CHAPITRE SEPTIÈME
L ALLUNCE ITALIENNE. — RUPTURE AVEC l' AUTRICHE. — FIN DE LA CONFÉDÉRATION GERMANIQUE
La Prusse cherche des alliances contré TAutriche. — M. de Bismarck à Biarritz. — Illusions de Napoléon III. — Le cabinet de Berlin entame des négociations avec Tltalie. — Méfiances réciproques. — Le général GoYone à Berlin. — Hésitations du roi Guillaume. — Le traité d*alliance du 8 avril. — Pourparlers entre Berlin et Paris. — Conflit de rAulriche et de la Prusse dans les Duchés. — Conseil des généraux à Berlin. — Conseil des maréchaux à Vienne. — Mouvements militaires en Bohême. — L'Autriche et la Prusse cherchent des alliés en Allemagne. — Correspondance entre Berlin et Vienne sur les armements. — La Prusse présente à Francfort un projet de réforme fédérale.— Efforts anglais en vue de la paix. '— L'Autriche arme contre rilalie. — La Prusse menace la Saxe. — La France et T Autriche. — Le cabinet de Vienne tâche de désintéresser Tltalie. — Désaccord entre Tltalie et la Prusse. — Projet d'un congrès à Paris. — Nouvelles hésitations du roi Guillaume. — Influences autrichiennes à Berlin. — Rejet du congrès. — L'Autriche dénonce à Francfort les armements de la Prusse. — Nouveaux pourparlers entre Paris et Berlin et entre Paris et Vienne. — Le traité de neutralité austro-français. — On ignore à Vienne l'existence du traité prusso-italien. — La lettre de Napoléon III à M. Drouyn de Lhuys. — Encouragement qu'elle donne à la Prusse. — Rupture entre Berlin et Vienne. — Proposition autrichienne de mobiliser l'armée fédérale. — Le ministre de Prusse déclare la Confédération dissoute. — Plans de campagne de la Prusse et de l'Italie. — Hongrois et Croates. — Déclaration de guerre de ritalie. — Conflit persistant entre le gouvernement et la chambre prussienne. — > L'opinion en Prusse hostile à la guerre contre l'Autriche. — Le roi Guillaume se décide pour la guerre. — Motifs et causes de la guerre. — La part de Napoléon III dans la guerre de 1866.
Le lendemain de la signature de la convention de Gastein,
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le cabinet prussien songea sérieusement à faire ses derniers préparatifs pour la lutte qu'il était décidé à engager. Militairement il était prêt. La réorganisation de l'armée, entreprise par le roi contre les décisions réitérées de la chambre élective, avec des moyens financiers illégalement obtenus, était presque achevée, le plan de campagne était élaboré, le matériel était au grand complet : en onze jours de temps toute l'armée prussienne pouvait être mobilisée. Mais un souverain prudent, comme le roi Guillaume, ne brise pas une vieille alliance avec un empire comme TAutriche sans se garantir et se couvrir par des alliances ou des neutralités. Pour ces dernières, il était assuré de la Russie, qui tenait à se montrer reconnaissante envers la Prusse de services passés en atten» dant les services futurs; il n'avait rien à craindre de l'Angleterre, renfermée dans l'égoïsme de sa situation insulaire. Il prévoyait Thostililô des États de TAllemagne du Sud ; mais c'étaient là pour l'Autriche des alliés douteux, flottant entre la crainte de l'absorption prussienne et celle de l'invasion française. Pour le rassurer complètement contre une ingérence étrangère et augmenter en même temps la certitude de ses triomphes militaires, il manquait au roi de Prusse la double garantie d'une neutralité capitale et d'une alliance de quelque poids. La France et l'Italie pouvaient seules fournir ces garanties, et c'est en vue de les acquérir que M. de Bismarck, avec l'autorisation de son maître, se rendit, dans le courant de l'automne de 1865, à Biarritz, où l'empereur Napoléon résidait à cette époque.
Le ministre prussien n'était pas un hôte nouveau sur les rives de l'Adour et du golfe de Gascogne. L'année précédente déjà, il avait rendu visite à l'empereur des Français, afin de le
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sonder sur ses intentions sans emporter les engagements désirés. Celle fois il y arrivait sous le coup de ses arrangements avec r Au triche, impopulaires en Allemagne, fort mal accueillis par Topinion en France. Il paraît qu'il n'avait pas été facile d'obtenir l'assentiment impérial à la visite projetée, et Ton colportait k ce propos des boutades de l'Empereur peu flat-^ teusespour M. de Bismarck. Napoléon, en définitive, ne pouvait refuser audience à celui qui venait en mission de la part do roi de Prusse.
L'histoire contemporaine n'a pas recueilli des entretiens de Biarritz d'autres indices que ceux qui résultent de quelques informations déposées dans des correspondances diplomatiques, et surtout ceux qu'ont fournis les événements ultérieurs. H. de Bismarck tenait à s'assurer, dans l'éventualité d'une guerre avec TAutriche, que la France resterait neutre. En outre, se proposant d'attacher l'Italie à la cause prussienne, il devait obtenir de l'empereur la promesse que la France ne s'opposerail pas à une alliance des deux royaumes. Que pouvait-il offrir à Napoléon III en retour de ce double service ? Sans doute l'alliance de la Prusse et de l'Italie devait avoir pour objet la conquêlede la Vénétie parcelle dernièreet, par conséquent, l'accomplissement du programme impérial de 1859 de l'Italie jusqu^à l'Adriatique, programme dont la paix de Yillafranca avait arrêté rexécution et que l'Empereur ne pouvait plus songer à réaliser avec les ressources et le sang de la France. Mais, en consentant^ àla rigueur, à laisser compléter Tunité italienne, pouvait-il en*^ core prêter la main aux plans d'agrandissement de la Prusse et aox projets de suprématie de cette puissance en Allemagne, sans encourir la plus grave responsabilité vis-à-vis de la France? L'opinion en France, à tort ou à raison, s'était vivement émue de
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Téventualîté de lunilé germanique s'ajoutanl à Tunité italienne et bouleversant de fond en comble le vieil équilibre européen. Il est donc inadmissible que l'Empereur, dans les entretiens de Biarritz, ait négligé de parler des compensations qui pourraient être réclamées par la France, ou que M. de Bismarck ait pu se dispenser de discuter ce point avec l'empereur. Que les promesses aient été vagues, entourées de réticences, peu importe: le principe en aété discuté etadmis. Une autre question est celle de la perspicacité de l'Empereur relativement àla probabilité d*obtenir de la Prusse ou de l'Allemagne des compensations proportionnées aux risques auxquels s'exposait la France en aidant la Prusse à opérer des modifications importantes de l'équilibre européen. L'Empereur s'est trompé, s'il a jamais admis la possibilité d'un arrangement semblable sans guerre avec la Prusse. Une nation victorieuse ne mutile pas de ses mains le territoire national, et le roi de Prusse, prétendant à la direction de l'Allemagne, n'inaugure pas son règne nouveau en diminuant le territoire allemand. L'empereur Napoléon avait le tempérament sentimental, le caractère spéculatif; il était idéaliste, porté aux mouvements généreux, aux conceptions grandioses. M. de Bismarck, en 186S, a reconnu ces qualités chez l'Empereur elil en atiré le meilleur parti possible au profit de sa politique et de la grandeur de la Prusse. L'empereur Napoléon, certainement contre son gré et tout à fait inconscient de la faute qu'il commettait en entrant dans les vues de son interlocuteur, a gravement lésé les intérêts de la France et préparé ainsi sa chute.
. Il faut dire aussi que l'Empereur ne se rendait pas un compte exact de l'état des forces respectives et de la valeur militaire de chacune des deux grandes puissances allemandes^ Lui,
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comme du reste tout son entourage militaire, était dans la croyance que Tarmée autrichienne était supérieure à celle de la Prusse et qu*en tout cas la partie était assez égale pour que la guerre traînât; les deux adversaires en sortiraient très affaiblis, de manière à se voir réduits à implorer la médiation delà France, qui alors ferait ses conditions et, au besoin, les imposerait aux belligérants. En un mot, l'Empereur pensait y gagner, sans tirer Tépée, des avantages territoriaux sur le Rhin en môme temps qu'il réalisait son programme italien.
M. de Bismarck quitta Biarritz content de son voyage. Il ne rapportait pas, il est vrai, à son maître des engagements formels ; cependant il avait reçu des assurances verbales suffisantes etsurtoutla permission de négocier avecTItalie. Alliée de l'Italie, la Prusse n'avait rien à craindre de l'empereur Napoléon. A son retour^ passant par Paris, M. de Bismarck, dans un entretien avec M. Nigra, ministre d'Italie, laissa entendre que la guerre avec l'Autriche était inévitable et exprima avec une entière confiance l'espoir que la France ne lui serait pas hostile. Puis, faisant allusion à son projet d'alliance, il dit au diplomate italien : « Si l'Italie n'existait pas, il faudrait Tin venter ». La première idée de l'alliance italo-prussienne appartient au comte de Cavour, qui en 1837 avait fait des ouvertures à ce sujet au prince régent de Prusse,- sans réussir dans sa démarche. Nullement découragé ni par ce premier refus ni par l'attitude presque hostile du prince régent dans les différentes phases du mouvement italien, le comte Gavour avait profité de ravènementau trône du prince pour flatter l'amour-propre du nouveau roi, en envoyant àBerlin, en février 1861 , le général La Marmora en qualité d'ambassadeur chargé de le complimenlerau nom du roi Victor Emmanuel. La situation, à ce moment,
avait quelque peu changé dans le sens des désirs italiens. Dégagé des considérations légitimistes qui avaient guidé le roi Frédéric Guillaume IV, doat il n'avait été que le lieutenant ; conseillé par des ministres appartenant au parti libéral qui manifestait de vives sympathies pour l'unité italienne; entrevoyant enfin les éventualités futures d'un conflit avec TAutriche, le roi Guillaume se montrait bienveillant envers l'ambassadeur italien et son gouvernement. Le comte de Cavour n'avait d'ailleurs cessé de faire ressortir dans sa correspondance et dans ses entretiens avec les diplomates prussiens les analogies nombreuses et frappantes entre les aspirations des dynasties de Ilohenzollern et de Savoie, entre l'idée nationale et unitaire commune à Tltalie et à l'Allemagne. De bons rapports s'étaient établis peu à peu, et, comme nous Tavons dit plus haut, le cabinet de Berlin avait fini par reconnaître le nouveau royaume d'Italie.
En 1865, au moment oîi surgissait en Allemagne la question des Duchés del'Elbe, le cabinet de Florence apercevait aussitôt le parti qu'il pourrait tirer, à un moment donné, de l'antagonisme des deux grandes puissances allemandes. Ce fut cette fois le cabinet de Berlin qui fit les premières ouvertures au gouvernement italien. C'était l'époque oîi les positions des deux rivales dans les Duchés et à la diète germanique avaient pris une tournure qui faisait croire à. l'imminence d'un conflit. M. de Bismarck alla assez loin dans ses communications à Florence. Au contraire, le général La Marmora, président du conseil, se monlrait réservé, prudent, presque méfiant : il craignait des retours de rapprochement entre Berlin et Vienne, et sous ce rapport il ne se trompait pas beaucoup. La convention de Gastein, fruit de l'entrevue des deux souverains à Salzbourg, em-
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pècba encore cette fois rexplosion de la guerre. Ce n'était que partie remise. Sous le régime du partage du pouvoir dans les Duchés, les conflits ne lardèrent pas à se multiplier et à s'aggraver. k son retour de Biarriiz, M. de Bismarck renouvela ses propositions d'alliance à Florence Les situations étaient renversées depuis les efforts du comte Cavour : la Prusse, en! 86S, montrait que c'était elle qui avait besoin de l'Italie. L'année d'avant le cabinet italien avait refusé de négocier un traité de commerce avec le Zollverein : c'est M. de Bismarck qui en reprit l'idée en mai 1865, et le cabinet de Florence y consentit, à condition que les gouvernements allemands reconnaîtraient le nouveau royaume d'Italie. Pendant que ces négociations se poursuivaient, les rapports entre l'Autriche et la Prusse se refroidissaient de plus en plus. Au commencement du mois d'août le ministre du roi Guillaume à Florence déclara au général de La Marmora, président du conseil, que la Prusse était décidée à faire la guerre à l'Autriche. La réponse à cette ouverture fut que l'Italie ne ferait rien sans l'assentiment de l'empereur Napoléon. En effet une correspondance active s'établit dès lors entre Florence et Paris. Le cabinet italien manifesta à l'Empereur l'intention de ne pas rester spectateur impassible d'une guerre entre les deux grandes puissances allemandes ; il espérait qu'en faisant cause commune avec la Prusse, il obtiendrait la Yénétîe. D'autre part, fit observer le cabinet italien, le roi de Prusse hésitait & accepter cette alliance, tant qu'il aurait à craindre l'opposition de la France, et il demanderait, avant de conclure, à avoir par écrit une promesse de neutralité du cabinet des Tuileries. Le gouvernement français, en réponse à la question qui lui était ainsi posée, déclara qu'il ne s'opposait pas à une alliance entre l'Italie et la Prusse ; mais il ajouta qu'en
ce cas ritalie ferait la guerre à ses risques et périls. Tout ce que la France pouvait promettre, c'était de ne pas laisser l'Autriche reprendre le terrain qu'elle avait perdu en Italie. « Soyez » prudents », disait le cabinet français aux diplomates italiens. « Alliez-vous avec nous », leur disait le cabinet prussien, « et » demain nous déclarerons la guerre à l'Autriche 1 » Prudent, comme le lui avait recommandé Tempereur Napoléon, le cabinet de Florence ne se montrait pas trop empressé : et, comme nous venons de le dire, cette prudence fut justifiée par le revirement momentané qu'opéra la convention de Gastein.
