CHAPITRE SIXIÈME
LA GUERRE DU DANEMARCK. — LA QUESTION DES DUCHÉS. — LE CON- FLIT CONSTITUTIONNEL. — LE CONFLIT AVEC l'aUTRICHE. — LA CONVENTION DE GASTEIN
Mort du roi de Danemarck. — La question de succession. —Attitude de la diète germanique. — Agitation en Allemagne. — Le prince d'Augustenbourg. — Entente de TAutriche et de la Prusse contre la diète germanique. — Fautes du gouvernement danois. — Exécution fédérale dans les Duchés. — Commencement de la guerre. — La chambre prussienne se déclare pour le prince d'Augustenbourg. — La chambre réprimandée par le roi. — La chambre repousse les crédits pour la réorganisation de l'armée et pour la guerre danoise, — Le prince dWugustenbourg en disgrâce à la cour de Berlin. — Sa correspondance avec Tempereur Napoléon. — L'empereur refuse d'intervenir en faveur du Danemarck. — Attitude de la Russie. — Conférence de Londres. — Reprise de la guerre. — Le roi de Danemarck cède les Duchés à l'Autriche et à la Prusse. — La Prusse prélude à l'annexion des Duchés. — Le prince d'Augustenbourg à Berlin. — Animositédans les Duchés contre la Prusse. — Conflit entre la Prusse et les petits États allemands. — L'Autriche prend parti pour le prince d'Augustenbourg. — Dissidences entre l'Autriche et la Prusse. — La Pru:rse décline la compétence de la diète germanique. — Elle repousse définitivement la candidature du prince d'Augustenbourg. ■— Nouveau conflit entre le gouvernement et la Chambre de Prusse. — ConÛit entre l'Autriche et la Prusse. — Le roi Guillaume à Carlsbad. — Menaces de guerre. — M. de Bismarck et le ministre de Bavière. — Attitude conciliante de l'empereur d'Autriche. — La convention de Gastein. — Notes sévères de la France et de l'Angleterre.
La politique suivie parle roi Guillaume depuis son avènement à la régence et au trône fait clairement apercevoir le but
auquel tendent tous ses efforts : obtenir pour la Prusse en Allemagne la place qui avait été occupée pendant des siècles par la maison d'Autriche, et en même temps des agrandissements lui donnant un territoire mieux arrondi que celui qui lui avait été attribué, en deux fractions séparées Tune de Tau- Ire, parles traités de 1815. Le roi, dans son programme de prince régent en 18S8, avait prononcé la formule des a conquêtes morales » comme objectif de sa politique en Allemagne. Il avait cependant prévu le cas où ces conquêtes ne pourraient être réalisées que par l'emploi de moyens violents, et, à celte fin, il avait entrepris la réorganisation de l'armée ; il en avait même commencé l'exécution, qu'il espérait évidemment mener à terme avec le concours de la majorité libérale des chambres. C'est pour s'assurer ce concours qu'il avait remplacé le cabinet Manteuffel par un ministère où l'élément libéral était largement représenté, et qu'il avait donné son consentement à une série de mesures fort bien accueillies par l'opinion libérale. Son étonnement dut être grand lorsqu'il s'aperçut que ses desseins conçus en vue de la grandeur de la Prusse n'étaient pas compris parle parti libéral et que ses concessions en faveur de ce parti, concessions qu'il n'avait accordées qu'en faisant violence aux convictions intimes de toute sa vie, n'avaient pas vaincu la résistance qu'on opposait aux réformes militaires. Voilà pourquoi il avait finalement rompu avec le parti libéral, remercié les ministres libéraux et appelé à la direction du conseil M. de Bismarck, qu'il savait décidé à tenir tête, par tous les moyens, tant à l'opposition parlementaire en Prusse qu'à l'opposition autrichienne dans les affaires d'Allemagne, et à procurer au roi le puissant instrument dont il allait avoir besoin pour briser toutes ces résistances. Déjà
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il s'éloignait du programme des conquêtes purement morales pour entrer sur le terrain des conflits et des combats, mais sans entrevoir encore sur quel point et à quelle occasion s'engagerait la lutte. Les événements vinrent inopinément à son secours.
Le 15 novembre 1863 le roi de Danemarck, Frédéric VII, mourut subitement. En vertu du traité de Londres de 1852, il eut pour successeur le prince Christian, de la branche de Slesvig-Holstein-Gliicksbourg, qui prit comme roi le nom de Christian IX. Ce changement de règne fit revivre aussitôt la question des Duchés de TElbe, qui avait, à la suite de la révolution de février 1848, provoqué le soulèvement de ces duchés et une guerre entre l'Allemagne et le Danemarck. L'antagonisme enire les populations allemandes du Slesvig-Holslein et le gouvernement danois fut puissamment aggravé par la question de succession. Le duc d'Augustenbourg, s'appuyant sur des pactes anciens, prétendait succéder au trône des Duchés, à l'extinction de la branche royale danoise. C'était la séparation des Duchés d avec le Danemarck, basée à la fois sur le principe de la nationalité et sur les titres d'une famille princière. Les puissances européennes, en prévision de ces complications, avaient, dans le traité de Londres, maintenu l'intégrité de lamonarchie danoise et écarté ainsi les prétentions de la famille d'Augustenbourg; mais celle-ci avait protesté et la Confédération germanique, comme telle, s'était constamment refusée à reconnaître le traité de Londres.
Le gouvernement danois, à cette époque, était entre les mains d'un parti très ardent et radical dans sa politique vis-à-vis des Duchés et de TAUemagne. S'autorisant d'ailleurs du traité européen qui voulait l'intégrité de la monarchie da-
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noise, et dédaignant les tempéraments, comme c'est Thabitude des politiciens radicaux, ce parti, qui avait la majorité à la diète de Copenhague, pensait ne pouvoir mieux assurer Tintégrité du royaume qu'en en unissant toutes les parties par le lien d'une même constitution. Toutes les protestations des populations allemandes des Duchés, toutes les représentations des grandes puissances allemandes et de la diète germanique restèrent sans effet. L'opinion publique en Allemagne prit fait et cause pour les congénères de race au nord de TElbe ; l'opinion libérale des différentes chambres allemandes exerçait une forte pression sur les gouvernements respectifs, qui, à leur tour, déterminèrent la majorité de la diète germanique à prendre une attitude que TAutriche et surtout la Prusse n'osèrent pas trop heurter. La question des Duchés figurait sur le programme du parti libéral en Prusse, qui n'avait jamais pardonné au règne précédent d'avoir sacrifié les droits de ces pays dans le traité de Londres et attendait du roi Guillaume le redressement de celte faute.
Aussi, dans les derniers temps du règne du roi Frédéric YIl, le Danemarck se trouvait-il déjà en plein conflit avec la diète de Francfort. Celle-ci lui avait enjoint, sous peine d'exécution, de révoquer la constitution danoise dans les Duchés. Les mesures préliminaires de cette exécution étaient prises, les troupes chargées d'y procéder étaient désignées, lorsque survint la mort de Frédéric VU. Dès ce moment la situation prit une tournure nouvelle. Le vieux duc d'Augustenbourg, apercevant du premier coup le parti qu'il pouvait tirer des circonstances, lié lui-même par le compromis pécuniaire auquel il a\ait consenti quelques années auparavant, lança une proclamation par laquelle il renonçait à tous ses droits de succes-
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Hon en faveur de son fils, le prince hérédilaire Frédéric. Celui-ci publia un manifeste aux habilants des Duchés pour revendiquer formellement le trône, et annonça qu'il s'adresserait à la diète germanique en vue de faire reconnaître et prévaloir ses droits.
L'Allemagne entière fut en ébullition : Tindépendance du Slesvîg-Holstein devint cause nationale et le prince Frédéric d'Augustenbourg fut acclamé héritier légitime de ces Duchés. Des assemblées populaires, la presse, les chambres de tous les Étals s'exprimèrent dans ce sens, requérant les gouvernements de défendre les droits du prince. La chambre des députés de Prusse, pour sa part, adopta une motion portant que le duc d'Augustenbourg devait être mis en possession du trône, que le traité de Londres n'était obligatoire ni pour la Confédération germanique, qui ne l'avait pas reconnu, ni pour les États des Duchés, qui n'avaient pas été consultés.
