XVII
Après avoir croisé l’empereur Maximilien dans le village d’Ayotla, le général Castelnau, qui n’avait pu approcher le souverain quittant sa capitale, était entré le 21 octobre 1866 à Mexico.
A dater de cette heure grave pour les destinées du Mexique, la responsabilité morale du maréchal Bazaine cessait totalement. L’opinion publique a été égarée à dessein quand on a prétendu faire peser sur le général en chef le poids d’une seule résolution prise, d’un seul acte commis dans ce pays lointain, à partir de l’arrivée de l’aide de camp de Napoléon III. Et, en effet, les instructions émanées des Tuileries, à la date du 12 septembre 1866, enjoignaient au quartier général de n’arrêter et de n’exécuter aucune mesure ni politique, ni militaire, au milieu des événements importants qui s’annonçaient, sans l’avoir soumise préalablement à l’assentiment du général Castelnau, doublé de la personne de M. Dano, ministre de France, dont le rôle bien effacé jusqu'ici acquérait alors une nouvelle autorité.
En conséquence, le maréchal ne restait plus qu’un chef
militaire, entièrement subordonné aux pleins pouvoirs discrétionnaires de l’envoyé de Napoléon III, au contrôle du simple général de brigade investi par le souverain d’une confiance illimitée en prévision de toutes les éventualités. Le général en chef continuait de parler et d’agir en son propre nom; mais il ne conservait plus qu’une liberté d’action illusoire. Car son initiative s’effaçait au moment de l’action. Seulement, une fois les faits accomplis, il devait en endosser forcément la responsabilité, puisque le général Castelnau restait la pensée secrète, tandis que lui était le bras apparent. Eh bien! nous n’hésitons pas à le dire, du jour où la politique du gouvernement français s’est annoncée équivoque, où les instructions officielles se sont heurtées contre les instructions officieuses, où cette politique ne s’est plus inspirée que de sous-entendus; à l’heure où, en un mot, la pleine confiance de l’empereur des Français s’est reportée avec éclat de la tête du général en chef sur celle de l’aide de camp impérial, le maréchal Bazaine a commis une grosse faute dont il porte la peine; car il s’est fait responsable, devant le tribunal de la France et de l'Europe, des actes qu’il n’a pas conçus, mais auxquels il a paru s’associer en obéissant militairement. A notre avis, poulie général en chef, à qui il répugnait de renverser brutalement le trône qu’il avait aidé lui-même à élever depuis quatre années, le jour était venu de briser son épée.
Cette protestation, d’un caractère purement politique, eût été une grande leçon; nous comprenons pourtant qu’à cette époque de crise, le sentiment du devoir ait prévalu dans l’esprit du général en chef. L’armée française était encore disséminée au loin. Une retraite con-
certéc et opérée à travers dix-huit cents lieues de territoire, dont il avait lui-même marqué d’avance toutes les étapes, avait besoin, pour être menée à bonne fin, de l’expérience d’un homme connaissant à fond le pays, ses éléments et ses résistances. Notre gouvernement d'ailleurs avait fait appel au dévouement du maréchal, pour qu’il préservât lui-même le drapeau français de toute insulte avant de quitter le sol mexicain. Or, si la monarchie était précipitée, on pouvait s’attendre à voir se lever çontre nous les deux grands partis de la nation. En l’absence des deux généraux divisionnaires, Douay et de Castagny, encore éloignés de Mexico et nécessaires eux-mêmes à la concentration de leurs troupes, à qui le commandement suprême eut-il pu être remis sans danger? Le général Castelnau, débarqué d'hier, ignorant la topographie comme le monde mexicain, inférieur en grade aux divisionnaires, était incapable, malgré sa haute autorité et son caractère d’envoyé impérial, de se saisir de la direction du corps expéditionnaire. Sous l’empire de préoccupations, le maréchal résolut, malgré cet effacement de lui-même, et par attachement à l’armée, de poursuivre jusqu’au bout l’œuvre qu’il avait entreprise. Ce n’est qu’ainsi que nous pouvons expliquer le mobile de la conduite du maréchal.
Une des raisons qui avait déterminé Maximilien à ne pas recevoir à Ayotla l’aide de camp de Napoléon, dont le but de la mission avait déjà transpiré, c’est que le général Castelnau n’était pas accrédité auprès du jeune souverain, mais seulement auprès de notre quartier général, auquel il venait donner l'impulsion voulue et prévue par les Tuileries, selon les différentes phases qu’allaient subir les événements.
Au premier plan des instructions du cabinet fiançais, se dessinait un programme très net, l’abdication de Maximilien. L’aptitude de notre gouvernement, en enlevant tout appui à la cause impérialiste, avait déjà préparé de longue main et devait faire espérer le succès de ce projet. S’il eût réussi, il est certain qu’il eût prévenu cette longue agonie qui a ensanglanté Queretaro. « Si Maximilien vient à abdiquer, mandait-on de Paris, on devra réunir un congrès, surexciter l'ambition des différents chefs dissidents qui tiennent la campagne, et faire décerner la présidence républicaine à celui d’entre eux, Juarez seul excepté, qui consentira le plus d’avantages sérieux à l’intervention. » Aussi, malgré le mauvais accueil du jeune empereur, le général Castelnau dut fort se réjouir de la tournure déjà imprimée aux choses par la volonté de Maximilien lui-même, qui s'éloignait spontanément du territoire. Car les difficultés de sa mission se trouvaient singulièrement diminuées. La chute prochaine du trône laissait la place libre à toutes les combinaisons gouvernementales et au prompt rapatriement du corps expéditionnaire, que rieh n’allait plus retenir, une fois les intérêts de nos uationaux garantis. Or, pour obtenir cette garantie, on avait pensé à Paris que le meilleur moyen, conseillé par la longue lutte et les succès des libéraux, était d’aider à la restauration du fauteuil présidentiel, dont l’essai de renversement nous avait coûté tant d’or et de sang inutiles. " • • i - >
Les autorités françaises attendaient donc avec une vive impatience à Mexico la nouvelle définitive de l’embarquement de Maximilien. Cet événement était d’autant plus désirable que le pays était en proie à une sourde émotion qui pouvait éclater d’un momeut à l’antre. Le
gouvernement mexicain, quoique le ministère restât passivement à son poste, n’existait plus que de nom, et il y avait gros péril à laisser prolonger une crise qui pouvait se dénouer par un mouvement insurrectionnel de toutes les factions liguées à la fois contre l’étranger. Ces symptômes, développés par les ministres eux-mêmes à l’heure où Maximilien, encore incertain, avait quitté Orizaba pour se retirer à l 'hacienda la Jalapïlla, avaient pris un caractère si menaçant dans la capitale même, que le quartier général dut concerter des mesures de précaution, comme l’atteste la lettre du maréchal au général français chargé du commandement de la place.
Mexico, 2 novembre 1866.
Mon cher général,
Compte m’a été rendu des désordres qui se sont produits hier soir au théâtre forain établi sur la place d’ Armes. J’ai écrit à S. E. le ministre président du conseil, pour l’inviter à faire fermer dès aujourd'hui cet établissement public.
Dans le cas où le gouvernement mexicain ne jugerait pas à propos de faire fermer ledit théâtre, comme S. M. l’empereur Napoléon y a été insulté par le public, et que des huées, des cris de mort et de mépris ont accueilli la présentation de son image, vous voudrez bien donner des ordres au capitaine Oudinot et à la gendarmerie, pour qu’en vertu de l’état de guerre, ce théâtre soit fermé ce soir et cesse ses représentations.
Vous prendrez les mesures nécessaires pour que la tranquillité publique ne soit pas troublée et que tout perturbateur soit immédiatement arrêté.
Le maréchal commandant en chef,
Bazainb.
Maximilien. I. la
On jinsultait déjà le souverain de la France: les Italiens nous avaient payé de pareille gratitude après Villafranca.
Le cabinet des Tuileries avait par anticipation une telle certitude de l’écroulement prochain du trône mexicain, que sans perdre de temps il avait déjà secrètement invité ses diplomates à nouer des relations avec Ortéga, l’ancien défenseur de Puebla, qui s’était échappé de nos mains en 1863, malgré sa parole donnée, et qui, depuis cette époque, nous faisait une guerre acharnée, guerre d’ambition toute personnelle. Ce général mexicain avait paru le compétiteur le plus redoutable à opposer à Juarez, tant à cause de son influence que de son droit légal à recueillir provisoirement la succession de l’ancien président, dont les pouvoirs eussent dû déjà expirer, d’après la constitution républicaine, en état de paix.
Telle n’était pas, avec raison, la façon de voir des Etats-Unis, qui n’avaient reconnu et n’entendaient reconnaître, jusqu’à la pacification du pays, que le vieil Indien, comme chef réel de la nation. A peine était-il avisé de la mission du général Castelnau, que le cabinet de Washington organisait la mission du plénipotentiaire Campbell et du général Sherman. Cette mission, conçue par le président Johnson, qui avait songé à raffermir sa position très compromise à l’intérieur par quelques actes de politique étrangère susceptibles de flatter l’orgueil américain, avait pour but de rallier à Juarez les principaux chefs, et d’annihiler les efforts d’Ortéga. L’homme véritablement important de cette mission était le général Sherman, d’un esprit élevé et conciliant. Campbell ne jouait que le second rôle: on leur avait adjoint un secrétaire de légation qui avait longtemps séjourné au
Mexique, d’un caractère ardent, disposé aux partis violents. Il suffira de reproduire les instructions données par la Maison-Blanche à ces deux personnages principaux, pour comprendre l’attitude que prenait alors le gouvernement américain, tant envers le Mexique qu’à l’égard de la France.
Note de M. Seicard à Campbell, pour lui envoyer ses instructions en date de Washington, le 22 octobre 1866 .
Monsieur,
Vous savez qu’un arrangement amical et explicite existe entre notre gouvernement et l’empereur des Français, par lequel celui-ci s’est engagé à retirer ses forces militaires du Mexique en trois détachements, dont le premier partira du Mexique en novembre prochain, le second au mois de mars suivant, et le troisième en novembre 1867, et qu’une fois l’évacuation accomplie, le gouvernement français adoptera immédiatement vis-à-vis du Mexique une politique de non - intervention , pareille à celle qui est pratiquée par les Etats-Unis. Des doutes ont été conçus et exprimés en certains cercles sur la bonne foi qu’apportera le gouvernement français à l’exécution de cette mesure. De pareils doutes n’out pas été admis par le président, qui a reçu des assurances réitérées et même récentes que la complète évacuation du Mexique par les Français sera consommée aux époques convenues, ou même plus tôt, suivant les convenances climatériques, militaires et autres.
Il y a des motifs de supposer que deux questions incidentes ont déjà engagé le gouvernement français, savoir: premièrement, si le départ du prince Maximilien pour l’Autriche ne devrait pas avoir lieu avant la retraite de l’expédition française; secondement, s’il ne serait pas préférable,
à cause des convenances climatériques, militaires et autres ci-dessus mentionnées, de retirer toutes les forces expéditionnaires en une seule fois, au lieu de les retirer en trois détachements successifs et à diverses périodes.
Néanmoins, l’empereur Napoléon n’a pas fait de communication formelle à ce sujet au gouvernement des Etats- Unis. Lorsque la question s’est incidemment produite, le département d’Etat a répondu, par l’ordre du président, que les Etats-Unis attendent l’exécution de la convention pour l’évacuation dans les délais fixés par le gouvernement français, et qu’ils se réjouiraient de voir cette évacuation s’opérer encore plus promptement qu’il n’a été convenu. Dans ces circonstances, le président s’attend à ce que, dans le courant du mois prochain (novembre), une partie au moins des forces expéditionnaires françaises quittera le Mexique , et il pense qu’il n’est pas improbable que le gros des forces expéditionnaires se retire eu même temps ou presque en même temps.
Un pareil événement ne peut manquer de produire une crise d’un grand intérêt politique dans la république du Mexique. Il importe que vous vous trouviez soit sur le territoire de la république, soit dans une résidence à proximité, afin de pouvoir prendre l’exercice de vos fonctions comme ministre plénipotentiaire des Etats-Unis auprès de la république du Mexique. On ne peut savoir d’une manière positive le parti auquel s’arrêtera le prince Maximilien en cas d’une évacuation complète et partielle du Mexique. On ne peut non plus définir par anticipation le parti que prendra, au même cas, M. Juarez, président de la république du Mexique.
Nous sommes prévenus de l’existence à Mexico de divers partis politiques autres que ceux à la tête desquels sont le président Juarez et le prince Maximilien j ces divers partis sont en conflit de sentiments touchant les moyens les plus
prompts et les plus convenables de restaurer la paix, l’ordre et le gouvernement civil de la république.
, Nous ignorons ce que feront ces partis après l’évacuation française. Enfin, il est impossible de prévoir la conduite du peuple mexicain quand cet événement se produira.
Par ces motifs, il est impossible de vous donner des instructions précises sur la ligne de conduite que vous devez tenir dans l’accomplissement de la haute mission que le gouvernement des Etats-Unis vous a confiée. On doit laisser beaucoup à votre appréciation personnelle, et on devra se baser sur les mouvements politiques qui se produiront dans l’avenir. Il est cependant certains principes qui, à notre jugement, devront régir la conduite politique que le gouvernement des Etats-Unis attend de vous. Le premier de ces principes est que, comme représentant des Etats-Unis, vous êtes accrédité auprès du gouvernement républicain du Mexique, dont M. Juarez est le président.
Vos communications comme représentant devront être adressées à lui, en quelque endroit qu’il se trouve; et, dans aucun cas, vous ne pourrez reconnaître officiellement soit le prince Maximilien, qui prétend être empereur du Mexique, soit toute autre personne, chef ou commission exerçant le pouvoir exécutif à Mexico, sans en avoir préalablement référé à mon département, sans avoir reçu les instructions du président des Etats-Unis.
Secondement, en supposant qne le3 commandements de l’armée et de la marine française exécutent de bonne foi la convention de l’évacuation du Mexique avant le terme fixé, l’engagement qui vous incombe, dans cette hypothèse, est qne les Etats-Unis ou leur représentant n’appox-tent aucune entrave ni aucun obstacle au départ des Français.
Troisièmement, ce que le gouvernement des Etats-Unis désire pour l’avenir du Mexique, ce n’est pas la conquête de ce pays ni d'aucune de ses portions, ni l’agrandissement des
Etats-Unis par des achats de terres ou de domaines ; mais, au contraire, il désire voir le Mexicain délivré de toute intervention militaire étrangère, afin qu’il puisse régler la conduite de ses propres affaires avec le gouvernement républicain existant ou toute autre forme de gouvernement que, jouissant d'une liberté parfaite, il aura résolu d’adopter de son propre mouvement, à l’abri de toute influence de pays étrangers et aussi des Etats-Unis.
Il découle de ces principes que vous ne devez pas faire de stipulations avec les commandants français, ni avec le prince Maximilien, ni avec tout autre parti qui aurait une tendance à contrecarrer ou à s’opposer à l’administration du président Juarez, ou à retarder et à ajourner la restauration de l’autorité de la république. D’un autre côté, il peut arriver que le président de la république du Mexique réclame les bons offices des Etats-Unis, ou quelque acte efficace de notre part pour favoriser et bâter la pacification d’un pays si longtemps déchiré par la guerre civile et étrangère, et activer ainsi le rétablissement de l’autorité nationale sur des principes concordant avec un système républicain et domestique du gouvernement.
Il est possible encore que l’on fasse quelques mouvements des forces de terres ou de mer des Etats-Unis, sans intervenir dans les limites de la juridiction du Mexique, ni violer les lois de la neutralité, mais pour favoriser la restauration de la loi, de l’ordre et du gouvernement républicain de ce pays.
Vous êtes autorisé à conférer à ce sujet avec le gouvernement républicain du Mexique et ses agents, et même de conférer à titre d’informations, si vous le jugez nécessaire, avec tous autres partis ou agents, dans le cas où une conférence exceptionnelle deviendrait absolument nécessaire; mais dans ce cas seulement.
Vous pourrez ainsi obtenir les informations qu’il importe
à notre gouvernement de connaître, et vous les transmettrez à mon département avec vos suggestions et avis sur toutes autres mesures de notre part qui pourraient être adoptées en conformité des principes ci-dessus développés. Vous vous bornerez à référer ainsi toute proposition importante qui pourrait s’élever au sujet de la réorganisation et de la restauration du gouvernement républicain du Mexique, à mon département, pour l’information du président.
Le lieutenant général des Etats-Unis possède déjà une autorité discrétionnaire touchant la disposition des forces des Etats-Unis dans le voisinage du Mexique; son expérience militaire le rend apte a vous donner des conseils sur les questions de ce genre, qui peuvent s’élever pendant' la période transitoire qui fera passer le Mexique de l’état de siège militaire maintenu par un ennemi étranger à la condition politique de « selfgouvernement. »
En même temps, il aura le pouvoir, étant près de la scène de l’action, de lancer tous les ordres qui lui paraîtront convenables ou nécessaires pour maintenir les obligations des Etats-Unis relativement à ce qui se passerait sur les frontières du Mexique. Pour ces motifs, il a été requis et a reçu l’ordre du président de vous accompagner à votre destination et de remplir à votre égard l’office d’un conseiller officiel, reconnu par le département de l’Etat, en ce qui touche les matières qui viennent d’être indiquées.
