‹ L'Empereur Guillaume et son règneChapitre 5 sur 32 · AVÈNEMENT AU TRONE. — CONFLIT AVEC LE PARLEMENT. — DIS · texte numérisé non relu

AVÈNEMENT AU TRONE. — CONFLIT AVEC LE PARLEMENT. — DIS

SENUMÊnTS avec l' AUTRICHE

Le nouveau roi peu populaire. — Le roi se détourne du parti libéral. — Son programme et le droit divin. — Son couronnement à Koenigsberg'

— L'opposition des libéraux aux projets de réorganisation militaire.

— M. de Bismarck appelé au ministère. — Les antécédents de M. de Bismarck. — Le gouvernement entre en conflit avec la chambre des députés. — Rupture entre le roi et la chambre. — Mesures de réaction. — Rapports intimes avec la Russie. — L'insurrection de Pologne. — Rapprochement avec la cour des Tuileries. —Traité de commerce avec la France. — Le roi à Compiégne. — RecoDnaissance du royaume d'Italie. — L'Autriche et la réforme fédérale. — Congrès des souverains allemands à Francfort. — Le roi Guillaume refuse de s'y rendre. — Il repousse le projet adopté par le congrès. — Le cabinet de Berlin prétend à une situation privilégiée.

— Il en appelle aux nouvelles chambres prussiennes. — Hostilité des libéraux envers M. de Bismarck. —Le roi Guillaume adhère à la réunion d'un congrès à Paris. — Il réclame le droit de fixer le budget sans l'assentiment des chambres.

Dans la nuit du 31 déceiTibre 1860 au 1*' janvier 1861 le roi Frédéric-Guillaume IV mourut et le prince-régent monta sur le trône.

L*avènement de Guillaume !•' n'excita pas l'enlhousiasme qui avait accueilli trois ans auparavant son élévation à la régence. Le roi, par caractère et tempérament, ne tenait

guère à ce qu'on appelle communément la popularité. Il avait connu les variations de Tengouement des masses et s^en défiait jusqu'à un certain point. Il avait de faibles sympathies pour le parti libéral, qu'il considérait comme Tavantcoureur des idées anti-monarchiques. Quant au régime consti-^ tulionnel, il avait assurément l'intention de rester fidèle au serment qu'il avait prêté à la charte lors de son avènement à la régence. Mais il avait déjà pu s'apercevoir que ses projets de rëoganisation militaire, clef de voûte de son système politique, rencontraient des obstacles auprès des chambres, et cette prespective semblait l'engager, dès le premier jour, à se mettre en garde contre le parti libéral. Ses premiers actes comme roi donnèrent la preuve de ces sentiments.

Investi de la plénitude du pouvoir royal, le nouveau roi fit peu à peu connaître les bases de son programme gouvernemental. Dans ses discours et dans ses entretiens privés, comme en mainte autre occasion, il ne cessait d'affirmer sa volonté de maintenir intactes ses prérogatives royales vis-à-vis des prétentions du parlementarisme. Il n'ira pas, disait-il, au delà de son programme proclamé au début de la régence ; il accordait au Parlement le droit de collaborer à la législation, mais non celui de prendre part au gouvernement. C'est pour donner à ces idées une consécration solennelle qu'il résolut de se faire couronner à Kœnigsberg, dans la ville même où avait été sacré le premier roi de Prusse en 1701. Depuis celte époque, pareille cérémonie n'avait pas eu lieu, les rois s'étant contentés de recevoir le serment hommagial des représentants des trois ordres. Le roi expliqua lui-même le sens qu'il attachait à ce couronnement : il voulait proclamer ainsi qu'il devait sa couronne à Dieu seul. Et, pour bien manî-

fester cette foi, lors de la cérémonie du sacre, il prit la couronne sur Tautel et se la posa lui-même sur la tête.