Aussitôt qu'il fut rentré à Berlin, M. de Bismarck activa la conclusion du traité de commerce avec l'Italie. A Paris, en parlant au ministre d'Italie, il disait: <( En accordant au Zoll- »> verein allemand le traitement de la nation la plus favorisée, » vous ferez un acte éminemment politique qui vous sera très » avantageux dans Tavenir. »
Ce fut donc le premier pas que firent les deux cabinets dans la voie de leur future alliance politique, en signant le traité de commerce qui fut ratifié à Berlin le 12 février 1866. Les organes ministériels déclarèrent d'ailleurs que ce traité était la réponse de la Prusse aux agissements de l'Autriche dans les Duchés. A cette occasion aussi, le roi Guillaume, pour mieux marquer ce rapprochement, se décida, après de longues hésitations, à envoyer la décoration de l'Aigle Noir, son ordre le plus élevé, au roi Victor-Emmanuel. Enfin, avant même la ratification du traité, M. de Bismarck ouvrit des pourparlers confidentiels avec le cabinet de Florence en vue d'une entente pour le cas d'une guerre avec l'Autriche. Il demanda qu'on envoyât à cet efTet un général à Berlin et annonça qu'un général prussien partirait prochainement pour Florence.
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Ces négociations furent longues et laborieuses. Sans doute le cabinet des Tuileries encourageait Tltalie ; mais celle-ci^ après rincident de Gastein, redoublait de précautions. La Prusse ne se servait-elle pas de l'Italie comme d'un moyen de rendre TAutriche plus souple ? De son côté, Tllalie n'était pas moins sur ses gardes : si l'Autriche se prêtait aux conseils qu'on lui donnait à Paris de céder laVénétie, pourquoi l'Italie s'engageraitelle avec la Prusse? Pour dissiper ces doubles défiances, \l Mait se lier réciproquement par un traité d'alliance offensive et défensive : Florence le voulait bien, et M. de Bismarck n'y était pas opposé. Les difficultés venaient du roi Guillaume, Uraillé entre ses scrupules de souverain de droit divin et ses projets d'agrandissement de la monarchie prussienne. Plus lard, lorsqu'il venait de triompher de ces obstacles, M. de Bismarck pouvait se vanter avec raison, ainsi qu'il le faisait, d'avoir remporté une quadruple victoire : il avait déterminé le roi, son maître, à rompre ses vieilles relations intimes avec la maison impériale d'Autriche, à s'allier avec l'Italie révolutionnaire, à concerter sa politique avec la dynastie napoléonienne, enfin à déchirer le pacte fédéral de 1815, pour reconstituer l'Allemagne avec un parlement issu du suffrage universel.
11 fallut, pour obtenir ce résultat, de longs mois de négociations et de pourparlers^ interrompus par des incidents sans nombre et plusieurs fois sur le point d'échouer. Le roi Guillaume ne voulait pas prendre l'initiative d'une agression contre l'Autriche ; il fallait créer des motifs ou des prétextes de guerre. La neutralité de la France n'étant pas garantie par un acte écrit, il importait de maintenir l'empereur Napoléon dans de bonnes dispositions, sans lui promettre positivement des compensations, auxquelles le roi se serait absolument opposé, sans
oublier cette sorte de fierté militaire du roi Guillaume, répugnant à lier son action, à la coordonner seulement avec celle de ritalie.
Le cabinet de Florence ne se souciait, au fond, de Talliance prussienne qu'autant qu'elle lui apporterait la Vénétie. Avant de traiter avec Berlin, il avait même fait de nouvelles démarches à Vienne, en vue d'obtenir de TAutriche la cession pacifique de la Vénétie, et ce n'est qu'après y avoir échoué qu'il consentit àmettre sa main dans celle de la Prusse. Il envoya, au commencement de mars 1866, le général Govone à Berlin et en même temps le comte Arese à Paris.
L'empereur Napoléon, on Ta vu plus haut, avait pris son parti. Au fond du cœur, il désirait la guerre entre l'Autriche et la Prusse, et il ne fit plus rien pour l'empêcher. « Il trouve utile », écrit le comte Arese, « que l'Italie signe le traité avec la Prusse; » mais il déclare « donner ce conseil comme ami et sans aucune responsabilité ». L'Italie traita donc avec la Prusse. Le général Govone négocia à Berlin pendant quatre semaines. Des deux côtés on témoignait beaucoup de méfiance, on faisait beaucoup de réserves. Lequel des deux cabinets prendrait l'initiative de la guerre? quelles seraient les obligations de chacun dans le cas oîi son allié serait attaqué ou attaquerait? L'un et l'autre ne voudraient-ils pas produire à Vienne leur traité afin d'exercer une pression sur l'Autriche et de l'amener à une entente, dont, selon le cas, l'Italie ou la Prusse payerait les frais ?
Puis il fallait compter avec les hésitations du roi en présence de l'attitude incertaine de la France. Il aurait voulu engager à sa suite l'Italie, sans s'engager lui-môme envers cette puissance, faire une sorte de traité d'alliance conditionnelle qui
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aurait vaincu les méfiaDces de l'empereur des Français et gagné définitivement ce souverain à la politique prussienne.
C'est donc, après les plus grandes difficultés et entre mille obstacles provenant de considérations politiques, militaires et personnelles, que fut signé le traité, à Berlin, le 8 avril. Il était dit dans le préambule que le roi d'Italie et le roi de Prusse, u étant animés du même désir de consolider les garanties de la » paix générale, tenant compte des besoins et des aspira- » tions légitimes de leurs nations, et pour régler les articles A d'un traité d'alliance offensive et défensive, ont nommé pour » leurs plénipotentiaires.... » L'article 1*' portait qu'il y aura amitié et alliance entre les deux souverains. L'article 2 disait : (c Si les négociations que Sa Majesté prussienne vient d'ou- M vrir avec les autres gouvernements allemands, en vue d'une » réforme de la constitution fédérale, conforme aux besoins » de la nation allemande, échouaient, et si Sa Majesté prus- » sienne était mise en mesure de prendre les armes pour » faire prévaloir ses propositions, Sa Majesté italienne, après » l'initiative des hostillités prise par la Prusse, aussitôt qu'elle » en sera informée, en vertu du présent traité, déclarera la » guerre à l'Autriche et aux gouvernements allemands qui se » seraient alliés à l'Autriche contre la Prusse ». L'article 3 portait : « A partir de ce moment, la guerre sera poursuivie ») par Leurs Majestés avec toutes les forces que la Providence » a mises à leur disposition, et ni la Prusse ni l'Italie ne conn cluront ni paix ni armistice sans consentement réciproque ». L'article 4 portait: « Ce consentement ne pourra être refusé » quand l'Autriche aura consenti à céder à l'Italie le royaume » Lombardo- Vénitien et à la Prusse des territoires équivalents n audit royaume en population ». L'article 5 : » Ce traité expi-
» rera trois mois après sa signature, si dans les trois mois 1& » cas prévu à Tarlicle 2 ne s'est pas réalisé, savoir : que la » Prusse n'aura pas déclaré la guerre à rAutriche ». L'article 6 était relatif à Tenvoi éventuel de vaisseaux italiens dans la Baltique. Tel fut ce traité d'alliance, qui, signé à Berlin le 8, fut ratifié par le roi d'Italie le 14 et parle roi de Prusse le 20 avril. La Prusse s'y était fait la part la plus large : c'est d'elle seule que dépendait la question de guerre. A elle l'initiative de la réforme fédérale ; à elle la prise d'armes en vue de la faire prévaloir ; à elle la faculté de déclarer la guerre ; à Tltalie l'obligation de régler sa marche sur celle de la Prusse et de ne s'arrêter que quand, en môme temps qu'elle aura obtenu la cession du royaume Lombardo-Vénitien, la Prusse aura obtenu de l'Autriche un équivalent de la môme importance. Toutefois cette belle médaille avait son revers : le privilège de prendre l'initiative de la guerre comportait pour la Prusse l'obligation de la déclarer à tout prix et dans les trois mois, sous peine de nullité du traité. Il ne suffisait pas de vouloir la guerre, il fallait trouver un prétexte pour la déclarer. Le traité renfermait d'ailleurs des obscurités et, dès le lendemain de sa signature, donnait lieu à des divergences sur son interprétation. L'Italie prétendait que si l'Autriche venait à lui déclarer la guerre^ la Prusse, par réciprocité, serait tenue de la déclarer à l'Autriche. Le roi Guillaume ne l'entendait pas ainsi ; il ne voulait pas être, disait-il, à la merci des résolutions de l'Italie,, qui aurait peut-être voulu provoquer la guerre avec l'Autriche.
Pendant ces mois de négociations entre l'Italie et la Prusse, des pourparlers s'étaient engagés aussi entre Berlin et Paris. Les entretiens de M. de Bismarck avec l'ambassadeur de
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France, M. Benedetti, roulaient toujours sur les dispositions et les intentions de l'empereur Napoléon. De même que six mois auparavant au grand conseil tenu à Ratisbonne, l'ambassadeur de Prusse à Paris, le comte de Goltz, avait été mandé, à la fia de février, à Berlin pour assister au grand conseil qui se réunit sous la présidence du roi. On avait donné, après sa conclusion, connaissance au gouvernement français du traité du 8 avril, dont il avait d'ailleurs conseillé la signature à Tllalie. On était préoccupé à Berlin. Que voulait la France ? quelles étaient ses conditions pour rester neutre ? Le moment était venu de s'expliquer ; cependant à Paris on continuait de se renfermer dans une altitude de neutralité, en faisant observer que cette neutralité même profitait bien plus à la Prusse qu'à l'Autriche. On ajoutait, il est vrai, que l'exécution des projets prussiens pourrait affecter l'équilibre européen, et l'on faisait des réserves pour ce cas.
Avant d'aller plus loin dans le récit de ces incidents diplomatiques, il nous faut revenir aux complications allemandes et autrichiennes, objectif de l'alliance prusso-italienne. Dès le lendemain de la signature de la convention de Gastein, une grande fermentation se produisit dans lesDuchésdel'Elbeeten Allemagne même : l'opinion était irritée contre la Prusse, dont elle devinait les projets d'annexion, et aussi contre l'Autriche qui semblait seconder ces projets. Le prince d'Augustenbourg était plus que jamais le candidat populaire et l'objet des ovations des habitants des Duchés. Les délégués libéraux des chambres allemandes se réunirent à Francfort pour protester contre la convention, et le sénat de cette ville libre se vit accablé de reproches de la part des deux grandes puissances pour avoir toléré cette réunion. Ce fut là la dernière démarche commune
de la Prusse et de rAulrîche : leurs chemins ne tardèrent pas à se séparer.
Au mois d'août 1865, les syndics de la couronne prussienne avaient terminé la consultation que le gouvernement leur avait demandée au sujet de la succession du Slesvig-Holstein. La conclusion de ce long travail se résumait en ceci : les droits du duc d'Augustenbourg sont peu de chose ; ils ne porteraient tout au plus que sur une partie des Duchés; encore ne sauraientils être admis même dans cette limite restreinte, attendu que le père du duc avait renoncé à ses droits moyennant finances. Les droits des autres prétendants ne sont pas plus admissibles. Enfin, le roi de Danemarck, souverain légitime des Duchés, ayant cédé ses droits, parle traité de paix de 1864, à l'empereur d'Autriche et au roi de Prusse, ces deux souverains représentaient seuls le duc de Slesvig-Holstein : sauf ce dernier point, résultant de la guerre, toute cette conclusion était à peu près la thèse que le Danemarck avait toujours soutenue envers l'Allemagne et à cause de laquelle la Prusse et l'Autriche lui avaient fait la guerre.
La moitié du chemin était faite pour la Prusse : il ne lui restait plus qu'à, se mettre en possession de la part autrichienne. Sa politique visait désormais ce but, et elle était résolue de l'atteindre, même parla guerre. Les prétextes ne pouvaient manquer en présence des conflits que la co-domination faisait tout naturellement naître dans les Duchés. Le gouverneur prussien du Slesvîg, le général de ManteufTel, s'installait dans ce duché et s'y conduisait absolument comme dans une province de son roi : il faisait sentir sa main de fer aux habitants toujours dévoués au prince d'Augustenbourg. Par contre le général de Gablentz, gouverneur autrichien du Holstein,.