La situation était assez embarrassante pour le roi Guillaume. Signataire du traité de Londres, il ne pouvait déchirer purement et simplement cet instrument européen, tandis qu'en le maintenant il se couvrait d'impopularité dans toute TAllemagne. D'autre part, son premier ministre découvrait aussitôt dans la question le point de départ d'une politique d'action, où le principal rôle serait réservé à la Prusse. L'extension de la Prusse au Nord, vers les deux mers baignant les Duchés, devait lui apparaître comme le résultat final d'une campagne diplomatique et militaire dont il ne pouvait évidemment entrevoir les diverses phases, mais d'où il ne doutait pas que la Prusse ne sortît avec honneur et avantage.
Le moment n'était pas venu de rompre avec l'Autriche, en entreprenant une action isolée et en effarouchant celte puis-
sance par une politique exclusive au profit de la Prusse. 11 fallait ménager aussi les autres grandes puissances, plus ou moins favorables à la cause du Danemarck ; ces puissances avaient le droit de faire valoir leur avis dans une question réglée par un traité européen, et l'Autriche pouvait se joindre à elles pour faire sûrement échec à la Prusse. D'un autre côté, les hautes aspirations de la politique prussienne s'accordaient déjà mal avec les prétentions des petits États allemands, gouvernements et chambres, qui voulaient retenir la cause des Duchés comme une affaire fédérale, où ils devaient avoir voix au chapitre à côté de l'Autriche et de la Prusse.
Le cabinet de Berlin voulait travailler pour la grande patrie, en donnant sans doute satisfaction à l'engouement national de l'Allemagne, mais en assurant des profits réels à la Prusse. Tel fut le point de vue auquel se placèrent dès le début le roi (iuillaume et M. de Bismarck et qui guida leur action jusqu'à la fin.
Les dissidences entre l'Autriche et la Prusse s'effacèrent momentanément devant ces considérations; le congrès de Francfort, la réforme fédérale furent rélégués à Tarrière-plan. Le cabinet de Vienne, en sa qualité de puissance allemande, ne voulant pas se mettre entièrement en travers du sentiment national, ne voulant pas surtout laisser à sa rivale l'honneur exclusif de la défense d'une cause populaire, désirant, enfin, prévenir une action de la Confédération ouvertement en opposition avec les décisions de l'Europe, consentit à s'entendre avec la Prusse pour agir de concert à la diète et pour neutraliser les petits États, qui subissaient plus ou moins la pression de l'opinion populaire. Les efforts de la Prusse tendant précisément à enlever la question des Duchés à la haute juridiction de
la diète, le cabinet autrichien n'hésita point à le suivre dans cette voie. Ce fut là le premier pas vers l'annulation du pouvoir fédéral et de l'action des petits États au sein de la diète ; ce fut aussi le premier succès remporté par la Prusse sur l'Autriche , qu'elle isolait ainsi vis-à-vis de ses alliés du congrès de Francfort.
Les deux grandes puissances tinrent aussitôt un langage très ferme devant la diète. Elles rappelèrent qu'elles étaient signataires du traité de Londres, qui les liait aussi longtemps que le roi Christian IX resterait lui-môme fidèle à ses stipulations. M. de Bismarck s'exprima dans le même sens devant les chambres prussiennes, en ajoutant, il est vrai, que la nouvelle constitution danoise appliquée aux Duchés constituait une violation du traité de Londres et que leroiduDanemarck était tenu de ne pas promulguer cette charte dans les Duchés. La Prusse, comme puissance signataire et comme puissance européenne, défendrait les droits et les intérêts de l'Allemagne et ne laisserait pas à la diète germanique le soin de dégager la Prusse d'un traité européen auquel la Confédération n'avait pas participé. L'Autriche se trouvant dans la même situation et dans les mêmes intentions, les deux puissances s'étaient entendues pour agir ensemble.
Si dans cette phase de la question le parti gouvernant de Copenhague avait été bien avisé, il eût pu sauver ce qui était en péril : il suffisait de rapporter la loi étendant la constitution danoise aux deux Duchés, auxquels on aurait accordé des institutions autonomes, avec communauté de l'armée et des affaires extérieures. Dans ce cas^la Prusse et l'Autriche, ayant affirmé de nouveau la validité du traité de Londres, auraient été obligées de rester dans le concert européen pour la solution finale. Le
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parti radical, en Danemarck, n'écouta que son antagonisme de race, ses antipathies pour Taristocratie des Duchés, et les avis d*amis zélés à Tétranger qui lui persuadaient que TAnglelerre, la France, la Russie seraient les alliés du Danemarck dans une guerre contre rAllemagne. Les destinées du malheureux pays allaient s'accomplir.
Le 7 décembre, sur la proposition des deux grandes puissances, la diète germanique chargea TAutriche, la Prusse, le Hanovre et la Saxe de l'exécution militaire dans le Holstein. Après une sommation faite au gouvernement danois d'évacuer ce duché, les troupes fédérales y entrèrent le 23 décembre. Ce fut la dernière fois que la coopération de la diète avec les deux grandes puissances se manifesta d'une manière effective. A partir de ce moment la scission éclata pour s'accentuer pendant la durée de la campagne. Le Holstein étant occupé, l'Aulriche et la Prusse proposèrent à la diète de prendre le duché de Slesvig en gage jusqu'à l'abrogation de la constitution danoise, mais en restant placées sur le terrain du traité de Londres. La majorité de la diète ayant repoussé cette motion, les deux cabinets déclarèrent qu'ils prendraient eux-mêmes en mains là défense des droits allemands et procéderaient immédiatement à l'occupation militaire du Slesvig. En effet, l'Autriche et la Prusse, après avoir rappelé leurs représentants de Copenhague, firent, le 1®' février, franchir l'Eider à leurs armées en traversant le Holstein, où les troupes fédérales s'écartèrent sur leur passage. Il avait été convenu que ces dernières se joindraient au corps d'expédition austro-prussien dans le Slesvig, mais qu'elles garderaient seules le Holstein.
Les opérations militaires furent poussées avec vigueur. Pour la première fois l'inranterie prussienne put faire un usage sé-
rieux du nouveau fusil à aiguille, celte arme qu*elle devait, quelques années plus tard, tourner contre ceux qui étaient alors ses alliés. La supériorité du nombre et de Tarmement eut raison de la bravoure des Danois, qui furent rejelés, de position en position, du Danevirke à la frontière du Julland, et de là jusqu'à Diippel, oîi se livra le 18 avril un combat acharné, qui se tennîna par la défaite des Danois. Poussant toujours leurs colonnes en avant, les Prussiens, au 30 avril, étaient maires du JuUand tout entier, quelques districts du nord exceptés. Entretemps, sur la proposition de l'Angleterre, les grandes puissances, ainsi que le Danemarck, avaient accepté la réunion d'une conférence qui, ouverte à Londres le 25 avril, provoqua une suspension d'armes entre les belligérants.
A mesure que les armées des deux grandes puissances étaient victorieuses, la question s'imposait de plus en plus de savoir quel serait le but final de cette guerre. On était parti à deux, affirmantqu'on allait défendre les droits delà Confédération en même temps que le traité de Londres : tâche bien difficile, la Confédération voulant Témancipation complète des Duchés visà-vis du Danemarck, tandis que le traité comportait Tintégrité de la monarchie danoise. A ce problème venait s'en ajouter un autre: en cas de séparation, quel devait être le souverain du nouvel Etal du Slesvig-Holstein? Sur ce dernier point le conflit n'avait pas tardé à s'accentuer, à Berlin, entre la chambre prussienne et le gouvernement.
Cette assemblée, on Ta vu plus haut, avait témoigné ses sympathies pour le prince d'Augustenbourg, et, comme la plupart des autres chambres allemandes, comme la majorité de la diète germanique, elle s'était prononcée contre le traité de Londres de 1852. L'opposition, en lutte déjà depuis deux ans
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au sujet de la réorganisation de Tarmée et de la question budgétaire, trouvait dans Taffaire des Duchés un nouveau point d'attaque conlre le gouvernement.
