CHAPITRE QUATRIÈME
LÀ RÉGENC2 1857 — 1861
Maladie de Frédéric- Guillaume IV. — Le prince de Prusse chargé de suppléer le roi. — Le parti féodal s'oppose à rétablissement de la régence. — Le prince de Prusse et r\utriche. —Appui du parti libéral. — Le Prince est nommé régent. — Retraite du ministère Manteuffel. — Ministère libéral du prince de Hobenzollern. — Programme du prince régent. — Son opinion sur l'armée et sur la politique extérieure. — Il condamne la politique du cabinet de Turin. — Sa politique flottante pendant la guerre d'Italie. — Il craint les demandes de compensation de l'empereur Napoléon. — L'Allemagne du sud est pour l'Autriche. — Le prince régent disposé à défendre l'état territorial de l'Autriche. — L'Autriche refuse de concéder au prince régent le commandement en chef de l'armée fédérale. — L'attitude de la Prusse hâte l'entente de l'Autriche et de la France . — Le prince ré • gent garde sa liberté d'action. — L'unité italienne réveille en Allemagne les souvenirs de 1848. — Le mouvement unitaire en Allemagne. — Le prince régent pose la question de la réorganisation de l'armée- — Il prévoit la lutte avec l'Autriche et la France. — Son opposition à l'annexion de Nice et de la Savoie à la France. — L'opinion publique hostile à Napoléon 111. — L'empereur Napoléon rend visite au prince régent à Bade. — Entrevue de l'empereur avec les souverains allemands. — Projets de l'empereur relativement au remaniement de la cafte de l'Europe. — Il proteste de son amitié envers l'Allemagne. — Le prince régent promet aux souverains allemands de protéger leur état territorial. — Allusion à la journée de Waterloo. — Une mentionne pas l'Autriche. — Le prince régent et l'empereur d'Autriche à Teplitz. — Entrevue de Varsovie. — Le prince régent blâme la politique révolutionnaire de l'Italie. — Mort du roi Frédéric-Guilaume IV.
Le prince de Prusse ne devait pas rester longtemps réduit au rôle de spectateur des événements politiques et des trans-
formations qui s'étaient accomplies ou qui se préparaient en Europe.
Au mois d'octobre 1857, Je roi, son frère, avait été frappé d'une attaque d'apoplexie, et, au bout de quelques semaines, il fut évident que le souverain ne pourrait plus diriger les affaires de TËlat. La constitution prussienne avait prévu le cas d'un « empêchement durable »» du roi, en déférant, pour cette éventualité, la régence au plus proche agnat du trône. Cette solution, constitutionnelle et simple en elle-môme, rencontra la plus énergique résistance auprès du parti féodal qui prévoyait, non sans raison, que son influence souflTrirait d'un changement de règne. Par un revirement singulier du sentiment public, Topposition que le prince de Prusse rencontrait ainsi dans l'entourage du roi malade et dans le ministère Manteuffel lui rendit la popularité qu il avait complètement perdue en 1848, et l'opinion libérale demandait formellement et unanimement l'institution de la régence. A la cour on réussit à ajourner une pareille solution. Alléguant la possibilité d'un rétablissement prochain, le ministère se borna à faire signer au roi, le 23 octobre, une ordonnance par laquelle il priait son frère de le remplacer, pendant la durée de sa maladie, dans l'exercice du pouvoir royal et conformément aux intentions bien connues au prince.
Celui-ci accepta pour le moment, bien qu'à contre cœur, une position qui l'obligeait à gouverner d'après un système politique sous bien des rapports contraire à ses idées, moins diitts la politique intérieure que dans la politique extérieure. Ce fut surtout parce qu'ils le considéraient comme hostile à l'Autriche, que les libéraux, partisans de Tunité allemande, soutenaient avec ardeur son élévation à la régence. A ce propos, il
est curieux de lire ce que la princesse Mélanie de Metlernich note dans son journal, en avril 1851 : « On dit que le prince M de Prusse n'est pas bien disposé en faveur de TAutriche et » qu'il ne fait nullement mystère de ces sentiments. » Et quelques mois plus tard, la princesse notait, encore dans son journal, à l'occasion d'une visite du roi Frédéric-Guillaume IV au Johannisberg, chez l'ex-chancelier autrichien : « Le prince de » Prusse était resté sur le bateau, sous prétexte d'indisposi- » tion » .