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s'y signalait par une grande mansuétude et en ménageant les sentiments des populations. Il n'avait pas été chargé, disait-il, par son empereur d'administrer le pays en pacha turc ; il se placerait toujours sur le terrain de la légalité et de la justice. Ces deux régimes opposés devaient, on le comprend, produire desfroissenaents et des collisions. La Prusse reprochait à TAutriche de favoriser dans le Holstein les prétentions du duc d'Augustenbourg. De son côté, l'Autriche opposait à la Prusse les adresses en faveur de l'annexion qui se signaient dans le Slesvig sous les yeux des autorités prussiennes et qui recevaient des réponses approbalives de la part de M. de Bismarck, élevé depuis le 16 septembre 186S au rang de comte. Le prince d'Augustenbourg ayant accepté des ovations dans une ville du Slesvig, une correspondance fort aigre et môme discourtoise s'engagea entre le prince et le général de Manteuffel, qui le menaça de se faire arrêter dans le cas oîi il reviendrait dans ce pays.
Six mois après l'entrevue de Salzbourg, les deux cabinets étaient revenus aux rapports tendus, auxquels la convention de Gastein devait mettre un terme. L'année 1866 s'ouvrit sous une avalanche de récriminations échangées entre Berlin et Vienne.
La diète germanique, de son côté, avait de nouveau voulu rappeler ses droits relativement à la question des duchés. Dans la séance du 1 8 novembre, la Bavière, la Saxe et la Hesse-Damstadt avaient, une fois de plus, demandé quand les deux grandes puissances rempliraient leur promesse de convoquer les Étals du Holstein, afin de les consulter sur la succession. Quinze jours après, l'Autriche et la Prusse leur avaient répondu, d'une manière évasive, que les États seraient convo-
qués, mais que le moment de celle réunion serait choisi par les deux cabinets. On verra bientôt le rôle que ce point devait jouer dans les projets de guerre de la Prusse.
Dès le mois de janvier le cabinet de Berlin reprend sa campagne contre le prince d'Augustenbourg. Dans une note du 20 janvier, il se plaint des autorités autrichiennes dans le Holsteîn, qui tolèrent le langage, hostile à la Prusse, des journaux ; il faut éloigner le prince d'Augustenbourg ; l'Autriche exécute la convention de Gastein dans un sens hostile au cosouverain, qui est bien résolu à ne plus laisser faire. Quelques jours plus tard, le 26, une nouvelle dépêche partait pour Vienne. Il y est fait appel à Tesprît conservateur du cabinet autrichien : il s'agit de combattre dans les Duchés l'ennemi commun, la Révolution, qui se dissimule sous le manteau de l'agitation en faveur du prince d'Angustenbourg. Il faut y mettre un terme ; la Prusse tient à son droit, et si l'Autriche lui refuse son concours, la Prusse agira seule ; c'est pour elle une question vitale. L'attitude de l'Autriche — disait encore le cabinet de Berlin — rappelait le vieil antagonisme que Ton croyait éteint. La Prusse veut une explication nette ; dans le cas où l'Autriche ne voudrait plus agir en commun, la Prusse revendiquera la plénitude de sa liberté d'action.
Le cabinet de Vienne répond le 7 février : la convention de Gastein, comme la Prusse Ta elle môme reconnu, n'est qu'un provisoire établi afin de pouvoir négocier sur la solution finale.
En attendant, en vertu de cette convention, l'empereur d'Au-
triche est seul maître dans le Holslein et n'entend admettre aucune ingérence étrangère dans son administration de ce Duché. L'empereur se refuse à croire que le roi de Prusse apprécie la valeur que l'Autriche attache à ses bons rapports
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avec ce souverain, suivant la condescendance de T Autriche à regard des désirs d'annexion des Duchés à la Prusse. Parceqa'elle repousse cette annexion, on accuse l'Autriche de faire revivre d'anciennes jalousies. L'empereur n'a jamais failli à ses devoirs d'allié de Ja Prusse : il n'a jamais cherché à former en Allemagne une coalition contre cette puissance ni à agir sur elle au moyen d'une pression extérieure.
Quand deux grandes puissances correspondent sur un pareil Ion et s'envoient de pareilles insinuations, la rupture n'est pas loin et l'on y marchait à grands pas. Grâce à son organisation militaire, la Prusse pouvait préparer sans bruit sa future mobilisation. Le 28 février, un grand conseil fut tenu à Berlin sous la présidence du roi, avec l'assistance des ministres, des généraux et du comte de Goltz, mandé de Paris. Tout en ajournant encore la mobilisation, il y fut résolu de ne pas céder sur la question des Duchés, fût-on obligé de tirer l'épée. Dans ce conseil, la politique du comte de Bismarck triompha complètement : les partisans de l'Autriche s'inclinèrent devant la perspective de l'agrandissement de la monarchie prussienne.
Comme pour bien faire connaître sa détermination touchant l'annexion des INichés, le comte de Bismarck saisit l'occasion d'une adresse qui lui avait était envoyée le 28 janvier par quelques rares membres de l'aristocratie holsteinoise, pour répondre, h la date du 2 mars, que Tannexion était la solution qu'il préférait, et qu'il chercherait à obtenir pour elle l'assentiment de l'Autriche.
Le conseil tenu à Berlin le 28 février avait attiré l'attention de la diplomatie : des résolution^ prises il en avait transpiré assez pour éveiller l'attention du cabinet de Vienne. L'empereur convoqua les maréchaux ; des conférences militaires
eurent lieu pendant plusieurs jours. Quelques dislocations de régiments furent ordonnées, des concentrations de troupes s'effectuèrent en Bohême. A Vienne aussi des dispositions belliqueuses commencèrent à se manifester dans Tenlourage de la cour et dans Tétat-major de l'armée. Les mesures préparatoires ordonnées en Prusse, les notes comminatoires des dernières semaines, les décisions prises dans le conseil du 28 février, l'arrivée à Berlin du général Govone, plénipotentiaire italien, les pourparlers «ntre Berlin etParis, c'étaient là des symptômes grives que le cabinet de Vienne avait le droit de ne pas négliger. Il devenait évident que la Prusse voulait la guerre et en cherchait le prétexte. Le cabinet de Vienne commit la faute de fournir ce prétexte, en ordonnant, avant l'heure, des armements et des dislocations qui pouvaient être présentées devant l'opinion de l'Europe comme des mesures de provocation ou des projets agressifs.
Le cabinet prussien mit cette faute à profit : il entama aussitôt une correspondance au sujet des armements autrichiens, en même temps qu'il poussait plus ouvertement ses propres préparatifs militaires. Les initiés, dans toute l'Europe, n'ignoraient pas que le cabinet de Berlin était, bien plus que celui de Vienne, désireux de vider par les armes la vieille querelle entre les deux dynasties; mais la masse du public, trompée par rapparence,'ne voyait que l'Autriche commençant & concentrer des troupes en Bohème, et la Prusse amenée ainsi à suivre cet exemple. Devant le grand tribunal de l'opinion, il ne suffit point de ne pas être dans son tort; il faut encore écarter l'apparence d'avoir tort. C'est pour ne pas avoir su tenir compte de cette maxime que, dans les premiers temps des préliminaires de la guerre, l'Autriche, qui ne faisait que
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se mettre en garde contre l'agression dont elle se croyait menacée, élaît considérée comme la provocatrice à la guerre.
Sous l'empire de ses appréhensions parfaitement justifiées, le cabinet de Vienne fit, à la date du 16 mars, parvenir aux gouvernements de plusieurs petits États confédérés une communication confidentielle. Alléguant l'attitude belliqueuse de la Prusse il annonça qu'il demanderait des explications à Berlin et que, dans le cas où elles ne seraient pas satisfaisantes, il s'adresserait à la diète germanique pour invoquer le bénéfice des ardcles 11 et 19 du pacte fédéral : le premier prohibant la guerre entre confédérés et les obligeant à soumettre leurs différends à l'arbitrage fédéral ; le second, autorisant la diète, si une collision entre confédérés était à craindre, à prendre toutes les mesures propres à la prévenir et à l'arrêter. Le cabinet de Vienne accusait la Prusse de vouloir donner à la question des Duchés une solution incompatible avec les intérêts de rAutriche et de l'AUemagi^e, ainsi qu'avec les lois fédérales, et il se réservait, l'entente étant devenue impossible, de s'en remettre h la décision de la ^ète. Enfin, si la collision devenait imminente, l'Autriche proposerait la mobilisation de quatre corps d'armée fédéraux^ qù se joindraient alors à l'armée autrichienne.
Cette communication ne devait servir alors qu'à sonder les intentions des cabinets allemands. Le lendemain, en effet, le ministre d'Autriche à Berlin adressa au comte de Bis* marck cette question : la cour de Prusse se propose-t-elle réellement de déchirer la convention de Gastein et de rompre la paix garantie par le pacte fédéral ? Bien que la réponse du ministre prussien ne fût pas très nette, le cabinet de Vienne s'en déclara satisfait, et avisa les cours allemandes que pour
le moment il s'abstiendrait de toute démarche auprès de la diète.
On se préparait des deux côtés. L'Autriche continua ses concentrations en Bohème,et la Saxe, alarmée par des avertissements de Berlin, prit également quelques mesures. À Berlin, on en prit prétexte pour déclarer dans les journaux que le cabinet prussien allait mobiliser et en même temps se pourvoir d'alliances : c'était une alhision indirecte à ses négociations avec la diplomatie italienne, en prévision, comme nous l'avons exposé plus haut, de la rupture avec l'Autriche et de la nouvelle organisation de l'Allemagne, c'est-à-dire de la dissolution de la Confédération,
Puis, comme contre-coup à la démarche de l'Autriche du 16 mars, le cabinet de Berlin en fit, le 24, une analogue auprès des gouvernements allemands, avec cette différence que, loin d'invoquer l'appui fédéral, il le repoussait comme inefficace. Rejetant tous les torts sur l'Autriche, dénonçant les armements de cette puissance, il déclarait qu'il ne se laisserait pas surprendre comme en 1850, et qu'il procéderait à son tour à des armements. Il ajoute que, l'organisation actuelle de la Confédération étant défectueuse, il se propose de soumettre aux divers gouvernements un projet de réforme fédérale. Enfin il désire savoir quel appui il pouvait espérer de la part de ces gouvernements, dans le cas où la Prusse serait attaquée par l'Autriche, ou si elle se voyait obligée, en présence de menaces positives, de déclarer la guerre à celte puissance.
L'accueil fait k cette communication ne fut pas bon : à Berlin on s'y attendait. Ce qui importait au cabinet prussien, c'était de pouvoir constater les amitiés et les inimitiés qu'on lui vouait. Aucun des gouvernements interrogés n'entra dans
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les vues de la Prusse, tous la renvoyèrent à la dièle, seule compétente dans les différends entre Etats confédérés. Le cabinet de Munich, cherchant à prendre une attitude intermédiaire, engagea les deux puissances à se conformer aux dispositions du pacte fédéral qui défendaient la guerre entre confédérés et à s'entendre avec tous les autres gouvernements sur une réforme de la Confédération. Cependant, peu confiante dans le succès de sa démarche, la Bavière procéda ellemême à des préparatifs militaires, et la plupart des autres Etals suivirent son exemple.
Les pourparlers à propos des armements se poursuivait eatre Tienne et Berlin. Le 31 mars, le cabinet autrichien proteste contre toute intention offensive à l'égard de la Prusse et exprime l'espoir que la Prusse fera une déclaration pareille dans des termes non moins explicites. Le cabinet de Berlin répond, le 6 avril, que rien n'est plus éloigné de la pensée du roi Guillaume qu'une « guerre agressive » contre l'Autriche et qu'il ne lient qu'à l'empereur François-Joseph de prouver par des actes ses intentions bienveillantes k l'égard de la Prusse. Le cabinet de Vienne réplique le 7 avril, en récapitulant de nouveau tous les faits démontrant que la Prusse devait être considérée comme voulant atteindre par la violence au but de sa politique. Toutefois l'empereur déclare que jusqu'à présent il n'a ordonné aucune mesure préparatoire pour une grande guerre. Il rappelle sa parole, donnée le 31 mars, que l'Autriche ne médite aucune agression, et il se réjouit que la Prusse ait répondu par une promesse analogue. Dès lors, comme il n'y à plus aucune raison pour faire des armements,
comme l'Autriche n'a fait aucun préparatif de guerre, le cabinet impérial attend Tavis informant que la Prusse a rapporté
Tordre royal du 28 mars, ordonnant de préparer la mobilisation.
Pendant que ces dépftches se succédaient et s'enlre-croisaient, les négociations entre la Prusse et Tllalie approchaient de leur terme. M. de Bismarck avait hâte de conclure, ses intentions toutes à la guerre étant mal servies par la diplomatie prussienne, qui travaillait pour la paix, et par les influences des cours étrangères, qui s'employaient dans le même sens auprès du roi Guillaume. Le jour oîi arriva à Berlin la dépêche autrichienne du 7 avril, que nous venons de mentionner, on signait au ministère des affaires étrangères le traité d*alliance avec l'Italie, dont on a lu plus haut les principaux articles. Il y était dit, rappelons-le, que la Prusse poserait la question de réforme fédérale et qu'en cas de résistance elle pourrait être amenée à prendre les armes : éventualité qui obligerait ritalie à déclarer également la guerre à l'Autriche et h ses alliés.
