V. La retraite et les études d'Hèraclina
Depuis plusieurs mois, l'expédition était publiquement annoncée. Oubliant, soit par politique, soit par entraînement religieux, les injures du khakan , Héraclius avait déclaré •i que la Perse était la source unique de lous les maux de l'empire » (1). Décidé il ne plus retenir lo trait qu'il brandissait (2), il répétait sans cesse qu'en faisant une seule guerre, il frapperait à la fois trois ennemis mortels, les Perses, les Avares et les Slaves (3). 11 exposait dans la basilique l'image miraculeuse de Mario,
(I) nn-rf. «fis ™ ™, n^isa..
Biradiaiu Acr, II, t. 10".
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(3) Md.,-,. m.
IU CIUPJTRE NEUVIÈME.
qui, comme la (lorgone on tique, devait pétrifier les ennemis (I).
Toutefois, a celle heure suprême, ïl témoigna quelque hésitation. Il se retira dans un des faubourgs de Conslanlinople, et, durant tout un hiver, demeura silencieux et invisible (621- 622). L'émoi fut grand à la cour et parmi le peuple. On se demandait si l'Empereur avait changé de résolution, et s'il retombait dans l'apathie des premiers jours. Peut-être y eut-il des cris proférés ef des déinonsfrutions publiques. Quelques vers de VIJïr(ir/i<i</n le font supposer, malgré l'artifice du poêle : « Si les citoyens se montraient impalienls, c'était sous l'empire de leur extrême amour (çîÎTfoï) Ce n'est pas l'envie qui aiguisait leur langue : porie-t-on envie à ceux que le souci accable? Mais ils ne pouvaient supporler sou absence, bien qu'ils eussent souvent éprouvé son secours • (2). Alors s'engagèrent entre les particuliers des diseussions très-vives. On dissertait subtilement sur les devoirs d'un général et d'un empereur. Les sophistes et les courtisans ne manquèrent pas de convertir en loi et en maxime la lâcheté
il) J/erocd'odoi Àcr. II, v.91.
(3) H., IHA.v. il-, Qt seq.
rsteAtte d'ubràclius. ■ 145
qu'ils pensaient découvrir dans Iléraclius. A. leur avis, il Était dangereux de commettre au hasard des événements r.nitijrîlu impériale.
D'autres, les liypn./rih s. é:iu;lliiii:nt une opinion équivoque, clispost'.s à approuver fout ce que résoudrait le prince. «TouUi mauvaise intention était absente! » dit le charitable rapporteur (1}.
Iléraclius laissait parler chacun il sa guise. Malgré la pitié, la tristesse et l'indignation que lui causaient certains propos, il ne sortait pas de sa résarve. « Il prenait Dieu pour juge de son secret dessein » (2). Il laissait à l'avenir le soin de l'absoudre.
Ici, Pisidès, mieux informé, évoque à notre imagination le souvenir du grand prophète d'Israël ; il nous redit presque les paroles mémorables du seigneur dans le Livre des Rois : ■ Retirez-vous d'ici; allez vers l'orient et cachez-vous sur le bord du torrent de Carith, qui est vis-à-vis le Jourdain.»— «Oui, s'écriet-il, tu imitais l'ancien Elie vivant dans la solitude ! » (3)
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Le chantre de Pisid.e prto encan e bien d'autres intentions à son empereur : dans
Bendiad*» A". H, t. Hi
solitude, il évitait Jr.'s indiscrétions d'un entourage curieux et bavard ; il échappait aux espions que l'on nous dépeint si bien bsc dérobant comme dons un nuage au sein do la foule » (I).
L'hiver était d'ailleurs une saison consacrée aux plaisirs, aux jeux du Cirque et aux festins, que Pisidès appelle fies affaires du peuple» (2).
Le souverain avait autre chose a faire que de présider les combats de l'amphithéâtre, Iléraelius savait bien que l'inspiration religieuse, ne suppléerait pas aux connaissances techniques. 11 aurait à conduire des négociations difficiles avec les Barbare*. Alors, plus que jamais, il se rappela les enseignements de koii père. «Il relut, nous dit son confident, tons les traités qui renfermaient les règles de la stratég ie et do la politique ii (3). A l'imitation des grands capitaines, il disposait ses troupes sur le papier. « 11 récapitulait les combats, avant d'avoir commencé la guerre » (4).
(IliftmdHifaAcr. H, v. lit." (■:■: 14.,'IM.. v. 110.
ht., iwi., v. i
4) fi, v. 116.
Les voilà les soucis et les veilles d'Héraclitis durant ne fameux hiver si plein d'allenle, d'où devait se dégager, avec le salut do la patrie, l'énigme que les livziinliiis n'avaient pu interpréter.
L Le départ d"Heracliue.