Après vous être entendu avec lui, vous pourrez vous rendre dans la ville de Chihuahuâ ou tout autre endroit du Mexique où le président Juarez pourra résider, où dans tout autre lieu du Mexique, à votre choix, qui ne sera pas tenu ou occupé au moment de votre arrivée, par les ennemis de la république du Mexique; vous pourrez aussi vous arrêter dans tout endroit des Etats-Unis, à proximité de la frontière ou des côtes du Mexique, pour y attendre le moment d’-
entrer dans telle partie du Mexique qui sera occupée, par la suite, par le gouvernement républicain du Mexique.
William H. Seward.
Note du président Johnson à M. E. Stanton, ministre de la guerre, pour adjoindre le général Grant à M. Campbell, ministre des Etats-Unis, au Mexique, datée de Washington le 26 octobre 1866.
Monsieur,
Des avis récents annonçant l'évacuation prochaine du Mexique par les troupes expéditionnaires françaises, le temps est venu, pour notre ministre au Mexique, de se mettre en rapport avec cette république. Pour l’aider dans sa mission et pour donner une preuve du vif désir des Etats-Unis de régler les questions pendantes, je crois important de faire accompagner notre ministre par le général Grant. Je vous demande donc d'inviter le général Grant à se rendre sur quelque point de notre frontière mexicaine, le plus convenable pour communiquer avec notre ministre, ou, si le général Grant le trouve préférable, qu’il l’accompagne jusqu'à destination et lui donne l’aide de ses conseils pour exécuter les instructions du secrétaire d’Etat dont je vous envoie copie pour l'usage du général. Le général Grant fera au secrétaire de la guerre son rapport sur tout sujet qui, dans sa pensée, devra être communiqué au département.
A. Johnson.
Le général Grant ayant décliné ce mandat, le lieutenant général Sherman, qui l’accepta à sa place, reçut l’ordre de partir sans retard pour sa destination. Comme on l’a vu, par leur langage aussi bien que par leurs
démonstrations militaires, les États-Unis, écartant sur l’heure tout autre candidat à la présidence, affirmaient plus haut que jamais l’autorité de Juarez; mais ils n’exigeaient pas que l’Empereur Napoléon modifiât sa décision connue d’évacuer le Mexique en trois termes. Cette fois donc, la cour des Tuileries avait bien résolu de son plein gré d’accélérer la chute de la monarchie mexicaine, en devançant l’époque fixée du rapatriement de nos troupes et en modifiant une retraite par échelons qui eût laissé le temps à Maximilien d’ouvrir les yeux et de se retirer honorablement, ce qu’il eût fait sans nul doute avec le dernier détachement de notre arrièregarde.
Le 11 novembre, les envoyés américains* montés sur la frégate de guerre la Susquéhana , sortirent de New- York et prirent le large, le cap sur les ports de Matamoros, et plus tard de Tampico, tombés déjà au pouvoir des dissidents. De ce dernier point ils comptaient pouvoir entrer en relation avec Juarez. Us avaient pour but réel de réclamer un navire chargé d’armes pour les libéraux capturé par les impérialistes. Mais le général Pavon, qui tenait la place, s’était récemment rallié à la fortune d’Ortéga. Ces libéraux, maîtres à leur tour du navire, déclarèrent à leur profit la capture de bonne prise. Cependant, la frégate resta plusieurs jours mouillée devant la barre de Tampico.
Au moment où la mission américaine s’organisait dans le cabinet de M. Seward, les événement se pressaient à l’hacienda de la Jalapilla. S’inspirant de la lettre de
M. Eloin, on se le rappelle, Maximilien avait arrêté dans sa pensée le projet de réunir un congrès national, projet qu’il caressait depuis longtemps déjà. Il se flattait que la convocation de ce congrès trancherait pacifiquement, aussitôt le départ des Français consommé, le duel engagé entre la monarchie et la république. Si alors le principe qu’il représentait venait à succomber devant un vote populaire, dénoûment qu'il prévoyait d’ailleurs, il recouvrerait la liberté de rentrer la tête haute en Europe, comme un prince descendu noblement des marches du trône et digne encore de jouer un rôle dans sa patrie. Mais, pour se maintenir au pouvoir jusqu’au terme de l’occupation française, il fallait s’appuyer sur un parti qui contînt l’insurrection en respect et lui permît de traiter au moins d’égal à égal avec les différents chefs libéraux, dans le but d’assurer l’exécution de son plan, c’est-à-dire la libre assemblée à Mexico de tous les notables du territoire appelés à se prononcer. Or, le père Fischer tenait dans sa main tous les fils de la trame cléricale, et ne cessait de faire miroiter sous les yeux de Maximilien, qui ne se prononçait pas encore, les prétendues ressources du parti dont il se disait la tête. A ce moment décisif, le confesseur de la cour reçut un puissant renfort. Les généraux Marquez et Miramon, que la couronne avait écartés en Europe depuis deux ans environ, venaient de débarquer à la Vera-Cruz; quelques heures après, leur passage mystérieux était signalé à la Soledad. Le lendemain du jour où ils avaient touché terre, oublieux de leur disgrâce et n’ayant pu rester sourds à l’appel de leur faction, ils entraient à la Jalapilla, tout prêts à jeter leurs épées dans la balance, et si Maximilien consentait à se donner aux cléricaux,
à ouvrir une seconde fois la campagne sous la bannière impériale. Maximilien n’hésita plus; il donna parole au parti clérical qu’il s’engageait à réintégrer dans ses biens et dans ses dignités. Miramon, fort de la promesse impériale qui devait encore être tenue secrète quelques jours, monta en toute hâte à Mexico pour porter cette grande nouvelle au ministère et au conseil d’État, réchauffer le zèle de tous les partisans de l’Eglise et arrêter toutes les mesures nécessaires à la mise d’une nouvelle armée sur pied et à la concentration de vingt millions de francs dans le trésor de la monarchie.
A partir de cet instant, Maximilien, ne se sentant plus isolé, engagea une partie serrée avec les autorités françaises. Le bruit des négociations ouvertes par notre diplomatie avec les chefs libéraux et de la mission Campbell destinée à Juarez par le président Johnson, avait pénétré à la Jalapilla. Le souverain apprenait successivement, par ses créatures de Washington, ce qui était fondé d’ailleurs, que plusieurs agents avaient été expédiés de Paris pour préparer sa chute. Un second secrétaire de légation avait été dépêché par le marquis de Moustier au marquis de Montholon, et à son retour d’Amérique obtenait un avancement de grade.
Certains envoyés secrets, .tels que le colonel Estevan, reçu à cette époque par l’Empereur en audience à Saint- Cloud, et un Français du nom de Moreau, avaient été signalés à Washington. Enfin, M. Marcus Ottexbourg, consul américain, précédant la frégate la Susquehanah, venait de débarquer à la Vera-Cruz et de remonter précipitamment à Mexico. Convaincu dès lors que le général Castelnau était lame de l’action, il résolut de démasquer d’un seul coup les intentions de la politique
française pour la forcer de se prononcer ouvertement dans un sens ou dans un autre. Maximilien avait à ses côtes, dans la personne de son confesseur Fischer, un diplomate des plus exercés, rompu à toutes les finesses du métier, et qui dirigeait la pensée du souverain comme sa plume et sa conscience. Sous son empire, le jeune monarque se repentait déjà de ne pas avoir fait accueil au général Castelnau; car il eût été intéressant d'entendre par sa bouche les dernières volontés des Tuileries. Le président du conseil, M. Larès, fut chargé à Mexico d’inviter l’aide de camp de Napoléon à s’expliquer. Cette tentative échoua; le général Castelnau, fidèle à son rôle, répondit à M. Larès que la présence du maréchal qui avait qualité pour traiter les affaires était nécessaire. MM. Larès et Arroyo durent se rendre au quartier général où les attendaient les trois autorités françaises. A la suite de cette entrevue, les deux ministres mexicains rédigèrent une note qui était le résumé fidèle des explications échangées, et l’adressèrent au maréchal, en date du 4 novembre 1866.
Tout d'abord ils entendaient bien constater que le général Castelnau avait déclaré n’avoir d'autre mission que celle de confirmer les lettres du 15 janvier et les suivantes, par lesquelles l’empereur Napoléon avait signifié à Maximilien qu'il ne pouvait continuer à aider l’empire ni avec les troupes françaises ni avec de l’argent. La question ainsi posée, restait à Maximilien toute liberté de prendre une décision. En même temps, les ministres réclamaient la remise entre les mains de la couronne de tous les arsenaux, de l’artillerie, des munitions de guerre et la pleine disposition des troupes mexicaines, pour entreprendre les opérations militaires que le gou-
vernement national jugerait opportunes. Ils demandaient à ce que les places fortes leur fussent confiées en temps opportun. Les deux dernières phrases de ce document révélaient surtout la pensée qui l'avait dictée: elles s’exprimaient ainsi : « Nous désirerions faire savoir à notre souverain quelle est l’époque la plus reculée du départ de l’armée française et quel secours elle entend prêter encore au Gouvernement de Sa Majesté pour la pacification du pays.
« Enfin, dans le cas où la décision de l’empereur serait de ne pas gouverner, nous devons lui faire connaître ce que M. le maréchal et M. le général Castelnau auront arrêté de faire , d'après les instructions de V Empereur Napoléon , pour éviter l'anarchie et les désordres qui auraient lieu par suite du manque de gouvernement. »
Quatorze jours auparavant, MM. Larès et Àrroyo se montraient moins soucieux de l’avenir de leur pays lorsqu’ils déclaraient, en apportant leur démission au palais de Cbapultepec, que si Maximilien quittait Mexico, il n’y aurait plus de gouvernement.
Les trois antorités françaises confirmèrent le 7 novembre les résolutions de l’Empereur Napoléon. Toutes les forces et le matériel de guerre mexicains devaient être confiés aux généraux impérialistes, déjà maîtres de tous les établissements militaires. Comme par le passé, toutes les places de l’empire seraient remises aux autorités mexicaines, prévenues en temps opportun de leur abandon par nos détachements. Les troupes françaises continueraient à protéger les fonctionnaires et les populations dans les zones occupées par nos soldats, mais sans entreprendre d’expéditions.
« Quant au dernier article, était-il répondu, il est pour
ainsi dire impossible d'exposer les mesures qui seraient prises le cas échéant ; mais nous pouvons assurer qu’elles auraient surtout pour but le maintien de l’ordre, le respect de vœux des populations, ainsi que la sauvegarde des intérêts français. »
Ce langage, qui n’était pas dépouillé d'artifice, fut loin de satisfaire le père Fischer. Maximilien rédigea aussitôt une lettre qui, tout en étant adressée au maréchal, réclamait une réponse collective des représentants de la France. Sous prétexte de régler certaines questions, et entre autres le rapatriement de la légion austro-belge, dont les intérêts avaient été déjà pleinement confiés par le trône à la sollicitude du colonel de Kodolish, il chercha à provoquer une déclaration plus explicite.
12 novembre 1866.
Mon cher maréchal,
Avant de résoudre définitivement ce que je dois faire, et pour le cas où ma résolution serait d’abandonner ce pays, je dois laisser assurés certains points, qui sont à la fois de stricte justice et qui méritent de ma part une attention particulière. A cet effet, je ne doute pas de votre bonté pour m’envoyer un acte signé collectivement par vous, par le ministre de France et par le général de Castelnau, et dans lequel document se trouveraient stipulés les points suivants: 1° Que le gouvernement français fera rentrer dans leurs pays respectifs les individus qui forment la légion austrobelge, en leur accordant le passage et les ressources nécessaires pour effectuer leur rapatriement. Les individus de la légion austro-belge devront être les premiers à évacuer le territoire mexicain.
2° Les autorités françaises au Mexique prendront les dispositions nécessaires , pour qu'aux frais du Mexique soit déterminée la somme indispensable à l'établissement d’une pension à vie pour chacun des mutilés et des invalides du corps austro-belge, au cas où ne suffirait pas à cette opératinu le produit de la vente des canons de la légion autrichienne, qui sont ma propriété particulière.
Les pensions dont parle cet article devront être liquidées par une commission nommée par vous, et dont feront partie les colonels Kodolisch et van der Smissen, qui, chacun pour leur pari, se chargeront d’envoyer ces sommes à qui de droit parmi les intéressés.
3° Les autorités françaises à Mexico prendront toutes dispositions , pour que le trésor mexicain paye dix mille piastres, que vous ferez remettre à la princesse Iturbide, à-compte de sa pension.
En même temps, vous ordonnerez d’envoyer dans une ville de France dix mille piastres au prince D. Salvador de Iturbide, à-compte de ce qui lui est dû, et on devra stipuler en même temps, sur les actes, que le jeune prince seul pourra disposer des intérêts du capital pendant sa minorité.
4° Les mêmes autorités françaises prendront leurs dispositions pour qu’au compte du gouvernement mexicain il soit compté à Don Carlos Sanchez Navarro, la somme de 45,000 piastres, destinées à payer les dettes de la liste civile.
En même temps, on fera remettre audit Sanchez Navarro les sommes nécessaires pour liquider les comptes de la grande chancellerie, en comprenant que ces comptes ainsi que ceux de la liste civile seront payés avec ce que l’Etat reste devoir à la liste civile.
5° Les payements compris aux articles 2, 3 et 4 devront être intégralement exécutés le jour où sortira de Mexico la dernière fraction des troupes du corps expéditionnaire.
Ma propriété particulière restera confiée à votre propre
sauvegarde, mon cher maréchal, et avec ses produits, je vous prierai, d’accord avec Sanchez Navarro, de vous conformer â la teneur de mes instructions.
Recevez les assurances des sentiments de ma sincère amitié, avec lesquels je suis votre très affectionné,
Maximilien.
Orizaba, 12 novembre 1866.
Le souverain, en donnant une nouvelle preuve de confiance au maréchal, sous la sauvegarde de qui il plaçait sa propriété particulière, semblait annoncer nettement son abdication. Les représentants de la France accueillirent avec joie cette tardive manifestation qui devait mettre un prompt terme au désarroi toujours croissant du royaume, et à la panique de la capitale. Ils s’empressèrent de souscrire à tous les désirs de l’Empereur dont il convenait de remplir au moins les engagements contractés par la couronne, et l’acte collectif, destiné à faire tomber les derniers scrupules de Maximilien, fut expédié à Orizaba.
Mexico, 16 novembre 1866.
S. M. l’empereur Maximilien ayant manifesté le désir d’obtenir un document signé collectivement par le maréchal de France, commandant en chef le corps expéditionnaire, par l’envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de France, et par le général, aide de camp de l’empereur des Français, en mission, concernant la solution de plusieurs questions exposées dans une lettre impériale datée d’Orizaba, 12 du courant:
Les soussignés, heureux de trouver une occasion de témoigner, autant qu’il dépend d’eux, de leur bon vouloir,
Bont convenus de transmettre à sadite Majesté la déclaration suivante :
Le gouvernement français s’engage à effectuer le rapatriement de tous les hommes qui composent la légion austrobelge. Cette opération s’exécutera aussi vite que les circon- • stances le permettront, et , en tout cas , de telle sorte que les Austro-Belges aient complètement évacué le Mexique avant le départ de la dernière brigade française.
Les conditions de détail relatives à ce rapatriement seront réglées entre deux personnes, dont l’une sera désignée par l’empereur Maximilien, l’autre par le maréchal Bazaine.
Les soussignés s’engagent à faire payer une gratification de réforme aux mutilés et invalides de la légion austrobelge, et à faire accorder aux officiers et soldats de cette légion une indemnité payable au port de débarquement.
La liquidation des gratifications de réforme et des indemnités ci-dessus spécifiées sera confiée à une commission dont feront partie les colonels Kodolisch et van der Smissen.
Les soussignés s’engagent, en outre, à employer toute leur influence pour qu’une avance soit faite à la princesse dona Josefa, et au jeune prince don Salvador de Iturbide sur la pension qni leur est due.
Enfin, conformément au vœu exprimé par S. M. l’empereur Maximilien, M. Carlos Sanchez Navarro sera chargé du payement des dettes de la liste civile et de la liquidation des comptes de la grande chancellerie. Les sommes -provenant de la vente des effets mobiliers appartenant à la liste civile, seront affectés à cet usage, et, dans le cas d’insuffisance, les soussignés s’efforceront d’obtenir que le complément en soit fourni par le nouveau gouvernement du Mexique.
En foi de quoi les soussignés ont signé la présente déclaration.
Bazaikk.-Da.no. — Castelnau.
Maxim u.i*k. I. 16
Les représentants de la France étaient tombés dans le piège que leur avait tendu Maximilien. Le dernier énoncé de l’acte collectif trahissait l’approche d’un nouveau gouvernement déjà prêt à succéder à la monarchie.