Cette concentration du pouvoir dans ses mains, on ne tardera pas à s'en apercevoir, fut pour lui le moyen d'accomplir le point capital de son programme : la création d'une forte armée, instrument de la grandeur nouvelle de la Prusse. C'est à ce sujet qu'éclata prompteraent le conflit avec les libéraux. Des deux côlés on s'était abandonné d'abord à certaines illusions. Le roi, en choisissant plusieurs de ses conseillers dans les rangs du parti libéral, avait espéré le gagner plus facilement à ses projets de réforme militaire. Ce parti, de son côté, s'imaginait qu'en transformant la Prusse en État modèle constitutionnel, le reste de l'Allemagne viendrait spontanément se placer sous la suprématie de la Prusse. C'est pourquoi les projets de réorganisation militaire rencontrèrent une résistance, qui alla en augmentant jusqu'à amener une rupture. Les libéraux voulaient réduire les crédits, diminuer la durée du service, tandis que le roi repoussait en principe une organisation qui coûtait peu, mais ne donnait pas une armée capable de rivaliser avec les premières de l'Europe. Le roi anticipa sur la sanction parlementaire, en ordonnant des formations de régiments, pour lesquelles la chambre des députés refusait de sanctionner les dépenses déjà faites. Le conflit s'accen tuant et le ministère libéral se montrant impuissant à faire fléchir ses amis de la majorité, le roi chercha aide d'un autre côté.

Un des grands mérites du roi Guillaume, que l'histoire impartiale lui reconnaîtra sans conleste, c'est d'avoir su choisir les hommes aptes à exécuter ses projets. Il avait déjà placé le général de Roon à la tête du ministère de la guerre, pour réorganiser l'armée ; il avait découvert aussi dans le général

de MoKke Thomme qu'il lui faudrait pour élaborer les plans des futures campagnes. Il enleva au parti féodal celui qui seul, à cette époque, lui semblait de force à venir à bout de lopposilion parlementaire et à triompher des résistances extérieures contre ses projets d'agrandissement. Cet homme était M. de Bismarck.

M. de Bismarck n'était point un inconnu pour le roi, qui, au contraire, connaissait parfaitement les idées politiques de celui qu'il allait charger de la direction des aîTaires. Le futur ministre avait débuté, dans la vie publique, comme député à la diète de sa province ; en 1847, à la diète générale de Berlin, il avait été un des chefs du parti féodal et conservateur. Le roi Guillaume, alors prince de Prusse et membre de la diète, avait pu le voir à l'œuvre. M. de Bismarck parlait et votait contre toutes les motions tendant à accroître les droits de l'assemblée ou les droits populaires; il se montrait le champion ardent du pouvoir royal. Après les journées de mars, à la diète de 1848, il avait été un des rares opposants aux lois introduisant le régime constitutionnel. Membre de l'assemblée nationale de Prusse, il avait pris siège à l'extrême droite et fait une opposition systématique au libéralisme et à la démocratie. Député à la deuxième chambre, en 1849, il avait, avec un courage fort dangereux à cette époque, combattu pour les droits de la couronne contre les revendications parlementaires. En un mot, toutes les fois qu'il y avait divergence entre la chambre et le pouvoir royal, sa parole et son vote appartenaient à ce dernier.

Pour les questions de politique extérieure, le roi Guillaume avait pu lire, avec la même clarté, dans le passé de M. de Bismarck. Sur ce terrain, ainsi qu'il l'a déclaré lui-même plus

tard, M. de Bismarck était Prussien avant d'être Allemand, c'est-à-dire qu'il était Allemand dans la mesure qu'il jugeait profitable aux intérêts de la dynastie prussienne. En 1849) comme député, il avait voté contre l'adresse invitant le roi Frédéric-Guillaume lY à accepter la couronne impériale : il ne voulait pas que le roi reçût une couronne des mains de la démocratie. Quelques mois après, il combattait le projet d'union fédérale de M. de Radowilz^ comme subordonnant les décisions du roi de Prusse à une majorité de petits gouvernements plus ou moins hostiles. Dans le même ordre d'idées, il approuva, en 1850, la convention d'Olmûtz, c'est-à-dire l'entenle avec l'Autriche. Il proclama hautement que rAulriche était une puissance allemande et que l'Allemagne devait être gouvernée par les deux grandes puissances. A cette époque encore, il repoussa l'idée des libéraux qui voulaient imposer à la Prusse en Allemagne le rôle que le Piémont jouait en Italie. Entré en 1851 dans la carrière diplomatique, il avait représenté pendant huit ans la Prusse à la diète germanique de Francfort. Sa correspondance de cette époque était sous les yeux du roi Guillaume, qui avait pu suivre, en la lisant, révolution qui s'était opérée peu à peu dans ses opinions sur les affaires allemandes et européennes. L'ancien partisan de l'entente avec l'Autriche était devenu l'adversaire de cette puissance, avec laquelle il ne croyait plus d'accommodement possible. Dans des mémorandum nombreux et étendus. M. de Bismarck avait démontré la nécessité de résister à l'Autriche et aux États secondaires tentant de majoriser la Prusse ; il voulait que la Prusse suivît une politique enliôrement indépendante, inspirée par ses seuls intérêts, rompant avec ses préjugés de conservation légitimiste, faisant alliance