Le jour de Pâques (I), l'Empereur, sortant de sa retraite; fit une communion publique. Celait placer son entreprise sous les auspices du souvenir le plus auguste de la religion et de l'histoire, la rédemption du genre humain (2). Luimême n'avait- il pas en vue la régénération et la rédemption d'un monde, et qui pouvait mieux l'inspirer que le Sauveur des hommes î
Le lendemain, une foule immense se pressait, dans l'attitude du recueillement, à l'église de Sainte-Sophie. Le patriarche Rergius, le patrice Bonus, les sénateurs, les prêtres et les magistrats étaient présents. On vit paraîlre l'Empereur, vetu comme un simple particulier : la hauteur
; (i) 4 avril 633.
(1) De ff*f«KIÙM Ptrsica, Acr. I, ï. l'Ai.
130 CHAKTftB DIXIEME.
tle sa taille ol la l'eautc de hou visage le distinguaient seules de la multitude. Il s'agenouilla, et resla longtemps en prières. On l'entendit prononcer ces paroles, qui marquent Lien l'état de son esprit : « Seigneur Dieu, et toi, Jésus- Christ, ne nous livrez pas, pour nos péchés, à
avec faveur. Failes que l'infidèle n'insulte pas votre héritage ! » (I) Quand Héraclms se releva, George Pisidès lui adressa nue courte allocution, qu'il termina par ces mots nobles, bien qu'un peu prétentieux et subfils : a Empereur, lu as pris des brodequins noirs, mais tu les rougiras dans le sang des Perses! » (2)
Héraclius, se tournant vers le Patriarche, lui dit avec émotion : - Je laisse cette ville et mon fils dans les mains de la Vierge, et dans les tiennes !" (3) Puis il saisit l'image miraculeuse, et sortit du sanctuaire, enlratnant sur ses pas tous les citoyens (i). La flotte reçut les guerriers de celte croisade. Jamais ville grecque n'avait (I) Ciârêtos, I, p. 718.
(i) M., iM.Voir pniir le sens du discours loiWbuldu poÈmo
sur l'fijyjMiti™ ranfi'* 1rs Perju.
PI Ri; y.t'!K ni -i; t^ttif.; *iî ic3 ifivM tm m'm
mi™» mî ni visu gion. Cudrénos-, I, p. 7)8.
(i) AaC». .fi iLiri psi; -iy ty.i.k-.r.ïi i:;i:-.:r.:;rrf r.ijw. tiî U.,iiid.
DÉPART d'hÉKACLTOB. 151
assislé û pareil speclacle. Coosluntinopie envoyant ses enfants conquérir la Vraie Croix et venger le nom Romain est un fait unique sur ee sol, théâtre de tant d'héroïsme, et ou ont été préparées de si prodigieuses aventures.
S'arrachant à l'anxieuse tendresse de ses amis, il monta sur son vaisseau, et ordonna du mettre à la voile. Son idée, si longtemps mûrie, se réalisait. Ses regards et sa pensée se dirigèrent vers l'Orient.
Où allait Héraclius? Les uns croyaient qu'il ohorderait à Clialcédoine ou sur un point de la côte asiatique voisin do Conslantinople. Les autres émettaient des opinions fort diverses. Personne ne soupconnail la vérité, tellement il avait su garder son secret. L' étonneraient fut grand, lorsqu'il commanda de cingler vers le midi, h travers l'Ilellesponl et las Dardanelles. Il suivît, jusqu'en vue des Cyelades, la route qu'il avait tenue douze ans auparavant. Celte coïncidence devait sembler de bon augure à eo grand esprit, si préoccupé îles moindres choses. Deuxévénements signalèrent la traversée. Lorsqu'on eut laissé à gauche Clialcédoine, on passa devant le promon luire d'Iléra, où s'élevait autrefois un temple consacré à celle grande di-
vinité dcl'OIympearec. Dominépar un enthousiasme religieux, qui jamais «'avait été aussi ardent et aussi expansir(l), l'Empereur supprima ce nom, dernier vestige du paganisme, et lui substitua une appellation chrétienne, sans doute celle de la Vierge Marie (2).
La nuit était venue. L'équipage se livrait au
sespieu9esméditations{3).Cependantlesnuflges s'amoncelaient; le vent du midi se mit à soufflerovec violence. Le bouillonnement des 'flots devint terrible. Tout h coup des lamentations aiguës retentirent aux oreilles de l'Empereur: le navire impérial venait de heurter conlre un écueil. Personne ne songeait à tenter un effort salutaire. Mais l'heure était venue pour Heraclius de se révéler sans réserve. S'élancer îi l'avant du vaisseau, se mettre à l'œuvre, exciter tout le monde au courage : rien ne lui coûta. Aussitôt les choses changèrent de face. On oublia un instant le danger, pour admirer cet homme inspiré, qui devançait l'espérance, ou plutôt la personnifiait. Ceux que la crainte avait paralysés rougirent de cette intervention
(I] Du Etptditiona Peniea, Acr. I, v. 1B6.