* Les trois cosignataires avaient manqué de perspicacité : ils n’eussent certes pas commis cette faute contre la diplomatie, s’ils se fussent éclairés en comparant les termes des deux lettres impériales, qui traitaient du rapatriement de la légion belge et espacées seulement de douze jours. La première, datée du 31 octobre 1866, commençait ainsi:
« Dans les circonstances difficiles dans lesquelles je me trouve, et qui, si les négociations que je viens d’entamer n’aboutissent pas à un heureux résultat, me forceront de rendre le pouvoir que la nation m’a confié ..... » '
On savait que ces négociations avaient échoué, et au lieu de rendre le pouvoir, Maximilien disait à cette heure, en termes très dubitatifs, qui indiquaient bien une révolution dans ses idées :
« Avant de résoudre définitivement ce que je dois faire, et pour le cas où ma resolution serait d’abandonner ce pays #
Toujours est-il que la lecture du document français ne laissa plus de doute à Maximilien: il venait d’acquérir la certitude que la politique française, l’ayant complètement sacrifié, sans l’ombre d’un regret, au salut de ses propres intérêts, avait définitivement séparé sa fortune de la sienne, et que toutes les mesures étaient prises par le commandement français pour substituer un nouvel ordre de choses à l’empire. Les prédictions de M. Eloin s’étaient donc réalisées 1 Impatient d’en finir
avec la France, avisé d’un autre côté par Miramon du revirement favorable qui s’était opéré dans les corps de l’État, puisqu’ils se préparaient à descendre à la Jalapilla sur l'appel du souverain, Maximilien envoya une dépêche au maréchal Bazaine pour l’inviter à une entrevue particulière. Dans un entretien particulier, il espérait que la général en chef laisserait échapper le dernier mot de la politique des Tuileries.
. Orizaba, 18 novembre 1860 .
Très confidentielle et urgente Au maréchal Bazaine,
Je vous remercie, ainsi que le général Castelnau, ainsi que M. Dano, d’avoir réglé les points qui me touchaient de si près. Mais il reste à régler le définitif : un gouvernement stable, pour protéger les intérêts compromis. Ces points ne peuvent être traités sans une entrevue directe avec vous. La continuation de mes fièvres ne me permet pas de monter à Mexico. Je vous invite donc à venir un de ces jours ici, et en peu de paroles nous pourrons tout arranger d’une manière satisfaisante. J’ai appelé ici pour samedi mon conseil d’Etat et mon président du conseil des ministres.
Maximilien.
Jamais ces fonctionnaires mexicains n’eussent consenti, eux qui tout à l’heure craignaient de se compromettre dans Mexico, à traverser soixante lieues de pays, prêt à se soulever, pour venir enregistrer une abdication. Ils connaissaient donc le véritable but de leur réunion à la Jalapilla. Quand cette dépêche parvint au quartier général, l’arrivée et les démarches de Miramon dans la
capitale avaient déjà fait pressentir la réaction qui s’était opérée dans les résolutions de Maximilien: l’attitude du ministère, devenue presque provoquante, en était un indice certain. Néanmoins, le général en chef, obéissant à la lettre aux instructions officielles de son gouvernement, qui prescrivait de respecter la liberté d’action du jeune Empereur, crut devoir se rendre à son appel. Le général Castelnau et le ministre de France, réunis en conseil, s’y opposèrent. Forcé de se soumettre à cette décision, le maréchal expédia à la Jalapilla sa réponse.
Mexico, 18 novembre 1866.
A S. M. l'Empereur Maximilien.
J’ai pris connaissance de la dépêche télégraphique de Votre Majesté, datée de ce jour. Malgré mon grand désir de me rendre auprès d’elle , il me paraît bien difficile de quitter la capitale dont Votre Majesté m’a confié la garde avant l’arrivée du général Douay, et sans que je sois tranquillisé sur les mouvements militaires ordonnés.
Bazaine.
Ce ne fut que plusieurs jours après avoir tracé cette réponse, que le maréchal fut pour la première fois éclairé sur les véritables intentions du cabinet français, en recevant une missive du marquis de Montholon, dont pourtant, au premier abord, le sens lui parut assez énigmatique, car il n’était nullement au courant de la marche politique suivie à Washington.
Washington, le 9 novembre 1866.
Monsieur et cher maréchal,
. Je ne puis que vous annoncer le départ de M. Campbell
et dti général Shermann pour le Mexique sur la frégate la Susquehanah, et vous prier de lire la dépêche chiffrée que j’adresse par ce courrier à M. Dano. Dans quelques jours je pourrai vous en dire davantage. Les dispositions ici sont bonnes; s’il y avait à craindre quelque incident, ce ne serait que sur des questions de détail.
Les nouvelles d’Europe de ce matin ne signalent aucune amélioration dans l’Etat sanitaire de l’impératrice. Quelle fatalité! La nouvelle du départ de l’Empereur de Mexico a été accueillie avec joie, et l’on considère son éloignemeut comme le signal d’une solution amicale et définitive du différent avec la France au sujet du Mexique.
La question feniane au Canada va désormais faire les frais de la politique extérieure. Le résultat des élections est tout entier en faveur de l’opposition; et passe condamnation sur la politique présidentielle pour la reconstruction de l’Union. Le parti républicain et radical est du reste, en ce qui nous concerne, très nettement opposé à tout conflit extérieur.
Montholon.
Washington, 8 novembre 1866.
Frégate Susquehanah porte au Mexique M. Campbell et le général Sherman pour rencontrer Juarez. Instructions d’aider à l’établissement d’un gouvernement républicain régulier, et d’éviter tout prétexte de conflit avec les autorités françaises. Nulle amélioration dans l’état de l’impératrice.
Montholon.
Washington, 12 novembre 1866.
Au ministre de l'Empereur à Mexico.
Mission partie hier. Instructions très vagues. S’entendre
avec autre que Juarez en ca3 d’absolue nécessité seulement; pas d’intervention, pas d’acquisition de territoire. Appui moral à Juarez. Forces sur la frontière de terre et de mer aux ordres du général Sherman. Eviter tout conflit avec nous.
Moktholon.
Général Ortcga arrêté à Brazos par les Américains.
Tout s’expliqua pour le maréchal dans une visite qu'il reçut sur ces entrefaites de M. Marcus Otterbourg. Ce consul américain qui arrivait en toute hâte des États- Unis où l’on croyait Maximilien déjà embarqué pour l’Europe, était chargé de préparer le terrain aux deux plénipotentiaires accrédités auprès de Juarez. Dans cet entretien, M. Otterboug annonça au général en chef la prochaine visite de ses deux compatriotes et le but de leur voyage, cherchant à le pressentir sur l’impulsion qu’il comptait donner aux événements. Plus tard, dans une conversation tout officieuse, il manfesta qu’il avait été chargé par son gouvernement, agissant d’accord avec la cour des Tuileries, de restaurer de concert avec le général en chef la République mexicaine.
« Il est temps, disait -il, de jeter les yeux sur le général juariste à qui devrait être remise la ville de Mexico pour éviter les désordres qui pourraient éclater d’un moment à l’autre. Porfirio Diaz semblait, à son avis, digne du choix français. Il était donc prudent, en prévision des événements, de l’inviter à se rapprocher de la capitale; d’ailleurs, il prévenait le quartier général qu’il avait déjà obtenu des banquiers de la ville les fonds nécessaires pour assurer la solde d’un mois aux troupes de Porfirio Diaz. »
Le maréchal marqua tout son étonnement de voir les
choses aussi avancées, et déclara nettement à M. Otterbourg que « tant que Maximilien conservait le pied sur le sol mexicain et n'aurait pas abdiqué, il restait à ses yeux le seul chef légal du pays ayant droit à la protection française; que jusqu’à ce moment suprême, il n’y avait donc aucune mesure à prendre, tout général dissident conservant forcément le caratère de rebelle et devant être poursuivi comme tel. Plus tard, ajoutait-il, une fois l’archiduc embarqué, il ne verrait pas d’inconvénient à organiser un gouvernement avec le concours de Porfirio Diaz, pour lequel il avouait professer plus d’estime que pour le général Ortega, dont il ne pouvait oublier la forfaiture à sa parole, quoique ce dernier fût le candidat recommandé de Paris. Si cette éventualité de restauration se présentait, continua le maréchal, nous n'accepterons et nous n’appuierons comme prétendant au fauteuil de la présidence que le chef républicain qui nous garantira la reconnaissance de la dette française, en nous donnant des garanties sérieuses. Si nous tombons d'accord, et en cela je suivrai les instructions de mon souverain, nous traiterons régulièrement, quand le moment sera venu, de gouvernement à gouvernement, et à ce titre nous remettrons naturellement au nouveau président les places de la république, ainsi que l'armement et l’artillerie mexicains. »
Sur une observation spéciale, relative à la livraison de six mille fusils dont la commande avait été faite d’après la demande de Maximilien, ces armes furent comprises dans le matériel qui pouvait être remis, sauf remboursement, au futur chef de l’Etat légalement reconnu. La propre déclaration de M. Otterbourg suffirait pour attester l’authenticité de cette conversation dans la
forme comme dans le fond, puisque c’est elle qui a donné naissance à la fameuse lettre de Porfîrio Diaz adressée au ministre de Juarez, Roméro, et publiée récemment par le cabinet de Washington. La tierce personne à laquelle Porfirio a fait allusion est précisément ce consul américain qui n’avait été nullement autorisé à se faire l’interprète officieux ou officiel du quartier général français auprès de ce chef dissident, comme il peut l’attester lui-même. La proposition que Porfirio entend avoir repoussée comme peu honorable a trait à la reconnaissance de la dette et des emprunts français. Quant à la cession éventuelle de canons et de fusils, elle trouve son explication dans le récit qui précède. Reste le dessein prêté au maréchal d’avoir voulu livrer secrètement à Porfirio des armes, les places de l’empire, l’Empereur et ses généraux; cette calomnie ne tardera pas à retomber sur son auteur, quel qu’il soit.
Jamais le maréchal n’a revu le général Porfirio depuis le jour où il l’a fait prisonnier à Oajaca avec tout son corps d’armée; il est bon de rappeler que ce chef, remis par les Français aux Autrichiens sur l’ordre de Maximilien, s’est échappé des mains de la légion austro-belge. Le quartier général, comme les documents le prouveront tout à l’heure, a négocié plus tard l’échange de prisonniers avec ce chef mexicain, dont la loyauté a égalé l’humanité; mais tout cela s’est passé au grand jour et à distance par les soins des officiers français commandant à Tehuacan et à Puebla. Porfirio, dont on ne peut qu’honorer l’énergique revendication des droits de son pays, a donc cédé à un conseil perfide ou à un sentiment coupable qu’il ne peut manquer de désavouer, lorsqu’il a tracé cette lettre dont M. Seward a fait naître
lui-même et a réclamé l’envoi, comme pièce à l’appui de sa politique étrangère. Ce document, inséré au livre jaune, avait pour but de prouver qu’il avait fait agir à Mexico le représentant américain en faveur de la doctrine de Monroë et de calmer la mauvaise humeur du congrès irrité de l’échec de la mission de ses deux envoyés, MM. Campbell et Sherman. La question mexicaine, qu’on ne s’y trompe pas, a été depuis cinq ans, pour le cabinet des Etats-Unis, un moyen calculé de popularité et un instrument dont il; a su jouer avec autant de hardiesse que d’habileté, pour imposer silence aux cris des mécontents ou des ennemis du successeur de Lincoln.
En effet, la mission des plénipotentiaires américains avait complètement échoué. Le consul des Etats-Unis à la Vera-Cruz avait fait demander le 25 novembre à Mexico, par voie télégraphique, si la frégate « la Susquehanah, encore à l'ancre devant Tampico, pouvait venir à la Vera-Cruz, et si elle y serait bien reçue, le ministre Campbell et le général Sherman désirant s’aboucher avec les autorités françaises. Le quartier général répondit: « que la frégate américaine serait reçue comme tout autre bâtiment de guerre d’une nation amie, et que les personnages en question seraient bien accueillis à Mexico, s’ils désiraient y venir. » Le consul s’empressa d’expédier cette réponse à Tampico par le packett anglais qui était de passage. Le 29 novembre, par gros temps, la Susquehanah , arborant fièrement le pavillon étoilé, contournait les grandes dunes derrière lesquelles se détache tristement la ville de Vera-Cruz. A peine en vue de la rade, elle aperçut un canot qui s’éloignait du port à force de rames et qui se dirigeait dans ses eaux: elle stoppa bientôt au large du fort Saint-Jean-d’Ulloa, pour
recevoir à son bord le personnage qui montait l’embarcation signalée: c’était le consul américain de Vera-Cruz. Il était porteur de graves nouvelles qui frappèrent de surprise MM. Campbell et Sherman. La ville était en fête: on apercevait déjà les guirlandes de feux dont s’illuminaient ses principaux édifices, et le vent apportait en rade le bruit des détonations des pétards. Tout ce mouvement avait pour cause la résolution de Maximilien, qui allait apprendre au Mexique que le souverain renonçait à son départ pour l’Europe, et que, cédant aux instances des grands corps de l'Etat, il remontait à Mexico retremper sa souveraineté dans le suffrage populaire. Le ministre et le général américain, qui s’étaient flattés de voir à leur arrivée la bannière républicaine flotter sur les bâtiments de la douane du port, donnèrent l’ordre à la frégate de virer de bord, et s’en allèrent mouiller devant l’île Vert, à quelques milles de la Vera-Cruz dans l’attente des événements. Le lendemain matin, un officier de la marine française allait complimenter le commandant de la frégate américaine, selon le cérémonial ordinaire. Le lieutenant général Sherman, avisé de Mexico par M. Otterbourg, que le maréchal le recevrait avec tonte la distinction due à son grade et avec la plus franche cordialité; qu'il serait même heureux de le faire assister à une revue des troupes françaises, répondit qu’il n'irait à Mexico que sur une invitation pressante du quartier général. Il est certain que le spectacle d’un défilé de nos troupes n'était pas le but de la mission américaine. -■
Que s’était-il donc passé dans les derniers temps à la
Jalapilla? Le ministère et le conseil d’Etat, descendus de Mexico à Orizaba sous escorte française et sous la conduite de Miramon, étaient entrés en conférence et s’étaient constitués en permanence du samedi au lundi, pendant trois jours, à la résidence impériale. M. Larès, chargé de porter la parole par tous les membres de la commission, avait supplié l’Empereur de ne pas s’éloigner du territoire, affirmant, au nom du clergé dont l’abbé Fischer se portait garant, que Sa Majesté pouvait compter sans délai sur quatre millions de piastres et sur une armée prête à commencer les opérations. Marquez et Miramon acceptaient des commandements. Pendant que le premier de ces généraux occuperait la capitale et protégerait la vallée de Mexico, ainsi que les plateaux de l'Inahuac contre les tentatives de Porfirio Diaz, le second devait courir au Nord livrer bataille aux troupes d’Escobedo. La victoire ne pouvait être douteuse, surtout avec le concours dans l’intérieur du brave Méjia, dont le crédit militaire était encore tout puissant dans la Sierra comme dans l'Etat de Queretaro, témoin jadis de ses triomphes. Au besoin, aussitôt après la déroute des bandes du Nord, les forces victorieuses de la monarchie se retourneraient contre les rebelles d’Oayaca dont elles obtiendraient facilement raison. Quant aux millions nécessaires, le président du conseil s’était borné à déclarer qu’on les trouverait: c'était le secret de son parti.
Ce plan était bien séduisant sur le papier, Maximilien l’avait pleinement adopté. Pour mettre un terme à l’état d’incertitude dans lequel vivait le pays depuis un mois, l’Empereur faisait volte-face complète et lançait une dépêche télégraphique qui contredisait tous les événements accomplis. Le passage à Orizaba du diplomate anglais,
M. Scarlett, rentrant alors en Europe, n’avait pas peu contribué à brusquer la prise d’une mesure violente par le jeune Empereur, qu’il avait conseillé de ne pas abandonner le trône.
Le quartier général recevait immédiatement communication du cabinet impérial de la dépêche télégraphique partie d’Orizaba le 20 novembre 1866.
Aucun des pas que j’ai faits n’autorise personne à croire que j’ai l’intention d’abdiquer en faveur d’aucun parti. L’appel du conseil d’Etat et des ministres a été précisément pour qu’unis à eux, on dépose entre les mains de qui on doit laisser le pouvoir intérimaire, quand arrivera l’heure d’abdiquer, et en attendant que le vote de la nation règle le reste. L’appel fait au maréchal Bazaine n’avait d’autre but que de régler ces points, d’accord avec le général en chef de l’armée.
La prétention de ce qu’un gouvernement provisoire sera reconnu par les Etats Unis est plus que hasardée. Pourquoi? qui garantit cette reconnaissance? qui ira la solliciter? Je crois devoir remettre les pouvoirs que j’ai reçus à la même nation qui me les a donnés, et laisser les autres questions d’origine et d’élection du nouveau gouvernement au libre choix de la nation.
Maximilien.
Telle était la réponse de l’Empereur, s’appuyant désormais sur la note collective du 7 novembre, à la mission Campbell qu’il savait déjà mouillée devant Tampico. Elle s’adressait en même temps aux manœuvres du cabinet des Tuileries, qu’il savait engagées tant à Washington que dans le camp des libéraux. En présence de la ^manifestation de ce nouveau coup d’État, il n’y avait
plus à espérer l’abdication du prince pour le moment. Cette dépêche fut bientôt suivie d’un document plus officiel et plus explicite. Le 1 er décembre paraissait le manifeste impérial daté d’Orizaba qui annonçait au pays la réunion du congrès national.