Le lendemain de la signature de ce traité, c'est-à-dire le 9, 1^ Prusse présente k la diète germanique son projet de réforme, dont elle ne retrace encore les éléments, qu'en termes généraux, en en réservant l'élaboration à des négociations ultérieures. Ce projet tend surtout à augmenter la prépondérance de la Prusse en toute chose, notamment dans les affaires militaires. Mais ce qui constituait l'innovation capitale, pour laquelle le comte de Bismarck s'était promis d'avance l'approbation populaire, c'était la réunion d'un parlement issu du suffrage universel et direct. On lisait en effet, avec quelque étonnement, dans un document officiel émanant d'un cabinet monarchique comme celui du roi Guillaume, que son' gouvernement considérait le suffrage universel comme le mode élec-
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loral le plus avantageux dans rintérèt des principes conservateurs.
Pendant que les États confédérés délibèrent dans des conférences particulières sur la conduite à tenir devant la proposition prussienne, le cabinet de Berlin reprend avec rAutriche la controverse sur les armements. Le 15 avril, jour où il reçut par le télégraphe Tinformation que le roi d'Italie avait ratifié le traité du 8, le comte de Bismarck répondit à la dépêche autrichienne du 7, en en critiquant la forme, en passant sous silence les accusations portées contre les agissements ambitieux de la Prusse, mais en prenant acte de l'aveu que l'Autriche avait ordonné des dislocations avant que la Prusse eût pris des mesures en vue d'une mobilisation. Il déclare par conséquent que le roi ne rapportera pas ces mesures avant que l'Autriche ait fait disparaître la cause qui les avait provoquées. Cette fois le cabinet de Vienne s'empressa de céder. 11 réplique le 18 que l'empereur est disposé à suspendre toutes les mesures militaires à la date du 25, si la cour de Berlin promet de donner ordre dans les quarante-huit heures de réduire ses eflectifs à l'état de paix.
Cette tournure des choses contrariait beaucoup les vues du ministre prussien. Le cabinet anglais s'était interposé, dans le but d'éviter la collision entre les deux grandes puissances. Ignorant l'existence du traité prusso-italien du 8, il espérait pouvoir désintéresser l'Italie en obtenantde l'Autrichela cession de la Vénétie ; pour gagner du temps, il exhortait l'Autriche à entrer en composition avec la Prusse sur la question du désarmement réciproque. Il était impossible, étant données les dispositions personnelles du roi Guillaume, de repousser les offres de TAutriche. Aussi le comte de Bismarck répondit, le
144 L*EJIPEREUR GUILLAUME ET SON KÈGNE
21, que le roi ordonnerait des mesures de désarmement, à condition que des ordres analogues seraient donnés au préalable par Tempereur d'Autriche.
Sur ces entrefaites on apprit k la cour de Vienne^ qu'il existait ou se préparait une alliance entre la Prusse et ritalie. Sans croire à la conclusion d'un véritable traité, le cabinet autrichien savait que des pourparlers actifs avaient eu lieu k Berlin et qu'il s'agissait d'arrangements en vue d'une guerre à deux contre la monarchie des Habsbourgs. De plus, les conséquences du traité du 8, que le roi Guillaume avait ratifié le 20, commençaient à se produire sur la frontière du sud. L'Italie était obligée de se préparera son tour, et, si peu importants qu'ils fussent, avec si peu de bruit qu'ils s'exécutassent, ses préparatifs n'avaient pu échapper k la vigilance de l'état-major autrichien. Par suite, le cabinet impérial décida la mise sur pied de guerre de son armée d'Italie ; et, pour éviter tout malentendu au sujet de sa proposition de désarmement, il informa le 23 avril le gouvernement prussien qu'il s'était vu obligé de prendre des mesures de précaution contre l'Italie.
Cette décision était parfaitement justifiée par les circonstances : l'Autriche, qui ne songeait pas à attaquer l'Italie, avait le droit, se voyant menacée par cette puissance, de se mettre en état de défense. Mais, d un autre côté, elle servait les plans de M, de Bismarck à la recherche d'un cas de guerre qui rendît ef&cace le traité du 8 avril. La polémique au sujet des armements se rouvrit ainsi de nouveau entre les deux cabinets. Par une dépêche du 26 avril, le cabinet de Vienne informa celui de Berlin que l'empereur était prêt à donner suite à son offre, en rappelant de Bohème et en internant les trou-
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pes qui avaient été concentrées dans ce pays, et qu'il était disposé à commencer cette opération, dès qu'il aurait été assuré que la Prusse ne verrait pas dans les mesures que le cabinet de Vienne était obligé de prendre vis-à-vis de Tltalie un motif pour modifier ses résolutions concernant le rétablissement de ses bons rapports avec rA.utrichc. Le môme jour, dans une seconde dépèche, le cabinet de Vienne proposa à la Prusse de régler la question des Duchés, en tenant largement compte des revendications de la Prusse, mais sur la base du droit fédéral. En cas de refus de cette proposition, le cabinet de Vienne se réservait d'exposer Télat de la question à la diète, afin d'arriver à un règlement par les voies fédérales. Le même jour encore, le cabinet de Vienne s'adresse aux grandes puissances européennes. Il signale que Tltalie fait des préparatifs de guerre sur une vaste échelle et que la conquête d'une province de l'Empire est depuis longtemps le but manifeste du cabinet de Florence. Dans ces conditions TAutriche s'est vue obligée d'ordonner certaines mesures d'un caractère strictement défensif : l'Empereur, loin de songer à une agression quelconque, voulait uniquement se mettre en mesure de repousser une invasion de ses États.
La réponse prussienne, en date du 30, était conçue en termes subtiles. Le cabinet de Berlin ne pouvait nier les armements de l'Italie, puisqu'ils avaient été notifiés la veille par le cabinet de Florence lui-même à toutes les puissances. Ce gouvernement, en effet, avouait, dans sa communication, qu en présence du conflit naissant entre l'Autriche et la Prusse, il avait cru prudent de prendre certaines mesures, en réalité peu importantes. Ce n'est que lorsque l'Autriche eut ordonné des armements sur ses frontières du sud, comminatoires à l'égard
iO
H6 l'ëMPERBUR GUILLAUME ET SON BÈGNE
deTItalie, que cette dernière s'était vue forcée démettre son armée de terre et de mer sur le pied de guerre. Le cabinet de Berlin, ne pouvant ainsi démentir ce que celui de Florence avouai!, expliqua qu'il n'y avait pas eu en Italie d'armements d'un « caractère comminatoire » contre l'Autriche. Il était persuadé que le gouvernement italien n'avait pas Tin (en* tion d'attaquer l'empire autrichien, sans y être provoqué. Les armements de l'Autriche ayant été la cause de ceux de Tltalie comme de ceux de la Prusse, le cabinet de Bwlin attendait que l'Autriche rapportât celte double série de mesures : sans quoi il serait obligé de rester sur le pied de guerre.
Antérieurement à sa réponse h l'Autriche, le cabinet de Berlin avait envoyé aussi une sommation à la Saxe, lui enjoignant de s'expliquer sans retard sur le motif de ses armements, contrairement à la déclaration qu'elle avait faite de vouloir rester neutre : dans le cas oil ces explications ne seraient pas trouvées satisfaisantes, la Prusse prendrait des mesures militaires contre la Saxe. M. de Beust, alors ministre des affaires étrangères de ce royaume, avait répondu que, la Saxe étant la première exposée en cas de conflagration entre les deux grandes puissances, il n'était que naturel qu'elle se préparât en vue de remplir ses devoirs envers la Confédération et de faire respecter son propre territoire par les belligérants, d'autant plus que la presse officieuse de Berlin avait positivement désigné la Saxe comme le théâtre futur d'une guerre entre l'Autriche et la Prusse; d'ailleurs, si elle en était requise, la Saxe fournirait à la diète toutes les explications au sujet de sa conduite dans les circonstances actuelles. Nous verrons plus loin quelle suite eut ce conflit saxo-prussien. Le cabinet de
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Berlin, en même temps qu'il enjoignait en quelque sorte à celui de Vienne de désarmer au sud comme au nord, répondit, relativement à la question des Duchés, que la Prusse ne voulait céder à aucun tiers ses droits acquis par le traité avec le Danemarck, qu'elle consentirait cependant à négocier avec l'Autriche, si celle-ci voulait céder ses propres droits, et que ces négociations seraient plus faciles, si l'Autriche voulait y joindre celles qui auraient trait à une entente sur la proposition prussienne d'une réforme fédérale.
Au commencement de mai, les deux signataires du traité du 8 avril étaient prêts à marcher contre l'Autriche : le cabinet de Berlin avait placé le cas de guerre sur la double question des Duchés de l'Elbe et de la réforme fédérale; les deux alliés allaient combattre, l'un pour acquérir la Vénétie, l'autre pour obtenir la suprématie en Allemagne et un agrandissement territorial au profit de la Prusse. De plusieurs côtés on reprochait à l'Autriche d'avoir fourni un prétexte de guerre par ses armements contre l'Italie. A Paris notamment, on s'attachait, peut-être en vue de justifier la politique française à faire ressortir la faute commise par le cabinet de Vienne. Celui-ci s'empressa de prouver la sincérité de son désir de paix. « Pouvez-vous nous garantir », disait au ministre français, le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche à Paris, « que lltalie » ne nous attaquera pas, alors nous retirons immédiatement nos » troupes des frontières italiennes ». Le gouvernement français ne pouvait rien garantir : n'avait-il pas conseillé, approuvé la signature dû traité qui obligeait lltalie à déclarer la guerre à l'Autriche, aussitôt que la Prusse l'aurait déclarée à cette puissance? Les armements italiens n'étaient-ils pas le corollaire de ceux de la Prusse, conformément au traité d*alliance ?
Aussi, & la date du 4 mai, le cabinet de Vienne répond-il k la dépèche prussienne du 30 avril, que rAutriche ne saurait consentir à désarmer du côté de l'Italie, et que, dans cet état de choses, elle considère comme épuisées les négociations sur celte question. Il fait observer, en outre, que l'Autriche, dans les meswes qu'elle a prises sur ses frontières du sud, défend le territoire fédéral contre une attaque éventuelle de la part de ritalie, et qu'elle ne comprend guère comment la Prusse concilie avec ses devoirs de puissance fédérale la demande qu'elle adresse à l'Autriche de laisser sans défense les frontières allemandes.
La discussion sur le désarmement fut ainsi close. A la dernière dépêche autrichienne le cabinet de Berlin répondit le 4 mai par l'ordre de mobilisation de l'armée, et le gouvernement autrichien y répliqua le surlendemain par un ordre analogue.
Depuis quelque temps, cela était certain, l'esprit à Vienne, dans les sphères gouvernementales et populaires, était devenu plus belliqueux. Les projets manifestes du gouvernement prussien, ses allures agressives qui semblaient chercher le conflit, les humiliations qu'il infligeait à l'amour-propre autrichien, ses connivences avec l'Italie, dontil ne faisait plus mystère, avaient fini par réveiller le vieil antagonisme dans toute son ardeur; et ce fait, le cabinet de Berlin avait pu le constater avec raison. De sorte qu'au commencement de mai 1866, la veille de la guerre, dominait à la cour de Vienne un sentiment rappelant celui qui, en 1859, au lendemain de la défaite de Solférino, avait guidé la politique de l'Autriche. A cette dernière époque, plutôt que de céder la première place en Allemagne à la Prusse, l'empereur François-Joseph avait
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cédé la Lombardie au Piémont. En 1866, avanl d'entrer en campagne, la cour de Vienne eut une inspiration analogue. En désintéressant l'Italie, en lui abandonnant la Yénétie qu'elle convoitait, rAutriche pouvait rappeler son armée du sud, renforcer ainsi Tarmée du nord, tomber avec ces forces réunies sur sa rivale, lui enlever la Sîlésie et ramener l'ambition prussienne dans des limites plus modestes. C'est sous l'empire de ces idées que le cabinet de Vienne, ignorant les liens intimes qui attachaient depuis le 8 avril lltalie à la Prusse, s'adressa le 4 mai à l'empereur Napoléon pour lui proposer, à condition que la France et l'Italie demeurassent neutres dans la prochaine guerre austro-prussienne, de céder la Yénétie à la France, qui la rétrocéderait sans condition à ritalie, tandis que TAutriche s'indemniserait au moyen de la Silésie prussienne.
La proposition devait sourire à l'empereur Napoléon. L'opinion en France était tout à fait contraire à une guerre au profit de ritalie ; et, tenant compte de ce sentiment, l'empereur, au mois de janvier, en ouvrant la session du Corps législatif, comme dans l'exposé de la politique extérieure, avait pu déclarer que la France resterait neutre. La proposition autrichienne, en donnant satisfaction à l'Italie, atteignait, de ce côté, le but de l'alliance que l'empereur avait conseillé au cabinet de Florence de conclure avec la Prusse, et acquittait ainsi la dette morale de l'empereur envers l'Italie. D'autre part, la guerre que l'Autriche allait avoir à soutenir contre la Prusse, en rendant fort périlleuse la situation de cette puissance, ouvrait une vaste perspective au futur médiateur, qui serait naturellement l'empereur des Français. Voilà pourquoi la proposition autrichienne fut accueillie avec faveur par le gouvernement
français et recommandée au cabinet de Florence. Mais ce dernier était-il encore libre de Faccepter, le Irailé du 8 avril ne lui liait-il pas les mains envers la Prusse, et pouvait-il encore se dégager des obligations lui incombant de ce chef ?