Après avoir accepté, à trois reprises dans l'espace d'un an, la prolongation de la suppléance du roi, le prince déclara finalement qu'il ne se chargerait plus de la gestion des affaires, si ce n'est à titre de régent et avec toute l'indépendance attachée à ces fonctions. La cour dut céder. Le 7 octobre 1858 on fit signer au roi — on a dit depuis que l'infortuné monarque ne comprenait déjà plus le sens de ce qu'il signait — une ordonnance par laquelle le prince de Prusse était chargé, jusqu'à ce que le roi fût en état de remplir de nouveau ses fonctions royales, de gouverner le royaume en qualité de régent. Le 9 octobre le prince promulgua cette ordonnance, en ajoutant, pour témoigner de ses sentiments constitutionnels, qu'il prenait la régence conformément à l'invitation du roi et aux termes de la constitution. Les chambres, convoquées pour le 20, reconnurent la nécessité de la régence et reçurent, le 26, le serment du prince.
Le ministère dont M. deManteuffel était le président n'ignorait pas que le régent était fort peu disposé à conserver autour de lui des conseillers qui manquaient, à son avis, de l'indépendance nécessaire pour inaugurer une politique nouvelle. Les ministres étaient trop habitués à s'inspirer des idées
et à subir Fingérence, dans les affaires de TÉtat, du parti féodal ou parti de la cour, dont le prince avait eu beaucoup à se plaindre depuis les journées de mars 1848. D'autre part^ le prince régent sentait bien que, pour le moment, il fallait donner quelque satisfaction au parti libéral et parlementaire, qui avait beaucoup contribué à la création de la régence. Ses adversaires firent un suprême effort de résistance en empêchant le ministère de donner sa démission. Au lieu de tenir compte des insinuations que le régent n'avait pas manqué de leur faire parvenir par voie indirecte, les ministres déclarèrent formellement qu'ils considéraient comme leur devoir envers le prince et le pays de ne pas résigner leurs fonctions.
Dès lors il ne restait plus au régent qu'à prendre l'initiative du changement. Il annonça, le 5 novembre,à M. de Manteuffel qu'il avait mandé le prince Antoine de HohenzoUern- Sigmarîngen à Berlin pour le charger de la formation d'un nouveau cabinet. Dans ce ministère on vit figurer plusieurs membres marquants du parti vieux-libéral. Le 8 novembre, en réunissant pour la première fois le nouveau conseil des ministres, le régent prononça un discours qui fut un véritable programme de règne et auquel fut donnée aussitôt la plus grande publicité. Les expériences dupasse, disait-il, conseillaient d'améliorer certaines choses: ne pas rompre avec le passé, mais corriger ce qui est défectueux ou contraire aux besoins du présent; combattre les tendances d'orthodoxie exagérée qui nuisent à l'Église évangélique et engendrent l'hypocrisie ; respecter les droits constitutionnels de l'Église catholique, mais n'en pas tolérer les excès. Parlant de l'armée, le régent déclarait nécessaire l'adoption de réformes qui exigeraient « une politique calme et de l'argent » ; a ce serait
9 une lourde faute », disait-il, « que de parader avec une orga- » nîsation mililaîre à bon marché, qui, au moment décisif, ne » répondrait pas àTaltente du pays ». Terminant son discours parla politique extérieure, le régent traça ce programme : être en relations amicales avec toutes les grandes puissances, « sans se livrer à l'influence étrangère et sans se lier préma- » turément les mains par des traités ». En Allemagne « la » Prusse devra faire des conquêtes morales » et donner l'exemple en faisant chez elle de bonnes lois et en favorisant des moyens d'union nationale tels que leZollverein.