Manifeste de V Empereur.
Mexicains,
Les circonstances si graves qui touchent au bien-être de notre patrie et qui disparaissent devant nos malheurs domestiques, ont provoqué dans notre esprit la conviction qne nous devions vous rendre le pouvoir que voua nous aviez confié.
Nos conseils des ministres et de l’Etat convoqués par nous ont été d’avis que le bien du Mexique exigeait que nous restassions au pouvoir. Nous avons cru de notre devoir d’accéder à leurs instances, en vous annonçant tout à la fois notre intention de réunir un congrès national sur les bases les plus larges et les plus libérales, auquel participeront tous les partis. Ce congrès déterminera si l’empire doit continuer dans l’avenir, et, au cas affirmatif, concourra à la formation des lois vitales pour la consolidation des institutions publiques du pays. Dans ce bnt, nos conseils se préoccupent actuellement de nous proposer toutes les mesures opportunes, et, en même temps, font les démarches nécessaires pour que tous les partis se prêtent à un arrangement sur cette base.
En conséquence, Mexicains, en comptant sur vous tous sans exclusion d’aucune couleur politique, nous nous efforcerons de poursuivre avec courage et constance l’œuvre de régénération que vous avez confiée à votre compatriote
i’~ ■ ' » • v Maximilien.
Deux jours après, le président du conseil, au nom de l’Empereur, signifiait aux autorités françaises la résolution prise par Maximilien de ne s’appuyer que sur ses propres forces. Toutefois il était établi que le corps expéditionnaire devrait continuer sa protection à la monarchie pendant son séjour au Mexique, limité au printemps 1867, et sur tous les points qu’il occuperait, sans pourtant entreprendre d’expéditions lointaines.
A. S. E. le ministre de France à Mexico, Alf. Dano, S.
E. le maréchal Bazaine et M. le général Castelnau.
Orizaba, 3 décembre 1866.
* Les soussignés désignés par S. M. l’Empereur Maximilien
dans le but de décider les mesures que rendait necessaires la mission du général Castelnau, mission que celui-ci nous a déclaré remplir de concert avec LL. EE. M. le ministre plénipotentiaire Dano et le maréchal Bazaine, avons l’honneur de porter à leur connaissance qu’ayant communiqué à S. M. l’Empereur la note du 7 du mois dernier, note signée par le maréchal Bazaine et le général Castelnau en réponse à celle que nous avons eu l’honneur de leur adresser le 4 du même mois, sa Majesté, après un sérieux et long examen, de l’avis de ses ministres et de son conseil d’Etat, a décidé de prolonger, appuyé sur le pouvoir que lui a conféré la nation, et de maintenir son gouvernement avec les seules ressources du pays, l’Empereur des Français déclarant qu’il ne lui est plus possible de soutenir l’empire ni par ses troupes ni par son argent, et persévérant dans la décision qu’il a prise de retirer celles-ci dans les premiers mois de 1867.
S. M. l'Empereur, poussant jusqu’au bout l’exécution de Bes desseins, s’occupe des mesures nécessaires à la formation
de l’armée mexicaine et à l’organisation des forces qui doivent soutenu - l’Empire. Il espère que M. le maréchal Bazaine voudra bien donner des ordres, en ce qui le concerne, aux commandants supérieurs français, ainsi qu’il l’annonce dans la note citée plus haut, pour que les troupes mexicaines, les établissements, les magasins militaires restent dès maintenant à la disposition exclusive de Sa Majesté; comptant toujours que les troupes françaises, pendant leur séjour au Mexique, protégeront les autorités et les populations dans les zones qu’elles occupent sans entreprendre d’expéditions lointaines.
Ce concours, dont les termes sont spécifiés dans la note du 7 novembre déjà citée, est accepté avec reconnaissance par Sa Majesté.
S. M. l’Empereur nous ordonne, en outre, de déclarer que toute question relative aux matières qui font l’objet de cette note, ou motivées par la résolution qu’il a prise, pourra être traitée par le président du conseil d’Etat qui, en cette qualité, a signé le premier:
Le président du conseil des ministres, Teodosio Larès.
Le ministre de la maison de l’Empereur, Luis de Arroïo.
La rupture était consommée de fait avec le gouvernement français: à partir de ce jour, Maximilien ne communiqua plus directement avec le quartier-général. Le président du conseil avait mandat pour traiter toutes les questions intérieures et étrangères, et s’adresser collectivement aux trois représentants de la France. Maximilien avait bien compris que la personne du général en chef s’était effacée avec son autorité, et que le trône
mexicain devait compter désormais avec l’aide de camp de Napoléon III comme avec le souverain lui-même.
Le revirement soudain de l’Empereur du Mexique provoqua un mécontentement profond à Mexico dans le camp français. Le plan des Tuileries était détruit de fond en comble. Pourtant les illusions avaient été bien fortes à Paris, à ne consulter que les dépêches de notre gouvernement datées du 31 octobre, qui arrivaient alors d’Europe. « Le ministère Larès, écrivait-on, n’a pas de chance de durée; la mission du général Castelnau ne saurait être plus opportune, et le désir de l’Empereur est de voir Maximilien quitter le Mexique. » Deux des représentants de la France pensèrent qu’une note énergique, ne déguisant pas la vérité sur l’impossibilité de l’entreprise qu’il tentait, ouvrirait peut-être les yeux à Maximilien et le ferait renoncer à son dessein.
Le maréchal persistait à croire, dans sa conscience de soldat, qu’avec le secours certain de la légion étrangère et des Autrichiens, appuyé d’autre part sur des places bien fortifiées, Maximilien conservait encore des éléments de durée qui permettraient de se retirer un jour plus honorablement et en toute sécurité. Toutefois il dut se ranger à l’avis du général Castelnau et de M. Dano.
Le général Castelnau avait déjà informé l’Empereur Napoléon des irrésolutions de Maximilien, et le 7 décembre il lui fit part du nouveau coup d’Etat, où la monarchie, déployant le drapeau clérical, faisait évanouir tout espoir de solution amicale. Toutefois il fallait promptement arriver à cette situation compromettante pour les intérêts français. Le même jour, une note rédigée en commun par les trois signataires fut, dès le lendemain de la réception de la missive de M. Larès, adressée
au président du conseil. C’était tenter un dernier effort contre le parti réactionnaire.
Mexico, le 8 décembre 1866.
A. S. E. M. Teodosio Lares , président du Conseil des ministres, etc.
Les soussignés ont reçu la note que LL. EE. MM. Teodosio Larès et Luis de Arroyo leur ont fait l’honneur de leur adresser à la date du 3 courant.
M. le président du Conseil étant chargé de traiter des affaires qui font l’objet de cette note, les soussignés ont à lui faire connaître quelle est leur opinion au sujet de la détermination prise par S. M. l’Empereur Maximilien de conserver le pouvoir que la nation mexicaine lui a conféré et de soutenir son gouvernement avec les seules ressources du pays.
Les sacrifices du gouvernement des soussignés et leurs efforts personnels pour établir la forme monarchique au Mexique, n’ont pas besoin d’être rappelés. Les agents de la France regrettent profondément une crise qu’ils eussent voulu rendre impossible. Toutefois, après avoir mûrement examiné la situation, ils sont arrivés à cette conviction que le gouvernement impérial serait impuissant à se soutenir avec ses seules ressources.
Si pénible que cela soit pour eux, et sans prétendre influencer en rien la décision finale, ils considèrent comme un devoir de le déclarer, en ajoutant qu’a l’état actuel des choses la résolution suprême et généreuse à laquelle l’Empereur Maximilien paraissait vouloir s’arrêter, il y a un mois, eût seule permis dé chercher une solution propre à sauvegarder tous les intérêts.
Pour ce qui a trait à la question militaire et tout ce qui s’y rapporte, il a déjà été répondu par les agents français
MAXUflLIRS. I. 17
compétents. De nouvelles explications seraient fournies par eux, si elles devenaient nécessaires.
Bazaine. — Alph. Dano. — Castelnau.
La réplique du ministère ne se fit pas attendre: le 10 décembre, il lançait une longue circulaire résumant les efforts de la monarchie dans le passé, ses espérances dans l’avenir, et révélant en même temps les défections du gouvernement français.
Circulaire.
Au milieu de cette lamentable crise, on exploitait l’attitude des Etats-Unis, toujours contraires à la forme monarchique et à une intervention européenne. On faisait savoir à Sa Majesté l’empereur qu’entre le gouvernement français et celui des Etats-Unis, s’étaient nouées des négociations pour assurer une médiation franco-américaine, en vertu de laquelle on se promettait d’apporter un terme à la guerre civile qui désolait ce pays, et pour arriver à ce but, on considérait comme indispensable que le gouvernement qui s’établirait sous cette médiation reprit la forme républicaine et s’inspirât des libéraux. Les espérances de notre gouvernement qui étaient basées en partie sur une loyale et ferme alliance avec la France pour la consolidation de l’ordre actuel, se voyaient ainsi trompées.
Le gouvernement français n’était pourtant pas encore arrivé au terme de ses défections. La frégate américaine, après plusieurs jours de vaine attente dans le golfe, avait repris le large pour rallier les Etats-Unis, remportant à son bord les deux plénipotentiaires qui n’avaient même
pas débarqué. Les nouvelles de Mexico et d’Orizaba étaient venues ruiner les espérances des Tuileries, qui cette fois ne craignirent pas de démasquer toute leur politique hostile à Maximilien, en violant encore la parole donnée et consignée dans les traités.
j V empereur à Castelnau.
Compiègne, 13 décembre 1866.
Rapatriez la légion étrangère et tous les français, soldats ou autres qui désirent rentrer, ainsi que les légions autrichienne et belge, si elles le demandent.
Cette dépêche venait enlever à Maximilien son dernier appui, au mépris de l’article 3 du traité de Miramar, qui avait été formellement respecté par la convention du 30 juillet, et ainsi conçue, comme on se le rappelle.
« La légion étrangère au service de la France composée » de 8000 hommes demeurera encore six années au » Mexique, après que toutes les autres forces françaises » auront été rappelées, conformement à l’article 2. A » dater de ce moment, la dite légion devra passer » au service et à la solde du gouvernement mexicain. » Ce dernier gouvernement se réserve la faculté d’abréger » la durée et l’emploi au Mexique de ce corps étranger. »
Il n’était pas douteux que la dissolution de la légion devait entraîner la retraite de la légion austro-belge incapable de soutenir à elle seule la monarchie, même provisoirement. De plus, devait s’ensuivre la défection des volontaires français engagés dans les rangs de l’armée mexicaine ; car ils comptaient avant tout sur le voisinage de cet élément presque français. Ce mépris de la foi
jurée, de la part de notre gouvernement, a d’autant plus lieu de surprendre, que dans une conversation échangée avec M. Bigelow le 7 novembre 1866, V empereur Napoléon avait déclaré à ce ministre américain que si Maximilien prétendait pouvoir se soutenir seul , la France ne retirerait pas ses troupes plus vite que ne Pavait stipulé M. Drouyn de Lhuys, si tel était le désir du jeune souverain. C’était dire clairement que le rapatriement du corps expéditionnaire n’aurait lieu qu'en trois échelons et que par conséquent la protection française serait acquise au Mexique, pendant une année encore. Le même joui 1 où M. Bigelow recevait ces assurances à Saint-Cloud de la bouche impériale, le général Castelnau faisait exactement le contraire à Mexico. Car, on a vu que la note collective des trois signataires français annonçait à Maximilien, que l’empereur Napoléon s’était résolu à retirer ses troupes en bloc dès les premiers mois de 1867. Qu’y avait-il donc de changé dans la situation admise par notre gouvernement? rien absolument. Mais tandis que Maximilien déclarait pouvoir se soutenir avec ses seules ressources, on essayait près de lui un dernier moyen d’intimidation, qui, par son refus définitif d’abandonner le trône, se changeait forcement en réalité: car le général Castelnau ne pouvait plus se rétracter. L’empereur Napoléon qui avait cru à l’infaillibilité de ce stratagème, et qui était convaincu que l’abdication de Maximilien dénouerait tout à sa satisfaction, avait sans doute trouvé préférable de faire une dernière mesure comminatoire sur laquelle il espérait bientôt voir tomber le voile de l’oubli. Nous saurons tout à l’heure quel langage menaçant ce silence provoqua de la part de M. Seward. Toujours est-il que le général Castelnau retirait à Maximilien les
troupes que l’empereur des Français disait lui laisser, si on s’en réfère aux termes de l’entrevue de Saint-Cloud, rapportée par le ministre américain lui-même et dont il convient de citer les principaux passages.
Dépêche de M. Bigelow à M. Seward, au sujet du rapatriement en bloc des troupes expéditionnaires du Mexique
au printemps , en date de Paris, le 8 novembre 1866.
Monsieur,
Le Ministre des Affaires étrangères m’a informé jeudi dernier, en réponse à une question que certaines rumeurs de journaux m’ont engagé à lui adresser, que l’Empereur avait le dessein de retirer ses troupes du Mexique au printemps, mais qu’il ne rappellerait aucun corps avant cette époque.
J’exprimais ma surprise et mon regret de cette détermination, si clairement contraire aux assurances données par le prédécesseur de S. Exe., soit à vous par l’intermédiaire du marquis de Montholon, soit à moi personnellement.
Le Ministre s’est rejeté sur les considérations d’un caractère purement militaire, ne voulant pas voir on n'appréciant pas à sa valeur, à ce qu’il m’a semblé, l’importance que ce changement pourrait peut-être avoir sur les relations de la France avec les Etats-Unis.
Mon premier mouvement a été de lui envoyer une note le jour suivant, en demandant une constatation formelle des motifs de l’Empereur pour n’avoir aucun égard aux Stipulations de son Ministre des Affaires étrangères, relativement au rappel d’un détachement de son armée du Mexique dans le courant du mois de novembre.
J’arrivais cependant à conclure qu’il serait plus satisfaisant pour le Président que je visse l’Empereur lui -même à ce sujet. .
Je me suis donc rendu hier chez Sa Majesté à St.-Cloud: je lui répétai ce que le marquis de Moustier m’avait dit et lui exprimai le désir de savoir si je pourrais faire quelque chose pour prévenir et empêcher le mécontentement que ressentirait le peuple de mon pays, j’en étais persuadé, s’il recevait cette nouvelle sans aucune explication.
Je fis allusion à la prochaine réunion du Congrès, moment où tout changement dans nos relations, soit avec la France, soit avec le Mexique, serait probablement l’objet de discussions: j’exprimais aussi la crainte que les raisons de Sa Majesté pour syourner le rapatriement du premier détachement de ses troupes ne fussent attribuées à des motifs que notre peuple serait disposé à ressentir.
L’Empereur me dit qu’il était vrai qu’il avait résolu d’ajourner tout rappel de troupes jusqu’au printemps, mais qu’en agissant ainsi il avait été exclusivement influencé par des considérations militaires- • • •
Cette dépêche, a ajouté Sa Majesté, n’a pas été envoyée en chiffres, afin qu’aucun secret ne fut fait de sa teneur pour les Etats-Unis.
Sa Majesté continua en disant qu’elle avait envoyé à peu près en même temps au Mexique le général Castelnau, chargé d’informer Maximilien que la France ne pourrait lui donner ni un sou ni un homme de plus. S’il pensait qu'il pouvait se soutenir seul , la France ne retirerait pas ses troupes plus vite que ne l'avait stipulé M. Drouyn de Lhiys, si tel était son désir: mais si, d’autre part, il était disposé à abdiquer, ce qui était la conduite que Sa Majesté lui conseillait de tenir, le général Castelnau était chargé de trouver lui gouvernement avec qui traiter pour la protection des intérêts français et pour rapatrier toute l’armée au printemps.
Je demandai à l’Empereur si le Président des Etats-Unis
avait été avisé de tout cela et si on avait fait quelque chose pour préparer son esprit à ce changement de politique de Sa Majesté.
Il répondit qu’il n’en savait rien : que M. de Moustier devait l’avoir fait.
Il n’y a qu’un sentiment ici sur la détermination de la France de se laver les mains du Mexique aussitôt que possible. Je ne doute pas non plus que l’Empereur n’agisse de bonne foi envers nous: mais je n’ai pas été sûr que le changement dans ses plans, que j’ai commenté, reçût une interprétation aussi favorable aux Etats-Unis.
En raison des derniers succès des impérialistes au Mexique et de la situation quelque peu troublée de nos affaires politiques à l’intérieur, j’ai craint que la conduite de l’Empereur n’éveillât peut-être aux Etats-Unis des soupçons qui pourraient être sérieusement préjudiciables aux rapports des deux pays.
Pour prévenir une pareille calamité, s’il était possible, j’ai cru de mon devoir de prendre les précautions dont je viens de vous rendre compte. Le fait que l’Empereur a admis dans cette conversation, qu’il avait conseillé à Maximilien d’abdiquer, m’a préparé à attendre chaque jour la nouvelle de cette abdication; car un pareil conseil dans la position dépendante de Maximilien équivaut presque à un ordre.
L’Empereur a dit qu’il espérait connaître le résultat final de la mission de Castelnau vers la fin de ce mois.