On a vu plus haut qu'au moment de la signature de leur traité, et dès le lendemain les nouveaux alliés n'étaient pas trop contents l'un de l'autre. L'Italie réclamait l'égalité de droits que le roi Guillaume lui refusait, tandis que M. de Bismarck s'employait à calmer, à apaiser les Italiens, en les engageant à se fier à la force des événements, qui entraînerait le roi Guillaume, toujours répugnant à l'alliance italienne. Le cabinet de Florence avait tenté vainement d'introduire dans le traité une clause qui lui garantirait, outre la Vénélie, l'acquisition du Trentin. M. de Bismarck, à ce moment, se souvint, à propos, qu'il existait encore une Confédération germanique, et que le Trentin était un territoire fédéral; il refusa donc, tout en faisant observer que ce que qu'on ne pouvait stipuler avant la guerre pourrait parfaitement s'effectuer pendant ou après.
Cette question éliminée et le traité signé, on parla des diverses éventualités qui pourraient se produire à propos du mode d'engager la lutte. La confiance ne régnait guère entre les alliés. Tandis qu'à Berlin on soupçonnait l'Italie d'écouter des propositions autrichiennes, à Florence on redoutait un retour du roi Guillaume à des idées d'arrangement avec TAutriche. On voulait être garanti contre cette éventualité et parlant s'assurer d'une parfaite réciprocité de concours et d'appui. Le gouvernement italien prétendait, en conséquence, que si l'Autriche venait à déclarer la guerre à l'Italie, la Prusse serait tenue de la déclarer sur le champ à l'Autriche. Le roi
h'AUAkSCE ITAUENNE ISl
Guillaume ne l'entendait pâs ainsi : les termes du traité ne 1} obligeaient pas, et il refusait de s'y engager. De plus en plus méfiant, le cabinet de Florence pressa le comte de Bismarck de s'expliquer sur son altilude dans le cas où TAutriche lui proposerait un arrangement. Il n'y a pas d'arrangement possible avec rAutriche, répliqua le ministre prussien ; toutefois, si, par impossible, le cabinet de Vienne venait à lui faire des propositions qu'il ne pourrait repousser, il en préviendrait loyalement son allié de Florence. Ainsi, dans Tesprit du comte de Bismarck, le traité du 8 avril n'empêchait pas la Prusse de s'arranger avec TAutriche. N'était-il pas logique d'en coDclure que Tltalie, elle aussi, nonobstant ce traité, était libre d'entrer en arrangement avec rAutriche, quille à en prévenir le cabinet de Berlin ?
C'est au milieu de ces dissentiments et des conlroverses qu'ils provoquèrent, qu'arriva à Paris la proposition autrichienne du 4 mai. Interrogé par l'empereur jusqu'à quel point il pouvait se dégager vis-à-vis de la Prusse, le cabinet de Florence, oubliant les rélicences de son alliée et n'obéissant qu'à des scrupules de probité politique, déclina la proposition : il ne croyait pas, disait-il, pouvoir reprendre sa liberté, c'était pour lui « une question d'honneur et de loyauté ». Mais, tout en se mettant en règle avec sa conscience, le gouvernement italien ne perdait pas de vue ce résultat capital et inespéré : obtenir la Vénétie sans coup férir. Sous l'influence de celte pensée d'un égoisme fort légitime, il se rappelait que le traité avec la Prusse expirait le 8 juillet, qu'on était au 5 mai et qu'en traînant les négociations on pourrait atteindre ce terme et accepter ensuite, sans faillir aux engagements écrits, les ofires si avantageuses de l'Autriche. Depuis quelque
1S2 l'bHPERËUR GUILLAUME ET SON RÈGNE
temps déjà le bruit courait que le gouvernement français avait soulevé à Londres Tidée d*un congrès. L'Italie, en se prêtant à ce projet, auquel se rallieraient probablement les autres puissances, espérait gagner le temps nécessaire pour laisser périmer le traité du 8 avril et pour bénéficier de la proposition du cabinet de Vienne. C'est dans ce sens que le cabinet de Florence répondît à l'ouverture de l'empereur Napoléon, qui dès lors résolut de donner suite à son projet de congrès*
Ce qu'il attendait de cette réunion, il le fit pressentir, le 6 mai, à Toccasion de son passage à Auxerre, dans un discours en réponse à Talloculion du maire de cette ville. Précédemment M. Tbiers, au Corps législatif, avait fortement attaqué la politique extérieure de l'empereur et réclamé le respect des traités de 1815. Faisant allusion à ce discours, l'empereur dit au maire d'Auxerre : « Ce département de l'Yonne sait, » comme la grande majorité du peuple français, que ses inté- » rets sont les miens et que je déleste, comme lui, ces traités » de 1815, dont on veut faire aujourd'hui l'unique base de » notre politique extérieure ». Que pouvaient désirer de plus ritalie et la Prusse? Celui dont elles craignaient l'intervention inopportune abandonnait, d'avance et avant toute guerre, les traités qui faisaient obstacle aux desseins de Tllalie et surtout à ceux de la Prusse.
La réunion d'un congrès avait cet avantage pour l'empereur Napoléon qu'elle le dégageait lui-même vis-à-vis du cabinet de Berlin, dont il avait secondé la politique dans l'espoir d'obtenir, comme prix de sa complaisance, certaines modifications des frontières de la France. Ces pourparlers, nous l'avons exposé plus haut, n'avaient pas marché à souhait. Le roi Guil-
l'alliance italienne 153
laume, on le comprend fort bien, flottait entre des sentiments et des désirs opposés. Pour s'agrandir en xVlIemagne, il fallait faire Ja guerre à rAutrîche, et il en coûtait à ses idées qui le ratlachaient à la politique de la Sainte- Alliance. Puis il n'osait pas trop entreprendre cette guerre, sans être sûr de Tabstenlion de la France ; cette abstention, on lui proposait de l'acheter au moyen de compensations territoriales, que, coTnme roi de Prusse et comme Allemand, il était décidé à repousser. Pour tout dire, le roi, au fond du cœur, répugnait à toute alliance avec la dynastie napoléonienne ainsi qu'avec la France. On a su, depuis, qu'au moment même de partir pour l'armée, s'adres.«;ant à un officier de l'Allemagne du sud, à laquelle il allait faire la guerre, il avait essayé de consoler cet officier par la perspective que bientôt on se retrouverait dans le môme camp pour combattre Tennerai commun.
Sans partager au môme degré les antipathies ou les scrupules de son maître, M. de Bismarck était obligé d'en tenir amplement compte, mais sans heurter de front l'empereur Napoléon. Il se garda donc d'opposer une fin de non-recevoir aux demandes françaises, et tâcha seulement de les contenir dans de certaines limites, en montrant la Prusse elle-même comme étant très modeste dans ses exigences. La Prusse, disait-il à l'ambassadeur de France, ne voulait pas d'agrandissement, elle se contenterait de la suprématie en Allemagne et de la réforme fédérale. Puis, le cabinet français devenant plus pressant, le premier ministre lui fit observer que, si la France demandait trop, le roi Guillaume pourrait trouver plus avantageux de s'arranger avec l'Autriche. Sous ce dernier rapport, M. de Bismarck ne s'éloignait pas trop de la vérité. Plus l'heure de la décision suprême approchait, plus le roi devenait hésitant. L'opinion en
1S4 l'empereur GUILLAUME ET SON RÈGNE
Prusse même n'était pas trop enthousiaste de la guerre. On savait qu'il n'existait pas de traité de neutralité avec la France, que le roi, ayant écrit à l'empereur au moment de se mettre en campagne et afin d'avoir au moins quelque chose d'écrit dans les mains, n'avait reçu qu'une réponse, très affectueuse et amicale sans doute, mais conçue en termes vagues et excluant tout engagement. Bien plus, tout en ayant pleine confiance dans la bravoure de ses soldats et le talent de leurs chefs, et tout en étant parfaitement au courant des côtés faibles de l'armée autrichienne, le roi et son entourage n'étaient pas tout à fail exempts d'inquiétude sur l'issue de la redoutable partie qui allait se jouer. La guerre contre l'Autriche n'était donc bien vue ni par les masses ni dans les sphères élevées de la société, et la position du premier ministre qui avait poussé et travaillé à cette guerre dépendait absolument du succès.
Aucune considération n'aurait pu déterminer le roi à attaquer l'Autriche sans motif réel. Il fallait créer ce motif et, à son défaut, un prétexte. C'était là la préoccupation principale de M. de Bismarck, qui ne s'en cachait pas aux négociateurs italiens. Un travail secret se poursuivait d'ailleurs entre les cours. Les souverains, leurs femmes, les membres de leurs familles s'écrivaient les uns aux autres en vue de détourner l'orage, M. de Bismarck se désolait de ne pas rencontrer la situation de 1850, alors que l'Autriche du prince de Schwarzenberg avait placé le feu roi de Prusse sous le coup d'humiliantes sommations, devant lesquelles le roi Guillaume, lui,, ne se serait certainement pas incliné.
Ces dispositions du roi de Prusse laissaient peu d'espoir à Terapereur Napoléon de quelque arrangement profitable à la France. L'idée du congrès lui souriait comme un
l'alliance italienne 15S
moyen de se rapprocher de l'Angleterre et de la Russie, de placer les projets de la Prusse sous le contrôle de TEurope et, l'équilibre de 1815 étant abandonné par tout le monde, d'arriver à rétablissement d'un nouvel équilibre plus avantageux pour la France.
Le projet avait été bien accueilli par l'Angleterre et la Russie; TAulriche avait déclaré n'y pas être contraire en principe ;ritalie l'avait accepté comme un moyen de gagner du temps. A Berlin, l'idée convenait médiocrement à M. de Bismarck. Plus les choses traînaient en longueur, plus les adversaires de la guerre pouvaient gagner du terrain. Puis les projets dont il poursuivait l'exécution n'étaient pas faciles à défendre devant un aréopage européen; par conséquent il ne tenait pas à comparaître devant ce redonlable tribunal. Tout autre était le sentiment du roi Guillaume, peu résolu à faire la guerre, et très désireux, d autre part, d'obtenir par les voies pacifiques tie fût-ce qu'une partie des agrandissements qu'il ambitionnait pour son royaume. D'ailleurs, s'il fallait renoncer à certains avantages rêvés, son orgueil s'accommodait plus facilement d'une retraite eÉfectuée devant un verdict de l'Europe, avec l'apparence d'avoir fait des sacrifices en faveur de la paix générale. Le roi déclara donc son adhésion au congrès, avec l'assentiment apparent de M. de Bismarck, mais contrairement aux sentiments intimes de son ministre. Aussi celui-ci se promettait-il de ne rien faire pour favoriser la lâche du congrès, et il comptait ouvrir quand même les hostilités, dans l'espoir de placer celte auguste réunion en face de succès militaires dont elle aurait à tenir compte. Sous l'empire de ces idées, il ne pouvait qu'être rempli de joie en voyant rejeter par son adversaire ce qui était pour lui un objet de crainte.
Les puissances neutres étaient tombées d'accord sur les termes de Tinvitation k adresser à tous les cabinets pour la réunion du congrès. Il s'agissait — disait la circulaire française du 28 mai — « de résoudre diplomatiquement la » question des Duchés de l'Elbe, celle du différend italien^ » enfln celle des réformes à apporter au pacte fédéral, en » tant qu'elles pouvaient intéresser l'équilibre européen. « Tous les cabinets invités avaient accepté le congrès dans les conditions énoncées par la circulaire, lorsque l'Autriche et la diète germanique firent échouer la réunion. Le cabinet de Vienne déclara, le 1*' juin, qu'il accepterait volontiers le congrès projeté, après avoir reçu au préalable l'assurance que tout le monde y viendrait sans arrière-pensées égoïstes et qu'on exclurait des délibérations toute combinaison tendante procurer à quelqu'un des Etats invités soit un agrandissement territorial, soit un accroissement de puissance.
La diète germanique fut encore plus absolue dans ses réserves. Elle répondît que dans la question du Holstein, la Confédération était seule compétente et que la réforme fédérale était une question intérieure de l'Allemagne; elle admettait, en revanche, la discussion du différend italien comme intéressant tout spécialement la sécurité de l'Allemagne.
M. de Bismarck, en recevant la nouvelle de la réponse autrichienne, se sentit débarrassé d'un grand poids. « Vive le Roi ! » s'écria-t-il en présence de l'ambassadeur de France. L'Autriche faisait échouer le congrès ; les cabinets neutres, à la réception de la réponse de Vienne, déclarèrent renoncer à leur projet.
