ENSEMBLE DU SYSTÈME IMPERIAL
Quant aux simples sujets, il les appelle "les enfants et les esclaves de l'empereur» (1).
Ou ne pouvait néanmoins né^-lig'er ces esclaves, que notre poète compare ù des centaures sauvages, en proie a tous les désordres des passions (2) : on les voyait toujours divisés en factions rivales, sous la conduite des démagogues. C'est à eux surtout que s'adressaient les cérémonies et les fêtes byzantines. A l'hippodrome avait lieu la véritable intronisation. Le nouvel empereur, après avoir reçu les acclamations du peuple, présentait à son tour l'impératrice, qui était tenue de plaire à l'assistance (3). Le couronnement était célébré à l'Église par les soins du patriarche.
L'armée était encore plus redoutable et systématiquement abaissée par les empereurs. De
paient ce trône si envié, qui, sans leur conférer, comme dans certaines contrées de l'Orient, la divinité, les rapprochait, suivant les croyances byzantines, du Dieu tout-puissant.
[I) Otai itni niva aw ibn «il taw. TMophane, I, p. 383. (!) Ti- iwUq ri. nK< iwSlM.
fitUwJt Amk<m, v. 521.
(3) Tliéophane, 1, p. 384.
En résumé, Dieu, l'empereur, le patriarche :
voilà la li'inilé politique du Bas-Empire ; les lois : voilà l'expression do eette triple volonté; le sénat, les magistrats, l'armée : voilà les exécuteurs de la pt'iisL'e iiiipériuli:; le peuple industrieux et turbulent : voilà l'objet d'une organisation grande par le principe sur lequel elle repose, beaucoup moins remarquable par ses résultats, la seule possible peut-être avec les éléments dont on disposait.
Au moment où on espère qu'IIéroclius va so montrer au peuple, qui l'attend (i), » on est bien surpris et iiirn siHi^r d'apprendre qu'il se dérobe aux regards et se confine, comme ses prédécesseurs, au fond du palais impérial. C'est la première énigme de ''elle i-lrange existence. Nous ne parvieiidi'iiiis ,i [Expliquer qu'en analysant la situation qui lui était faite dans sa famille, à Constantinople et dans l'empire, et en signalant la Irace des événements dans son âme sï souvent ag itée et ii rarement active.
Nous l'avons déjà remorqué, c'est sur sa famillejqu'Héraoliusconcentre ses affections ; c'est dans sa famille qu'est le principe même do ses actes. Antérieurement à son élévation, il obéis-
(I) ïors do Cornoillo dans la tragtfdia d'ffaratftw.
sail à la voix de l'exarque son père et de sa mère Epiphania. Maintenant il obéira à celle des deux princesses qu'il va successive ment épouser : Eudoxie et Martina.
Nous ne savons rien de particulier sur Eudoxie. Mais elle semble l'avoir tellement captivé et tenu sous Icclianii'.'. <|iic ]u ville etle monde lui furent presque ili-angcrs cl inconnus durant leur union, d'ailleurs si courte. D'une nature délicate et maladive, elle n'en était que plus attachante et plus chérie. Elle lui donna une fille, Epiphanie, et un fils, le nouveau Constantin (1). Par ces noms ntLribiii'a à shoo. enfants, Héraclius montrait sa tendresse filiale et ses sentiments religieux. Le nouveau Constantin, c'était luimême : sa modestie l'empêchait de ledirc ; mais il avait voulu que son héritier rappelât un jour aux Romains sa piété et sa victoire.
Quelle Tut sa douleur lorsqu'il perdit Eudoxie {2}! Les courtisans firent des funérailles sanglantes à celle épouse hien-aimée, imitant, par une grossière flatterie, les rils barbares! Une jeune fille, ayant souillé par mégarde les riches vêlements qui entouraient le corps de l'impéra-
(î) Nicdpbore, p. 8. — Le 13aoùlGI2.
LES I3EUX ÎSMSI.lfiKS rj'FiÉHAfLirS. 75
triée, fat immolée sans pitié sur la tombe, et sa maîtresse n'échappa au supplice que par une fuite rapide (1).
La mère cl' Hé radius, veuve elle aussi probablement (ear il n'est plus question du gouverneur d'Afrique), restait seule pour le consoler. C'est elle qui dut l'engager à contracter une nouvelle alliance, afin que sa raison et ses riches facultés ne s'abîmassent pas dans le désespoir et dans les larmes.
L'intervention de la pieuse Epiphanie, dans cette circonstance, nous paraît résulter de l'empire que, d'après Pisidès, elle exerçait sur lui, et du choix qu'il fit "de Martina, fille de sa sœur Marie (2).
Cet événement, qui semblerait n'avoir intéressé qu'Uéraclius et Epi [il: unie, étailen réalité très-grave, (.es canons de l'Église interdisaient formellement des alliances de ce genre, qui passaient pour de véritables sacrilèges. Sergius adressa au monarque de vives représentations et l'adjura de ne pas exécuter son dessein. Mais celui-ci, circonvenu par ses parents, et d'ailleurs dominé par une vive passion, se raidit contre les
(!)Nici!phoro,p.8.
conseils de Iasag-esse (1). Le mariage fut célébré : la faiblesse d'Héraclius, l'ambition de Martina, la superstition des sujets, le rendirent funeste (2).
Flavius et Théodose étant nés difformes, tout le monde vit, dans cette infirmité, un châtiment du ciel, et l'épouvante s'empara de la famille impériale et de la nation.