L'opinion publique en général accueillit bien les premiers actes du régent. Le parti conservateur fut rassuré par la promesse qu'on ne romprait pas avec le passé ; le parti libéral, de son côté, pardonna la parcimonie des concessions qu'on lui faisait, en se consolant dans la pensée que la régence inaugurerait une politique nationale, allemande, unitaire. Ce que le régent avait dit sur la réforme militaire et la politique extérieure semblait dénoter la conception de vastes projets pour l'avenir. Quelles étaient au juste les idées du prince sur ses rapports avec les voisins ? Son séjour en Angleterre et ses relations intimes avec le prince Albert, époux de la reine, le rapprochaient de cette puissance. Pendant la guerre d'Orient il avait montré des dispositions peu favorables à la Russie. D'autre part, il ne portait pas de vives sympathies à T Autriche, sans toutefois approuver, du moins à cette époque, soit les agissements de la Cour de Turin, soit la conduite de l'empereur Napoléon qui la soutenait. Dans une lettre au prince Albert, du mois de février 1859, il blâme formellement les projets franco-sardes. Il repousse toute connivence avec cette politique. « Les formes du gouvernement », écrit-il, « ne
» sont que prétexte de guerres ; la véritable raison est Tenvie » d'agrandissement de la Sardaigne ; et un gouvernement » non intéressé prêterait la main à une pareille entreprise?» Le droit des gens repousse de pareilles théories. Napoléon III veut déchirer les traités de 1815: c'est aux autres États de déclarer qu'ils soutiendront ces traités. Quant à la Prusse, le prince régent trouve qu'elle est dans ce dilemme : « laisser » écraser l'Aulriche pour partager plus tard son sort, ou la voir » victorieuse et éclipser ensuite la Prusse en Allemagne ».
Le prince régent avait de bonnes raisons pour écrire ainsi. A la même époque, en effet, l'empereur Napoléon venait de charger le marquis de Pepoli, patriote italien, son parent et celui du prince Antoine de Hohenzollern, d'une mission confidentielle auprès de ce dernier, alors chef du ministère prussien. Il lui fit communiquer qu'il allait aider l'Italie dans sa lutte contre l'Autriche. Cette guerre devait convenir à la Prusse; la France ne serait pas opposée à ce que la Prusse s'agrandît dans le nord de l'Allemagne. Ces ouvertures furent déclinées par le prince régent, qui ne doutait pas que l'empereur ne demandât plus tard des compensations aux dépens de la Prusse et de TAUemagne. Doublement préoccupé des inconvénients d'une alliance soit avec la France, soit avec l'Autriche, le prince régent suivit, dans la guerre de 1859, une politique hésitante et incertaine.
Le parti unitaire et libéral en Prusse et dans le nord de l'Allemagne, le chef du ministère lui-même, auraient voulu que le prince régent profitât de l'occasion pour faire cause commune avec la France et l'Italie contre l'Autriche et pour édifier sur la défaite de sa rivale l'unité de l'Allemagne sous le sceptre prussien. Tout en ménageant celte opinion dans l'intérêt de ses
LA RÉGENCE 5o
fuiVTS projets, le régenl, pour les raisons que nous venons d'exposer, ne voulait pas s'y abandonner.
D'ailleurs la Prusse n'aurait guère trouvé, en dehors de la France, des alliés pour une campagne contre TAutriche. L'Angleterre favorisait les aspirations de l'Italie. Quant aux États du midi de TAllemagne, populations et souverains, absolument partisans de l'Autriche, eussent accusé la Prusse de se rendre auxiliaire de la France, de faire acte de félonie contre des États confédérés. L'Allemagne se serait trouvée divisée en deux grands camps, et la responsabilité en serait retombée sur le prince régent. Voilà plus qu'il n'en faut pour expliquer les démarches, les mesures et les propositions discordantes et contradictoires du cabinet de Berlin. Il veut l'intégrité du territoire autrichien en môme temps que la renonciation de l'Autriche aux traités qui forment la base de son influence en Italie. Il veut le commandement de toutes les forces fédérales, mais indépendamment des ordres de la Diète germanique. Ces ditTérents désirs étaient difficiles à concilier, et les négociations qu'ils nécessitèrent furent profitables aux opérations des armées française et italienne contre l'Autriche.
Toutefois l'intention de défendre l'état territorial de l'Autriche, c'est-à-dire l'état territorial créé par les traités de 1815, était très sérieuse de la part du prince régent. 11 demanda aux chambres et obtint un large crédit pour la mobilisation de l'armée prussienne. Il proposa à la diète de Francfort la mobilisation des corps d'armée fédéraux. Il annonça à Londres et à Saint Pétersbourg sa résolution de proposer sa médiation armée aux belligérants. A ce moment môme l'Autriche venait de perdre la bataille de Solferino ; le cabinet de Berlin pouvait la croire disposée à s'entendre avec lui. Sans doute l'Autriche ne
S6 l'empereur GUILLAUME ET SON RÈGNE
demandait pas mieux ; seulement elle voulait que la Prusse se rangeai entièrement de son côté. La Prusse devait abandonner le projet de médiation, peu goûté d'ailleurs à Londres et à Saint Pétersbourg, prendre le commandement de toutes les forces prussiennes et fédérales et faire une diversion menaçant les frontières de la France. En un mot, le cabinet de Vienne voulait transporter le théâtre de la guerre sur le Rhin, dans Tarrière-pensée de renverser Tempire en France et de restaurer la monarchie légitime.
