LE PATRIARCHE SEKU1US
efforts des ennemis ou du démon (1). Il possède à fond la naluro humaine, et cette science il l'applique par induction aux Cires surnaturels (2). Il n'est pas besoin de dire qu'ainsi fondé sur la foi, l'espérance et la piété, il assume sans hésiter loutes les responsabilités du gouvernement (3). < Seul pour tous, n telle est sa devise ; « la ville, la terre entière sont dans ses bras, enveloppées de langes, sauvées par Dieu au moyen de son ministère (<t). - Mais il est juste d'ajouter que c'est plutôt en inspirant des sentiments virils à ses compatriotes qu'en se chargeant pour eux du fardeau de la pensée et de l'initiative que Sergius a rempli son œuvre glorieuse. Nous trouvons en luï non -seulement i une mère ° (5) qui console, mais « un général >> (6) qui commande.
Sergius et Héraclius ont vécu longtemps ensemble, et ils sont inséparables dans l'histoire. C'est Sergius qui a consacré le pouvoir et béni le mariaged'Héraclius;c'est lui qui l'a suppléé,
H)Bellum-Aaine»m l v. KO.
(2) H-, y. 3SI.
(3) Id., y. 3G8.
<■'» iâ., t. m
114 CHAPITRE BSPTIÈME.
lors de sa défai IJ ;n îfi ■ cl |X'ii:lanL ses campagnes; c'osl lui qui l'a entraîné à l'hérésie, et a contribué le plus à sa décadence, après avoir tant contribué è ta grandeur. Confrontons-les, afin do les mieux comprendre. La piété du patriarche est plus sûre d'eile-meme, (midis que celle de l'Empereur, sublime parfois, est très-variable. Lame du premier est égale et sereine; celle du second a des profondeurs insondables. Tous les deux sont mystiques; mais l'un l'est, pour ainsi dire, de profession, l'autre l'est par nature. L'enthousiasme, riiez ceiiii-lti, est lout biblique; chez celui-ci, il résulte de l'état présent, mais fugitif, de son espril. Sergius ne saurait s'élever aussi haut; il ne saurait descendre aussi bas qu'Héraclius. Sa volonté, par une exception très-rare dans l'empire d'Orient, est constante, et c'est par là qu'il maîtrise le peuple et le souverain. Ce fut pour Conslantinople un grand bonheur que de posséder Serein?, pour la rappeler au devoir, et pour rendre a Héraclius le' sentiment de l'honneur.
IL II empêche Héraclius de s'embarquer, et, de concert avec l'Empereur, stimule les Byzantins.
Sergius s'offrit brusquement à la vue d'IIéra-
clius. Pcut-èlie ne lui avait-il point adressé la parole depuis le jour où, obéissant à sa conscience de prêtre, l! l'uviiit lijùnif'' sévèrement de sa grave inft'aeSiun ;uix luis civiles et religieuses des Komains (1). L'apparition soudaine du Patriarche impressionna vivement l'Empereur. Profilant de celle l'mnlkmetde ce trouble, il l'en trot oa au pied des autels. La, en présence du Dieu irrité, mais dément, il lui arracha le serment solennel de rester et de mourir ù son poste (2). Nous n'avons point de détails sur cet événement si dramatique et si solennel. Dans les entreliens qui suivirent, Sergius s'attacha sans doute à calmer l'esprit d'IIéradîus, si profondément bouleversé. Avec les épanchements de l'amitié, le remède le plus puissant dut être une confession générale, qui supprimant, pour ainsi dire, le passé, permettait de commencer une existence nouvelle, exempte de préoccupations et de remords. On n'exigea pas de lui le renvoi de Martïna, mère de plusieurs Césars* tous les jours plus aimée et plus nécessaire, mais annulée politiquement pour de long-ues années.
(1) Niciplioro, p. IC.