C'est à Francfort que se dénoua le prologue de la guerre.
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Nous avons laissé la Saxe au moment où elle venait de repousser Tinjonction du cabinet de Berlin relative à ses armements. Le gouvernement saxon porta aussitôt la question devant la diète. Le S mai, il soumit à l'assemblée fédérale sa correspondance avec la Prusse, en invoquant Tart. H du pacte fédéral en vertu duquel la diète devait protection effective à tous ses membres menacés de quelque acte de violence. Le représentant de la Prusse objecta que^ les mesures militaires visées par la Saxe étant d'ordre absolument défensif, il n'y avait pas lieu d'appliquer l'art. H. Le ministre d'Autriche émit un avis contraire et dénonça de nouveau les armements prussiens comme dangereux pour la paix de la Confédération. Quelques jours après, la diète devant émettre son vote, le ministre de Prusse retourna toutes les accusations contre les accusateurs, en invitant la diète à sommer l'Autriche et la Saxe de suspendre leurs armements; dans le cas où la diète s'y refuserait, la Prusse ne prendrait conseil que de ses intérêts européens visà-vis d'une Confédération d'États qui mettait en danger la sécurité de ses membres.
En dépit de cette menace, la diète adopta la motion saxonne à la majorité des deux tiers. Toutefois, médiocrement rassurée sur l'effet de son vote, la même majorité présenta, le 19 mai, une résolution invitant tous les gouvernements qui avaient procédé à des armements à ramener leurs forces respectives au pied de paix. Cette motion fut adoptée à l'unanimité, mais avec la déclaration des deux grandes puissances qu'elles s'expliqueraient plus tard sur les conditions auxquelles elles consentiraient à désarmer.
Ces conditions, on pouvait bien les deviner, du côté de la Prusse : c'était l'acceptation pleine et entière de son projet de
réforme. Les organes accrédités du ministère prussienne cessaient de le répéter dans des articles comminatoires. Le gouvernement, disaient-ils, a réduit au strict nécessaire ses propositions pour la réforme fédérale : si on les rejette, la Prusse demandera davantage. C'estpourelleune question d'existence, et elle ne reculera pas devant la lutte qu'on lui imposerait. Poussée à bout, elle s'appuiera sur le peuple, et la guerre des cabinets deviendra une guerre nationale. Cette même pensée perçait dans une note circulaire que le cabinet de Berlin adressa le 27 mai aux gouvernements allemands. M. de Bismarck y insistait de nouveau sur la nécessité de la réforme fédérale d'après le projet prussien, qui, disait-il, fortifierait le principe monarchique en Allemagne. Le roi Guillaume ne veut ni léser ni opprimer les souverains ses confédérés; c'est le calomnier que de lui attribuer des vues d'ambition personnelle, aux dépens de ses voisins. Mais si l'entente à la diète et avec les divers gouvernements était reconnue impossible, la Prusse élargirait son programme.
Les explications de TAulriche ne furent pas plus pacifiques ; loin de là. A Vienne, on était tout à fait à la guerre. On a vu plus haut que le 1" juin le cabinet autrichien avait répondu à l'invitation pour le congrès de Paris de façon à faire avorter cette réunion, et il s'était parfaitement rendu compte d'avance de cette conséquence de sa réponse. On semblait donc déterminé à Vienne à accepter la guerre. Aussi, le même jour, l'Autriche présenta à la diète une déclaration comme les gouvernements n'en font qu'au moment oîi ils sont décidés à faire parler le canon. Elle débutait par énoncer les griefs de l'Autriche au sujet des agissements de sa rivale dans la question des Duchés. La Prusse a formulé des demandes illi-
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cites, qu'elle a tâché de faire prévaloir par des moyens violents. EUe a traité la solution de la question des Duchés, comme une question de force matérielle; avant et après la convention de Gastein, elle a cherché à s'appuyer sur les adversaires extérieurs deVAulriche, à s'allier avec la cour de Florence, et cela parceque le cabinet de Vienne ne voulait pas se prêter à la politique annexionniste de la Prusse. Des conseils de généraux ont été tenus à Berlin. Menacée de deux côtés, l'Autriche a été obligée de procéder à des armements, qu'elle cessera aussitôt que la cause qui les a provoqués aura disparu, mais seulement en tant qu'ils étaient dirigés contre la Prusse, les armements sur les frontières d'Ilalie n'étant pas de la compétence de la diète germanique. En un mot, l'Autriche désarmera du côté de la Prusse, lorsqu'elle n'aura plus à craindre une agression ni sur son territoire, ni dans le Ilolstein, ni sur le territoire de ses confédérés. La question des Duchés devra être réglée non suivant les convenances exclusives de la Prusse, mais d'après le droit fédéral et d'accord avec le droit des Duchés. L'entente avec la Prusse ne s'élant pas établie, l'Autriche soumet le règlement aux décisions de la diète; en même temps elle a ordonné, par l'organe du lieutenant de l'empereur dans le Holstein, la convocation des États de ce duché, afin d'entendre leur avis sur la question qui touche aux destinées du pays.
La Prusse relève aussitôt le gant. Son représentant déclare qu'elle désarmera, lorsque la diète aura amené l'Autriche et la Saxe à suspendre leurs armements, et donné à la Prusse, contre le retour de ces perturbations de la paix, des garanties, qui ne sauraient être trouvées que dans l'acceptation des réformes fédérales. Sinon, la Prusse estimera que la
Confédération acluelle n'est pas à la hauleur de sa tâche, et elle agira en conséquence.
A partir de ce moment la guerre entre les deux puissances était virtuellement commencée. Il s'agissait de savoir laquelle des deux en prendrait l'initiative matérielle. M. de Bismarck, en raison de son traité avec l'Italie, désirait que ce fût l'Autriche, et il ne ménageait plus rien pour l'y provoquer. Le 3 juin, jour où l'avortement du congrès, à la suite de la réponse de l'Autriche, fut considéré à Berlin comme certain, la Prusse protesta à Vienne contre la convocation des États du Holslein, mesure qui, disait-elle, constituait la rupture de la convention de Gastein : elle considérait dès lors comme rétabli Tétat d'administration commune tel qu'il avait subsisté antérieurement à cette convention. Le 4 juin, le cabinet de Berlin s'adresse aux puissances étrangères pour dénoncer ces mêmes agissements de l'Autriche ; l'Autriche veut la guerre à tout prix, le roi de Prusse a fait une démarche personnelle auprès de l'empereur d'Autriche, en lui proposant de régler, à deux, à la fois la question des Duchés et celle de la réforme fédérale. C'a été en vain. On ne veut rien écouter à Vienne; les ministres autrichiens désirent la guerre pour triompher de leurs difficultés intérieures, politiques et financières, pour pouvoir justifier une « honnête banqueroute de l'État ». De même, disait encore la dépêche prussienne, l'Autriche ne veut employer dans ses provinces italiennes que des moyens de rigueur et de violence. Sa réponse relative au congrès prouve d'ailleurs qu'elle veut provoquer la guerre, sauf à choisir pour cela l'occabion opportune.
Au moment oîi la situation prenait une tournure si grave, la diplomatie française se mit de nouveau en œuvre. Le cabi-
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nel de Berlin, d'ailleurs, ne détournait pas les yeux de Paris. M. de Bismarck ne dissimulait pas aux négociateurs italiens les inquiétudes que lui causait le silence de la France, dont les représentants auprès des Élats allemands agissaient tous dans le sens autrichien. « Ce n'est pas tranquillisant », disait-il, « de commencer la guerre avec la menace de 300,000 hommes » qui peuvent nous prendre à revers, quand nous serons » sérieusement engagés ». Il y a six mois Tempereur semblait approuver certaines combinaisons ; aujourd'hui il refuse de s'expliquer. Quant à lui accorder des compensations, ce serait chose difficile et tout au plus possible, si l'on obtenait, en retour, son alliance armée. Le ministre prussien disait vrai : l'empereur ne s'expliquait pas et pour cause. Ses représentants déclaraient partout qu'il tenait uniquement à obtenir la cession de la Yénétié et nullement à terminer la querelle entre l'Autriche et la Prusse. M. de Bismarck constata luimême, à ce moment, que l'empereur voulait la paix à tout prix et s'employait en ce sens en activant la réunion du congrès. Le congrès une fois écarté et les négociateurs italiens insistant de nouveau sur un arrangement entre la Prusse et la France, M. de Bismarck répétait qu'il était impossible d'indemniser la France avec des territoires allemands; le voulût-il lui-même, il rencontrerait auprès du roi une résistance invincible, à moins qu'il n'y fût forcé dans un moment suprême, où il s'agirait de tout perdre ou de tout gagner. Plutôt que de céder à la France la rive gauche du Rhin, il vaudrait mieux s'entendre avec l'Autriche : ce serait sans doute une capitulation; mais le peuple allemand la pardonnerait au roi^ en apprenant qu'elle avait été préférée à un abandon de territoire allemand à une puissance étrangère.
Du moment qu'il entendait refuser à la France toute compensation territoriale, le cabinet de Berlin devait chercher à la tranquilliser sur la nature des modifications qu'il comptait apporter dans Torganisalion future de TAllemagne. L'ambassadeur de France ayant appelé son attention sur les intérêts français et européens qui pourraient être affectés par les projets prussiens et auxquels l'empereur ne saurait rester indifférent, M. de Bismarck lui expliqua son plan de réforme, basé sur l'exclusion de l'Autriche de la future Confédération : c'était là le point essentiel pour la Prusse. En revanche, disait il encore, la Prusse ne songeait nullement à opérer en Allemagne des remaniements territoriaux, et elle était résolue à respecter les possessions de ses confédérés. A Paris on devait être assez incrédule à l'égard de cette dernière assertion, puisqu'on y connaissait les termes du traité du 8 avril, qui stipulaient au profit de la Prusse.une compensation équivalente à la Vénélie
Pendant les derniers mois, alors que le cabinet de Berlin employait tous ses efforts à attirer la France de son côté, à l'engager en sa faveur dans la guerre prochaine, le cabinet de Vienne, au contraire, s'appliquait à persuader àj'empereur Napoléon qu'il serait plus avantageux pour lui d'empêcher la guerre. « Que l'empereur, disait la diplomatie autrichienne, se » déclare contre l'agresseur, et la guerre sera évitée. Qi^erisque- » t-il donc? L'Autriche n'attaquera pas et, du moment qu'elle » aura à craindre l'inimitié de la France, la Prusse renoncera à » la guerre. Enfin, la France n'a pas intérêt à ce que de la » guerre qui va éclater sorte l'hégémonie de l'Autriche ou de la » Prusse. » La diplomatie autrichienne, qui tenait ce langage, ignorait qu'à l'heure où elle parlait l'empereur n'était plus libre de se déclarer contre l'agresseur; il avait conseillé à l'Ita-
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He de signer le traité du 8 avril, et ce traité ne pouvait produire son effet qu'à la condition que la Prusse déclarât la guerre. Le cabinet de Vienne ignorait encore que l'empereur Napoléon avait autorisé cette alliance, dont M. de Bismarck n*avait voulu précisément que pour être à l'abri de l'opposition de la France. L'empereur, n'étant plus libre, ne pouvait pas déférer aux suggestions de l'Autriche. Cette puissance elle-même se laissait entraîner à la guerre, grâce à l'ignorance où elle se trouvait au sujet des relations entre Berlin et Florence. Elle connaissait vaguement les pourparlers entre ces deux cabinets, elle ne soupçonnait pas l'existence d'un traité formel. Voici à quelle occasion elle vit clair.