Le prince régent aurait-il déféré à ces demandes, môme en obtenant, en retour, la position prépondérante à laquelle il prétendait pour la Prusse dans la Confédération germanique ? Il est permis d'en douter : l'armée prussienne, môme renforcée des contingents fédéraux, n'était pas encore à cette époque organisée en vue d'une grande guerre contre la France ; et la Russie, comme elle l'avait annoncé, aurait opéré sur la frontière orientale de la Prusse une diversion favorable à la France. Quoi qu'il en fût, l'Aulriche neconsenlit ni à concéder au prince régent le commandement supérieur de l'armée fédérale, ni surtout à lelaisser agir indépendamment d'elle-même et de la diète. Menacée de perdre, d'un côté, la Lombardie avec son influence en Italie, et, de l'autre côté, sa suprématie en Allemagne, ambitionnée par la Prusse, l'Autriche préféra la première de ces alternatives et traita avec l'empereur Napoléon. Celui-ci, à son tour, peu rassuré sur les projets de la Prusse, ne trouvant pas l'enjeu proportionné aux risques ni aux avantages éventuels, abandonna pour un moment une partie de son programme de l'Italie jusqu'à l'Adriatique et accepta la main que l'empereur François-Joseph lui tendit. Voilà comment furent signés les préliminaires de paix de Villafranca. Ils furent le
prélude de l'unité de Tltalie et aussi du conflit austro-prussien en Allemagne.
C est sur la Prusse que se rejetaient les belligérants pour s'excuser ou pour récriminer. Napoléon [II,s'adressant au Corps législatif, a pu dire qu'en attaquant le quadrilatère lombardovénitien, il se serait trouvé en présence du médiateur prussien, dont l'action ne pouvait qu'être défavorable aux intérêts français. De même l'empereur François-Joseph, parlant à son armée, pouvait déclarer qu'il avait vainement compté sur Tappui de son « allié le plus ancien et le plus naturel », et que ses « amis » lui avaient posé des conditions plus onéreuses que ses « ennemis ».
Le prince régent, pendant la crise italienne, avait en réalité exécuté une partie du programme qu'il s'élait tracé, comme nous l'avons dit plus haut, pour sa politique extérieure. Il ne s'était pas lié les mains, il était resté libre de tout engagement. A vrai dire, il avait dû sacrifier aussi une partie de ses convictions légitimistes qui l'attachaient aux traités de 1815, gravement atteints par les remaniements en Italie, conséquence de la défaite de l'Autriche. Si, d'un côté, il s'élait aliéné cette puissance, en revanche la France et l'Italie n'avaient pas trop k se plaindre de lui. Enfin les expériences et les enseignements de la guerre d'Italie, au point de vue militaire, furent utiles et précieux pour la réforme de l'armée prussienne, et le prince régent ne larda pas à en tirer parti.
La guerre dltalie et le triomphe des aspirations italiennes trouvaient un puissant écho en Allemagne. Les souvenirs de 1848 et de l'œuvre du parlement de Francfort, les tendances unitaires enfin se réveillèrent sur tous les points. Le libéralisme, se confondant avec les idées unitaires, se tourna de
58 l'empereur guillàUxMe et son règne
nouveau vers la Prusse. Il constitua une vaste association, sous le nom de National- Ve^^em^ ayant pour programme la création d'un État fédéralif sous la direction de la Prusse et à l'exclusion de l'Aulriche. Le ministère prussien, dirigé par le prince de HohenzoUern et M. Rodolphe d'Auerswald, ami d'enfance du prince régent, partageait au fond les idées du National-Verein. Cependant il était trop tôt d'en poursuivre officiellement la réalisation : le moment n'était venu ni de rompre en visière à l'Autriclie, ni de partir en guerre contre les gouvernements des Etats secondaires, auxquels l'agitation unitaire commençait à devenir incommode et qui ne dissimulaient pas leur déplaisir en en attribuant la complicité au gouvernement prussien. Le prince régent exigeait qu'on fût prudent, et, par suite, son ministère se montrait très réservé à l'égard des avances du parti unitaire. Avant tout il voulait pourvoir à l'armement militaire de la Prusse.