Il a paru dans le Star et dans le Post de Londres un télégramme reproduisant le bruit en circulation à New-York le 6 courant, que Maximilien avait abdiqué. Comme nous avons reçu des dépêches du 7, qui ne font aucune allusion à cette nouvelle, je présume qu’elle était au moins prématurée.
John Bioblow.
En résumé pourtant, le général Castelnau avait été moins dur pour Maximilien que la cour des Tuileries elle-même, puisque tandis qu’il se bornait à signifier le rappel des troupes à court délai, Napoléon III redoublant de rigueur donnait l’ordre de rapatrier la légion étrangère. Une pareille attitude de la part des Tuileries ne peut s’expliquer que par la profonde irritation qu’avaient causée : d’abord, la non- abdication de Maximilien qui retenait notre politique, notre drapeau et surtout notre responsabilité à son égard encore engagés au Mexique; en second lieu, l’échec de la mission Sherman dont le succès eut dû étouffer, par la restauration de la république mexicaine, tous les germes de mésintelligence avec les Etats- Unis; et enfin, la communication récente faite à l’empereur Napoléon et désavouée par notre gouvernement, d’une dépêche de M. Seward, qui faisait dire au Moniteur dans son bulletin du 24 décembre: «La presse américaine » nous apporte des extraits fort incomplets de la correspondance diplomatique, qui vient d’être soumise au » congrès.
« On y voit figurer une dépêche en date du 23 no- » vembre, adresée par M. Seward à M. Bigelow.
« Le gouvernement français n'a jamais eu connaissance d de ce document .
« Les journaux des États-Unis confirment du reste le » bon accord qui existe entre le gouvernement fédéral » et celui de l'empereur. »
Notre patriotisme a pourtant peine à comprendre ce
•; accord, dont la constatation révélait vraiment trop de complaisance de la part du journal officiel, en présence de ce nouveau document comminatoire.
Dépêche de M. Seward à M. Bigeîow, sur le retour des troupes françaises du Mexique, en date du 23 novembre 1866.
Monsieur,
Votre dépêche du 8 novembre (n° 384), relative au Mexique, a été reçue. Votre conduite dans votre entrevue avec M. de Moustier et votre conduite aussi dans votre entrevue avec l’Empereur sont complètement approuvées.
Dites à M. de Moustier que notre gouvernement est étonné et affligé d’apprendre par l’annonce faite, pour la première fois maintenant, que le rapatriement promis d’un détachement des troupes françaises qui devait s’effectuer du Mexique en ce mois de novembre, a été différé par l’Empereur. L’embarras qui en résulte est accru considérablement par la circonstance que cette résolution de l’Empereur a été prise, sans en avoir conféré avec les Etas-Unis, et même sans leur avoir donné avis. Notre gouvernement n’a en aucune façon fourni des renforts aux Mexicains, ainsi que l’Empereur semble le présumer, et il n’a rien su du tout de son contre-ordre au maréchal Bazaine, dont parle l’Empereur.
Nous consultons seulement les communications officielles, quand il s’agit de connaître le but et les résolutions de la France, attendu que nous faisons connaître par cette même voie nos intentions et résolutions, alors qu’il s’agit de la France. Je ne suis pas en mesure de dire, et il serait superflu, quant à présent, d’entamer la question à cet égard, si le Président aurait pu, ou non, acquiescer au retard projeté par l’Empereur dans le cas ou il aurait été opportunément consulté, si cette proposition avait été appuyée, comme on l’appuie maintenant, sur des considérations purement militaires et si elle avait été caractérisée par les manifestations ordinaires de déférence pour les intérêts et les sentiments des Etats-Unis.
Mais la décision prise par l’Empereur de modifier l’arrange-
ment actuel sans entente préalable avec les Etats-Unis, de laisser, quant à présent, l’armée française toute entière au Mexique, au lieu de retirer un détachement en novembre, ainsi qu’il avait été promis, parait aujourd’hui, sous tous les rapports, regrettable.
Nous ne pouvons y adhérer, premièrement, parce que le terme «au printemps prochain» tel qu’il a été fixé pour la complète évacuation, est indéfini et vague; secondement parce que rien ne nous autorise à déclarer au Congrès et au peuple américains que nous avons maintenant une garantie meilleure pour le rappel de l’armée expéditionnaire toute entière au printemps, que nous n’en avons eu jusqu’ici pour le rappel d’une portion en novembre; troisièmement, comptant parfaitement sur l’exécution au moins littérale de l’accord fait alors par l’Empereur, nous avons pris des mesures en prévision de l’évacuation des troupes françaises, pour concourir avec le Gouvernement républicain du Mexique à la pacification de ce pays, ainsi qu’au prompt et complet rétablissement de la véritable autorité constitutionnelle de ce Gouvernement.
Comme faisant partie de ces mesures, M. Campbell, notre Ministre nouvellement nommé, accompagné du lieutenant général Sherman, a été envoyé au Mexique, afin de conférer avec le Président Juarez sur les questions qui intéressent au plus haut point les Etats-Unis et sont d’une vitale importance pour le Mexique. Notre politique et les mesures ainsi adoptées dans la ferme conviction que l’évacuation du Mèxique allait commencer, ont été portées ici à la connaissance de la légation française, et vous avez déjà sans nul doute exécuté vos instructions en les faisant connaître au Gouvernement de l’Empereur à Paris.
L’Empereur verra que nous ne pouvons maintenant rappeler M. Campbell, ni modifier les instructions conformément auxquelles on s’attend qu’il traitera, et d’après
lesquelles il peut même traiter avec le Gouvernement républicain du Mexique: ce Gouvernement désire certes bien vivement et il espère avec confiance voir discontinuer au plutôt et définitivement une occupation étrangère.
Vous direz donc au Gouvernement de l’Empereur que le Président désire et qu’il espère sincèrement que l’évacuation du Mexique s’accomplira en conformité de l’arrangement actuel, autant que le permettra la complication inopportune qui nécessite cette dépêche. Sur ce point M.
Campbell recevra des instructions. Des instructions seront aussi envoyées aux forces militaires des Etats-Unis, placées en observation et qui attendent du Président des ordres spéciaux. C’est ce qui sera fait avec la confiance que le télégraphe ou le courrier nous apportèrent une satisfaisante résolution de l’Empereur, en réponse à cette note. Vous assurerez au Gouvernement français qu’en voulant affranchir le Mexique les Etats-Unis n’ont rien tant à cœur que de conserver paix et amitié avec la France.
Le Président n’a pas le plus léger doute que ce qui a été résolu en France à été décidé sans qu’on ait pleinement réfléchi à l’embarras que cela doit produire ici, et sans aucune arrière-pensée de laisser les troupes de l’expédition française au Mexique au delà de la période intégrale de dix-huit mois primitivement stipulée pour l’évacuation complète.
W. H. Sewabd.
Ce document prouve que M. Bigelow avait mission d’exprimer au gouvernement de l’empereur des Français les désirs du président Johnson. Les diplomates américains n’ont pas l’habitude, que nous sachions, d’altérer par simple courtoisie la portée de leurs instructions: il est donc hors de doute que la communication de ce document a eu lieu effectivement. La dépêche télégra-
phique émanée le 13 décembre de Compiègne, après que les Tuileries eurent été informées du contenu de la dépêche américaine, indique qu’on brisait désormais toutes les relations avec le Mexique sans ménagements aucuns.
D’autre part, on comprend à merveille qu’en présence du redoublement des rigueurs françaises, le gouvernement mexicain prit une attitude des plus hostiles. Après avoir quitté la Jalapüla , le jeune empereur était remonté à petites journées vers Puebla: il voyageait lentement, car, sous l’action du mauvais régime qu’il suivait, sa santé s’était encore davantage altérée. Les tristes nouvelles de France et de Miramar n’apportaient aucun soulagement à sa douleur. D’un autre côté, il se souciait peu jusqu’à ce que l’évacuation se fut bien prononcée de se rencontrer à Mexico avec les autorités françaises. Il vint s’arrêter dans la maison de campagne de l’archevêque de Puebla, située au bord de la vallée qui descend d’Amozoc. Le général Castelnau et le ministre de France, sans prévenir le maréchal, descendirent de Mexico et obtinrent une entrevue du souverain. Cet entretien qui fut assez curieux pour que l’empereur de Mexique ait écrit qu’il se proposait d’en publier le récit en Europe, ne fit qu’accentuer davantage les résolutions de la couronne. Maximilien rentra à Mexico, et renonçant au palais de Chapultepec il vint prendre ses quartiers dans une modeste hacienda voisine de la capitale, nommée la Tcja, où nos escadrons de chasseurs d’Afrique avait campé le jour de l’entrée des Fiançais à Mexico.
Comme on peut le penser, le gouvernement mexicain se sentait peu disposé à épuiser son trésor, pauvre
d'ailleurs, pour satisfaire aux exigences de la convention du 30 juillet. Le rappel de la légion avait définitivement déchiré toutes les conventions qui liaient les deux parties; et, à notre avis, Maximilien avait raison de chercher à s’affranchir des réclamations françaises. Le soir même où Maximilien était arrivé à Orizaba , le quartier général l’avait prié de donner des ordres à la direction des douanes de la Vera Cruz, la cour de Mexico ayant laissé sans réponse, avant son départ de la capitale, une notification faite à ce sujet par M. Dano. L’empereur avait répondu par le télégraphe, qu’il s’occuperait de cette question sans retard. Le 1 er novembre, jour où la convention devenait exécutoire, aucune mesure n’avait été encore prise; le ministère cherchait à gagner du temps, il exigea que la convention déjà approuvée fut ratifiée. M. Dano prescrivit aux agents financiers d’entrer en fonction à la Vera Crus et d’établir le procès-verbal d’arrêté des comptes de douanes. Le 20 novembre, la situation s’empira par suite du refus des fonctionnaires mexicains de laisser opérer les prélèvements stipulés. L’agent français, en vertu des ordres venus de Paris, menaça d’employer la force pour obtenir satisfaction. L’empereur prévenu à la JallajoiUa avait envoyé au maréchal Bazaine une dépêche pour l’engager à faire suspendre de pareilles mesures.
Orizaba, le 21 novembre 1866.
L'Empereur au maréchal Bazaine.
D’aucune manière, je ne puis consentir au procédé de M. X... envers l’administration de la Douane de Vera-Cruz, pour lequel il s’est servi de votre nom, et moins encore quand il s’agit des fonds dont a disposé le ministre de
l'Hacicnda avec mou autorisation depuis le mois de septembre et d’octobre. Je vous informe que M. X . . . menace d’empêcher par la force le fonctionnement de la douane. J’éspère que vous empêcherez cette illégalité.
Maximilien.
N’était-il pas vraiment triste d’assister au spectacle d’un souverain se plaignant de voir protester sa propre parole. Aux termes de la convention nous étions rigoureusement dans notre droit, d’après l’enquête qui fut faite sans retard par un inspecteur des finances. Mais sans tenir compte de la mauvaise volonté évidente du ministère, était-il généreux d’enlever ainsi au monarque ses dernières ressources, quand notre gouvernement avait oublié lui-même ses engagements formels? Après l’enquête achevée, le maréchal adressa à Maximilien la réponse de M. de Maintenant qui s’appuyait textuellement sur les dispositions de la convention du 30 juillet.
Mexico, le 29 novembre 1866.
Sire,
J’ai l’honneur de transmettre à votre Majesté une copie de la réponse que m’a faite M. l’Inspecteur général des finances en mission aux explications que je m’étais empressé de lui demander. H ne m’appartient pas de discuter les arguments que fait valoir M. de Maintenant. Votre Majesté ne saurait ignorer que mon action dans les questions qui concernent spécialement la mission financière est très bornée. Les instructions qui la dirigent émanent directement du ministre des finances de France.
C’est avec le plus profond respect, Sire, etc.
Bazaine.
Le même scandale qui s’était produit au port de Vera- Cruz déterminait aussi à Mexico des mesures de violence. Le gouvernement mexicain refusait de délivrer aux négociants de la capitale leâ marchandises qui arrivaient à la douane de Mexico, quoique ces objets d’importation eussent acquitté les droits au port de débarquement. Cet état de choses causait le plus grand dommage au commerce, surtout à la veille du 1 er janvier 1867. A l’issue d’une conférence dont faisaient partie le maréchal, le ministre de France, le général Castelnau, et l’Inspecteur général de Maintenant, il fut décidé que de gré ou de force les marchandises retenues seraient délivrées aux intéressés. Malgré les résistances de M. de Péreda, sous-secrétaire des affaires étrangères, on passa outre et un avis officiel fut inséré dans l’Ère nouvelle, pour prévenir les négociants des dispositions prises. Ces actes inspirèrent à M. de Péreda une protestation solennelle.*
Mexico, le 6 janvier 1867.
Monsieur le Ministre,
J’ai eu l’honneur de recevoir la note de Y. E. datée d’hier en réponse à la mienne du 2 courant, relative à la publication d’un avis de M. de Maintenant insérée dans l’Ere nouvelle et avec elle la copie d’un nouveau communiqué convenu entre Y. E. et M. M. le maréchal Bazaine, le Général
* Puisque notre gouvernement se montrait si rigoureux dans ces derniers temps où l’arrêt de sommes minimes améliorait peu le sort de nos nationaux et de notre trésor, pourquoi avait-on permis de compter douze millions au seul Suisse Jecker, naturalisé Français d’hier? Pourquoi laissait-on primer les intérêts de nos vrais compatriotes par cette créance, dont nous nous proposons prochainement de retracer l’historique?
Castelnau et l’Inspecteur général des finances, insistant sur la remise des marchandises retenues à la douane de cette capitale, malgré les ordres contraires du Gouvernement, jusqu’au point d’annoncer qu’il sera placé un agent à la dite douane pour assurer l’exécution de ce qui a été convenu.
J’ai rendu compte de tout à l'Empereur et S. M. m’ordonne de dire à V. E. comme réponse qu’elle voit avec un profond mécontentement et avec affliction la conduite observée dans cette affaire par les autorités françaises à Mexico; quand bien même la convention du 30 juillet serait légalement en vigueur prise à la lettre ou dans l’esprit, elle n’autorise pas d’exercer des actes de juridiction dans l’empire ni d’attaquer la souveraineté de son Gouvernement.
En conséquence S. M. a disposé que je proteste une fois de plus, comme je proteste solennellement et formellement en Son Nom, contre les procédés aussi irréguliers qu’attentatoires aux droits de la nation et à la majorité du souverain, rendant responsables dès à présent les représentants de la France à Mexico, devant la France même, devant son propre Gouvernement et devant toutes les nations civilisées, du conflit produit par de tels procédés et de toutes les conséquences.
La nouvelle disposition des représentants de la France a mis le Gouvernement Impérial dans la nécessité de produire une autre publication pour la juste défense des droits de l’Empire, dans les termes que verra Y. E. dans la copie ci-jointe. Le sous-secrétaire d’Etat
DE PÉREDA.
L'avis au commerce publié officiellement était ainsi conçu:
ri ifs au commerce.
Nous sommes autorisés à faire savoir aux commerçants qui ont des marchandises à la douane de cette capitale, provenant de la Vera-Crux et expédiées avec des documents
qui ne sont pas conformes aux lois de l’Empire, que les représentants de la France manquent d’autorité pour placer des agents à cette douane pour favoriser la sortie des dites marchandise? : car même en supposant dans toute la rigueur la convention du 30 juillet, l’action des dits représentants resterait limitée aux administrations du Port, sans jamais s’étendre aux douanes intérieures: d’un autre côté si les dites marchandises étaient extraites sans un réglement préalable avec l’administration respective des rentes mexicaines les propriétaires resteraient sujets à ce qu’il y aurait lieu de faire conformément aux lois fiscales en vigueur.
On ne s’étonnera pas si nous disons que l’harmonie ne régnait pas entière dans le camp des autorités françaises et si nous en croyons les indiscrétions calculées ou involontaires qui suivaient les conférences secrètes du quartier général du Bgenavista, on ne peut douter du désaccord qui sur certain point éclatait entre nos représentants et dont l’écho retentissait jusqu’à Washington. Or. dans cette ville de l’Union toujours si bien renseignée par Roméro, le ministre de Juarez, on savait très bien que le séjour prolongé de Maximilien irritait l’aide de camp impérial ainsi que M. Dano! On parlait même de mesures énergiques dictées par les circonstances. C’est alors que le maréchal éprouva combien difficile et pénible était la tâche qu’il avait consenti à mener à bonne fin. Il a dû plus d’une fois, nous le défions de nous démentir, regretter amèrement de ne pas avoir exigé son rappel du Mexique. De quel œil pouvait-il contempler la dislocation journalière d’une monarchie qu’il se rappelait avoir prise au berceau et que depuis trois ans il avait essayé de faire vivre?
Somme toute, on ne pouvait en vérité forcer Maxi-
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milien, qui avait déclaré , ne pas vouloir rentrer en Europe dans les fourgons de notre armée, à prendre .un parti que le cabinet français dans une heure de franchise avait été tenté lui-même de flétrir. « Il n’est pas « aisé à Maximilien, écrivait-il à la date du 31 décembre « 1866, de faire une retraite qui ne soit pas une tache « pour sa vie politique; et il serait à désirer pour tous « qu’il en pût être autrement. Mais aura-t-il l’énergie « nécessaire pour entamer la campagne? » Maximilien avait, à ses risques, usé de son plein droit personnel, en se rejetant dans la mêlée. Mais il oubliait que son ambition était coupable, car il continuait la guerre civile. Quand il entra dans la carrière ouverte par M. Eloin, il avait dû entrevoir à l’horizon un champ de bataille où il pourrait trouver une mort méritée que garde le sort aux conquérants trahis par les armes.