La guerre étant devenue probable, le cabinet de Vienne, absolument comme celui de Berlin, avait cherché à s'assurer la neutralité de la France. Le cabinet des Tuileries croyait de son intérêt de satisfaire à la demande autrichienne. 11 était persuadé que l'Autriche triompherait de la Prusse, qu'elle sortirait forte de la lutte et qu'elle voudrait alors reprendre en Italie ce qu'on lui avait enlevé en 18S9. En signant, avant la guerre, un arrangement avec TAutriche, l'empereur prévenait ces éventualités en môme temps qu'il se ménageait un excellent moyen d'intervenir entre les belligérants. Sous le coup de ces préoccupations, le gouvernement français envoya le duc de Gramont à Vienne avec la mission d'offrir à l'Autriche la neutralité de la France, à condition qu'aucune des questions touchant à ses intérêts politiques, militaires ou commerciaux ne serait résolue sans son assentiment. Cette condition souleva d'abord une certaine résistance à Vienne et donna lieu à un long débat. Au cours de la discussion, les négociateurs ayant parlé du traité d'alliance entre la Prusse et l'Italie^ les
minisUes autrichiens déclarèrent que ce traité n'existait point. On était au 10 juin, deux mois après la signature du traité ! Dès que l'empereur François-Joseph avait été informé de la conclusion du traité, il s'était adressé, pour recevoir la confirmation du fait, à sa tante, la reine douairière de Prusse, qui était très opposée à la guerre. Cette princesse avait interrogé le roi Guillaume, qui, à la date du 8 juin, — ainsi que le mandait la reine à son neveu impérial — « lui avait donné sa parole » qu'il n'avait pas signé de traité avec l'Italie ; que la conven- » lion existait sous forme de déclaration des ministres respec- » lifs, mais que, jusqu'au jour où les hostilités auraient conir » mencé, elle laissait au roi entière liberté pour établir avec M TAutriche une solution pacifique. Ce cas échéant, si l'Italie » attaquait l'Autriche, la Prusse ne la seconderait pas. » Voilà ce qu'avait écrit la reine Elisabeth, et l'empereur François-Joseph n'avait pu mettre en doute l'exactitude de ces renseignements. La raison d'État avait obligé le roi Guillaume à parler ainsi : il avait signé un traité; mais, ce traité étant secret, il ne pouvait pas en révéler l'existence. Ce qui était vrai, c'est que le roi avait toute sa liberté de s'arranger avec l'Autriche. Le traité du 8 avril obligeait l'Italie à suivre la Prusse, et non celle-ci à se mettre à la remorque de l'Italie. Seulement il n'y avait plus moyen pour l'Autriche de s'entendre avec un adversaire qui lui demandait l'abdication pure et simple en Allemagne. Au point oîi les choses en étaient arrivées le 10 juin, le cabinet devienne ne put mieux faire que de souscrire au traité de neutralité offert par la France, lequel, paraphé le 9 juin, fut signé le 12. En échange de la neutralité de la France, l'Autriche s'engageait, dans toutes les éventualités, à respecter le statu quo d'avant la guerre en Italie, à
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céder la Véoétie, à renoncer à Thégémonie en Allemagne, à n'opérer aucun remaniement territorial de nature à déranger Téquilibre de l'Europe sans l'assentiment de la France, C'est sous l'empire de la môme pensée que signèrent les négociateurs, Autrichiens et Français : tous étaient convaincus que les armes de rAulriche seraient victorieuses. L'empereur Napoléon, nous venons de le dire, partageait cette conviction qui explique seule la lettre qu'il adressa le 11 juin à son ministre des affaires étrangères, avec ordre de la communiquer au Corps législatif et qui faisait bien le jeu de la Prusse. L'empereur développait les idées qu'il aurait exprimées devant le congrès, s'il avait eu lieu. Il repoussait toute idée d'agrandissement territorial, tant que l'équilibre européen ne serait pas rompu. Il ne songeait à Textension du territoire français que si la carte de l'Europe était modifiée au profit exclusif d'une seule puissance, ou si des populations limitrophes demandaient leur annexion à la France. 11 aurait désiré pour les Etats secondaires de la Confédération une union plus intime ; pour la Prusse, dont la situation géographique est mal délimitée, plus d'homogénéité et de force dans le Nord ; pour l'Autriche, le maintien de sa grande position en Allemagne ; pour l'Italie, la Vénétie. Aujourd'hui, le sort des armes étant appelé à en décider, « devons-nous » manifester notre déplaisir parce que l'Allemagne trouve les » traités de 1815 impuissants à satisfaire ses tendances natio- )> nales et à maintenir sa tranquillité ? » La France n'a dans la lutte prochaine que deux intérêts : la conservation de l'équilibre européen et le maintien de l'œuvre delà France en Italie. Pour cela la force morale suffît, pas n'est besoin que la France tire l'épée. Le gouvernement français est assuré, par les décla-
rations des belligérants, qu'aucune des questions qui la touchent ne sera résolue sans son assentiment. La France doit donc rester dans «c une neutralité attentive ».
Il y avait beaucoup dlUusion dans ce programme, comme en général dans les conceptions de politique extérieure de l'empereur Napoléon. 11 donnait au vainqueur un blanc seing pour déchirer les traités de 1815 et s'en rapportait à la seule force morale de la France pour modérer les appétits de la puissance victorieuse. Les événements devaient promptement détromper l'empereur et fournir la preuve qu'en sapant l'ancien équilibre territorial qu'il détestait, il préparait la création d'un nouvel équilibre beaucoup moins avantageux pour la France. Sa lettre du 11 juin ne pouvait qu'encourager la Prusse dans ses vastes projets en Allemagne et rassurer l'Italie sur les résultats de son entreprise contre l'Autriche.
Le cabinet de Berlin précipita ses ^décisions suprêmes en vue de la guerre. Donnant suite à sa protestation contre la convocation par l'Autriche des États du Holstein, il fait entrer ses troupes, le 7, dans ce duché, prohibe la réunion des États, dissout le gouvernement local institué par TAutriche et le remplace par des fonctionnaires de son choix. Le gouverneur et les troupes de l'Autriche se retirèrent, en protestant, pour se concentrer à Alloua sur la frontière sud du Holstein. De nouvelles protestations et accusations de part et d'autre furent échangées entre les deux cabinets, soit directement, soit h Francfort. A l'Autriche déférant la question des Duchés à la diète, la Prusse opposait les termes de leur traité secret du 16 janvier 1864, qui les obligeait à ne résoudre la question qu'entre elles et d'un commun accord. A quoi l'Autriche répondait que leur accord spécial n'avait pu altérer
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les droits préexistants de la diète. Puis le cabinet prussien n'a-t-il pas lui-même enfreint ce principe de Tentente commune ? Il a invoqué la consultation de ses juristes de la couronne pour déclarer résolue la question de succession, et, sans prendre l'avis de TAulriche, proposé de la soumettre tantôt à un parlement allemand, tantôt à une conférence européenne. C'est donc la Prusse qui a violé la convention de Gastein, ainsi que le pacte fédéral défendant à tout membre de la Confédération de se faire justice soi-même. Ce que Targumentation autrichienne omettait de dire, c'est que pour la Prusse il n'existait déjà plus ni pacte fédéral ni Confédération germanique ; elle en avait virtuellement prononcé la dissolution le 10 juin, en présentant à la diète un nouveau projet de réforme qui excluait l'Autriche de la Confédération. Le même jour, la Prusse prit en main le gouvernement des deux duchés de Slesvig et de Holstein, en en excluant également TAutriche, son associée dans la guerre et la conquête. Les troupes autrichiennes évacuent complètement les Duchés, et avec elles le prince d'Augustenbourg quitte son pays natal, qu'il ne reverra plus. Avant la guerre déjà, la Prusse est, de fait, maltresse des Duchés.
L'Autriche protesta, le H juin, à la diète, en termes énergiques contre cette éviction, en proposant de mobiliser dans les quinze jours tous les corps d'armée fédéraux, excepté ceux fournis par la Prusse, et de procéder à la nomination des commandants en chef. Le 12, le ministre d'Autriche à Berlin, invoquant comme motif l'occupation prussienne du Holstein, déclare rompues les relations diplomatiques avec la Prusse et demande ses passeports. Le 14, la diète vote la mobilisation des corps fédéraux, mais sans s'approprier les considé-
rants belliqueux de la proposition autrichienne. La Bavière, le Wurtemberg, la Saxe, le Hanovre, la Hesse-Cassel, la Hesse- Darmstadt, Nassau et quelques petits États votent avec TAutriche; le Luxembourg, les Saxes ducales, les Mecklembourg, Oldenbourg, les Villes Libres se prononcent pour la Prusse ; Bade s'abstient prudemment de voter. Avant la délibération, le ministre de Prusse avait déjà protesté contre toute discussion d'une proposition qu'il jugeait illégale. Le vote proclamé, le môme représentant déclara qu'il y avait rupture du pacte fédéral et que le roi, son matlre, regardait ce pacte comme expiré et la Confédération comme ayant cessé d'exister. 11 ajouta que le gouvernement prussien, désireux de maintenir l'unité nationale, était prêt à former une nouvelle confédération avec les États disposés à l'accepter sur la base d'un projet d'après lequel la haute direction en serait conférée au roi de Prusse. Le plénipotentiaire prussien ayant quitté aussitôt la salle, il ne restait plus à la diète qu'à, enregistrer la protestation autrichienne qui invoquait le caractère indissoluble de la Confédération, établi par l'Acte final de Vienne. La diète germanique termina son existence quelques mois plus tard, le 24 août, après avoir émigré de Francfort à Augsbourg, et non sans avoir auparavant vu plusieurs de ses membres déserter ses rangs pour se mettre du côté du plus fort, c'est-à-dire de la Prusse.
La guerre étant résolue à Berlin, il fallait, en vertu du traité du 8 avril, mettre l'Italie en demeure de se préparer. Comme on s'en souvient, une des grandes difficultés avait toujours été de trouver le cas de guerre. Le roi Guillaume hésitant à prendre l'initiative de l'offensive, M. de Bismarck aurait voulu que les Italiens s'en chargeassent : il les rassurait, en affir-
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mant que le roi, bien que ne s'y croyant pas obligé par le traité, ne les laisserait pas isolés le jour où ils seraient sérieusement engagés. Le cabinet de Florence était resté sourd à ces suggestions. Son négociateur, le général Govone, se trouvait de nouveau à Berlin, afin d'y négocier une convention milîlaire en vue d'une coopération des deux armées ; ses efforts avaient été vains. Le roi Guillaume refusa de conclure une convention de cette nature. L'état-major prussien avait aussi ses plans et cherchait à en imposer en quelque sorte Tadoption à Fétat-major italien. Les négociations à ce sujet furent transportées à Florence : un agent spécial et confidentiel ainsi que le ministre de Prusse, M. d'Usedom, furent chargés de celte tâche^ qui soulevait toutes les susceptibiUtés du gouvernement italien.
Dans les pourparlers qui avaient antérieurement eu lieu à Berlin, Tétat-major prussien avait émis l'idée que, les Prussiens marchant vers le sud et les Italiens vers le nord, les deux armées devraient opérer leur jonction à Lintz, puis de là marcher ensemble sur Vienne. Plus tard on changea d'avis à Berlin. Les comités d'émigrés hongrois à Paris et à Bruxelles s'étaient mis de la partie : ils proposaient à Berlin et à Florence le concours de la Hongrie, qui se soulèverait à l'approche des armées prussienne et italienne ; ils demandaient de l'argent et des armes. Repoussés d'abord, ils finirent par se faire écouter à Berlin, et le ministre de Prusse à Florence reçut l'ordre de négocier la coopération de l'Italie à un plan nouveau, . d'après lequel les Italiens devaient tourner le quadrilatère des forteresses lombardo-véni tiennes, se porter sur l'Adriatique, détacher sur la Hongrie un corps de volontaires sous les ordres deGaribaldi, renforcer ce corps des régiments hongrois etcroa-
tes de Tarmée autrichienne d'Italie, régiments qui passeraient à l'ennemi à !a première occasion ; porter l'insurrection en Hongrie, opérer sur le Danube la jonction avec Tarmée prussienne et écraser enfin l'ennemi commun. Ce plan, suggéré déjà à Berlin par le comte de Bismarck lui-môme, fut développé en détail dans une note, en date du 17 juin, signée par le mi« nislre de Prusse à Florence, « Le système de guerre à adopter, en commun, » disait ce document, « devra être une guerre à fond. » On doit marcher sur Vienne, pour frapper au cœur la monarchie autrichienne, pousser l'offensive jusqu'aux dernières limites, provoquer un soulèvement général en Hongrie.
Le gouvernement italien repoussa ce projet. Le général La Marmora, chef du ministère, se soucia peu d'engager la guerre à l'aide des éléments insurrectionnels, avec le concours de désertions croates ou hongroises fort problématiques. Et, comme il le faisait judicieusement observer, la Hongrie, absolument dégarnie de troupes impériales, si elle avait réellement le désir de se soulever, pourrait bien le faire sans le secours de volontaires italiens. En un mot, il n'avait aucune confiance dans les promesses des chefs de l'émigration hongroise, qui, à l'exemple de tous les émigrés, avaient perdu, la notion vraie de l'esprit public de leur pays. Les choses en restèrent là, et il ne fut pas donné suite à ce plan.
A la suite des événements qui s'étaient passés le 14 juin à la diète et après avoir commencé les hostilités contre les petits États, ainsi que nous allons l'exposer plus loin, le cabinet de Berlin invita, le 17, celui de Florence à déclarer la guerre à l'Autriche. Cette déclaration qui fut faite le 20, de la part du général La Marmora, chef d'état-major, à l'archiduc Albert, commandant en chef des troupes autrichiennes en Vé-
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nélie, était des plus embarrassées dans ses termes. L'Italie n'avait pas de motif de guerre qui eût pu se juslifier par le droit des gens : ses convenances, ses aspirations, ses engagements diplomatiques l'amenaient à tirer Tépée. Le manifeste de guerre reprochait à T Autriche de maintenir l'Italie dans l'oppression, d'avoir refusé de reconnaître le royaume d'Italie, de tenir la Vénétie dans l'esclavage, enfin d'avoir pris l'initiative d'armements. C'est ainsi que s'engagea la partie au delà des Alpes.
Le centre de Faction, cependant, était à Berlin : c'était la Prusse qui devait porter tout le poids de la guerre. Aussi, arrivé à ce point de notre récit, il nous reste à examiner quelle était la situation intérieure en Prusse au moment où les armées du roi Guillaume allaient se mesurer avec celles du rival séculaire. Que pensait donc la nation prussienne de cette lutte qu'on avait projetée sans la consulter?