Le 12 janvier 1 860, à l'ouverture des chambres, le prince régent s'exprimait ainsi : «Une question d'une importance exces- » sive réclame la sollicitude de mon gouvernement et la vôtre. » Les expériences des dix dernières années, pendant lesquel- » les il a fallu faire à plusieurs reprises appel à la force dé- » fensive de la nation, ont fait ressortir de plus en plus claî- » rement des défauts nombreux et vivement ressentis. » C'est mon devoir et mon droit de les faire disparaître, et je » sollicite votre concours constitutionnel à des mesures » propres à augmenter la force défensive du pays,,. » Ainsi était officiellement posée cette question de la réorganisation militaire, qui, faiblement soutenue, combattue même par Je parti libéral, amena peu à peu la rupture du régent avec ce parti et, en dernier lieu, le conflit constitutionnel dans lequel
Là Régence 59
le parlementarisme prussien sombra et qui eut pour résultat de tacililer l'exécution des desseins d'agrandissement et de suprématie de la Prusse en Allemagne.
11 est indubitable que, dans la poursuite de ces projets, le régent prévoyait tôt ou tard une conflagration avec l'Autriche et avec la France. Sa méfiance àl'égard de cette dernière perça en mille occasions. Sans doute il se départit quelque peu de ses idées légitimistes en admettant l'annexion des duchés italiens à la Sardaigne ; mais, d'autre part, il se prononça, d'accord avec l'Angleterre, contre le projet d'annexion de Nice à la France, qu'il ne trouvait pas justifiée, puisque l'empereur Napoléon n'avait pas accompli son programme de « l'Ilalie jusqu'à l'Adriatique ». Le 4 mars il écrivait au prince Albert d'Angleterre qu'il importait de se mettre d'accord pour repousser ce projet, et que la chose intéressait surtout la Prusse et l'Allemagne à cause de la rive gauche du Rhin, que la France serait peut-être tentée de réclamer plus tard, comme aujourd'hui le versant des Alpes, à titre de « ligne défensive ». Dans la même lettre il reprochait aux souverains italiens de ne pas avoir opéré à temps les réformes demandées par les populations. » Cela aura « probablement pour conséquence leur déchéance. Puisse cet » exemple ouvrir les yeux à maint souverain allemand ! mal- » heureusement ils deviennent de plus en plus aveugles ! » Cette boutade, les événements qui suivirent le font croire, visait bien plus la résistance des souverains allemands à l'égard de la politique unitaire du cabinet prussien que leur politique intérieure, qui presque partout était pour le moins aussi libérale et progressive que celle de la Prusse.
L'opinion en Allemagne, quiavait été favorable à Napoléon IH lorsqu'il avait abattu T Autriche, lui était devenue hostile au mo-
ment où s'ouvrit la campagne diplomatique pour Tannexion de Nice : de telle sorte que l'empereur, inquiet de ce mouvement et voulant apaiser les esprits alarmés, jugea utile de s'expliquer personnellement avec le prince régent. Ce désir d'une entrevue avec le chef de la monarchie prussienne datait déjà de loin. Dans les dernières années du règne de Frédéric- Guillaume IV, l'empereur avait fait insinuer, à différentes reprises, à Berlin et à Francfort, par voie diplomçi tique, son intention d'aller à Berlin rendre visite au roi. Peu de temps avant la maladie de ce monarque, le prince Napoléon était venu envisite, et il n'avait pas rencontré un accueil bien chaleureux dans le monde de la cour et dans la presse connue pour avoir des attaches officielles. Néanmoins des influences plus favorables à une entente avec Napoléon III se faisaient déjà remarquer. L'arbitrage dont l'empereur s'était acquitté dans l'affaire du canton de Neuchâtel à la satisfaction complète du roi de Prusse avait donné quelque poids à ces influences : M. de Bismarck, ministre à Francfort, M. de Manteuffel, président du conseil, plaidaient la cause de l'empereur. La maladie du roi fit ajourner le projet de visite. Repris au printemps de 1860, il se réalisa dansTentrevue avec le prince régent, qui eut lieu, sur le désir de Napoléon III, à Baden-Baden.