116 CHAMTEB SEPTIÈME.
Quand Héraclius fut délivre des péchés et des remords qui l'accablaient, il s'opéra cheî lui une réaction salutaire. De l'abattement, il passa aussitôt à l'activité ; et ce qui mérite d'être particulièrement signalé, r.-Vil que les mêmes motifs, qui avaient causé sa Ion g'ue torpeur, provoquèrent son réveil et son essor. Son cœur magnanime s'indigna que l'histoire pût un jour le placer au-dessous du misérable Phocas. Les dernières paroles du meurtrier de Maurice s'offrirent h sa pensée, inquiète de l'avenir. Il vit dans le salut de Conslantinople, dans la délivraneede l'Empire et dans la conquête de la Croix, des objets dignes de .ses cllorts et de son génie. Il préserverait les deux œuvres qui honoraient le plus les hommes et la Divinité : la domination romaine et le Christianisme. Si des difficultés, en apparence insurmontables, surgissaient de toutes parts, Héraelius avait une foi illimitée dans un Dieu aujourd'hui apaisé, et dont il ne serait que le premier soldat : « Dès que la foi, celle vierge céleste, s'empare de l'âme, elle revÈl l'espérance, qui descend d'en haut avec une blancheur éclatante
La victoire de Sergius était complète, mais il
(1) DiErpeditione Ftrsica, Atr. I, v. 130.
EFFORTS DE SÉRQIUS BT D'irÉn.lCLlUS. 117
fallait pénétrer dos mûmes sentiments d'honneur, de confiance et de piété tous les sujets d'Héraclius. Cette lâche aurait élé au-dessus de ses forces, s'il n'avait eu pour auxiliaires l'Empereur et le Ciel lui-même.
Deux reliques, qùi le disputaient en sainteté à la Vraie Croix, échappèrent comme par miracle au pillage des l'orscs. Celaient l'éponge qui avait étonohé la soif du Christ, et la lanee qui lui avait ouvert le flanc. Tombées enlre les mains des officiers de Sarbar, elles avaient élé livrées au pati-ice Nicolas, qui, une fois encore, mérita bien de son cousin et fie sa pall ie. 11 so liàta de les faire parvenir à Consfantinoplo. Elles furent exposées àSainte-Sopluc,parle5soinsd'Héraclius et de Serglus. On Mxa des joncs pour que les hommes ef les femmes vinssent les adorer séparément. On chanta des hymnes dans les Eglises, afin d'inspirer & tout le monde une ardeur à la fois pieuse et guerrière (i).
Mais quelques années étaient nécessaires pour grouper les Grecs autour du labarum d'Héraclius et pour les entraîner au combat et au martyre. L'Empereur devait d'ailleurs pourvoir
[1J Clkro«igM<ftuwFf,I, I'. ïttXel 103.
tiB nUFIM sBP'flioilE.
à bien des choses. Sun sens pratique, qui ne nous it ji.is éehnppé", gradua si bien l'enthousi as m? de ses sujets, que, lorsque l'explosion en! lieu, ïl (Hait en mesure et prêt il mareber. On chercherait vainement dans l'histoire un mouvement national si spontané cl si calculé néanmoins, où les publiques sont précisément ceux qui se sentent le plus entraînés.
I. Politique dHéracIlus il l'égard des Avares : entrevue d'Héraelèe.
Héraclius ne pouvait man.'lier contre le grand roi, iant qu'il n'était pas rassuré do côté du kbakan (1). Autrement, il se serait expose - ii perdre Constant! noplu eu voulant reconquérir Jérusalem. Les Avares occupaient une position formidable qui menaçait (ouf le nord de l'Empire, jusqu'à la muraille d'Anastase. Possédant depuis un demi-siède l'Elbe supérieur et ia Theiss, alliés dus Bulgares, destructeurs des Gépide3, vainqueurs des Lombards et des Francs, maîtres des Slaves, ils mettaient eu branle toute la Barbarie, et n'imposaient de bornes à leurs ravages qu'autant que l'intérêt
(1) Pisidi* a IrSs-liLnn ■ 1 1=- j ■ ■ ■ i il L rc-tli' iilimtiim omliarrajso'c. fie l:.Tpe,ma<ic finira, Acr, III, y. 322, Cf. Àtniidei! Tbierry, Bittoirt £ Attila, i. Il, cimp. i.
I£0 CHAPITRE HUlIlfejlE.
le commandait. J.a manière dont les dépeint le poète esf l'indice de beaucoup de mépris et d'encore plus d'effroi. Ce sont des rameaux sauvages, arraché* par les Turcs, et don) les racines envahissenllecujur mOmc ilo l'Empire;- ce sont des torches incendiaires, jetées , par-dessus l'Ister, dans une région naguère délicieuse et maintenant désolée (1).