La session de 1865, comme on l'a vu plus haut, avait été close au milieu des dissentiments les plus graves entre le gouvernementet la majorité de la Chambre. C'est sous l'empire des mômes sentiments que fut ouverte la nouvelle session, le 15 janvier 1866. Le gouvernement et la majorité maintenaient les positions qu'ils avaient prises. Le premier, dans le discours d'ouverture, affirma sa volonté de continuer la réorganisation de l'armée et de prélever les dépenses nécessaires, sans tenir compte des votes contraires de la Chambre. La majorité, de son côté, par l'organe de son président, renouvela ses accusations : la situation, disait-il, s'est assombrie davantage ; la Chambre a été l'objet d'attaques injurieuses de la part de la presse ministérielle ; le droit de réunion des députés a été méconnu ; le droit budgétaire de la Chambre a été violé ; le conflit constitutionnel est devenu chronique. Quant à la ques-
tion du Slesvig-Holstein, la convention de Gastein n'a fait qu'en compliquer la solution.
Les votes de la Chambre répondirent à ce début. Elle repoussa la réunion du duché de Lauenbourg comme ay^nt été accomplie sans le consentement des pouvoirs législatifs ; elle protesta contre un arrêt de la cour suprême qui avait déclaré admissibles des poursuites contre des députés pour des discours prononcés à la tribune ; elle demanda des' poursuites contre les fonctionnaires qui avaient dispersé les réunions publiques de députés. En présence de cet esprit d'hostilité et à la veille de sa lutte contre l'Autriche, le gouvernement jugea prudent de couper court à tout débat en prononçant l'ajournement de la session, il renvoya à la Chambre les résolutions, que nous venons de mentionner, en alléguant qu'elles étaient inconstitutionnelles ; et, le 23 février, il déclara la session close, en motivant celte mesure par l'attitude de la majorité. Quelques rares membres de la droite seulement répondirent par leurs acclamations au cri de : vive le roi ! cri avec lequel les Chambres avaient l'habitude de se séparer. Le 22 mars, anniversaire de la naissance du roi, la plupart des grandes villes s'abstinrent de toute manifestation extérieure de loyalisme.
Les démonstrations de l'opinion populaire n'en restèrent pas là. L'attitude comminatoire que, vers la fin de mars, le gouvernement commençait à prendre ouvertement envers l'Autriche, provoqua des manifestations énergiques contre la guerre. Les conseils municipaux, les corporations, les assemblées des électeurs envoyèrent des adresses au roi, ou votèrent des résolutions qui toutes condamnaient d'avance une guerre contre l'Autriche. Cette guerre, disaient leurs auteurs, étaitimmorale, ce serait une guerre dynastique, une guerre fra-
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tricide; les Duchés n'appartenaient qu'à leurs populations; la rupture de la paix rejaillirait sur la tête des pronaoteurs de la guerre; celle guerre serait indigne d'une nation civilisée. Devant cette avalanche de pétitions, le ministère ne voyait plus d'autre moyen pour couvrir sa responsabilité que défaire appel aux électeurs. Seulement celle consultation ne devait avoir lieu que le plus tard possible, afin de créer quelques faits accomplis qui la rendrait favorable au gouvernement. Le 9 mai, le roi décréta la dissolution de la Chambre des députés, sur un rapport du ministère qui avouait les préparatifs de guerre et exposait I51 nécessité d'ordonner des élections nouvelles, la Chambre actuelle ayant été nommée dans des circonstances différentes. En attendant, le gouvernement agissait à sa guise. Quelques jours après la dissolution, il ordonna la création de caisses de prêt, avec émission de billets au porteur pour la somme de 25 millions de thalers et obligation pour les caisses publiques de recevoir ces billets à leur valeur nominale. Aussitôt les conseils municipaux de la capitale et d'autres villes prirent des résolutions défendant de recevoir ces litres d'un emprunt illégal. Dans d'autres communes, on déclara ne pas vouloir payer des impôts non votés par les Chambres. Une seule ville, Breslau, envoya au roi une adresse approuvant sa politique, el elle en fut louée par une réponse du roi. Le souverain ne répondit pas aux adresses contraires, ne reçut pas les députations venues à Berlin pour les lui remettre et leur fit exprimer son mécontentement par le ministre de l'intérieur. Celui-ci leur fit connaître, par l'organe des journaux, que le roi blâmait le manque de patriotisme et d'abnégation qui se manifestait dans ces adresses, et qu'il comptait sur le dévouement de la nation, qui se souviendrait des traditions de 1813.
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Le môme sentiment d'hostilité contre la politique du gouvernement, la même absence d'ardeur belliqueuse régnaient dans les rangs de la landwehr, qui avait été appelée sous les drapeaux le 10 mai. Les hommes ne montraient aucun empressement à obéir à Tappel, et, dans plusieurs endroits, il y eut des troubles à loccasion de l'équipement de cette importante réserve de Tarmée active.
Tel était l'état des esprits au moment oh le roi se décida définitivement pour la guerre. Par le récit des événements des années précédentes on a pu voir jusqu'à quel point le roi hésitait et combien il avait été difficile au comte de Bismarck de le gagner à sa politique. Il avait fallu lui persuader que TAutriche contestait ses droits, violait les conventions bilatérales et voulait l'attaquer pour le réduire à l'état de vassal. Il avait fini par croire que le cabinet de Vienne avait consenti, à Gastein, à l'annexion des Duchés à la Prusse et qu'elle manquait maintenant de parole. Cependant, tout résolu qu'il était, enfin, à engager la guerre, il ne désirait pas attaquer, persuadé qu'il était que l'Autriche attaquerait la première. Le vote de la diète du 14 juin concernant la mobilisation des contingents fédéraux le détermina tout à fait : il considérait ce vote comme un acte d'agression, comme l'ouverture virtuelle des hostilités. Il n'hésita plus à lancer le manifeste de guerre.
Ce n'était pas la première fois qu'en Allemagne les souverains et les cabinets se rencontraient les armes à la main. « Nous sommes un peuple querelleur », disait, vingt ans après 1866, le comte de Bismarck en parlant de cette guerre. En effet l'Allemagne du moyen âge a connu la lutte des Guelfes et des Gibelins; aux XV% XVP et XVIP siècles, elle a été ensanglantée parles guerres entre protestants et catholiques, par
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ja guerre de Trente ans, au XVIIP siècle par la guerre de Sept ans; au XIX® siècle vinl s'ajouter à ces guerres celle de 1866. Toutes ont une cause analogue : l'opposition de princes puissants à Tempereur, la division de TEmpire en deux camps, arboranttantôt ledrapeau politique, tantôt le drapeau religieux, et s'appelant finalement Autriche et Prusse, Tune qui avait grandi et voulait conserver, l'autre qui voulait grandir et ne le pouvait qu'au détriment de sa rivale. Voilà comment, après la révolution de 1848, la politique de restauration fédérale s'incarnait dans l'Autriche, celle de la destruction de la Confédération dans la Prusse. La légalité était bien du côté de l'Autriche; mais la Prusse mettait du sien l'opinion populaire de l'Allemagne, qui voyait l'avenir de la patrie commune dans l'unité nationale. La diète germanique, organe officiel delà Confédération, était condamnée à l'inaction et à la stérilité, grâce à la jalousie des deux grandes puissances. Les petits États, craignant d'être submergés par l'une ou parrautre,peul-êtreparlesdeuxpuissancesréunies, ne faisaient rien pour améliorer cet état de choses ; la désunion des deux grands États était la garantie de leur existence. La diète, incapable de toute initiative, devenait ainsi impopulaire. En 1848 elle avait dû céder devant la démocratie; elle avait été réintégrée en 1851 par la réaction. Son impopularité devint un puissant auxiliaire delà Prusse, qui voulaitla détruire pour prendre sa place. La question des Duchés de l'Elbe, en 1863, pouvait relever le prestige de la diète. Obéissant au courant national, elle prit fait et cause pour eux contre le Danemarck, et pour le prince d'Augustenbourg, qui personnifiait les aspirations populaires des Duchés. Alors l'Autriche commit, au point de vue de ses propres intérêts, la faute de s'allier
avec la Prusse pour évincer la diète germanique, c'est-à-dire les petits Etats allemands. Après avoir abandonné le terrain des traités européens, terrain défavorable aux visées de la Prusse, elle déserta encore le terrain fédéral, le seul sur lequel elle eût pu rallier les gouvernements opposés à ces mêmes visées. Celte fois c'est par l'Autriche que la diète fut réduite à l'inaction, à l'impuissance; et, lorsque plus tard le cabinet de Vienne voulut réparer cette faute, la Prusse put lui objecter avec raison que, l'Autriche ayant d'abord dessaisi la diète, l'intervention de celle-ci n'était plus admissible. L'Autriche n'avait-elle pas signé en février 1864 le pacte de Berlin, qui attribuait aiL\ deux grandes puissances seules le règlement de la question des Duchés? en octobre 18641e traité de paix de Vienne, qui livrait les Duchés aux deux puissances ? en juillet 186S la convention de Gastein, confirmant cette possession à deux ? Tardivement conviée par l'Autriche à trancher la question, la diète ne pouvait plus prendre que des décisions sans effet pratique: les troupes victorieuses de la Prusse tenaient leur gage.
L'Autriche a donc une large part dans les actes illégaux qui signalent le traitement de la question des Duchés par les deux grandes puissances. Plus large est la part de la Prusse. Le Holstein était pays fédéral ; les affaires qui concernaient son gouvernement et sa dynastie étaient de la compétence incontestable de la diète fédérale et les décisions de cette assemblée étaient inattaquables au pointde vue du droit. Il en est de même de la question de la réforme fédérale. La Confédération étant formée d'États souverains, nul n'avait le droit d'imposer à ces États un ordre de choses autre que celui qui avait été établi par le pacte fédéral ; il n'était pas licite de
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faire un cas de guerre de la non-acceptation d'un projet de réforme ; le pacte fédéral prohibait cette guerre et autorisait des mesures d'exécution contre l'État qui troublait ainsi la paix publique.
Enfin, en vertu du pacte fédéral, partie du droit public européen, la Confédération germanique était indissoluble, aucun de ses membres n'avait le droit de s'en retirer. Sur ce point encore, Tacte par lequel la Prusse déclarait, le 14 juin, la Confédération dissoute était une violation du droit allemand et européen.
En d'autres temps un acte pareil n'aurait pu s'accomplir sans provoquer le veto des puissances européennes : si la Prusse a pu le faire sans rencontrer d'opposition en 1866, c'est que l'Europe de cette époque avait accepté le principe des nationalités et du suffrage des populations comme base du droit des gens moderne. Ce droit avait été reconnu en France, en Italie, en Roumanie, comment en aurait-on interdit l'application en Allemagne? Sans doute l'unification de l'Allemagne et la réforme fédérale étaient pour la Prusse des auxiliaires qui servaient les projets d'agrandissement territorial de la maison de Hohenzollern. Mais là précisément les cir^ constances favorisaient la politique de cette dynastie.
En effet les deux seuls États qui fussent mécontents de l'étal territorial créé par les traités de 181 S se rencontraient sur le même terrain : la France, et non pas seulement la France de Napoléon III, se plaignait de ce que ces traités lui eussent enlevé ses frontières naturelles, c'est-à-dire la rive gauche du Rhin. La Prusse, de son côté, accusait ces mêmes traités, produits de la politique jalouse de l'Autriche, de lui avoir taillé un territoire en deux morceaux : pour rentrer chez elle, il lui
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fallaîl sortir de chez elle, traverser les États du roi de Hanovre et de rÉlecteur de Hesse. Fallait-il donc s'étonner de ce qu'à un moment donné, ayant des griefs analogues, la France et la Prusse se donnassent la main, cherchant ensemble des solutions de nature aies satisfaire toutes les deux? Telle est Texplication du rapprochement de la France avec la Prusse, au lendemain de Tavènement de Napoléon III. La cour de Prusse était encorelégitimiste,lorsquelapolitique prussienne ne Tétait plus.
Des rapports amicaux entre les deux cours avaient commencé à s'établir vers la fin du règne de Frédéric-Guillaume IV ; ils s'étaient confirmés sous la régence, pour se consolider après la guerre d'Italie en 1859 et lors du couronnement du roi Guillaume en 1861. Napoléon III a puissamment contribué aux succès de la politique prussienne. La Prusse, modifiant l'état territorial et politique de l'Allemagne, renversait ces mômes traités de 1815 que l'empereur des Français maudissait dans ses discours publics; or le discours impérial d'Auxerre ne précéda que d'un mois la dissolution par la Prusse de la Confédération germanique. Au mois de juin 4866, le roi Guillaume n'aurait pas entrepris la guerre contre l'Autriche, sans l'alliance italienne ; cette alliance, il ne l'avait contractée deux mois auparavant qu'après s'être assuré l'assentiment de l'empereur Napoléon, et celui-ci avait poussé à cette alliance et l'avait autorisée, dans la conviction que dans le remaniement de la carte de 1815, à côté de la Prusse et de l'Italie, la France aurait la part à laquelle elle prétendait depuis longtemps.
Suivons maintenant la marche des événements.