(?) M., M., y. IKiatgoIruiU
(.-<) /<i.,tiij' ni.
DEPART d'hÉRACLTOB. (63
virile el inusitée du prince. Les eunuques suivirent l'élan génial Sur im si^-nedu maître, tous lesvaisseauxlégcj^scgr'ruqx'rcnl; tous. les soldats u s'armèrent pour rc eomlmf contre les éléments. Les uns dégageaient le navire des récifs; les matelots le saisissaient avec ries cordes de jonc, le tiraient comme ils pouvaient, cl l'arrachaient par des efforts redoublés aux rocs qui le tenaient captif. (1).
La présence d'esprit qu'avait montrée Héraclius lui concilia tout d'abord la confiance de ses compagnons d'armes. On le comparait au pilote prudent qui « gagne de vitesse la tempête, et sait éluder la violence de l'ourapan»[2).
Maïs ce qui témoignait le plus en sa faveur, c'est «qu'il avait pris garde aux moindres actions » (3) et prodigué les récompenses avec un admirable discernement.
Pour comble de fortune, il s'était fait, en aidant au sauvetage, une légère blessure (i), marque visible du son activité et de son courage. Aux yeux des Grecs, redevenus dignes
(i| Dj Expediliont Penica, Àer. I, v. 191 et suiTinls,
(->} jj, ibij., v. m.
(ij m., m., v. aiï.
(4) H-, OU,, v. m
151 CHAPITRE DIXIÈUH.
de leur antique renommée, Iléraolitts était déjà plus rju'UD souverain : c'était un frère d'armes,
incidents. Mous pensons toutefois que, che-
relies, avaient défié les attaques des Perses. On salua successivement les lies de Rhodes et de Chypre, elon mouilladansle s'clfedeScandéron.
« Il arriva, courrier infatigable et inattendu, ace défilé qu'on appelle lcsPor!es<»(l), s'éci'ïe le diacre byzantin.
Deux armées célèbres avaient campé, dans les temps anciens, aux Pylea de Cilicie et do Syrie, celle de Cynifl le Jeune et celle d'Alexandre, t Ce sont deux murailles, dit Xénophon. L'espace entier qui les sépare est de trois stades. Le passage est étroit, les murailles descendent jusqu'à la mer, et elles sont couronnées de rochers à pic» (2).
per sur le champ de bataille d'Alexandre le
(1) ' y-j-xl; réwîij ™; mlssiuMM ntîns.
(2) Ambatt, li.ro I, clup.ïv.S '.,
Grand? II y avait dans ce choix mieux qu'une simple réminiscence. « Les fortifications naturelles de la Cilicic. ilif Gibbon. |inilégcin<.'nl el même cachaient le camp d'iléraclius. L'ongle qu'il occupait aboutissait à un vaste demi-cercle des provinces de l'Agio, de l'Arménie et de la Syrie, ot, en quelque point de In circonférence qu'il voulût former une attaque, il lui était lacile de dissimuler ses niouw nu.'nts et do prévenirceuxde l'ennemi. » On se trouvait au centre géométrique de l'immense territoire envahi par le grand roi. Or, nous Je savons, les rivages abruptes de l'Analolie et de la Syrie comptaient un grand nombre de forteresses qui n'avaient paa encore capitulé. On pouvait donc, du Liban et du Taurus, ramener Jl soi toutes ces garnisons inutiles et dispersées. A cet effet, on emploierait la belle HotU: gn-eque qui dominait la Méditerranée. En outre, on avait un campement admirable, où on exercerait les troupes avant de les mener au combat. Et quand les hostilités commenceraient, c'est une guerre de montagnes que l'on aurait a soutenir : la cavalerie persane y perdrait tous ses avantages, l'infanterie grecque y garderait tous les siens.
il fallait concentrer les troupes el lesaguerrir
ISO CHAPITRE DIXIÈME.
La première de ces opérations s'effectua avec une sûreté et uni pîMinpli ln.il! 1 'jiii remplirent les Grecs d'admiration et les Perses d'inquiétude, n L'empereur agissait, pensait, combinait, donnaildes ordres jitiu t- rassembler sa nombreuse armée, répandue sur la terre entière; car on avait a craindre que les Barbares ne survinssent à ['improviste ■(*). Lorsque cette manœuvre ingénieuse et délicate eut ptu-té Ions ses fruits, on fut encore plus élogieux et plus flatteur. « Sa parole conciliante les avuil n'unis, comme avec du vir-orgen ton recueille des parcelles d'or ■ (2).
Théophane dit avec beaucoup de simplicité et do justesse : o Autour de sa jeune armée, Héraelius g-roupa les anciennes lésions » (3). Maïs il n'eut pas besoin de se déplacer (4). i Elles se rassemblèrent d'elles-mêmes « [5).