M. de Bismarck, sur le point d'engager la campagne danoise en dehors de la diète germanique et dans un but spécialement prussien, soumit une demande de crédit à la chambre des Députés. Celle-ci, le 2 décembre, sans s'arrêter aux protestations du premier minisire, avait voté une résolution portant que tous les États allemands devaient reconnaître et soutenir les droits du prince d'Augustenbourg. Quinze jours après, elle vota une adresse au roi, dans laquelle, répudiant la politique de M. de Bismarck, elle demandait la dénonciation du traité de Londres et la reconnaissance du prince d'Augustenbourg comme souverain des Duchés. En vain M. de Bismarck avait-il affirmé qu'on ne céderait au Danemarck ni un pouce de terrain ni le plus mince droit allemand, et annoncé que, la résistance du Danemarck continuant, le gouvernement aurait à demander prochainement de nouveaux crédits pour la guerre à venir ; l'adresse fut votée par les deux tiers de la chambre.
Le roi y répondit dans les termes les plus sévères : il parlait en maître. Il n'appartenait pas à la chambre, disait-il, d'indiquer au roi la voie à suivre dans les questions de politique extérieure ; ce serait en déterminer le règlement, qui lui appartenait à lui seul. Il était lié par un traité européen ; mais il défendrait les droils de l'Allemagne par tous les moyens et au besoin par les armes ; le choix de ces moyens et le moment de les appliquer dépendaient exclusivement de lui. La question de succession serait examinée, avec le concours de la Prusse, par la diète germanique, dont il n'entendait pas préjuger la décision.
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Enaltendant, en vue d'exécuter les mesures fédérales, le gouvernement avait besoin de crédits, dont la chambre ne saurait subordonner le vote à des conditions portant atteinte aux droits delà couronne. La chambre avait pressé le gouvernement d'agir, et maintenant qu'il allait se conformer à ce désir, elle lui en refusait les moyens I Voilà comment le roi s'exprimait dans son message. Son ministre accentua ce langage au sein de la commission des crédits et à la chambre même. Il enveloppa dans la même protestation la chambre, les petits États et la diète germanique. La Prusse ne se laissera pas majoriserpar celle-ci ; le gouvernement saura dire à quel moment il faudra dénoncer le traité de Londres et n'acceptera pas d'ordre de la chambre . Faute d'obtenir les crédits dans la forme constitutionnelle, le gouvernement se verra obligé de les prendre où il les trouvera. Les discours les plus violents furent échangés entre le banc des ministres et les députés, qui exprimaient ouvertement leur méfiance à l'égard des intentions du gouvernement. Ils l'accusèrent de vouloir conserver les Duchés au roi de Danemarck, neutraliser l'action de la Confédération et provoquer la guerre civile entre les États confédérés. Mieux valait que la Prusse ne fît rien du tout que de « commettre un crime » contre l'Allemagne ». Et M. de Bismarck de répliquer qu'il n'avait pas à recevoir d'ordre de la chambre, qu'il était le ministre du roi et non du parlement. Et la chambre de passer outre. Après avoir préalablement repoussé de nouveau les crédits pour la réorganisation de Tarmée, elle rejeta, par 275 contre 51 voix, les crédits pour l'expédition dans les Duchés, en adoptant une résolution par laquelle elle déclarait vouloir s'opposer par tous les moyens à la politique du gouvernement. Par un autre vote, quelques jours après, elle déclara nul et
non avenu le vote approbatif de la chambre haute, et contraire à la constitution toute dépense que ferait le gouvernenaent sans Tagrément de la chambre des députés.
Le gouvernement eut hâte de clore la session. Dans un discours final, le président de la chambre dénonça Tabandon par le ministère du programme libéral du prince régent de 1858, et fit acclamer la constitution, sauvegarde des droits de la nation. De son côté, M. de Bismarck, clôturant la session au nom du roi, récrimina avec véhémence contre les empiétements de la chambre, qu'il taxa de tendances antimonarchiques, anti-patriotiques, et termina en annonçant que le gouvernement persisterait dans sa politique.
Comme on le voit, la chambre prussienne s'était complètement identifiée avec la cause du prince d'Augustenbourg. Aussi, après la clôture de la session, des réunions publiques, organisées dans toute l'Allemagne sous les auspices du parti libéral, votèrent des résolutions contre le traité de Londres et en faveur du prince Frédéric, en contestant à la Prusse et à l'Autriche le droit de « s'intituler puissances allemandes ». A Vienne et surtout à Berlin on se souciait peu de ces manifestations.
La candidature du prince d'Augustenbourg avait débuté sous de très bons auspices. Sa famille était bien en cour à Berlin. Sa cause avait trouvé, en 1848, dans le roi Frédéric Guillaume IV un chaleureux défenseur, qui plus tard, il est vrai, s'inclina devant le veto de la Russie et d'autres puissances amies du Danemarck. De vives sympathies pour le prince Frédéric se manifestèrent de nouveau le lendemain de la mort du roi de Danemarck, et se disputèrent les {références du roi Guillaume, qui flottait entre la candidature du
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prince et les projets plus intéressés que soutenait M. de Bismarck. A ce moment déjà la cause du prince était en péril. Cependant c'est grâce au vieux duc d'Augustenbourg et à ses partisans que la question des Duchés était devenue en 1848 cause nationale allemande et s'était maintenue depuis lors comme telle. Les droits revendiqués par les Duchés étaient les droits de la maison d'Augustenbourg ; c'était au nom du duc Frédéric que les Duchés venaient de nouveau de se lever ; sans lui il n'y aurait eu ni protestation contre le traité de Londres et contre la constitution danoise, ni intervention de la diète, ni exécution fédérale.
Pendant les premiers mois, le cabinet prussien ne semblait pas envisager d'un trop mauvais œil les agissements du prince Frédéric. On le laissa former une sorte de ministère, décréter un emprunt volontaire pour faire face à l'armement des Slesvig-Holsteinois, établir sa résidence à Kiel et y tenir sa cour. Mais au bout de quelque temps on put s'apercevoir que le cabinet de Berlin retirait sa faveur à un prince dont les prétentions contrecarraient les visées de la Prusse. Ni le roi ni M. de Bismarck ne paraissaient disposés à sacriGer For et le sang prussiens, à affronter un conflit avec les parlements dans le seul but de procurer une couronne au prince d'Augustenbourg et d'augmenter le nombre des petits États, si incommodes pour les grandes puissances.
Le prince Frédéric, qui n'ignorait pas ce changement de front, se voyant peu encouragé par TAutriche, repoussé par la Russie etl'Angleterre, soutenu uniquement par les petits États et par des assemblées parleinentaires impuissantes, crut utile de mettre de son côté l'empereur Napoléon, alors l'arbitre du continent. Il s'échangea à ce sujet entre le prince
el le souverain français deux lettres portant les dates historiquesdu2 et dulOdécembre 1863. Leprinceinvoquait les vœux des populations et les droits de la nationalité pour justifier son appel à l'appui de l'empereur. Dans sa réponse Napoléon III ne se montrait pas opposé aux désirs du prince. Ayant défendu les nationalités italienne et polonaise, il ne pouvait appliquer un principe différent en Allemagne. Il regrettait que la diète germanique n'eût pas été consultée sur les droits des Duchés, et qu'elle fût intervenue avant le règlement de la question de succession. En cas de conflagration armée, disait l'empereur, l'opinion en France se prononcerait pour le Danemarck; il désirait donc que les droits du prince fussent examinés par la diète et que la décision fût ensuite soumise à la sanction des puissances signataires du traité de Londres.
Le cabinet anglais, de son côté, traita la cause des Duchés avec moins de bienveillance. La diplomatie britannique, au début du conflit comme au cours des opérations militaires, ne cessa de réclamer à Francfort, à Yienne et à Berlin contre les mesures prises à l'égard du Danemarck ; ne pouvant arrêter la marche des opérations, elle essayait de gagner la France et la Russie à une intervention effective en faveur du Danemark. S'adressant, le 24 janvier 1864, au cabinet des Tuileries, elle lui proposa une enlente en vue de porter secours au Danemarck, au besoin par des moyens matériels. L'Angleterre s'adressait mai. L'empereur Napoléon n'avait pas oublié que le cabinet britannique, par son refus, avait fait avorter, quelques mois auparavant, le projet français d'un congrès européen. Il faut ajoutera ce motif personnel l'idée, qui n'abandonnait pas l'empereur, qu'il lui serait possible, par un rapprochement avec la Prusse, d'arriver un jour au remaniement de la carte de l'Europe à
l'avanlage de la France. Il voyait dans la question des Duchés une première occasion de témoigner son amitié à la nation allemande, et il la mita profit. Dans sa réponse à la note anglaise, il déclarait que les circonstances rendaient nécessaire une modification du traité de Londres ; qu'il fallait tenir compte des sentiments et des aspirations des nationalités ; que les efforts de TAUemagne tendaient à une union plus étroite avec les Duchés. L'empereur, disait encore la note française, repoussait absolument tout engagement de s'opposer par les armes aux vœux de l'Allemagne. D'ailleurs dans une guerre pareille la tâche de l'Angleterre serait aisée, ses opérations devant se borner aux blocus et aux prises de navires, tandis que la France aurait à soutenir une guerre èur terre avec l'Allemagne, sa voisine, guerre « des plus funestes et des plus risquées que » pût entreprendre Tempire. » On attribuait à Tempereur, poursuivait la note, des projets d'agrandissement sur le Rhin, soupçons qu'il tenait à ne pas confirmer par cette guerre. Pour le cas, cependant, où l'équilibre européen viendrait à élre sérieusement menacé, l'empereur se réservait toute sa liberté d'aclion.