Dans les différentes cours allemandes, on n'envisageait pas cette rencontre sans une certaine méfiance. On y soupçonnait des arrière-pensées de Napoléon III, et l'on était très préoccupé de l'accueil que le prince régent pourrait être amené à faire à des ouvertures dangereuses. On se rappelait l'entrevue de Plombières entre le comte de Cavour et Napoléon III. Le prince régent, afin de dissiper des inquiétudes dont la politique autricliienne aurait pu tirer parti en faisant vibrer la corde du pa-
LA RÉGENCE 6i
Iriolisme allemand, invita tous les souverains confédérés à se rendre à Bade à l'époque où y séjournerait l'empereur Napoléon.
On connaît les détails de l'entretien du prince avec le souverain français, par la correspondance, publiée depuis, du prince Albert, époux de la reine Vicloria. L'empereur, au moment de partir pour Bade, avait, à la vérité, abandonné tout projet de guerre. Il espérait toutefois faire agréer par le prince régent un plan de remaniement territorial en faveur de la France, avec compensation pour la Prusse en Allemagne et pour l'Autriche dans les Principautés danubiennes. Pour cette dernière combinaison il avait cru pouvoir compler sur le consentement de la Russie. Peu de jours avant son départ, ayant appris que le cabinet de Saint Pétersbourg s'opposait formellement au projet relatif aux Principautés, il ne put en faire l'objet de ses pourparlers à Bade.
L'entretien avec le prince régent eut lieu le 16 juin 1860. L'empereur déclara que le but de sa visite était de donner des garanties de ses intentionspacifîques et de mettre un terme à l'agitation qui s'était emparée des Allemands, croyant qu'il nourrissait des desseins contre leur pays. Ce qui s'était passé relativement à Nice et à la Savoie, disait-il, était une exception occasionnée par des circonstances particulières. Dès le début de la guerre d'Italie, il avait prévenu le roi Victor-Emmanuel qu'un agrandissement considérable du royaume de Sar daigne entraînerait l'annexion de Nice et de la Savoie à la France.
Le prince régent convint que l'empereur était dans le vrai en parlant de la mauvaise disposition des esprits en Allemagne à son égard, et il en expliqua la cause. Pour la première fois le public et les cabinets apprenaient Texistence d'un traité avec
le roi Yiclor-Emmanuel» quand jusqu'alors on s'élait basé sur le manifeste de Milan et sur l'assurance que la France ne demandait pas d'agrandissement territorial. Les événements qui s'étaient passés depuis, l'entrée en campagne de la France» l'empereur ayant lui-même pris le commandement des armées, tout cela avait ému l'opinion en Allemagne.
L'empereur protesta de nouveau de ses intentions amicales et demanda au prince ce qu*il faudrait faire pour apaiser les esprits. « Ce serait chose facile », répliqua le régent. Les souverains allemands étant tous présents à Bade, Tempereur n'aurait qu'à leur répéter ce qu'il venait de lui dire, et aussitôt toute FAUemagne apprendrait que la France était décidée à ne pas troubler son repos. Napoléon lil s'étant encore plaint de la presse anglaise, qui lui attribuait des projets d'invasion en Angleterre et en Belgique, le prince régent lui fit remarquer que le langage de la presse française avait donné quelque crédit à ces bruits.