A cela, il faut ajouter desdésordres antérieurs, attestés par la naissance, à une date incertaine, d'un fils illégitime, Jean, surnommé Alhalaric, qui fut, ainsi que les enfants d'Eudoxie, l'objet de la haine constante de Martina, marâtre qui nous rappelle Agrippine (3). Ces détails nous aident ù comprendre certaines paroles et certaines réticences duchanlrode V Ilëracliade (4), Et, chose remarquable, Fisidès qui célèbre si souvent la mère et les enfants d'Héraclius, no prononce pas une seule fois le nom de Martina ! Preuve manifeste qu'il y avait lH un souvenir pesant, un remords au sein d'un amour invincible. Dirige-le, s'écrie le courtisan dans une
(1)6 1»; ni W fcî i.; if-ppeî »ii ï»< : i, vî<; in--«J»««- bfi&tl ri lat*!r.»ito™™ ™ ttf^iw. ^itoiiburo, p. 11.
(î) )d.Tp. M.
(!) Ui Eiptditimie Firiiea, Acr. III, v. 3S3.
prièrepleine de siriCi'rifi', dirige-le, grand Dieu! de façon qu'il accomplisse les pieux commandements. Que les sueurs qu'il a versées le purifient de ses anciens péchés ! (1) j>
Ce n'est point exagérer que de dire que les deux mariages d'Héraclius ont donné à celte première phase de son règne, sa physionomie propre. Le premier l'avait distrait et charmé; le second ledompta en le terrifiant. Après ces deux épreuves, il fallait presque un miracle pour qu'une réaction et un nouvel essor, une renaissance fût possible.
n. L'anarchie dans la .capitale et dans l'empire.
De quelque cùté qu'Héraclius portât ses regards, au dehors comme an dedans, il ne voyait que des sujets de tristesse et d'abattement. B6s Grecs no lui donnaient pas moins d'inquiétude que les Perses. « C'était l'anarchie aux mille visages! * s'c'crie Pisidès, qui nous dépeint en maint endroit l'état déplorable de l'empire Îl la mortdePhocas. Ces vives expressions rappellent les querelles du Cirque, qui mettaient chaque jour en péril le trône et la vie des particuliers (2).
78 CHiprntE qu»thièmb.
11 eût été malaisé au souverain le plus énergique d'avoir raison o des démagogues > qui, depuis vingt ans, maniaient ù leur grêle peuple et faisaient trembler les Césars. Si Héraclius avait su se servir du prestige que lui donnait sa mémorable victoire, peut-être y serait-il parvenu. Mois son premier soin devait être d'imposer aux factieux par son activité, son courage et sa présence. Inspirer une baufe idée de l'empereur, (elle était, après une longue série de princes faibles ou déconsidérés, la grando allai re.
Nous avons vu comment l'a-propos fut manqué, et chose triste à dire, Héraclius dévora, pendant quelques années, les mêmes affronts que ses prédécesseurs, Maurice et I'hocas.
'La sédition, qui grondait«lux porles de son palais, loin de lui suggérer une résolution généreuse, ne fit que le plonger davantage dans son étrange torpeur. Plus tard, quand le héros apparut de nouveau, le diacre byzantin ne put s' empêcher d'expliquer à sa manièro cette inertie prolongée et les manifestations irrespectueuses des citoyens.
A cette époque se rapporte ua trait bien significatif (1). Dans les environs de Gonsfantinople (ONicépbore, p. 9.
l'anarchie dans la capitale et dans l'empire. 79 vivaient un opulent personnage et une veuve, mère de plusieurs enfants. Une discussion autant Élevée enlre eux.au sujet d'un champ que tous les deux réclamaient, Vitulinus (c'éfait !e nom du patricien) arma ses serviteurs et les lança contre les pauvres gens qui osaient lui résister. Un des fils de la veuve fut mortellement frappé. Prenant ses vètemenls ensanglantés, elle se rendit à la ville et parut inopinément devant l'Empereur, qui se promenait aux abords de son palais. Elle saisit le frein de son cheval, et lui présentant la triste dépouille, s'écria d'une voix retentissante :
i Si tu ne venges pas ce sang-, conformément aux lois établies, puissent tes fils avoir un sort pareil! » Les prétoriens accoururent pour la saisir. Héraelius les retint, mais il ordonna à la femme de s'éloigner, lui disant qu'il prendrait connaissance de l'aflaire quand il le jugerait convenable. Cet apparent déni de justice arracha à la malheureuse des gémissements et des s'ingîots qui firc-nt sur l'Empereur une vive impression. Vitulinus, intimidé par celte douleur* bruyante et audacieuse , crut prudent d'abandonner sa demeure, et se relira à Byzance. Un jour, confondu dans la multî-
lude, il assistait à un combat équestre. Héraclius, qui avait toujours présente la lugubre apparition, l'ayant aperçu, ordonna au préfet de la ville de l'emmener en prison. Alors la mère fui mandée et l'affaire instruite. On condamna a mort l'assassin. Mais ce furent les frères delà victime qui se chargèrent (Texecuter la sentence.
Ce récit nous donne une idée triste, mais exacte, de la société byzantine. On y voit l'audace des grands et des petits, la brutalité des prétoriens, les scnlimciils humains du prince qui, au lieu d'appliquer franchement les lois, est obligé de dissimulu- pour suisir le coupable, enfin, la vengeance siibsLidién h la justice, et la morale publique pervertie par une longue anarchie « qui dévorait tout le corps de l'Etat « (1).
m. Le complot de CriBpoB.
mi nwmffu fm^upEm 3Wpa.i (ij.
C'est alors que se forma contre Héraoliua un complolqui faillit lui êtrefatal. Crispus,gendreet
(1) fal» ri I^XTlU tëiatr,. ■
Bstlum Acaricum,\. Ci.
(2) Kicdphoro, p. 6.