avec n'importe qui servirait ses intérêts. De Francfort il avait fait de fréquents voyages h Paris, tantôt en mission confidentielle, tantôt pour son propre compte. Il avait su se faire bien venir à la cour des Tuileries, et, comme nous l'avons dit plus haut, s'était attaché à amener un rapprochement entre Frédéric-Guillaume IV et Napoléon III. A l'avènement du prince de Prusse à la régence en 1858, après la chute du ministère Manteuffel, M. de Bismarck avait cru un instant qu'il partagerait la disgrâce du parti féodal, et il était préparé à rentrer dans la vie privée, lorsque un ordre du régent vint le nommer envoyé à Saint-Pétersbourg. N'était-ce pas là un symptôme que les idées développées dans ses mémorandum de Francfort ne déplaisaient ni au régent ni aux ministres libéraux? Aussi, de son poste en Russie, put-il continuer à correspondre avec son nouveau céef hiérarchique, M. de Schleinitz, sur les affaires allemandes. Certaine dépêche du 12 mai i8S9 se terminait par cette conclusion : que la mauvaise position de la Prusse à la diète fédérale était « un mal qu'il faudra guérir « tôt ou tard/i?rro el igné (par le fer et le feu) ». Dans d'autres dépêches ou lettres particulières, il s'était élevé contre les scrupules qui entravaient la liberté d'action de la Prusse sous le prétexte de la solidarité des intérêts conservateurs. Il plaide pour une alliance avec la France et la Russie ; il ne repousse plus l'idée d'une représentation du peuple dans la Confédération ; il ne craint plus de manifester ses sympathies pour le mouvement allemand et unitaire. Avec ces idées, qui n'étaient pas restées ignorées dans le monde diplomatique, M. de Bismarck, nommé en 1862 ministre à Paris, ne pouvait pas être mal vu à la cour de Napoléon III, et Ton ne saurait s'empêcher de croire que le roi Guillaume l'avait précisément désigné pour

ce poste, en vue de projets pour la réalisation desquels Tamitié de l'empereur des Français était indispensable.

Ainsi, au moment où il fut appelé par le roi à la présidence du cabinet, en septembre 1862, M. de Bismarck se présentait par ses antécédents comme un homme qui, dans la politique inlérieure, était résolu à défendre les prérogatives de la couronne contre le parlementarisme, et, dans la politique extérieure, s'atlacherait à gagner à la Prusse la première place en Allemagne et dans ce but ne reculerait pas devant une rupture avec l'Autriche, en même temps qu'il s'assurerait des alliances avec tous les ennemis de cette puissance.

Ce point est important à noter pour ceux qui veulent porter un jugement exact sur le règne de Guillaume I*' et faire la part qui revient respectivement au roi ou à son ministre dans les événements qui se sont produits depuis lors. L'idée première de la lutte diplomatique et plus tard militaire contre l'Autriche appartient au roi : les Bismarck, les Moltke, les Roon ont été reconnus et choisis par lui pour mettre cette idée à exécution.

Le premier obstacle à vaincre était la chambre des députés : c'est avec elle que s'engagea aussitôt le conflit, qui ne devait pas durer moins de quatre ans. Aux refus persistants que la chambre opposait aux nouvelles formations militaires, & ses rejets réitérés des crédits nécessaires, M. de Bismarck opposait les votes de la chambre haute, toute dévouée à la volonté royale; au rejet en bloc du budget il fut répondu par une ordonnance royale fixant le budget d'après les chiffres du dernier budget régulièrement voté. Des prorogations coupèrent court aux débats passionnés. La dissolution eut raison de la chambre récalcitrante, sans faire