La Russie ne se montrait pas mieux disposée que la France à prêter un concours matériel au Danemarck. La question des Duchés était devenue cause prussienne, et la cour de Saint Pétersbourg commençait à payer à celle de Berlin le tribut de sa reconnaissance pour les services qu'elle en avait reçus en 1854, lors delà guerre de Crimée, et en 1863 pendant l'insurrection de Pologne. Le prince Gortchakolf repoussa en effet toute idée d'un appui matériel ; il constata que l'Autriche et la Prusse elles-mêmes n'avaient rien arrêté retativement à la conduite finale à tenir, que le Danemarck avait tout intérêt à mé-
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nager ces deux puissances, à les retenir le plus longtemps possible dans les liens du traité de 1852. C'est dans ces conditions que se réunit, à la fin d'avril, la conférence de Londres.
Les plénipotentiaires d'Angleterre, d'Autriche, de Danemarck, de la Confédération germanique, de Prusse et de Russie prirent part à ces délibérations, où l'Angleterre seule défendit avec quelque persévérance la cause danoise. Les représentants duDanemarck, par leur attitude, rendaient tout compromis difficile. Il est vrai que leur gouvernement, engagé vis-à-vis du parti radical, n'avait pas les coudées franches pour céder devant la diplomatie. D'ailleurs il n'abandonnait pa^ l'espoir d'être secouru par l'Europe, et, n'étant pas entièrement vaincu, il attendait de la prolongation de la guerre une amélioration de sa position, qui devint dès les premières séances de la conférence des plus mauvaises.
L'Autriche et la Prusse y débutèrent parla déclaration que la guerre les avait dégagées des obligations du traité de 1852. Deux jours après, elles annoncèrent qu'elles ne pouvaient accepter d'autre solution que l'autonomie complète des deux Duchés, unis par des institutions communes; à cette condition elles s'efforceraient d'obtenir le consentement de la Confédération germanique à la reconnaissance de l'intégrité de la monarchie danoise. Les plénipotentiaires danois non seulement repoussèrent cette proposition, mais en refusèrent même la transmission à leur gouvernement. C'est alors que, dans la séance du 28 mai, les plénipotentiaires de l'Autriche et de la Prusse lurent, d'accord avec le représentant de la Confédération, une déclaration par laquelle ils demandaient la séparation des Duchés d'avec le Danemarck et leur union en un seul État « sous la souveraineté du prince héréditaire d'Augus-
» tenbourg, qui non seulement, aux yeux de rAllemagne, pos- » sèdele plus de droits à la succession et dont la reconnaissance » est assurée de la part de la Confédération germanique, mais » qui réunit aussi sans conteste les suffrages de Timmense » majorité de la population. »
Les trois autres grandes puissances acceptèrent cette proposition, du moins en ce qui concernait la séparation entre le Danemarck et les Duchés : l'Angleterre, à la condition d'un partage du Slesvig ; la Russie, en renonçant à ses propres droits de succession en faveur du grand-duc d'Oldenbourg ; la France, en invoquant le droit des populations de choisir leur futur souverain. Quant à la ligne de partage, le cabinet anglais proposa de soumettre la question à l'arbitrage, proposition qui échoua devant le refus du Danemarck, de plus en plus opiniâtre dans sa résistance. La conférence se sépara le 25 juin, sans résultat.
La guerre reprit aussitôt; elle ne fut pas longue. Le 29 juin, les troupes austro-prussiennes opérèrent leur passage dans nie d'Alsen,se rapprochant ainsi des îles danoises proprement dites. Les moyens de résistance du Danemarck s'affaiblissaient, les espérances de secours extérieur s'évanouissaient: il fallait capituler. Un changement de cabinet à Copenhague fut suivi de laproposilion de traiter de lapaix. Les négociations, qui eurent lieu à Vienne, aboutirent, le 1" août, à la signature de préliminaires de paix avec un arniistice de trois mois, et, le 30 octobre, à la conclusion d'un traité de paix définitif, par lequel le roi de Danemarck s'engageait à céder sans condition tous ses droits sur les duchés de Slesvig, de Holstein et de Lauenbourg à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse. Ces souverains devaient rembourser au roi de Danemarck la somme de vingt-
neuf millions de rigsdalers comme quote-part des Duchés dans la dette publique danoise; enfin, les Duchés devaient rembourser à TAutriche et à la Prusse les frais de la guerre. Financièrement, comme on le voit, cette paix était bien plus onéreuse pour le Slesvig-Holstein que pour le Danemarck.
Les Duchés venaient ainsi d'être enlevés au Danemarck par les victoires communes de l'Autriche et de la Prusse. Le conflit avec l'adversaire étranger était terminé, pour être suivi de celui sur la question de savoir à qui serait adjugé le butin. La guerre civile surgît à l'horizon allemand.
On a vu plus haut que l'opinion générale, dans toute l'Allemagne et dans les Duchés, se prononçait en faveur du prince Frédéric et que la voix populaire avait fini par trouver son expression dans la bouche même des deux grandes puissances à la conférence de Londres. Cependant elles ne s'étaient prêtées qu'à contre-cœur à cette combinaison. Le cabinet de Vienne, devinant les desseins de la Prusse, avait cherché à se maintenir le plus longtemps possible sur la base du traité de Londres : l'intégrité du Danemarck était un obstacle aux projets du cabinet de Berlin. La résistance aveugle du gouvernement de Copenhague ayant rendu impossible le maintien du traité de 1852, l'Autriche acceptait la formation d'un nouvel État avec le prince d'Augustenbourg, combinaison qui écartait l'absorption des Duchés par la Prusse. Le cabinet de Berlin, de son côté, Tissue de Ist guerre étant encore incertaine, les grandes puissances étant peu disposées à favoriser ses projets particuliers, la séparation des Duchés lui paraissant après tout une étape sur la route de l'annexion, adopta également la solution populaire personnifiée parle prince Frédéric.
Mais, au moment môme oîi le cabinet prussien se prononçait
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en ce seos à Londres, la sincérité de sa politique souleva bien des doutes. Dans les Duchés, quelques membres de Taristocralie du pays, naguère favoris de la cour de Copenhague, commencèrent à se tourner vers le soleil naissant de Berlin, dont les splendeurs étaient plus séduisantes que les modestes positions qu'on pouvait espérer obtenir dans une petite cour princiëre. Us signèrent des adresses au roi et au ministère de Prusse, appelant de leurs vœux le moment d'être étroitement unis à la grande monarchie allemande, et sollicitant le roi d'accomplir promptement cette union.