Toujours est-il qu’il répugnait au maréchal de précipiter de ces mains la chute de Maximilien par des négociations avec les chefs libéraux, négociations inopportunes puisque le corps expéditionnaire allait se retirer, laissant derrière lui le souverain qui ne voulait pas abdiquer. Aussi, la conduite militaire et politique des représentants français devait paraître à bon droit suspecte, parce qu’elle s’inspirait des instructions des Tuileries toujours vagues, mal définies, ouvrant la porte à tous les compromis. En dehors du quartier général les intrigues avec les dissidents continuaient. Quant au maréchal, fidèle à son rôle et à son mandat écrit, il faisait prévenir les chefs libéraux que, s’il lui était interdit par son gouvernement d’entreprendre de nouvelles expéditions, du moins il ordonnait de les canoner s’ils s’approchaient des places occupées par nos armes, à une dis-
tance moindre de deux journées de marche. Tel était le langage tenu à Porfirio Diaz, à Ruis, et à Riva Palados.
Après mûr examen de toutes les pièces contradictoires, nous conservons la persuasion que le Gouvernement français avait à tort espéré trouver dans le général en chef un instrument docile de sa politique, prompt à comprendre de simples désirs et à en assurer de lui-même le succès. C’est dans cette voie équivoque, autorisée par la diplomatie moderne, que l’honneur militaire courait risque de s’égarer. La situation était fausse à n’en pas douter : mais le maréchal a été préservé précisément par sa loyauté de soldat, se mettant toujours à couvert derrière des instructions écrites: et si nous voulons nous en convaincre davantage, il suffit d’interroger la dépêche de Napoléon III, arrivée par voie américaine à Mexico et adressée au général Castelnau. L’Empereur ne communiquait plus directement avec le maréchal depuis l’arrivée de son aide de camp au Mexique.
Paris, le 10 janvier 1867.
L' Empereur au gétiéral Castelnau.
Reçu dépêche du 7 décembre. Ne forcez pas l’Empereur à abdiquer: mais ne retardez pas le départ des troupes. Rapatriez tous ceux qui ne veulent pas rester.
Quel événement avait pu provoquer cette dépêche explicite? à coup sûr le refus du général en chef de s'associer à des mesures violentes contre le souverain qu’il avait toujours mission officielle de défendre. Le général Castelnau était, il est vrai, armé de pleins pouvoirs: mais cette dépêche semble prouver qu’il ne devait pas être porteur d’instructions écrites, trop compromettantes pour
la politique française. On avait du compter sur la complaisance du maréchal à un moment donné. Mais, à l’heure où le refus d’abdication de Maximilien avait forcé le général Castelnau à prendre une attitude hostile prévue taeidement à Paris, il avait dû se heurter, ne pouvant se prévaloir que d’instructions verbales, contre la résistance du quartier général résolu à ne pas laisser dénaturer son véritable mandat sans ordres formelles de son gouvernement. De ce conflit évidemment a dû sortir une demande d’ordres adressée au palais des Tuileries. De là, la dépêche impériale du 10 janvier: le gouvernement français avait reculé au dernier moment. Si le maréchal eut été assez homme de cour pour se faire tenir au courant, de Paris même, de la vraie politique dont s'inspirait depuis longtemps déjà le cabinet des Tuileries par rapport au Mexique dont on voulait se laver les mains à tout prix, il eut été éclairé d’avance sur la conduite que les événements allaient lui imposer, et il se fut retiré a temps. A deux mille lieues de distance, il ne pouvait deviner le vent qui soufflait dans les hautes régions d’une cour aussi mobile que la cour de France; il y avait donc intérêt pour lui à toujours s’orienter, comme le pilote qui interroge l'horizon pour ne pas se laisser surprendre.
Depuis son retour à Mexico, Maximilien commençait à s’apercevoir des difficultés inextricables dans lesquelles il s’était jeté à corps perdu, poussé par le père Fischer. L’espoir de les surmonter s’évanouissait de jour en jour. Le rappel inattendu de la légion étrangère avait désorganisé les contingents auxiliaires et l’armée mexicaine,
dans les rangs de laquelle les volontaires français^refusaient de rester après le départ des Européens. L’Empereur du Mexique, à qui on ne peut reprocher le manque de générosité, avait résolu définitivement de ne plus associer ses compatriotes aux chances de sa fortune, et les avait déliés de leurs engagements. Cet acte honore la mémoire du souverain. Le maréchal avait attendu ce mouvement spontané de la couronne, pour lui demander sa décision relative à nos compatriotes. Maximilien répondit cette fois lui-même qu’il leur rendait aussi la liberté: ce fut sa dernière lettre au quartiergénéral français.
Hacienda de la Teja, le 7 janvier 1867.
Mon cher Maréchal,
J’ai reçu la lettre par laquelle vous me demandez si je ne mets aucun obstacle à ce que les militaires d’origine française qui servent actuellement dans notre année puissent retourner dans leur patrie (ceux du moins qui le désirent), selon les instructions que vous avez reçues de votre gouvernement. Je m’empresse de vous faire savoir que notre ministre de la guerre a reçu l’ordre d’accorder aux militaires de nationalité française qui ont pris du service au Mexique, les mêmes avantages qu’aux Autricliiens et aux Belges.
Recevez les assurances de toute l’amitié de votre très affectionné
MAximniEK.
Maximilien, abusé sur l’opinion publique en France, et se reprenant sans cesse au souvenir des anciennes promesses reçues de Paris, avait longtemps conservé une secrète espérance que la cour des Tuileries se relâcherait
de ses rigueurs. Une lettre même particulière de l’impératrice Eugénie, pour le caractère de laquelle il professait une sympathique admiration, n’avait pas peu contribué à entretenir ces illusions dans l’esprit du jeune empereur. Il se plaisait à dire que cette missive qui avait eu pour but de guérir la plaie ouverte par l’entrevue de Saint Cloud, l’avait bien réconforté. Mais la dernière dépêche de Compiègne avait apporté une déception suprême. A toutes ces causes de découragement vint s’ajouter la question intérieure.
Le clergé tenait mal ses promesses de concours: Miramon se préparait bien à la campagne du nord; mais les vides opérés par les défections dans les rangs de l’armée mexicaine ne se comblaient pas plus que ceux du trésor. Le spectre de la banqueroute était toujours là menaçant. Chaque jour les rebelles gagnaient du terrain. Au fur et à mesure que les capitales d’État étaient évacuées par le corps expéditionnaire, la cession de chaque place s’accomplissait aussi régulièrement qu’en Europe par les soins de notre artillerie et de notre génie entre les mains des généraux impérialistes. La remise régulière des procès-verbaux, dûment signés, atteste, que pas une ville mexicaine n’a été livrée par les Français aux dissidents et que les troupes de Maximilien sont restées en puissance de toutes les places fortes mises en excellent état de défense. Il est vrai que quelques jours après, souvent même le lendemain, les commissaires impériaux en ordonnaient l’abandon par écrit, sans même brûler une cartouche.
Le programme tracé par Monsieur Eloin avait donc eu pour résultat immédiat de placer Maximilien dans une nouvelle impasse dont sa dignité lui rendait déjà
l’issue plus difficile. Comment le Souverain avait-il pu se flatter un seul instant de réunir un congrès? L’insurrection toujours grandissante n’était-elle pas une barrière infranchissable pour les notables des provinces éloignées qui auraient consenti à se risquer à travers les routes coupées par l’ennemi, dans le but de venir délibérer à Mexico? Cette immense levée de boucliers n’attestait-elle pas que cet appel au peuple était condamné d’avance à la stérilité? Car les citoyens qui se levaient en masse sous le drapeau républicain soit par conviction, soit par nécessité politique, affirmaient clairement leur vote. Le sort de la monarchie était donc décidé en dernier ressort. Mais alors les Mexicains prenaient-ils les armes pour élire président de la république un archiduc autrichien, de préférence à un libéral enfant de la nation? Cette idée de congrès était une malheureuse utopie que Maximilien poursuivait opiniâtrement, circonvenu qu’il était par les passions de ses partisans. Cette chimère a conduit le Prince à la chapelle ardente de Queretaro.
La réalité pourtant s’accusait trop fortement pour échapper sans cesse aux yeux de Maximilien. Sous l’influence de ces sombres pensées, il fit mander le maréchal à VRacienda de la Teja. Là, eut lieu un long entretien tout amical : on parla d’abord de la santé de l’Impératrice Charlotte, puis de la campagne de Miramon, enfin de la visite sous Puebla de Messieurs Castelnau et Dano dont l’Empereur avait conservé le souvenir. Le maréchal interrogé sur la situation et l’avenir de la monarchie répondit qu’après le rappel de la légion étrangère qui enlevait à Maximilien toute chance de retraite en cas de mers, il n’y avait plus, après le départ de nos soldats,
que des périls sans gloire à courir. « Du moment où les États-Unis, ajouta-t-il, opposaient hautement leur veto au système impérial, le trône n’était plus qu’éphémère, Votre Majesté eut-elle obtenu cent mille Français. En supposant même la neutralité américaine pendant le séjour de l’intervention, la monarchie n’etait pas viable. La combinaison fédérale eût été le seul système à tenter en face de l’Union, qui y eût sans doute accédé, si le Sud eût été reconnu à temps par la France. Mon avis est que Sa Majesté se retire spontanément. » Au moment de se séparer, Maximilien répondit au maréchal: «J’ai la plus grande confiance en vous, et je vous prie d’assister à une junta que je vais convoquer pour lundi 14 janvier, au palais de Mexico; j’y serai présent; là, vous répéterez ce que vous pensez. Si la majorité se range à votre avis, je partirai ; s’ils veulent que je reste, tout sera dit; je resterai parce que je ne veux pas ressembler au soldat qui jette son fusil pour fuir plus vite du champ de bataille. »
Ce mâle langage était vraiment digne de la race des Hapsbourg. Le lendemain, le maréchal recevait une invitation que lui adressait le président du conseil des
ministres. î : ' -
Mexico, le 11 janvier 1867- Maréchal, , ,
S. M. l’Empereur désirant entendre confidentiellement et amicalement l’opinion de Votre Excellence et celle d’autres personnes sur une affaire de grave importance, m’ordonne de m’adresser à Votre Excellence comme j’en ai l’honneur, en la priant de vouloir bien assister à la réunion qui aura lieu
au Palais du Gouvernement lundi prochain, 14 du courant, à deux heures de l’après-midi.
Le président du Conseil des Ministres.
Labj:s.
Maximilien ne savait pas vouloir jusqu’au bout ce qu’il avait résolu. Quand le maréchal se rendit au palais de Mexico, à l’heure de la convocation, il fut reçu par une assemblée de quarante personnages. Mais on lui apprit que l’Empereur avait renoncé à se rendre à la réunion. Sans nul doute, ses conseillers, effrayés de la décision que la déclaration publique du général en chef, déjà pressentie, pouvait entraîner de la part de la couronne, s’étaient opposés à la présence du souverain à la junta. Le maréchal, étonné, fut sur le point de se retirer à son tour; mais il réfléchit qu’il convenait mieux d’accuser hautement sa façon de juger la situation, au moment surtout où le pavillon français était sur le point d’abandonner Mexico.
Déclaration du maréchal Bazaine à la Junte.
Mexico, le 14 janvier 1867.
L’évacuation des garnisons impériales mexicaines sans tirer un coup de fusil des principales places fortes et suffisamment armées, par suite des démonstrations d’un ennemi plus faible que ces garnisons, avait laissé voir le peu de confiance qu’inspire la protection militaire que l’empire peut promettre aux populations. Cob dernières se sont prononcées à cette date. Chaque Etat a recouvré son rang dans la fédération. Les élections faites suivant les bases de la constitution de 57, ont renforcé la majeure partie des autorités fédérales établies de fait depuis le départ des employés impériaux.
Le système fédéral s’est aussi rétabli dans la plus grande partie du territoire.
Que gagnera-t-on a faire des efforts militaires et de grandes dépenses pour retourner conquérir le territoire perdu? Rien!
Avec l’expérience de ces deux dernières années, les populations ont peu de disposition en faveur du soutien de l’Empire, et seul, pourrait-il se soutenir avec des colonnes dirigées vers l’intérieur, que celles-ci, recevant peu à peu cette influence se prononceraient, et d’autre part se débiliteraient par les garnisons qu’on serait obligé de laisser dans de grands centres; l’ennemi, comme nous le voyons en ce moment, les harcèlerait, les tiendrait bloquées, et leur couperait toutes relations avec le gouvernement central. Comme conséquence immédiate, le commerce complètement paralysé ainsi que les travaux agricoles et industriels, produiraient un mécontentement profond parmi les populations et un manque absolu de ressources pour contenir les troupes dans leur devoir.
L’organisation fédérale semble devoir placer le pays à l’abri de toute tentative d’hostilité de la part des Etats- Unis et cette dernière considération parait exercer une grande influence sur l’esprit des populations, qui, avec raison, craignent que quelque autre forme de gouvernement ne pousse les voisins du nord à se poser en conquérants.
1° Au point de vue militaire, je ne crois pas que les forces impériales puissent maintenir le pays dans un état de pacification tel que le gouvernement de l’empereur puisse s’exercer avec toute sa plénitude. Les opérations militaires seront des combats isolés sans résultats définitifs qui maintiendront la guerre civile par des mesures arbitraires que ces opérations entraîneraient forcément avec elles, et comme une conséquence infaillible en sortiraient la démoralisation et la ruine du pays.
2° Au point de vue des finances, le pays ne pouvant s’ad-
ministrer régulièrement ne produira plus les moyens nécessaires au maintien du gouvernement unitaire impérial et ses agents seront obligés d’imposer de forts impôts, en augmentant ainsi le mécontentement des populations.
3° Au point de vue politique, l’opinion de la majorité de la nation paraît dès aujourd’hui bien plus républicaine fédérale qu’impérialiste; il est permis de douter qu’un appel à la nation soit favorable au système actuel, et peut être même n’obéira-t-elle pas à la sommation qui lui sera adressée.
En résumé, il me parait impossible que Sa Majesté puisse continuer de gouverner le pays dans des conditions normales et honorables pour sa souveraineté, sans descendre au rang d’un chef de partisans, et il est préférable pour sa gloire et sa sauvegarde que Sa Majesté fasse la remise du pouvoir à la nation.
Cette déclaration loyale devait parvenir aux marches du trône. Le maréchal en envoya immédiatement la copie à l’Empereur.
Sire,
Par l’intermédiaire de M. le président du Conseil des ministres Votre Majesté m’a invité à lui exposer d’une façon franche et amicale mon opinion sur la situation.
J’ai l’honneur d’adresser à Votre Majesté l’exposé que j’ai lu à la réunion de ce jour, et qui est la sincère expression de ma manière de voir.
C’est avec le plus profond respect, Sire, etc.
Bazaine.
Après avoir entendu le général en chef, la junta procéda au scrutin. A l’unanimité, moins quatre voix, il fut décidé que la monarchie devait lutter: le sort en était jeté. Ce vote, qui fermait la porte à toutes les
combinaisons (le restauration républicaine par les mains de la France, et qui enlevait sans retour la garantie des créances et des emprunts qu’on aurait pu stipuler avec un nouveau président de la République, rendait définitif l’échec de la mission Castelnau et des tentatives essayées par notre diplomatie auprès des chefs dissidents.
La junta déclara d’ailleurs « que tout autre appel était inutile, malgré le désir formel de l’Empereur d’en référer au congrès national. »
Les ministres de la guerre et des finances assurèrent posséder, l’un 260,000 piastres en caisse, le second 11,000,000 de piastres, dont huit (c’est-à-dire 40 millions de francs) à sa disposition immédiate. —
L’occupation française touchait à son terme. Après la dernière dépêche de l’empereur Napoléon qui prescrivait (le laisser toute liberté d’action à Maximilien, il ne restait 'plus qu’une tâche au général en chef, le rapatriement des 28,000 hommes du corps expéditionnaire. L’honneur français exigeait en outre que toutes les places que nous tenions encore fussent remises en bon état de défense à Maximilien, avec des approvisionnements suffisants pour les garnisons chargées de les occuper. Un juste sentiment de délicatesse commandait aussi à notre gouvernement de faire bénéficier son malheureux allié de toutes les ressources envoyées d’Europe pour le corps expéditionnaire et emmagasinées par notre intendance à Mexico et à Yera Cruz.