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céder les élecleurs, mais aussi sans lasser robslinalion du ministre, parfaitement couvert par la volonté 'îu souverain. Et lorsque, dans son loyalisme, la chambre essaie de fléchir le roi en visant le ministre et en afl'ectant de ne voir qu'en lui Tobstacle à un compromis, le souverain prend la parole pour déclarer formellement que M. de Bismarck n'a fait qu'obéir aux ordres et aux inspirations du roi. Il repousse toutes les réclamations de la chambre et lui reproche durement ses « empiétements » sur les prérogatives de la couronne. Les journaux et les écrits de l'époque rendent témoignage du degré d'impopularité qui, pendant cette période, accable le roi et son ministre. Tous rapports personnels entre le roi et la chambre avaient cessé. Celui-là ne parla plus à celle-ci que par messages et rescrits. Le roi ne recevait pas les dépulations chargées de lui remettre les adresses de la chambre et ne faisait même pas contresigner ses réponses par un ministre, afin de supprimer jusqu'à la fiction d'une décision autre que celle qui émanait personnellement du souverain. Enfin, pour dompter l'agitation que la presse libérale entretenait dans le pays, une ordonnance royale plaça les journaux sous le régime discrétionnaire del'administralion, à l'exemple de la législation impériale française de i 852.

Au milieu de cette lutte contre le parlement, le roi ne néglige pas l'objectif de sa politique extérieure : l'Autriche, dont la diplomatie prussienne préparait l'isolement. Avec la cour de Russie ses rapports étaient des plus cordiaux : la vieille amitié que l'empereur Alexandre II vouait à son oncle avait été resserrée par l'attitude de la Prusse pendant l'insurrection polonaise de 1863. Contrairement au sentiment public de son pays, le cabinet de Berlin avait, à cette époque, conclu avec la Russie

une convention qui permettait aux troupes prussiennes de poursuivre les insurgés jusque sur le territoire russe et réciproquement. Quant à la cour d'Angleterre, le roi Guillaume avait possédé dans la personne du prince époux un allié très chaleureux de la cause de la Prusse en Allemagne ; de plus, le mariage du prince royal de Prusse avec la fille atnée de la reine Victoria n'avait fait que consolider des rapports d'amitié, qui survivaient à la mort du prince Albert et trouvaient des soutiens parmi les chefs des grands partis parlementaires.

Le roi, inspiré en cela par son intérêt politique bien plus que par sespenchanls intimes, s'élaitmisaussi sur un très bon pied avec l'empereur Napoléon III. Le systèmedu libre échange, inauguré en France par le traité decommerceavecl'Angleterre, rapprocha la France de la Prusse, dont le régime douanier reposait sur les mêmes principes et avait fini par s'étendre au Zollverein allemand, création de la Prusse. Le cabinet de Vienne, qui avait reconnu trop tard la faute commise en laissant constituer le Zollverein sous l'égide de la Prusse, s'attachait à cette époque à réagir contre cette suprématie acquise par sa rivale. S'étant renfermée elle-même dans le régime proteclioniste, elle cherchait à gagner à sa cause les États du Sud, en provoquant leur résistance contre le nouveau traité de commerce que la Prusse venait de conclure pour son compte avec la France et s'appliquait ensuite à faire accepter par le Zollverein tout entier. Ce fut là, en quelque sorte, le début de M. de Bismarck comme président du ministère prussien. Il vainquit d'abord l'opposition de ses propres chambres, médiocrement disposées en faveur du traité avec la France. Puis, comme les traités liant les Etats du Zollverein étaient sur le point d'expirer,

le cabinet de Berlin déclara qu'il ne renouvellerait ces trailés qu'après racceptalion préalable du traité franco-prussien par tous les États associés. Cette attitude très ferme et très correcte n'avait pu que produire le meilleur effet à Paris et contribuer au maintien des relations amicales entre les deux cours. Le roi Guillaume, d'ailleurs, n'avait pas manqué, dans Tété de 1861, peu de temps avant son couronnement, de rendre à Compiègne la visite que l'empereur lui avait faite l'année précédente à Bade. Celte entrevue avait eu lieu dans les meilleures conditions. L'opinion publique s'en était préoccupée : « toute la diplomatie tend les oreilles », écrivait le prince Albert la veille de l'entrevue. Des brochures françaises avaient soulevé des questions de remaniement de la carte d'Europe. Cependant — on l'a su plus tard — l'empereur avait évité de toucher aux questions de grande politique, et le roi avait quitté Compiègne avec des sentiments de reconnaissance pour le tact et la réserve de son impérial hôte.