S'ils avaient franchi le Danube au moment où les Perses se jetaient sur l' Asie-Mineure, lorsque le désespoir était au cumble dans lacité et dans le |)niais tics Oïiirs, la domination de Constantin eût sans doule succomhé, La mort de Baian, cet autre Fléau do Dieu, et de ses fils tués dans une grande bataille au début
les rives ensanglantées durant un demi-siècle : répit salutaire qui dura près de vingt années. Mais une nouvelle g\'m''ratiitii s'était levée pour remplace celle décimée par Priscus. Phocas, toujours lâche et maladroit, avait stimulé leur avidité en doublant le tribut qu'on leur payait naguère (3), et une campagne victorieuse dans
(3> L'on 600. (3jTli<!ophaiip r I, |>. H!.
ENTREVUE d'hÉRACLÉE; 121
la haute Italie présageait à Iléraclius une agression probable, sinon ccrtiiine. Dé tournoi' l'invasion qui se préparait était d'une politique très-entendue. Mais telle était encore sa mau- ■ vaise chance, qu'il pensa précipiter la chute Je l'Empire en cherchant à la conjurer.
Si, à cette époque d'affaissement, les hommes résolus étaient rares, Héraclius avait sous la main d'habiles diplomates, capables do s'acqui'r ter avec honneur d'une mission politique. Son choix tomba sur le patrieeAlhanase, et surCosmas, questeur du palais. Ceux-ci se rendirent aussitôt en Hunnie. A leur langage, le khakan comprit que le nom Avare inspirait toujours de la crainte, et que les Grecs avaient bien d'autres soucis encore. Se récrier sur les soupçons qu'on manifestait, simuler l'amitié, prodiguer les belles paroles, exprimer des intentions généreuses : tout cela fulcbose facile à un barbare qui trouvait dans sa famille comme une tradition de perfidie et de ruse (1). Les politiques de Byzance s'y laissèrent prendre, tant ses discours respiraient la candeur. Comment douter de la bonne foi d'un khakan qui, pour mieux assurer
(I) Nic^pbore, p. 14.
la paix, voulait aller lui-môme au-devant de
vue Jet ville d'Hérsclée, voisine de la Longw- Mu mille? A une éclatante marque de confiance, il fallait répondre par la confiance.
Héraclius éiait enchanté de s'essayer au métier d'homme d'Etat sousde ai heureux auspices. Il n'épargna rien pour séduire son puissant voisin et il crut que la meilleure politique était de lui prodiguer, au came de luTh rare, les divertissements cl les plaides i.lc l;i capitale. Il décida que l'on donnerait des jeux scéniques et un comhat équestre.
C'était d'ailleurs le moyen d'occuper les factions rivales qui troublaient le cirque et la ville, et de faire diversion à de longues tristesses.
I du départ po taé. Le khakai
ellesforêls do la Houmélie, et se réunir près des hauteurs qui couvraient la Longue-Muraille et qui étaient elles-mêmes couronnées d'un bois épais (1).
Le troisième jour, Héraclius sortit deSélymbrïe dans un magnifique appareil;ilcroyaitinipirer ainsi aux Avares un respect profond pour In dignité romaine (2). Il était revèlu de la pourpre impériale, et la couronne élincelait sur son Iront. Mais celle marche paisible et majestueuse fut brusquement interrompue par l'apparition des bandes du khakan. Ici se montra l'énergie récente de l'Empereur, pins désireux désormais de sauver l'État que d'affronler le martyre. Il dépouilla le manteau écarlate qui l'eût désigné aux ennemis, endossa un misérable vêtement, cl attacha à son bras ee diadème qu'il avait naguère voulu rejeter! Celle fuile, qu'un patriarche du i\ r si' vli' appullf: houleuse, préserva eiîeetivementConstanlinople (3). Rentré a grand' peine dans la ville, il la mit en état de défense. - Dieu seul, disaientles Byzantins, nousasoustraits u une ruine imminente 1 » (<) Le khakan
(HOknmlfM Paacatt, p. 711 Cf. Dtllxm Avarieum, ». i 13. (t) Dellnm iHrfnm, r. H3. . .
;ï) k-^; ™. K r«- ,i; ç^i-, iTfi^n.NicdplwrP, p. lit. (',) Eifùintfas: *>■>■> Oiptjihïw Ptueati. p.