Toutes ces questions avaient été prévues à Paris. Il faut reconnaître qu’elles n’avaient pas été résolues sous une inspiration généreuse à l’égard de Maximilien. Datées du 15 septembre 1866, elles enjoignaient au commande-
ment « de ne ramener en France que les rares chevaux, » dont la valeur serait constatée supérieure au prix con- » sidérable du frêt. Tous les autres animaux devaient » être vendus, à n'importe quel prix, soit au Mexique, soit » à la Havane. Il était recommandé de faire transporter » et vendre à nos colonies de la Martinique et de la » Guadeloupe les meilleurs sujets. Vous ne devez pas, » ajoutait-on dans la dépêche au quartier général, laisser » au Mexique votre matériel d’artillerie. »
L’ordre concernant les bouches à feu était juste et nécessaire; car les canons marqués aux armes de la France sont de vrais drapeaux qu’elle ne laisse pas à l’étranger, sinon chèrement vendus. Quant aux chevaux, qui comptaient dans leurs rangs de vieux serviteurs de Crimée, d’Algérie ou d’Italie, fatigués par cette dernière campagne ou épuisés par l’âge à côté d’excellents chevaux du pays, il eût convenu d’en faire présent à l’empereur. Car autrement c'était s’exposer à les voir grossir les escadrons de la cavalerie libérale, à qui ils allaient donner de suite une supériorité réelle dont nous avions si bien profité nous-mêmes dans toutes les rencontres où souvent nous avions battu l’ennemi de vitesse. On n’ignorait pas à Paris que le trésor de la monarchie était pauvre, et l’offre qui lui fut faite de les acheter argent comptant ne pouvait être que repoussée comme illusoire.
Or, que devait-il arriver ? Nos régiments, forcés de descendre avec leurs montures à Vera-Cruz, et nos batteries traînées par leurs carrossiers et leurs mulets jusqu’au chemin de fer de la Soledad, allaient forcément jeter dans les Terres-Chaudes une quantité considérable d’animaux qui ne pourraient être vendus qu’à vil prix. Le comité de remonte publia et fit imprimer des avis
annonçant qu’au fur et à mesure que les diverses colonnes passeraient à Paso-del-Macho, tête de ligne de la voie ferrée et misérable bourgade qui se trouve entre la Soledad et le Chiquihuite, des ventes successives et publiques auraient lieu. Mais les Mexicains, qui savaient d’avance que ces chevaux étaient condamnés à rester sur le sol, se souciaient peu et avec raison d’acheter quatre ou cinq cents piastres, comme cela s’était produit sur les hauts plateaux, des bêtes arabes qu’ils savaient devoir obtenir à vil prix.
Les embarquements étaient commencés. Tel de nos régiments pénétrait en Terres Chaudes le matin, le soir même il avait rallié le port. Cette délicate opération de mettre à bord un corps d’armée et un gros matériel dans la rade de Vera Cruz où il y a toujours à redouter à cette époque les coups de Norte et les atteintes de Vomito exigeait impérieusement que la concentration des navires dans le port fut la plus brève possible. Les troupes ne firent que passer de Cordova à la mer. Les hacendados, comme les guérillas dont le costume ne trahit nullement le caractère guettaient l’arrivée des détachements. Les uns pour remonter en sang arabe leur' manadas poussèrent les enchères à une certaine somme, dont la moyenne ne dépassa pas cent francs. Les autres s’en allaient fièrement sur nos pauvres compagnons d’armes tout harnachés, et à leur dernier hennissement nos vieux cavaliers attendris se sentirent parfois les paupières humides. Ils eussent éprouvé moins de regret lors de cette séparation qui avait bien ses tristesses, s’ils avaient su que ces fidèles serviteurs s’en retournaient mourir sous le drapeau de Maximilien pour lequel ils avaient combattu pendant cinq années. La politique n’entrait pour rien dans ces adieux :
la sympathie seule pour le prince abandonné parlait. Plutôt que d’assister à ce désolant spectacle qui ressemblait à une déroute, nos soldats eussent volontiers remboursé notre trésor au profit de Maximilien les faibles sommes que cette lamentable opération ordonnée par notre gouvernement a pu lui rapporter.
L’inspiration avait été meilleure à Paris quand on avait songé à nos pauvres colonies de la Martinique et de la Guadeloupe, si déshéritées aujourd’hui par la mère patrie qu’elles s’étiolent, malgré le beau soleil des tropiques et qu’elles demandent pour vivre à devenir Russes ou Anglaises. L’amiral La Roncière le Noury fit transporter dans nos possessions des Antilles quatre cents des meilleurs animaux du corps expéditionnaire. Ceux-là du moins trouveront leurs invalides sur le sol de la patrie.
Jusqu’à la dernière heure de l’occupation on puisa dans le trésor mexicain qui s’appauvrissait chaque jour: c’était marcher dans une voie qui n’était pas digne de la France: mais M. Dano se voyait forcé d’obéir aux instructions de notre ministre des affaires étrangères, comme il ressort des deux documents qu’on va lire.
Mexico, le 21 janvier 1867.
Monsieur le maréchal,
La résistance opposée par le gouvernement de l’Empereur Maximilien à l’exécution de la convention du 30 juillet, étant plus vive que jamais et de nouvelles difficultés devant en être la conséquence, j’ai l’honneur de transmettre ci -incluse à votre Excellence copie des dernières instructions qui m’ont été données au sujet de cette affaire par le ministre des affaires étrangères de l’Empereur.
Le ministre de France Dano.
Paris 15 décembre 1866.
Monsieur,
Par votre lettre du 9 novembre sous le N°. 99, vous me faites savoir que sans voub arrêter aux objections qu’a essayé d’introduire M. de Péreda, vous avez procédé à la mise à exécution de la convention relative aux délégations à partir du 1 er novembre et vous m’envoyez en même temps le procès verbal d’arrêté de comptes de la douane de la Vera-Cruz qui a été dressé par nos agents à leur entrée en fonctions.
C’est avec raison que, vous fondant sur les stipulations précises de l’article 7, vous avez répondu à M. le sous -secrétaire des affaires étrangères mexicain, que l’acte du 30 juillet n’avait besoin d’aucune nouvelle formalité pour devenir exécutoire. Je ne puis que vous approuver pleinement et vous engager à vous maintenir dans les mêmes termes, si notre droit venait à être remis de nouveau en question.
M is . de Moustier.
On avait manqué de prévoyance quand, sous prétexte de recouvrer quelques millions en faveur de nos nationaux, on avait enfoui plus de six cents millions dans le gouffre mexicain : à cette heure on manquait de générosité en arrachant à Maximilien ses dernières ressources financières.
Au point de vue militaire, il restait encore une grosse question à résoudre. Notre armée ne pouvait se retirer laissant derrière elle des prisonniers français aux mains de l’ennemi. Le quartier général, par l’intermédiaire officiel de son cabinet militaire, avait dû entrer ,en pourparlers, sur plusieurs points du territoire, avec les chefs libéraux pour obtenir et conclure les échanges de nos compatriotes contre des mexicains dissidents. Le ministre de la guerre, Murphy, au nom de Maximilien lui-même
avait prié le général en chef de traiter de la liberté des impérialistes tombés au pouvoir des Juaristes. Le chargé d’affaires autrichien avait recours aussi à la sollicitude française pour la délivrance des soldats de la légion austrobelge qui avaient capitulé aux combats de Miahuatlan, de la Carbonera et d’Oajaca.
Dans sa demande le baron de Lago priait même le maréchal d’intervenir directement, ce qu’il n’a fait à aucune époque dans les négociations avec les premiers lieutenants de Juarez.
Mexico, le 29 janvier 1867.
Monsieur le Maréchal,
Les membres du corps de volontaires autrichiens ayant par la dissolution de ce dernier cessé d’être soldats mexicains, je prends la liberté de m’adresser à la bienveillante sollicitude de Votre Excellence, en la priant de vouloir bien employer toute son influence et tous ses efforts dans le but d’obtenir aussi promptement que possible la mise en liberté des anciens volontaires autrichiens qui se trouvent entre les mains des dissidents, notamment de ceux d’Oajaca. Je prierai en même temps Votre Excellence de ne pas se laisser arrêter un instant dans cette noble tâche par les remontrances et les observations qui pourraient être élevées contre son intervention directe dans l’affaire sus-mentionnée.
Le chargé d’affaires d’Autriche, Baron de Lago.
Du reste les généraux de la république avaient bien compris, comme nous l’écrivions déjà en 1865, qu’il y aurait imprudence dans l’intérêt même de leur propre cause à retarder l’évacuation des armes françaises par
MAXIMU.IBN. I. 19
des démonstrations menaçantes ou par un seul coup de fusil. Dès l’abord, ils s’étaient montrés tout disposés à la reddition des prisonniers qu’ils avaient d’ailleurs loyalement et humainement traités, en vertu de règlements émanés de Juarez qui eussent fait honneur à une armée européenne.
À Pachuca, Joaquim Martinez nous offrait d’entrer en relation à cet effet. Du côté d’Oajaca, le secrétaire particulier de Porfirio Diaz, du nom de Thiele* dès le mois de novembre 1866, s’était présenté à nos avant-postes de Tehuacan. Ce personnage, d’origine française, qui avait d’abord fait partie de la brigade de sûreté envoyée de Paris par M. Hirvoix chef supérieur de la police, pour la sécurité des souverains du Mexique, et qui plus tard avait été admis au service de l’empereur Maximilien, s’était rendu comme agent de colonisation du côté d’Oajaca. De là, il avait passé à l’ennemi pour fuir les persécutions d’un haut fonctionnaire mexicain. Il avait offert ses services à Porfirio Diaz dont il apportait en novembre fine réponse à une note du général Aymard. Cette note française qui ouvrait les négociations avec les libéraux avait eu pour but de réclamer ceux de nos compatriotes surpris dans Oajaca après la mort du commandant Testard. Nous comptions soixante-dix prisonniers, dont dix-neuf officiers de Cazadores entre les mains de Porfirio, qui, le 22 janvier, nous les remettait sains et saufs dans l’hacienda de Buena-Vista. Cette délicate opération, qui avait duré plus de deux mois, se dénonce par la lettre adressée
* Le jeune empereur, espérant bien à tort rallier à son trône le général Porfirio ami dévoué et compatriote de Juarez, avait fait mander secrètement à Mexico le secrétaire Thiele, par l’intermédiaire du quartier général, et l’avait chargé auprès du chef ennemi d’une mission confidentielle qui échoua.
au chef du cabinet militaire du quartier-général chargé de traiter toutes ces questions.
Oajaca, le 12 janvier 1867.
Colonel,
M. Thiele m’a remis la lettre que vous m’avez adressée. J’approuve la convention passée pour l’échange des prisonniers et aujourd’hui même ils se mettent en marche pour la ville de Tehuacan.
Le Colonel Milicua, chef de mon Etat-major et mon secrétaire M. Thiele sont désignés pour régler et terminer officiellement l’échange. Ils ont pleins pouvoirs pour écarter tous les incidents qui peuvent s’élever jusqu’au terme des négociations.
Quant aux soldats français, faits prisonniers à la Baranca Seca, ils seront mis à votre disposition. J’ignore où ils se trouvent et je ne puis assurer qu’ils seront rendus à jour fixe: mais je puis vous assurer que toutes les mesures sont prises pour arriver à un résultat prochain. Les soldats mexicains, prisonniers entre vos mains, devront être remis à Tlacotalpan entre les mains du général Rafael Benavidez, commandant militaire de cette ligne.
Agréez etc.
Porfikio Diaz.
Dans le Michoacan, Vicente Riva Falaeios poussait luimême la loyauté jusqu’à faire respecter dans toute l’étendue de son commandement des petits détachements de blessés ou de convalescents français ralliant Mexico des rives du Pacifique et veillait à ce qu’ils ne fussent pas inquiétés par les guérillas indisciplinés.
Armée républicaine du centre.
Au colonel chef de cabinet.
J’ai reçu votre lettre du 14 janvier avec les plis de service que j’ai faits passer de suite à destination des officiers français. Vous pouvez assurer en mon nom au maréchal que ses compatriotes qui doivent traverser les chemins de Morelia à Mexico, seront entièrement respectés dans leur personne et dans leurs intérêts sur toute la ligne de mon commandement, et je donne des ordres pour prévenir tout contre-temps.
Patrie, quartier-général de Tenancingo, le 19 janvier 1867.
Yicente Riva Palacios.
L’attitude de ces chefs libéraux était un éclatant et dernier hommage rendu à l’humanité du commandement français, qui pendant cette atroce campagne avait toujours su distinguer les bandits des soldats. Malgré une guerre, pour laquelle ils nous savaient d’ailleurs peu de sympathie, ils avaient confiance dans le drapeau français, et ils n’avaient pas craint de lui demander les premiers, protection contre les excès de leurs propres compatriotes.
Armée républicaine du centre.
El Salitre, le 4 novembre 1866.
Maréchal,
Au moment de marcher avec mes forces sur la ville de Toluca, avec la conviction que la place ne pourrait me résister, et désireux d’éviter à la ville les tristes conséquences d’un assaut, j’ai envoyé le colonel Jésus Lalanne en parlementaire pour ménager une entrevue avec les chefs mexicains de la place, en leur proposant des conditions honorables.
Mon envoyé a été fait prisonnier sur la route et emmené à Mexico: c’est une violation des usages de la guerre qui sans nul doute n’a pour cause que le trop de zèle de ceux qui l’ont commise.
Comme j’ai toujours connu vos sentiments de galant homme, je compte sur eux pour faire réparer le mal.
Yicente Riva Pàlacios.
Il fut fait droit à cette requête comme à la suivante.
Apam, le 27 janvier 1867.
Au quartier -général français,
Le jeune Antonio Mendez a été arrêté dans la capitale d’une manière arbitraire. Il sert sous mes ordres. Son père étant mort, je lui ai permis de me quitter pour ses affaires. H était donc séparé des forces républicaines et son emprisonnement est aussi injuste qu’indigne.
Vous ne permettrez pas que sous le nom français on commette de pareils abus du droit. J’ai permis à Mendee de se rendre à Mexico, parce qu’il y allait à l’ombre du pavillon de la France. Si j’avais su qu’il ne dût rencontrer que le parti clérical, je ne lui eusse pas permis de s’éloigner.
J’espère que vous voudrez bien faire mettre Mendez en liberté. — Agréez etc.
Flobentino Mekcabo.
Les dissidents, dont nous nous faisons honneur d'avoir été un des premiers en France a défendre le bon droit, celui de la résistance à l’invasion, ne confondaient pas notre armée avec notre politique, et la lettre du chef d’étatmajor de Porfirio Duaz prouve, que dans le camp des libéraux, on savait aussi honorer le courage des adversaires.
Armée républicaine : général en chef.
Au chef d'état-major du corps expéditionnaire français.
J’ai l’honneur de vous faire remettre par M. Ch. Thiele le sabre porté par M. le commandant Testard, tué au combat de Miahuatlan.
Je serais heureux, M. le colonel, que cette arme fut remise à la famille, et ce sera pour elle une preuve de l’estime que quoiqu’ennemis nous avions pour M. Testard dont nous avons admiré le courage et l’abnégation sur ce champ de bataille qui lui a été si funeste.
Oajaca, le 29 décembre 1866.
Le chef d’état-major du général en chef de la légion d’Orient
Espinosa.
L’heure arrivait pour les Autrichiens de quitter le sol mexicain qu’ils avaient arrosé de leur sang. Ils crurent devoir, avant de se retirer, adresser, un adieu à des compagnons d’armes qui n'avaient pu oublier leur héroïque défense dans les plaines de la Lombardie. Ils avaient aussi chèrement payé l'honneur de défendre le trône d’un prince issu de leur patrie.
Orizaba, le 27 janvier 1867.
Monsieur le maréchal de France,
Au moment ou nous allons bientôt quitter le Mexique pour rentrer en Autriche, j’ai l’honneur de vous exprimer toute notre reconnaissance pour la bienveillante protection de Yotre Excellence, sans laquelle le sort du corps Autrichien serait devenu bien triste.
Il sera pour nous à jamais un glorieux souvenir d’avoir combattu sous les ordres de Votre Excellence et à côté du corps expéditionnaire français.
Dieu le veuille, qu’il arrive une époque où il nous sera permis de donner des preuves de notre dévouement pour Votre Excellence, et de notre reconnaissance envers la France qui nous a protégés au Mexique et nous a comblés de bienfaits.
Je prie V. E. etc.
Pour le corps Autrichien.
Le L t Colonel Polak.
A la fin du mois de janvier 1867, l’armée française en pleine retraite s’allongeait comme un ruban d’acier sur la route poudreuse de Mexico à la Vera-Cruz.
Le corps austro-belge descendait à la mer, flanqué par nos troupes pour s’embarquer le premier en vertu de la promesse consentie à Maximilien. Dans quelques jours il ne devait plus rester que l’arrière-garde à Mexico. Aussi les environs de la capitale étaient-ils déjà envahis par l’insurrection qui s’avançait comme le flot montant. L’heure des combats était passée pour nos soldats. Les rebelles avaient soin de se tenir à longue distance et hors de vue de nos avants-postes, prêts d’ailleurs à repousser vigoureusement toute attaque. Pouvait-on exiger davantage des Juaristes? Fallait-il reprendre la campagne pour leur arracher les villes que les Impérialistes livraient sans résistance? Une pareille conduite eût été un acte de folie. Car, outre qu’elle eût été périlleuse sans
but utile, elle eût retardé l’évacuation et provoqué des représailles contre les habitants de ces centres et plus tard contre nos propres nationaux, dont il eût été criminel de rendre pire la situation déjà mauvaise. De plus, les ordres du cabinet français s’y opposaient formellement, et cela avec sagesse. Mécontent de l’attitude passive de nos troupes, le président du Conseil rédigea une lettre injurieuse pour notre bonne foi et qui provoqua une plainte adressée à Maximilien lui-même, et une rupture avec le ministère.