Sur un autre point important la politique prussienne s'était mise au diapason de celle de l'empereur : dans le courant de 1862 le cabinet de Berlin, faisant taird ses scrupules légi* timistes, avait officiellement reconnu le nouveau royaume d'Italie, qui se préparait à la guerre avec l'Autriche et devenait ainsi un allié naturel de la Prusse.

Le cabinet de Vienne, de son côté, n'était pas resté inactif. B n'avait pas réussi à évincer la Prusse de la position prépondérante que le Zollverein lui assurait sur le terrain économique et commercial. Ce n'était pas d'ailleurs le seul but qu'il poursuivait dans sa campagne contre la puissance rivale. Les incidents qui s'étaient produits à la diète germanique au moment de la guerre d'Italie avaient démontré que la consti-

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tution fédérale manquait de précision en ce qui concernait les obligations de la Confédération dans le cas d'une guerre où l'un de ses membres se trouverait engagé avec ses possessions non allemandes. Ce cas ne pouvait se présenter que pour la Prusse et pour rAutriche. La première possédait en dehors du territoire fédéral les provinces de la Prusse orientale et de Posen, formant environ le quart du territoire de la monarchie. L'Autriche, de son côté, ne faisait partie de la Confédération que pour le quart de ses possessions, dont la majeure partie, hongroise et italienne, se composait de territoires non allemands. Par conséquent, à un bien plus haut degré que la Prusse, rAutriche avait intérêt à affermir sa position extra-allemande par Tappui et le concours des forces fédérales. Elle avait naguère cherché à atteindre ce but en faisant entrer toutes ses provinces dans la Confédération ; mais cette tentative avait échoué devant l'opposition de la France et de l'Angleterre. En 1859, lors de la guerre d'Italie, ainsi que nous l'avons dit plus haut, la Prusse était parvenue à faire écarter la coopération fédérale en faveur de l'Autriche, afin d obliger cette dernière à chercher son salut dans la soumission aux conditions prussiennes.

Ce fut donc dans le double but de fortifier sa position comme puissance présidiale de la Diète et sa position européenne à l'aide des forces militaires de la Confédération, en même temps aussi pour enlever au gouvernement du roi Guillaume un moyen de popularité, que le cabinet de Vienne résolut de prendre Tinitiative d une proposition importante.

Au commencement du mois d'août 1863, le roi Guillaume, se trouvant aux eaux de Gastein, où l'avait accompagné M. de Bismarck, reçut la visite de l'empereur d'Autriche, venu, comme il Tavait annoncé d'avance, pour entretenir le roi

des affaires fédérales. Au cours de Tenlretien qui eut lieu le 3 août, l'empereur insista sur la nécessité d'une réforme fédérale et remit, à ce sujet, au roi un mémoire, dont le sens était celui-ci : les traités fédéraux ont été ébranlés par les évènedes dernières années ; la situation de la Confédération est critique ; cet état de choses ne pouvant durer, il faut procéder à une réorganisation en maintenant le principe fédératif; comme pouvoir exécutif, un Directoire, dont l'empereur d'Autriche serait le président ; comme coopérateur à la législation fédérale, une assemblée composée de délégués des divers parlements territoriaux. Afin d'élaborer le "nouveau pacte, l'empereur proposa la réunion de tous les souverains allemands en congrès à Francfort.

Le roi Guillaume fit aussitôt contre cette proposition les plus vives objections, qu'il formula ensuite dans une lettre autographe adressée à l'empereur. Il y constatait avec satisfaction que l'Autriche reconnaissait l'urgence d'une réforme fédérale ; mais il n'acceptait la proposition du congrès qu'à la double condition que les délibérations ne pourraient en aucune façon mettre en question la validité des anciens traités fédéraux et que le congrès des souverains n'aurait lieu qu'après que le projet de réforme aurait été, au préalable, discuté et arrêté par le comité de la diète germanique. Le cabinet de Vienne avait évidemment prévu l'opposition du roi, dont la politique nouvelle, après rentrée aux affaires de M. de Bismarck, était parfaitement connue dans les régions diplomatiques. La majorité des Étals secondaires était acquise à la proposition autrichienne, et le cabinet de Vienne se crpyait encore assez puissant à ce moment pour pouvoir imposer à la Prusse une réforme votée par la plus grande partie des gouvernements confédérés.

