de la politique coloniale, véritable ianovation dans le système politique de l'Empire et dont les premiers commencements remontent à l'année 1876.
Il y eut d'abord des tâtonnements, comme il s'en produit toujours au début des entreprises transocéaniques. Les commerçants allemands établis dans les contrées africaines et australiennes sollicitèrent, les premiers, l'inauguration d'une politique que la masse du public allemand fut lente à apprécier et à approuver. Une première tentative, que le gouverne-