8 arrêta aux abords des Longs-Murs, lorsqu'il vit que l'Empereur lui échappai'. Taisant claquer son fouet, il ordonnu à ses sauvages guerriers de se ruer vers la capitale. Ceux-ci atteignirent bientôt le champ de Septime, le pont du Barnyssus, la Porte d'Or, et pénétrèrent dans les églises de Saint-Cosme-el-Damien, à Blakhernes.et de l'Archange, au faubourg de Proraotus. lisse retirèrent enfin, laissant les SaintesTables brisées, et emportant des ciboires et d'autres vases sacrés. Leurs principaux trophées étaient l'appareil scénique et la pourpre d'Héraoliug. Ils emmenaient 270,000 captifs, de tout sexe et de tout âge. Rien ne troubla leur retraite, et ils purent mettre en sûreté, au delà du fleuve.les dépouilles de la chrétienté.
Certes, il fallait qu'une révolution mémorable se fût opérée dans l'esprit d'Héraelius et de ses sujets, pour que ce fatal dénouement n'entraînât pas une entière démoralisation (1).
Le chef des Avares, conlenl de son atroce
brigand a fre, mais confus de n'avoir pris ni
de Bvzance force protestations hypocrites que l'Empereur, politiquement, s'empressa d'ad-
Iraifé sur le compte duquel il ne s'abusa pas, bt
échéance. , -
Celle expérience, si coûteuse qu'elle filt, ne laissa pas que d'être profitable. On prit des mesures en conséquence. Quand les Avares se montrèrent de nouveau, ou les reçut de pied ferme et on les vainquit.
It. Politique à regard des Perses : entrevue
L'année même où Héroclius négociait, à travers de douloureux mécomptes, avec lekhakan, il se tournait du cri lé des l'ei-se*, dont il paralysait habilement l'ardeur.
Le général perse Saën s'était fixé, nous l'avons dit, en Tace de Byzancc, à Clialcédoine où, fort heureusement, les Avares ne l'avaient pa3 aperçu. «A ia vue de ces troupes ennemies, accourues pour ruiner son empire, le prince Fit
apparence honneur el amitié, les traitant comme des hôtes utiles et bicn-aimés. » Il savait quo le grand roi avait, par son orgueil, soulevé contre lui bien des haines, surtout parmi les grands, et il ncdcsespi'i'iiit pas de faire n laler ia révolte qui se tramait dans l'ombre, en gagnant les principaux chefs. Il se mit donc en rapport avec Sftên, et vit avec joie qu'on ne le rebutait pas. Peut-être déjà ccrUiins dons, adressés aveoàpropos el d'une manière discrète, leur avaient inspiré une mutuelle confiance. Un jour.Héraclius sortit du port sur un vaisseau magnifique, et s'offrit, entouré de tes ministres* l de sa cour, aux regards des l'erses campés sur le rivage asiatique. Le sou ven if ili^ ];i surprise deSélymbrie le décida à ne pas descendre. Mais il envoya, par ses serviteurs, o un grand nombre de dons au gi 'ni; rai et aux officiers; il leur distribua dos provisions et des vivres, el les convia à des festins qui durèrent une semaine »(!). Saën parut a son tour, et st; levant de son li ùne, adora, à la façon persane, le souverain grec. Maïs, avec la même réserve, il demeura sur la terre ferme.
Les premiers compliments échangés, il s'établit,
(t)Si)pios.
LETTRE DIl'I.O.M.lTIQL'E A Ci[u.-Rûkï . 127
du navire au rivage, une conversation dont le Persan fit Unisys Irais, t;L qui s'adressait surtout à l'assistance, a Les souverains dos deux plus grands c m pires de l'univers devraient, disait-il, vivre en paix et unis d'une étroite amitié, Voua pouvez vous causer réciproquement bien des maux, mais l'histoire prouve que vous ne pouvez avoir raison l'un do l'autre. Pourquoi, dûs lors, tant de travaux et de sueurs? Pourquoi tant de trésors et d'hommes sacrifiés? j> 11 conjurait Héraclïus de ne pas s'obstiner à cette lutte inhumaine; il promettait d'intervenir comme médiateur auprès do Chosroès. 11 enverrait des délégués iiltuslagord, si les Romains donnaient l'exemple. Il irait lui-même, si l'on convenait de suspendre les hostilités (1). Certes la comédie était admirablement jouée, et Héra-
tellïgentetsi docile. L'eflronlerin deSaènprauve à la fois la lassitude et l'ignorante des troupes qu'il commandait.