Aussi, dès le 31 juillet, il avait adressé & tous les souverains une dépêche les conviant à se réunir à Francfort le 16 août. Cette invitation fut portée au roi Guillaume par un aide de camp de l'empereur , parti dans la soirée du 3. Le roi envoya immédiatement un télégramme à François-Joseph pour renouveler son refus. L'empereur, persistant dans son projet auquel les autres souverains s'étaient empressés d'adhérer, réitéra le 7 son invitation, en laissant le roi libre, dans le cas où il serait personnellement empêché de venir à Francfort, de s'y faire représenter par un de ses princes. Le roi, qui était à ce moment à Bade, répondit par un refus péremptoire. Le congrès, aussitôt réuni, décida d'inviter le roi par lettre collective à venir prendre part à ses travaux ; le roi Jean de Saxe, qui fut le porteur de cette missive, échoua encore. Le roi Guillaume répondit, par une lettre à l'empereur d'Autriche, qu'il ne voulait pas délibérer sur un projet qui n'aurait pas été au préalable examiné par les ministres constitutionnels. Cet examen, dit-il, devra établir si la réforme projetée ferait à la Prusse la position à laquelle elle avait droit, et si elle donnerait satisfaction aux intérêts légitimes de la nation allemande. Une circulaire explicative de M. de Bismarck vint accentuer le refus du roi, en déclarant que la Prusse ne voulait pas prêter la main h des projets dont le but était d'engager l'Allemagne dans des guerres au profit d'intérêts étrangers.

Le congrès des souverains, après dix jours de délibérations, adopta le projet autrichien et en donna, par lettre collective, connaissance au roi Guillaume, en le priant d'en rendre l'exécution possible en y joignant l'adhésion de la Prusse. Le cabinet de Berlin, ainsi qu'on devait s'y attendre après ses déclarations antérieures, répondit par un refus catégorique, qu'il eut soin,

comme on va le voir, de rendre public afin d*en tirer parti au point de vue de la situation intérieure.

La rupture entre le roi et son ministère, d un côté, et de la chambre des députés, de Tautre, était devenue définitive depuis la session, qui avait été ouverte au mois de juin. Ne pouvant triompher de [la résistance de l'opposition, le gouvernement décida de dissoudre la chambre et de procéder à de nouvelles élections. Cette mesure fut décrétée le 2 septembre, le lendemain de la clôture du congrès de Francfort. Entre les deux événements il y avait une certaine connexité sous le rapport des causes. L'Autriche et ses alliés ne cherchaient-ils pas à amoindrir la position delà Prusse? Celle-ci, pour sa défense, n'avaitelle pas besoin de se mettre sur un pied militaire respectable ? La majorité libérale de la chambre des députés n'entravait-elle pas les mesures que le roi préparait dans le but de sauvegarder la position de la Prusse ? Telles sont les idées que le ministère Bismarck exposa en propres termes ou par allusion dans le rapport au roi relativement à la dissolution de la chambre. Il fallait, disait-il, en appeler à la nation pour qu'elle se prononçât entre le roi et une majorité factieuse ; la nation devait se prononcer aussi, par le scrutin, sur la question allemande et sur le refus par lequel le roi avait été obligé de répondre au projet de réforme du congrès de Francfort.

Au moment où la période électorale fut ouverte, le 15 septembre, le gouvernement publia le rapport que le roi s'était fait adresser sur l'œuvre du congrès. 11 revendiquait pour la Prusse le mérite d'avoir pris avant 1848 l'initiative de propositions sur la réforme fédérale, alors que l'Autriche ne faisait qu'entraver ces projets. Aujourd'hui l'Autriche voudrait réaliser cette réforme & son seul profit et au détriment de la Prusse, à laquelle

elle avait cherché à forcer la main, en convoquant le congrès de Francfort, tout en n'ignorant pas que le roi Guillaume refuserait de s'y rendre. Le rapport inférait de celte circonstance que l'Autriche ne tenait pas à s'entendre avec la Prusse, qu'elle voulait former une ligue séparée. Quant au projet adopté à Francfort, le rapport s'élevait contre les articles par lesquels une majorité d'États pourrait déclarer la guerre contre le gré de la Prusse, qui ne saurait laisser entraver sa liberté d'action au profit dlntérôts étrangers. La Prusse n'est pas seulement l'égale de TAutriche ; elle lui est supérieure par le nombre de ses sujets allemands; et, partant, elle ne saurait lui céder le privilège de la présidence fédérale. Par toutes ces raisons le rapport concluait que la Prusse ne saurait accepter qu'une organisation oti il serait tenu compte de ses intérêts majeurs et qui devrait être complétée par une représentation directe du peuple allemand. Les nouvelles chambres prussiennes, disait le rapport en terminant, seront saisies de la question, et elles se prononceront dans leur patriotisme conformément aux idées du gouvernement.