A la suite de cet entrelien, dont le prince régent leur fit connaître les termes, les souverains allemands eurent successivement des entrevues avec l'empereur : à tous il confirma ses intentions pacifiques et ses dispositions amicales envers l'Allemagne. Puis, pour imprimer le sceau à ce congrès improvisé et faire tomber les derniers soupçons à son propre égard, le * régent réunit autour de lui tous les souverains venus à Bade. Il avait choisi pour cette réunion Je 18 juin, anniversaire de Waterloo, et il eut soin de leur rappeler cette date : « Quels » que soient les dangers », leur dit-il, « qui puissent menacer » l'Allemagne tôt ou tard, en ce jour qui nous rappelle une » victoire mémorable, je répète volontiers, dans cette auguste » réunion, que je considère non seulement comme la tâche de
>» la politique allemande de la Prusse, mais encore comme la » principale tâche de sa politique européenne, de défendre » l'état terrilorîal de la patrie commune ainsi que celui de chai> cun de ses souverains. Je ne me laisserai détourner par rien » de Taccomplissement de ce devoir, pas même par cette cir- » constance que je diffère sur la manière d'envisager cer- » taines questions de politique intérieure ou allemande avec » quelques-uns de mes confédérés. Il ne saurait subsister de » doute sur la loyauté de mes efforts pour concenlrer les forces » du peuple allemand en vue d'une action salutaire. Mais ces M efforts ne tendront jamais à ébranler le lien international qui » unit les États allemands. »
Ces paroles impliquaient l'engagement formel de la part du prince régent de ne pas laisser entamer par l'étranger Tinlégrité du territoire fédéral et de ne pas toucher non plus, au profit de la Prusse, à la souveraineté territoriale des différents princes confédérés. Elles devaient lui élre reprochées plus lard, lorsque le cours des événements et la marche de la politique prussienne l'amenèrent, comme roi de Prusse, à se départir de son programme de Bade. Pour l'instant son discours eut l'effet désiré : il calma les appréhensions avec lesquelles les princes étaient venus. Toutefois les partisans de l'Autriche remarquaient que cette puissance n'avait pas été menlionnée par le prince régent. Le roi de Wurtemberg jugea utile de combler cette omission, en rappelant le désaccord des deux grandes puissances et en ajoutant que les souverains des États secondaires étaient tout disposés à employer leurs efforts en vue d'amener une entente entre l'Autriche et la Prusse, surtout au sujet de la constitution militaire de la Confédération. On se sépara, avec des protestations pacifiques, qui ef-
feclivement produisirent une certaine détente dans l'opinion publique.
A l'entrevue de Bade succéda, au mois de juillet, celle de Teplitz entre le prince régent et l'empereur d'Autriche. Le premier y rendit compte des entretiens de Bade et discuta en même temps les projets d'une réforme fédérale, que François- Joseph semblait disposé à établir sur la base d'une sorte de partage de suprématie entrela Prusse et l'Autriche. L'entrevue de Teplitz précéda celle de Varsovie, dont la reine d'Angleterre parle dans son journal de voyage du mois de septembre, Après leur visite à Cobourg,la reine et le prince Albert furent accompagnés par le prince régent jusqu'à la frontière belge. « Pendant ce trajet », écrit la reine, «le prince régent m'a parlé » de sa prochaine visite à Varsovie, où il doit rencontrer les » empereurs de Russie et d'Autriche ; il s'est déclaré résolu à » ne s'engager à rien. » En effet cette entrevue n'eut que des résultats platoniques. Le prince régent et l'empereur d'Autriche y vinrent avec des idées d'entente contre Napoléon III, tandis que l'empereur de Russie, fidèle aux engagements pris à Stuttgart en 18S7, désirait une entente intime avec la France, mais, il est vrai, avec le concours de l'Autriche et de la Prusse. Cette combinaison impliquait l'isolement de l'Angleterre ; le prince régent, au contraire, se faisait le défenseur del'alliance anglaise, à laquelle l'empereur d'Autriche semblait également gagné. Cependant la politique anglaise en Italie mécontentait fortement la Prusse. A l'exemple de la France, de l'Autriche et de la Russie, le cabinet prussien, dans une note en date du 13 octobre, avait vivement blâmé l'invasion des États du Pape et du royaume de Naples par l'armée sarde et protesté en faveur du respect des « droits existants ».
LA RÉGEIfCE 65
Conlraîremenl à la démarche des trois puissances, lord Russell, à la date du 27 octobre, c'est-à-dire cinq jours après l'entrevue de Varsovie, approuva complètement la politique de M. de Cavour et déclara formellement que le blâme exprimé par les autres grandes puissances n'était pas justifié. Le prince régent, à son retour de Varsovie, s'exprima en termes très acerbes au sujet de la dépêche anglaise, qu'il qualifiait de « morceau dur à avaler » : « avec de pareils principes, écrivait-il au prince Albert, » qui constituent une rupture avec les bases du droit public, il » sera impossible de s'entendre avec l'Angleterre. » Pourtant, à l'exemple de l'Angleterre et des empereurs de France et de Russie, le cabinet de Berlin, devait, deux ans plus tard, reconnaître les faits accomplis et, par conséquent, le nouveau royaume d'Italie