On ne les découragea pas à Berlin, loin de là. Dans les réponses du roi et de M. de Bismarck on pouvait lire un acquiescement plus ou moins formel. Le 16 mai, douze jours avant de proclamer à Londres le prince Frédéric comme le prétendant légitime et populaire, M. de Bismarck écrivait à un de ses nobles correspondants des Duchés, que l'adresse en faveur de l'annexion était un excellent moyen de pression vis-à-vis de la diplomatie européenne ; il s'exprimait avec beaucoup d'ironie sur « l'Auguslenbourg » et ses partisans, et louait l'adresse, qui mettait un terme aux illusions des Holsteinois, s'imaginantque la Prusse se sacrifierait pour leurs vues égoïstes : « l'annexion », disait-il, « n'est pas pour moi le « but suprême, c'estle résultat qui me serait le plus agréable. » Dans ces conditions, le prince Frédéric, mal rassuré par les démonstrations continuelles et enthousiastes de ses futurs sujets, apercevant l'orage qui s'annonçait du côté de Berlin, se décida, au mois de juin, à se rendre dans la capitale prussienne. Par la déclaration austro-prussienne à Londres, la situation personnelle du prince était devenue plus nette. Du moment qu'on l'avait reconnu comme l'héri-
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lier le mieux atlilré, il ne restait plus qu'à lui donner Tinveslilure. Il venait donc se présenter au roi et conférer avec M. de Bismarck. L'entrevue, cependant, n'eut pas le résultai qu'eût pu désirer le prince. Bientôt après, les organes ministériels annoncèrent que le prince ne s'élait pas montré assez pénétré de la nécessité de s'entendre avec le gouvernement prussien sur les conditions de sa prise de possession du trône ducal. Ils lui reprochèrent de s'être lié, au début, avec les gouvernements despetils États, en opposition avec rAutricheet avec la Prusse, et de s'être adressé à un souverain étranger, l'empereur Napoléon. L'intérêt allemand ne consistait pas uniquement à accroître le territoire de la Confédération et à augmenter le nombre des États fédérés; il fallait un État bien constitué, boulevard de l'Allemagne, sur les frontières du Nord, étroitement lié aux institutions militaires allemandes et prussiennes, surtout sous le rapport du développement de sa marine. Le prince, disait-on encore, n'avait pas tenu compte de ces conditions, il s'étaitdérobé à tout engagement. Dans cet état de choses le gouvernement prussien devait se demander sMl pouvait désormais soutenir les prétentions du prince.
Peu de temps après les mêmes organes déclaraient que l'Autriche et la Prusse ne s'étaient prononcées à Londres en faveur du prince Frédéric que pour le cas où ses prétentions, après mûr examen, seraient reconnues valables. Depuis lors le grand-duc d'Oldenbourg avait notifié à la diète germanique ses prétentions, « qui passent avant celles du prince d'Augus- » lenbourg. » D'ailleurs ni les unes ni les autres de ces prétentions n'étaient assez justifiées pour pouvoir exclusivement déterminer la décision finale. La Prusse, pour son compte, ne donnera son consentement à aucune solution qui
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ne tiendra pas compte des intérêts de TAllemagne et de la Prusse. Au surplus, disail-on, les populations des Duchés commençaient à reconnaître que leur salut était dans une union intime avec la Prusse.
Ces énonciations officielles provoquèrent de vives contredémonstrations dans les Duchés. On protestait dans les termes les plus violents contre Tan nexion à la Prusse, et Ton demandait la convocation de l'assemblée des États, en vue d'établir la constitution en même temps que les compensations à offrir à la Prusse et à l'Autriche en retour de leurs sacrifices. C'est dans le même sens que se prononcèrent de nombreuses assemblées populaires organisées dans toute l'Allemagne .
Le cabinet de Berlin s'en émut fort peu : son siège était fait. Le traité de paix avec le Danemarck fut libellé dans des termes dont les organes officiels prussiens ne tardèrent pas à expliquer la portée. Par ce traité, disaient-ils, la possession des Duchés était une question réglée. Le traité de Londres de 1852 était aboli ; le roi de Danemarck avait cédé les Duchés à l'Autriche et à la Prusse, qui en étaient désormais les souverains effectifs. Les prétentions des divers candidats étaient contestables; elles étaient en tout cas insoutenables relativement à la totalité des Duchés. La diète germanique n'était compétente, tout au plus, qu'à examiner ces prétentions en tant que portant sur le Holsteîn, le Slesvîg ne faisant pas partie de la Confédération. Par conséquent à l'Autriche et à la Prusse seules appartenait la décision finale : elles disposeraient à leur gré de provinces conquises par leurs armes et qui leur avaient été cédées par un traité international en règle.
Les grandes puissances européennes, depuis la conférence de Londres, n'étaient plus intervenues entre les belligérants,
excepté l'Angleterre, qui, avant la signature du traité de paix définitif, avait cru devoir rappeler les vainqueurs à la modération. Elle leur reprochait de manquer à celte vertu politique en prenant le SIesvig tout entier ; à quoi M. de Bismarck répliquait qu'il se montrait modéré en n'ajoutant pas au SIesvig le Jutland, occupé par l'armée austro-prussienne. Les choses en restèrent là.
Pendant que les deux armées alliées opéraient contre le Danemarck, les troupes fédérales proprement dites étaient restées spectatrices de la guerre dans leurs garnisons du Holstein. Aussitôt la paix conclue, la Prusse tenait à être débarrassée de ces soldats, et, d'accord avec l'Autriche, elle adressa au Hanovre et à la Saxe l'invitation de retirer leurs troupes. Le premier de ces États s'inclina, tandis que la Saxe se retrancha derrière son mandai fédéral. Par suite les deux cabinets saisirent la diète d'une motion portant que l'exécution fédérale dans le Holstein était terminée et qu'il y avait lieu de retirer les troupes chargées de cette expédition. Comme pour apaiser l'opposition des petits Étals, le plénipotentiaire autrichien ajouta que son gouvernement négociait avec la Prusse en vue d'une solution conforme aux droits et aux intérêts fédéraux. Le représentant de la Prusse, de son côté, déclara que les deux grandes puissances avaient entamé des pourparlers avec les prétendants. La diète céda et ordonna le retour des troupes fédérales, qui furent remplacées aussitôt par des troupes autrichiennes et prussiennes, les premières occupant la partie occidentale du SIesvig, les secondes la partie orientale du même duché ainsi que le Holstein.
Il s'en fallut peu qu'à cette occasion la Prusse n'eût consommé sa rupture avec la diète. La Bavière et la Saxe
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s'étaient livrées à de vives critiques du traité de paix de Vienne : elles n'étaient pas d'avis que la cession effectuée par le roi de Danemark pût amoindrir les titres du duc légitime ni les droits de la Confédération germanique ; elles revendiquaient par conséquent pour cette dernière le droit de participer à l'administration provisoire des Duchés, en attendant que remise en fût faite au souverain légitime. Bien que la majorité de la diète n'eût pas donné suite à la motion, le cabinet de Berlin n'en saisit pas moins l'occasion pour tancer vertement lesgouvernemenls de Bavière et de Saxe, qu'il accusait de tendre à élargir le cercle de la compétence de la diète. Il leur signifia que la Prusse n'entendait pas se laisser diriger par la majorité des petits États et que des tentatives de ce genre pourraient amener la rupture du pacte fédéral, éventualité pour laquelle la Prusse réservait toute sa liberté d'action.
Les deux cabinets, ainsi pris à partie, répondirent en déclarant que les questions de compétence se décidaient par la majorité de la diète et non par l'un de ses membres, et qu'une violation du pacte était commise par l'État fédéré qui refusait d'obéir à un vote de la majorité. Le conflit prit ainsi fin. Cependant, au premier moment, M. de Bismarck, vivement irrité, avait eu l'idée d'occuper la Saxe, qui n'échappa à cette mesure que grâce à l'intervention de l'empereur d'Autriche.
L'entente avec la Prusse sur le règlement définitif de la question, malgré les assurances données à la diète germanique par le représentant de l'Autriche, se heurta, dès le commencement, à des difficultés qui semblaient insurmontables. Tandis que le cabinet de Vienne cherchait le moyen le plus convenable de se dégager d'une conquête dont il n'avait que faire.
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la Prusse ne songeait qu'à conserver des provinces dont la situation marilime pouvait lui procurer un accroissement réel de puissance. La cour de Vienne aurait bien abandonné sa part de conquête moyennant quelque compensation territoriale ou politique ; sur ce dernier point toutefois il n'avait pas rencontré une oreille complaisante à Berlin. Dès lors le prince d'Augustenbourg, que la diète germanique avait dû naguère protéger contre l'Autriche demandant son expulsion du Holstein, vit soudainement ses droits patronés par le cabinet de Vienne. Ce dernier, en effet, fidèle à sa déclaration de Londres et sans s'approprier l'interprétation prussienne de cette déclaration, fut d'avis que, le prince ayant été proclamé par les deux puissances comme le prétendant légitime, il fallait le mettre en possession du Slesvig-Holstein. C'est dans ce sens que s'exprimait le cabinet de Vienne dans une note qu'il adressa le 5 décembre au gouvernement prussien.