Losque deux États étalent ainsi publiquement leurs dissentiments, lorsque surtout la controverse, engagée de la sorte, prend un pareil ton d'acrimonie, la rupture et le conflit armé ne sont pas loin. Peut-être la collision entre les deux grandes puissances allemandes aurait-elle éclaté à cette époque, sans un événement extérieur qui les unit encore une fois dans une action commune.

Le résultat des élections en Prusse n'avait pas répondu aux espérances quele gouvernement en avait conçues, après son appel aux sentiments prussiens blessés, suivant lui, par la politique autrichienne. La politique de réaction à l'intérieur préoccupait

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les électeurs et venait en aide au libéralisme. M. de Bismarck, auxiliaire ou inspirateur de cette politique, était particulièrement visé, bien que le roi le couvrît par des témoignages publics d'approbation. Quoiqu'il eût accepté une invitation aux fêtes organisées à Cologne par le comité pour la reconstruction de la cathédrale, le roi, après avoir appris que son premier ministre n'avait pas été invité, s'abstint de s'y rendre.

Le conflit qui se préparait entre TAulriche et la Prusse n'avait pas été tout à fait étranger à une démarche importante du cabinet français. Le 5 novembre l'empereur Napoléon invita les souverains européens à un congrès, à l'effet de mettre les traités de 1815 d'accord avec la situation et les besoins modernes. Le refus de l'Angleterre empêcha la réalisation de ce projet, que la Prusse, de son côté, avait accueilli d'une façon assez bienveillante. A l'invitation de l'empereur, le roi Guillaunne répondit, dans une lettre autographe, qu'il acceptait en principe, h condition que les traités de 1815 continueraient de former la base du droit européen, dont la Prusse ne s'était jamais départie. Le roi ajouta encore quelques mots aimables, pour rappeler l'excellent souvenir qu'il avait gardé de l'hospitalité impériale en 1861, lors de sa visite à Compiègne. Ces paroles amicales à Tégard du souverain français contrastaient singulièrement avec le langage sévère que le roi avait tenu, quelques jours auparavant, à l'adresse de son puissant Confédéré allemand.

Les chambres prussiennes furent ouvertes le 9 novembre. Le roi, dans son discours, exprima le désir qu'il fût mis un terme au conflit entre son ministère et la majorité parlementaire. Sans contester en principe le droit des chambres relativement à la fixation du budget, le roi annonce

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que, pour éviter les perturbations qui résulteraient des divergences entre le gouvernement et le parlement, un projet de loi serait déposé ayant pour objet d'accorder au roi^ le cas échéant, le droit de fixer le budget par voie d'ordonnance et d'après les chiffres prévus dans le dernier budget régulièrement promulgué. Le roi persiste dans les mesures qu'il a prises concernant la réorganisation militaire, et il attend que les chambres votent pour cet objet les crédits nécessaires. C'est là, dit-il, une question de sécurité extérieure de la monarchie. Passant aux questions fédérales, il blâme nettement la réunion du congrès de Francfort ainsi que le projet de réforme autrichien ; il n'acceptera qu'une réforme qui fera à la Prusse la position à laquelle elle a droit et qu'il est résolu à sauvegarder. Le roi dit, en terminant, que les temps présents sont troublés et qu'on se trouve au seuil d'un avenir peut-être plus troublé encore ; il est donc urgent, telle est sa conclusion, d'aplanir le conflit intérieur, mais, bien entendu, de manière à maintenir intacte l'autorité royale et à la condition que l'exercice des droits parlementaires aide le roi à remplir ses devoirs de souverain.

Ce discours, contre-partie de toutes les prétentions du parti libéral et parlementaire, n'était pas de nature à faire espérer un terme prochain du conflit, qui bientôt, au contraire, devait s'étendre aussi aux questions de politique extérieure. Le roi, en présentant la perspective d'un avenir troublé, ne croyait certainement pas avoir été si près de la réalité.

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