Pendant trois mois s'engagea entre les deux cabinets une correspondance qui devenait de plus en plus aigre. D'abord la Prusse répondit évasivement: elle ne voulait rien décider avant que ses propres intérêts et ses rapports futurs avec les Duchés fussent nettement établis et réglés. Elle suggéra subsidiairement l'idée de l'annexion des Duchés à la Prusse. Le cabinet de Vienne répliqua en repoussant cette idée, ou du moins en ne consentant à la discuter qu'à condition qu'une compensation territoriale équivalente lui serait accordée en Allemagne : compensation qui, on ne l'ignorait pas à Berlin, devait être trouvée dans la Silésie prussienne. Demander au roi de Prusse la rétrocession volontaire de cette conquête du grand Frédéric, c'était répondre par une fin de
non-recevoir. Le cabinet de Berlin répondit par une nouvelle évolution : toute sa politique tendait à louvoyer, à gagner du temps, à lasser ses adversaires. A la conférence de Londres, il a^ail affirmé les droits du prince d'Augustenbourg. Après la conférence, il demandait à examiner la valeur de ces droits, ainsi que ceux du grand-duc d'Oldenbourg, puis aussi ceux du prince Frédéric de Hesse, autre prétendant improvisé. Un peu plus tard le cabinet de Berlin metlaît en avant sa propre position, ses propres intérêts. Enfin il déclarait vouloir consulter sur ces divers droits les syndics de la couronne.
Le cabinet de Vienne, en présence de cette attitude de son alliée, se décida, un peu tard, à replacer la question sur le terrain fédéral, en invoquant les droits de la diète germanique, dont il avait aidé la Prusse à évincer le concours et l'intervention. Le cabinet de Berlin dénia à la diète le droit de trancher la question de succession en tant que portant sur la lolalitè des Duchés. A ses yeux, en vertu du traité de Vienne, les Duchés appartenaient à TAulriche et à la Prusse. Les céder au prince d'Augustenbourg, c'était lui faire un cadeau ; il y avait donc lieu de s'entendre sur les conditions d'une telle nunificence. Finalement, pressé de s'expliquer sur ces conditions, le cabinet de Berlin les fit connaître dans une note du 22 février 1866. Il y était dit que la Prusse demandait une alliance « solide et indissoluble » avec le nouvel État de Slesvig-Holstein ; fusion complète militaire et maritime avec Tannée et la marine de Prusse ; cession à la Prusse du territoire nécessaire pour la construction de ses établissements de marine ; union douanière et postale. A ces seules conditions préalablement réglées en toute forme, la Prusse consentirait à abandonner les droits de copossession qui lui étaient dévo^
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lus par le traité de paix de Vienne. Jusque là la Prusse maintiendrait tous ses droits et se refuserait à tout changement dans l'occupation et Tadministration des Duchés.
Le cabinet de Vienne, en réponse à cette note, déclara, le 5 mars,qu*il repoussait les propositions prussiennes comme contraires au pacte fédéral, qui n'admettait pour membre de la Confédération qu'un État souverain, caractère qui ferait défaut à un État tel que le proposait la Prusse. L'entente dans ces conditions n'étant pas possible, le cabinet autrichien déclara les négociations closes.
Aussitôt après, la diète germanique, sous l'action du cabinet de Vienne, remit la question à l'ordre du jour. La Bavière, la Saxe et la Hesse-Darmstadt firent la motion de remettre au prince d'Augustenbourg le gouvernement du duché de Holsteîn. Ces États se basaient principalement sur la déclaration des deux grandes puissances à la conférence de Londres. L'Autriche proposa de fixer le vote au 6 avril, tandis que la Prusse demanda le renvoi préalable au comité spécial. La Prusse resta dans la minorité ; la proposition des trois Étals fut adoptée, à la suite des déclarations des deux grandes puissances maintenant leurs points de vue divergents*
Le plus à plaindre, au milieu de ces complications qui s'accentuaient de plus en plus, fut le prince d'Augustenbourg, placé entre Tenclume et le marteau des deux grandes rivales. Inquiet delà tournure que prenait la question, il essaya de nouveau de s'entendre avec le cabinet de Berlin. Par son agent il fit dire à M. de Bismarck qu'il avait été disposé, depuis le commencement et lorsque la Prusse maintenait encore le traité de Londres, à s'arranger avec elle ; qu'il avait fait preuve d'une condescendance reconnue par le roi et son ministre eux-
mêmes ; qu'il acceptait presque toutes les conditions prussiennes ; qu'il consentait à une convention militaire telle qu'elle existait entre la Prusse et Saxe-Cobourg. Ce qu'il repoussait, c'était que l'armée des Duchés devait être transférée et établie hors du pays et prêter serment non au duc, mais au roi de Prusse. Au demeurant, il proposait la convocation de l'assemblée des états du Slesvîg-Holstein, en vue d'examiner et de ratiBer tout arrangement.
k Berlin, on rejeta ces propositions avec dédain : on voulait non pas une convention militaire, mais une incorporation des troupes des Duchés dans l'armée prussienne. On ne voulait pas surtout subordonner le règlement de la question à rassentiment des représentants des Duchés. On ne faisait plus aucun cas des « prétendus » droils du prince d'Augustenbourg. Les conditions de la Prusse étaient à prendre ou à laisser telles quelles: c'était son dernier mot, et la Prusse maintiendrait ses droits envers l'Autriche et tous les autres amis du prince.
Sur ces entrefaites la session des chambres prussiennes avait été ouverte. Nous avons raconté plus haut comment elles avaient été congédiées à la fin de janvier 1864, à la suite des refus opposés par la chambre des députés aux demandes de crédit du gouvernement. Le inter arma silent togœ avait été amplement appliqué à leur égard. Les armements militaires, puis la guerre furent entrepris contre leur gré et sans que les fonds eussent été accordés, ainsi que le voulait la constitution.
La logique, il convient de le reconnaître^ n'était pas du côté du parti libéral, qui avait la majorité à la chambre des députés. Ce parti n'avait cessé depuis 1848 de recommander aux
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souverains de la Prusse de suivre la politique de Frédéric le Grand, de faire la guerre à rAutriche pour se mellre à la place de celle puissance. Frédéric Guillaume IV, pour s'être refusé à ce rôle, était mort sous le coup de Thostilité des libéraux. Le roi Guillaume, dès qu'il faisait mine d'entrer dans cette voie de gloire et de conquête, se voyait arrêté par les libéraux, qui lui refusaient argent et soldats. C'est qu'ils voulaient concilier deux principes bien opposés, le parlementarisme et le militarisme. Si le premier pouvait, h la rigueur, vaincre un ministère, il fallait l'intervention du second pour avoir raison de TAulriche, et c'est à lui que se confiaient le roi Guillaume et son premier ministre.
Fort de ses succès militaires, le roi ouvrit la session le 14 janvier par un discours assez conciliant dans la forme. Il rappela les victoires remportées en commun avec l'empereur d'Autriche, ainsi que la dette d'honneur acquittée par cette guerre envers la patrie allemande. Il fil remonter le mérite de ses victoires à la nouvelle organisation de l'armée qu'il avait entreprise de son chef et qu'il fallait maintenir. Quant aux Duchés, le roi déclarait qu'il s'appliquerait à mettre d'accord leurs futures institutions avec tous les droits légitimes « des princes », et qu'à cette fin il avait demandé l'avis des .syndics de la couronne. En ce qui concernait le conflit constitutionnel, il en souhaitait Taplanissement, mais à condition que la nouvelle organisation de l'armée fût absolument maintenue.
La situalion restait ainsi la môme ; la couronne et la chambre des députés ne cédaient pas. De violentes récriminations furent échangées entre les ministres et la chambre. Celle-ci dénonça le régime réactionnaire, rétrograde, anti-constitutionnel ; ceux-là déclarèrent que ni le roi actuel ni les rois à
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Tenir ne renonceraient jamais à une portion quelconque de la réorganisation militaire, et que ces rois dureraient plus longtemps que les parlements triennaux. Dans le pays, le parti libéral organise des manifestations presque anti-dynasliques : certaine ville refuse de faire une réception solennelle au prince royal en tournée ; Cologne renonce aux fêles du cinquantième anniversaire de la réunion des provinces rhénanes à la Prusse. A. la chambre, de part et d'autre, on n'a que la menace à la bouche. « Tant va la cruche à l'eau que l'anse s'en casse », crie-t-on en s'adressant au banc des ministres. La droite demande des pénalités contre l'abus de la tribune parlementaire. La chambre rejette tous les projets du gouvernement : la nouvelle loi militaire, les frais de réorganisation de l'armée, les crédits pour la marine de guerre. Plus violenle encore fut son opposition dans la question des frais de guerre, guerre glorieuse pour les armes prussiennes, mais entreprise avec des fonds illégalement enlevés au trésor métallique de TÉtat, ou pris sur les excédents de recette : il s'agissait d'une somme de 85 millions de francs dépensés sans l'assentiment des chambres. Un mémoire, annexé au projet financier du gouvernement, fournissait quelques explications sur la question des Duchés. Presque toutes les théories populaires jusque là en cours chez tous les gouvernements et chez les peuples de la Confédération s'y trouvaient renversées. Le roi Christian IX était le souverain très légitime des Duchés; les prétendants, y compris le duc d'Augustenbourg, avaient formellement renoncé à leurs droits; la déclaration austro-prussienne à Londres en faveur du prince d'Augustenbourg avait perdu toute valeur; l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse étaient devenus les véritables souverains des Duchés ; la population des Duchés demandait une
union intime avec la Prusse, et môme Tannexîon. Le gouvernement prussien était d'avis que l'annexion serait la solution la plus avantageuse pour la Prusse, pour TAUemagne et pour les Duchés, mais qu'elle coûterait beaucoup d'argent, et que la Prusse pourrait consentir à y renoncer, pourvu qu'elle obtînt toutes les garanties qu'elle avait déjà formulées et auxquelles elle tenait de la façon la plus absolue.
Après un long examen, la chambre répondit à ce mémoire, ainsi qu'au projet de loi financier qui l'accompagnait, le 13 juin, par un ordre du jour portant que les dépenses avaient été faites contrairement à la constitution et que le ministère aurait à en répondre : c'était là un vote sans sanction. Quelques jours après la session fut close. Le budget, que la chambre avait modifié dans des parties essentielles, fut promulgué, d'après le projet du ministère, par ordonnance royale.
Les déclarations énergiques du cabinet de Berlin relativement au maintien de son droit de conquête dans les Duchés, d'une si grande portée par rapport aux Duchés et au prince d'Auguslenbourg, étaient cependant impuissantes à vaincre la résistance du co-souverain, l'empereur d'Autriche. Le cabinet devienne, depuis le mois de mars, avait mis un terme aux pourparlers avec Berlin, pour se renfermer dans une attitude passive. Dans les Duchés, toutefois, les représentants du co-souverain autrichien luttaient avec ténacité contre leurs collègues prussiens, qui s'y comportaient comme si le roi de Prusse était le seul possesseur des Duchés. En même temps la presse, les associations, les autorités locales, fidèles échos des sentiments des populations, entretenaient une vive agitation contre la Prusse, sans être trop gênées par les fonctionnaires de l'Autriche. Tous les jours le conflit s'aggravait entre
le cabinet de Berlin, d*un côté, et celui de Vienne, de l'autre. Quant au prince d'Augustenbourg, plus il devint évident que rAutriche défendait sa candidature au trône, plus il perdit les faveurs du gouvernement et de la cour de Berlin. Le roi Guillaume s'était complètement familiarisé avec Tannexion des Duchés à son royaume. Son ministre étant parvenu à lui persuader que la Prusse par ses victoires avait conquis le droit de subordonner les Duchés h sa domination militaire et que le prince d'Augustenbourg faisait obstacle à l'exercice de ce droit, ce prétendant était condamné aux yeux du roi. Le prince était devenu un ennemi qu'on n'avait plus à ménager, et contre lequel toutes les rigueurs étaient permises.
L'Autriche était le seul obstacle aux vues prussiennes. D'après la théorie de M. de Bismarck, les deux grandes puissances alliées étaient devenues, en vertu du traité de paix de Vienne, les légitimes propriétaires des Duchés; il fallait donc, de toute façon, arriver à un compromis avec le copropriétaire, ou bien lui faire la guerre. Au cours du printemps de 1865, cette dernière alternative commença à devenir la plus probable. Les négociations diplomatiques de celle période ne portent déjà plus le caractère de sincérité qui est la condition première d'une entente : ce sont des coups d'échiquier, destinés à égarer ou àlasser l'adversaire. De ce genre fut la proposition que fit le cabinet de Berlin inopinément, le 17 avril, de consulter les Etats des deux Duchés, réunis en une seule assemblée. Jusque là, on l'a vu plus haut, le gouvernement prussien n'avait tenu compte ni des vœux des populations, ni des opinions du prince d'Augustenbourg, ni de l'avis de l'Autriche : il avait formulé ses conditions, en déclarant quil n'en rabattrait rien. Voici maintenant qu'il met en avant la
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consultation du pays par l'organe de ses représentants ; cependant les sentiments du pays étaient notoirement opposés au programme prussien, et rien ne permettait de penser que rassemblée des représentants se prononcerait dans un sens différent. Aussi la proposition prussienne ne pouvait-elle être prise bien au sérieux. Toutefois le cabinet de Vienne consentit à la discuter. Pendant deux mois on échangea des notes sur la loi électorale d'après laquelle serait nommée l'assemblée, et Ton finit par tomber d'accord ; puis la Prusse n'en parla plus. Ce qui préoccupait davantage le cabinet de Berlin, ce fut l'agitation croissante et anti-prussienne, dont le prince d'Augustenbourg était le chef et qui s'étendait sur toute l'Allemagne, sur l'Autriche même. La présence du prince à Kiel servait puissamment ce mouvement. Lui et ses partisans exerçaient une influence réelle sur l'administration locale et neutralisaient Faction du cabinet prussien. On résolut donc à Berlin d'éloigner le prince et de l'évincer avec toutes ses prétentions au trône. Le grand duc d'Oldenbourg, sous l'inspiration de Berlin, dénonça les agissements du prince comme préjudiciables aux droits de la maison d'Oldenbourg. De sou côté, le gouvernement prussien essaya de se concilier les bonnes grâces des puissances européennes, en prenant 1^ défense des habitants danois du Nord-Slesvig, qu*il disait opprimés par les fonctionnaires allemands inféodés au prince d'Augustenbourg. Il y envoya même un haut commissaire chargé de faire une enquête et de rassurer la population danoise.
Dans sa correspondance avec l'Autriche, le cabinet de Berlin ne parle plus de la convocation des Etats des Duchés ; il est même peu soucieux des conditions de février, dont le câbinet de Vienne avait repris la discussion ; il demande avant tout
et avec insistance Téloignement du prince d'AugusIenbourg et écarte définitivement la candidature de ce dernier pour lui substituer le grand-duc d'Oldenbourg. A cette condition le cabinet de Berlin consentirait, ainsi que le proposait T Autriche, à soumettre à la diète germanique ses demandes relatives aux rapports militaires des Duchés avec la Prusse. Le cabinet de Vienne, engagé en faveur du prince d'Augustenbourg, refusa d'ordonner son expulsion et protesta en même temps contre les mesures que la Prusse menaçait d'adopter de sou propre chef, dans le cas où l'Autriche lui refuserait son concours pour la répression de l'agitation qui persistait dans les Duchés contre la politique prussienne. Il servait peu au prince Frédéric de rendre visite, à Hambourg, au prince royal de Prusse, de passage dans cette ville : ce dernier, très sympathique à la candidature Augustenbourg, n'avait à cette époque aucun moyen d'action pour influencer la politique de son père et de M. de Bismarck.
On était au mois de juillet, en pleine saison de Carlsbad, et c'est dans cette ville d'eaux que séjournait le roi Guillaume, accompagné de M. de Bismarck et des sommités du grand étal-major général de l'armée prussienne. Entre Carlsbad et Vienne la correspondance diplomatique ne discontinuait pas. Le cabinet de Vienne espérait encore éviter une rupture, en faisant de larges concessions à la cour de Berlin, mais sans sacrifier le prince d'Auguslenbourg. Celle-ci ne voulait rien entendre avant l'expulsion du prince. Déjà elle avait ordonné des préparatifs militaires, et l'entourage du roi à Carlsbad ne cachait plus que la Prusse se disposait à vider par les armes sa vieille querelle avec sa rivale. Dans ses conversations avec les diplomates étrangers alors à Carlsbad, M. de Bismarck
déclarait sans ambages que les conditions de la Prusse étaient inacceptables pour rAutriche, que la Prusse ne l'ignorait pas, que ses mesures militaires étaient prises à cet effet, qu'elle ne désirait pas la guerre, mais qu'elle l'accepterait comme un moyen excellent de s'affranchir des vieilles traditions et de reprendre ses coudées franches pour sa politique ultérieure en Allemagne. En cas de rupture avec rAutriche, la Prusse rétrocéderait au Danemarck les districts danois du Nord-Slesvig. Si rAutriche désirait rester l'alliée de la Prusse, elle devrait lui faire place non seulement dans les Duchés, mais encore dans la Confédération. A côté de ce langage de M. de Bismarck on constatait d'autres symptômes belliqueux : le va-et-vient d'officiers supérieurs prussiens, leurs tournées en Bohême n'élaient un secret pour personne.
En quittant Carlsbad pour se rendre aux eaux de Gasteia, le roi Guillaume s'arrêta à Ratisbonne, où il avait convoqué un conseil de tous ses ministres, avec l'assistance des ambassadeurs de Prusse accrédités à Vienne et à Paris. Il y avait été décidé que la Prusse maintiendrait absolument toutes ses demandes du 22 février. Voulait-elle réellement la guerre à tout prix ? Le langage de M. de- Bismarck le faisait croire ; en revanche les dispositions du roi étaient moins absolues, La Prusse à cette époque n'avait pas d'alliance ; elle était isolée en Allemagne, elles desseins de l'empereur Napoléon étaient enveloppés de mystère. Le roi Guillaume n'aimait guère les avantures et ses scrupules touchant une guerre entre puissances allemandes étaient très sérieux. L'attitude belliqueuse de M. de Bismarck visait le double but d'impressionner les deux souverains, le roi, en lui persuadant que l'Autriche voulait la guerre, — ce qui n'était pas complètement faux, du moins
pour la haute aristocratie de Vienne — et Tempereur d'Autriche, en lui faisant savoir, par l'organe de personnages autorisés, que la Prusse ne céderait pas d'une semelle, dût-elle recourir à la décision des armes.
En suivant le roi à Gastein, lors de son passage à Salzbourg,
M. de Bismarck reçut la visite du ministre bavarois, M. de
Ptordten. A ce diplomate, partisan de l'Autriche et du prince
d'Augustenbourg, il tint un langage des plus belliqueux. La
Prusse, disait-il, voulait, coule que coûte, l'éloignement du
prince Frédéric des Duchés et elle emploierait, s'il le fallait,
la force même contre l'Autriche, dans le cas oîi elle ferait mine
àe s'y opposer. Il engageait le minisire bavarois à s'inlerposer
auprès du cabinet de Vienne en vue de l'amener à déférer à la
demande la Prusse ; il tenta aussi l'ambition bavaroise en lui
faisant entrevoir la seconde place à côté de la Prusse, qui
occuperait la première place dans la Confédération.
IL de Bismarck, interrogé au sujet de la France, disait être sans inquiétude (Je ce côté. Peut-être le ministre prussien était-il, au fond, moins rassuré sur ce point qu'il ne Tavouait. Quoi qu'il en fût, il répétait au ministre bavarois ce qu'il avait dit à d'autres personnages à Carlshad, savoir : que la Prusse était prête pour la guerre, tandis que l'Autriche ne Tétait ni militairement ni financièrement ; la guerre disait-il, ne serait qu'un duel de courte durée, pourvu que les autres États allemands ne s'en mêlassent point. Une seule grande bataille gagnée par la Prusse, et cette puissance dictera les conditions de la paix. Que la Bavière reste neutre, et elle héritera de la position de l'Autriche dans l'Allemagne du sud. Telles furent les ouvertures que recueillit M. Pfordlen, qui se refusa, d'ailleurs, à toute explication sur un sujet si délicat.
Toutes ces conversations, tous ces propos comminatoires ne furent pas sans impressionner l'empereur François-Joseph, qui, croyant le danger d'une guerre plus imminent qu'il jie Tétait en effet, — la Prusse n'était ni diplomatiquement ni militairement aussi prête que M. de Bismarck l'avait affirmé — et voulant épargner ce malheur à ses sujets, fit une dernière tentative de conciliation. Il chargea le comte Blomede se rendre à Gasleîn pour négocier un compromis avec la Prusse. Ces négociations, croisées par de nombreux incidents qui faillirent les faire avorter, durèrent près de trois semaines et aboutirent enfin, le 14 août, àlasignalure d'une convention, ratifiée huit jours après par les deux souverains, qui se rencontrèrent à Salzbourg.
La convention de Gasteîn établit le partage du gouvernement des Duchés entre les deux puissances, sans préjudice des droits que chacune d'elles possédait, en vertu du traité de paix de Vienne, sur la totalité du Slesvig-Holsteîn. A la Prusse le Slesvig, à l'Autriche le Holstein, Les deux puissances proposeraient à la dièle germanique défaire de Kiel le port de guerre fédéral et de Rendsbourg une forteresse fédérale. Quant au duché de Lauenbourg, également acquis en commun par le traité de Vienne, l'empereur d'Autriche en céderait sa part au roi de Prusse moyennant la somme de 2 millions et demi de rîgsdalers danois. Grâce à celte convention, l'entente fut pour le moment rétablie entre les souverains ; mais, étant donnés les projets de la Prusse, cela ne pouvait être qu'une trêve de courte durée.
Les petits Etats allemands, après un long recueillement, avaient recommencé à s'iBnquérir de l'état d^ la question des Duchés. Cette interpellation à l'adresse des deux grandes puis-
sances, posée pendant la crisequiavail surgi, reçut, à la séance du 2i août, une réponse évasive : rAulriche etla Prusse notifièrent la convention de Gastein, en priant la diète d'attendre avec confiance les communications ultérieures qui leur seraient laites sur le règlement définitif de la question. La majorité de l'assemblée ne trouva rien à répliquer: elle était divisée. Bade et Wurtemberg avaient déjà déserté la cause des États secondsdres et celle du prince Frédéric. La diète s'ajourna à deux mois.
Moins bénin fut Taccueil que reçut la convention de Gastein de la part des deux puissances occidentales. Le gouvernement français, dans une note du 29 août, critiqua vivement cet arrangement, comme renversant tous les principes du droit européen et du droit populaire. Les vieux traités de Vienne, — disait le cabinet des Tuileries — qui avaient garanti Tétat territorial du Danemarck; le traité de Londres de 1852, qui avait consacré l'intégrité de cette monarchie et dont les deux puissances allemandes étaient signataires ; le droit du prince d'Augustenbourg, reconnu par elles comme le prétendant le mieux légitimé: tout était méconnu. L'Autriche et la Prusse s'étaient partagé Théritage du prince, candidat populaire de TAUemagne; le droit de la nationalité danoise n'avait pas été plus respecté, les Etats des Duchés n'avaient pas été consultés. La force et la convenance des deux cabinets étaient les seules bases delà convention. La violence et la conquête corrompent le sens du droit et la conscience des peuples ; elles bouleversent l'ancien ordre de choses sans en créer ni en consolider un nouveau. Ces critiques, fondées en elles-mêmes, perdaient de leur effet par les agissements antérieurs du cabinet qui les exprimait. La France impériale, par la guerre d'I-
talie, par sa politique de 1863 dans rinsurrection de Pologne notamment, avait perdu le droit de prendre la défense des vieux traités que Tempereur Napoléon devait même, un peu plus tard, frapper publiquement d'anathème. A la vérité; la convention de Gastein contrariait la politique de TEmpereur à cause de la réconciliation des deux grandes puissances : la Prusse, en se mettant d'accord avec l'Autriche, abandonnait la politique d'agrandissement et faisait disparaître les éventualités de nouveaux remaniements territoriaux dans lesquels une juste part aurait dû être faite à la France. Aussi le cabinet français fut-il promptement apaisé par la déclaration de la Prusse que la convention austro-prussienne n'était qu'un arrangement provisoire; il répliqua, le 23 septembre, au cabinet de Berlin que ses critiques et ses objections, ne visant que ce provisoire, tomberaient avec lui.
La note anglaise, du 14 septembre, conçue en termes presque identiques & celle du cabinet français, reçut la môme réponse et demeura ainsi également sans effet pratique.
On devait bientôt s'apercevoir que l'arrangement austroprussien, loin de sceller l'amitié des deux puissances, était le moyen le plus sûr et le plus prompt d'allumer la guerre.