Mexico, le 28 janvier 1867.
Sire,
J’ai l’honneur d’adresser à Votre Majesté copie de l’extrait d’une lettre que m’a fait parvenir à la date du 25 de ce mois M. le Président du Conseil des ministres.
Il est écrit dans cette lettre: «Le maréchal et le général Castelnau en communication du 7 novembre dernier ont déclaré que tant que les troupes françaises seraient au Mexique, elles protégeraient comme par le passé les autorités et les populations, l’ordre , en un mot, dans les zones qu’elleB occupent, mais sans entreprendre d’expédition lointaine.
Une attaque récente vient de se produire à Texcoco.
Votre Excellence n’a pas jugé convenable de prêter secours, d’après les informations du général de notre seconde division. Le gouvernement désirerait savoir quelle sérait l’attitude des troupes françaises dans la capitale, si avant leur sortie elles étaient assiégées par les dissidents, si l’ennemi les attaquait sur quelques points ou s’il se livrait à une aggression quelconque. »
L'inconvenance de ce langage n’échappera pas à Votre Majesté qui ne m’a jamais fait l’injure de supposer, un seul instant que la loyauté de l’armée française puisse être mise en suspicion.
En signalant à Sa Majesté l’Empereur du Mexique, les
procédés dont ses ministres usent envers moi en son nom, je crois faire un dernier et suprême acte de confiance et de loyauté.
Je crois en effet rendre encore service à l’Empereur en essayant de l’éclairer sur les tendances et sur les insinuations perfides d’une faction qui ne réunit que peu de sympathies, et dont les chefs abusent de l’ascendant qu’ils croient avoir ou de la confiance qu’ils ont su inspirer, pour préparer au Mexique et à Votre Majesté une ère de sanglantes représailles, de douloureuses péripéties, de ruines, d’anarchie et d’humiliations sans nombre.
J’ai l’honneur d’informer Votre Majesté que, plus que jamais désireux de conserver son estime et l’amitié dont elle a bien voulu m’honorer, j’ai fait savoir à M. le Président du Conseil, qu’en présence des termes de 'sa lettre précitée, je ne voulais plus, à l’avenir, avoir aucune relation directe avec l’administration dont il est le Président.
J’ajouterai, Sire, que les chefs d’armes de M. le général Marquez sont journellement en relations avec les commandants du génie et de l’artillerie de l’armée française pour se mettre au courant de l’état des fortifications, des défenses, des approvisionnements en matériel, en armes, en munitions de la place.
Votre Majesté m’ayant témoigné le désir de savoir, à 1’ avance, à quelle époque je quitterai Mexico, j’ai l’honneur de l’informer que mon départ, avee les derniers contingents du corps expéditionnaire, aura lieu dans la première quinzaine du mois de février.
Jusqu’au dernier moment, Sire, je serai toujours prêt à me rendre aux appels que Votre Majesté voudra bien m’exprimer, et toujours disposé à faire concorder mes efforts à vos désirs.
Bazaine.
Cette dépêche fut la dernière communication officielle adressée à la couronne par le quartier général.
La veille, le maréchal avait déjà écrit au président du conseil:
A M. Lares, président du Conseil des ministres.
Mexico, le 27 janvier 1867.
J’ai reçu votre lettre du 25 courant; je pourrais me borner à vous en accuser réception seulement, parce que je n’admets pas que vous me convoquiez à votre gré, puis, parce que cette lettre traite de questions qui ont déjà été résolues tant par écrit que par les conférences autérieures.
C’est donc dans mes réponses, soit à vous, soit aux divers sous-secrétaires d’Etat, que Votre Excellence trouvera ' les éclaircissements qu’elle désire.
Vous semblez accuser l’armée française d’inertie. . . N’aurais-je pas bien plutôt le droit de me récrier contre les actes arbitraires, contre les violences commises chaque jour, depuis plusieurs semaines, et dont notre présence à Mexico semble rendre complice le drapeau de la France?
C’est pourquoi, monsier le ministre, et comme la rédaction de votre lettre laisse percer un sentiment de défiance, constamment basée sur des appréciations calomnieuses qui froissent notre loyauté, je tiens à vous exprimer qu’à l’avenir je ne veux avoir aucune relation avec votre ministère.
Bazaine.
L’Empereur mal conseillé par le père Fischer garda le silence: le général en chef ne revit jamais Sa Majesté. La rupture était complète. Le confesseur impérial en avait été l’auteur, en poussant le ministère à offenser la dignité du commandement qu'il savait esclave d’instructions précises. Un dernier incident vint combler la mesure. Au moment du départ, dans l’intérêt d’officiers et de soldats
français qui avaient bien mérité de Maximilien et appartenant aux régiments qui avaient toujours guerroyé, le quartier général, malgré ses propres griefs, n’avait pas craint de rappeler à l’Empereur des propositions faites d’ancienne date pour l’obtention de la croix de Guadeloupe. L’abbé Fischer interceptant la dépêche écrivit au général Osmont, l'ancien ministre.
Confidentielle et réservée.
Mexico, le 1 février 1867.
Mon cher général,
You n’ignorez pas que la ligne de conduite observée ces derniers jours par le maréchal Bazaine a donné pour derneir résultat que Sa Majesté c’est déterminé bien à son regret de cesser toute relation avec le maréchal.
A raison de cet incident lamentable j’ai cru devoir m’abstenir de soumettre à l’approbation de Sa Majesté l’état de proposition que vous m’avez adressé avant hier ; car je considère qu’il ne ferait qu’augmenter le déplaisir de l’Empereur.
Mais le respect que je vous dois et ma haute estime pour vos mérites me font vous parler avec cette franchise.
Désireux cependant de ne pas laisser sans la récompense méritée les bons services de digne militaire compris sur ces états, je viens soumettre à votre choix deux moyens qui à mon avis seraient bons pour réussir. Demandez-les vous-même à l’Empereur nou pas au nom du maréchal, mais au vôtre. Ou bien adressez-moi une lettre particulière dans le même sens; et dans ce cas j’éprouverais grande satisfaction à provoquer la haute approbation de Sa Majesté.
Le secrétaire de l’Empereur Augustih Fischbb.
Le clergé jouait le dernier rôle dans l’intervention française en 1867, comme il avait joué le premier rôle en 1861.
Le chef du cabinet militaire fut chargé de repondre à l’abbé.
Mexico, le 2 février 1867.
Monsieur l’abbé,
S. E. le maréchal Bazaine auquel le général Osmont a communiqué votre lettre du 1 er février confidentielle et réservée, me charge d’avoir l’honneur d’y faire réponse.
Votre ignorance des usages militaires vous fait adresser au général Osïnont une double proposition qui témoigne du désir que vous avez de ne point voir priver de braves officiers d’une récompense à laquelle ils attachent du prix.
Vous ajoutez que vous ne croyez pas devoir soumettre les états de proposition à Sa Majesté l’Empereur du Mexique à cause du lamentable incident qui s’est produit dans ces jours derniers.
Il est regrettable, en effet, que les propositions faites depuis longtemps aient été envoyées dans des circonstances aussi peu favorables, mais, monsieur l’abbé, on ne saurait admettre que le désir particulier que vous témoignez d’être agréable au général Osmont autorise cet officier général à s’écarter des régies de la hiérarchie qui, dans l’ordre militaire comme dans l’ordre religieux, constituent la base de la discipline.
Quant à l’incident que vous invoquez, vous ne sauriez ignorer qui l’a provoqué et, en mettant de l’ordre dans les faits vous vous apercevriez peut-être, que la loyauté méconnue, le sentiment et la dignité offensés, ont nécessité de la part du maréchal une première rupture dont la conscience de vos amis politiques seule restera chargée.
Agréez etc.
Le Colonel chef du cabinet.
Le quartier -général devait d’autant plus se féliciter de ne s’étre pas écarté un instant de ses instructions écrites, malgré les tendances du général Castelnau, que notre gouvernement lui écrivait à la date du 15 janvier que son mouvement de concentration et de retraite devait être terminé ; qu’il fallait se masser pour procéder à l’embarquement, les bateaux transatlantiques devant mouiller en rade de la Vera-Cruz pour les derniers jours du mois de février. *
On ne songeait plus à Paris qu a une chose, à quitter au plus vite cette terre de désillusions et de sacrifices. . « Vous avez des devoirs à remplir, disait-on au
» maréchal: la responsabilité, quelque incident qui se pré- » sente , n’en pèse pas moins sur vous ; mais elle devra » être légère, quand vous marcherez comme toujours droit » au but que vous devez obtenir, le rapatriement de vos » troupes sans perdre de temps. » Dans ce grand naufrage tout s’engloutissait, la régénération de la race latine comme la monarchie, les intérêts de nos nationaux qui avaient été le prétexte de la guerre comme les deux emprunts français qui avaient servi à la conduire à ce sinistre résultat. A la surface avait surnagé la seule créance de Jecker qui avait obtenu douze millions.
Les premiers jours de février, où séjourna encore le quartier général à Mexico, furent employés à rendre la ville aux autorités mexicaines. Notre intendance offrit au ministère impérial nos chariots, nos voitures et des vêtements militaires. Trop pauvre pour tout payer, celuici ne fit l’acquisition que de ces derniers objets pour
habiller ses troupes presque nues. Mexico, autrefois ville presque ouverte, était à cette heure protégée par une enceinte continue, armée de nombreuses pièces de siège et de campagne approvisionnées à trois cent coups. La place renfermait trois poudrières contenant une masse considérable de cartouches. L’arsenal regorgeait de fusils en parfait état. De crainte que l’ennemi ne tombât subitement sur la ville, le maréchal, pour la mettre à l’abri de toute surprise, fit planter en avant de toutes les chaussées aboutissant aux garritas (portes) des chevaux de frise. Comme c’est l’habitude en toute place de guerre dont on fait la remise, les pièces de campagnes réparties sur treize kilomètres de ceinture furent amenées dans la cour de la citadelle, comptées, reconnues, et livrées à l’artillerie impérialiste qui reçut les clefs de tous les magasins où avait été déposé l’outillage. Les procès-verbaux régulièrement émargés furent remis en échange à notre état-major. Cette opération avait d’ailleurs un double but. En cas de brusque tentative des libéraux, il eût été facile d’enlever les bouches à feu de léger calibre: elles étaient en sûreté dans la place d’armes. Quand aux pièces de siège laissées sur les remparts , elles se défendaient elles-mêmes par la lourdeur de leur poids.
Les instructions de notre ministre de la guerre avaient enjoint de ramener toute notre artillerie.
Les projectiles creux ou pleins, dont le transport en France eut été trop coûteux, furent brisés; car ils étaient absolument inutiles aux Mexicains dont les canons lisses de 8 ne pouvaient se charger comme les pièces rayées de 4.
Quant aux poudres du corps expéditionnaire, le général Castelnau donna l’ordre de les noyer dans la Sequia.
Mexico restait alors en si bon état de défense et si largement approvisionnée des munitions, qu’il à pu soutenir depuis un long siège contre un effectif bien plus considérable que sa garnison. La mort de Maximilien a été la vraie cause de la capitulation de cette place.
Au moment où on brisait nos projectiles, deux Mexicains vêtus en costume de ville se présentèrent à la porte de la citadelle encore occupée par nos soldats: malgré la consigne du factionnaire qui interdisait l’entrée à des inconnus, ils pénétrèrent. Les deux étrangers étaient l’Empereur et le général Marquez. C’était la première fois de son règne que Maximilien visitait la forteresse malgré les offres répétées du général en chef. Cette visite mystérieuse (dont le maréchal se plaignit de ne pas avoir été avisé : car sa place était à côté du souverain) était un acte de méfiance.
Le 8 février au matin, le drapeau tricolore qui flottait sur le quartier général du Buena-Vista fut amené, Mexico devenait libre de l’occupation française. Le maréchal qui savait par expérience que les Mexicains s’acquittent mal du service de place sortit de Mexico avec ses troupes. Pour leur laisser le temps de l’organisation, il vint camper sur la chaussée de la Piedad, à une portée de canons de la ville, où il resta un jour et une nuit, s’interposant ainsi entre l’ennemi qui n’était pas en vue et la garnison de Mexico. Le maréchal espérait encore que Maximilien songerait à le rejoindre. Toutefois il restait sur ses gardes; car il se pouvait que le ministère sous l’empire de l’irritation commît quelqu’acte d’hostilité, dans l’espoir de forcer nos troupes à rentrer dans Mexico. Le lendemain les reflets des bayonnettes françaises disparurent à l’horizon.
La mission du général Castelnau était expirée. L’aide de camp impérial reprit immédiatement la route de Vera- Cruz, pour s’embarquer sur le steamer transatlantique du 15 février. Il redescendit de Mexico par la diligence jusqu’aux Terres-Chaudes. Il allait sans doute rendre compte à son souverain des événements auxquels il avait assisté, et de l’état du pays. On a pouitant peine à comprendre qu’il ait pu éclairer avec fruit la cour des Tuileries sur le véritable esprit des populations; car, sauf son court voyage à Puebla, il n’avait pas quitté un seul instant la capitale. Le général Castelnau est trop perspicace pour n’avoir pas été frappé, au moment de s’éloigner de Mexico, des dispositions hostiles de tous les partis, et surtout du parti clérical, qui, sous l’action du ministère, poussait à une démonstration contre notre drapeau; les conseillers de la couronne espéraient ainsi soit faire oublier par leurs compatriotes leur alliance avec l’intervention, soit ralentir notre retraite, qu’ils voyaient, malgré tout, avec douleur; car le règne de la réaction touchait à sa fin.
Déjà à cette époque, Lares et Marquez excitaient Maximilien à partir pour Queretaro, certains d’avance de l’impuissance du souverain hors de la capitale, où ils comptaient devenir les seuls maîtres de la situation, après le probable désastre du Prince. Si Méjia est resté jusqu’à son exécution la plus grande figure militaire de cette période de l’histoire du Mexique, où il a brillé par sa loyauté constante et son dévouement à la cause cléricale et à Maximilien, l’impartialité de l’histoire ne peut laisser une pareille auréole de martyr sur le front du général Miramon. Notre gouvernement est d’ordinaire trop bien renseigné sur tout ce qui se passe à Paris pour avoir
ignoré que cet ancien président se plaisait à répéter ici, dans certains salons, qu’il ne retournait au Mexique que pour remonter sur le fauteuil présidentiel, après la chute de la monarchie. S’il eût triomphé dans sa campagne du Nord, à coup sûr il se fût retourné contre son souverain.
Aussi, en présenee de tous ces symptômes déjà éclatants au début du mois de février 1867, reste-t-on surpris de la placidité qui règne dans la dépêche finale adressé par le général Castelnau à l’empereur Napolébtf, datée de la Vera-Cruz, le 14 février, et apportée au télégraphe de la Nouvelle-Orléans par l’aviso de notre escadre, le Bouvet.
Le général Castelnau à l’empereur Napoléon III.
L’évacuation de Mexico a eu lieu le 5, et n’a provoqué que des manifestations sympathiques. La retraite s’effectue dans un ordre parfait, sans un coup de fusil. L’Empereur reste à Mexico, où tout est tranquille .... le rentre aujourd’hui en France.
A son retour en Europe, le général Castelnau fut promu au grade de général de division, en récompense de ses services.
La mission solennelle de l’aide de camp impérial n’avait pas résolu toutes les difficultés de l’évacuation: le maréchal en resta chargé. . .
La dernière colonne française descendit lentement sur Puebla, de façon à pouvoir tendre la main à Maximilien. Dans cette intention, le maréchal resta cinq jours dans cette dernière ville. Pour protéger la rentrée des dé-
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tachements mexicains dans la place, il lança sa cavalerie du côté d’Oajaca.
L’empereur du Mexique n’avait pas donné signe de vie. En ce moment la nouvelle du désastre du général Miramon parvint au bivouac. Le général en chef écrivit immédiatement à Maximilien, le suppliant de revenir. Il l’informait en même temps que le général de Castagny restait, en arrière pour le protéger. M. Dano devait se faire l’interprète de sa décision: cette tentative suprême échoua. ' .
M. Dano au maréchal.
Mexico, le 16 février 1867.
Le général de Castagny m’a écrit que «Y. E. pouvant encore tendre la «nain à l’Empereur Maximilien pour se retirer désirait connaître les intentions de Sa Majesté parsuite de l’échec du général Miramon. Dans quelques jours cela serait impossible. » ..
Les ministres mexicains prétendent que vous avez écrit dans le même sens à leur souverain.
Le jeune Empereur est moins que jamais disposé à accepter cette offre. Je regrette vivement qu’il se soit décidé à tenter les aventures. Il serait très fâcheux q’uil lui arrivât quelque malheur. Mais personne ne pouvait le retenir et nous moins que personne.
On a beaucoup vanté un succès eu réalité insignifiant remporté sur Fragoso. En revanche le bruit court que les dissidents seraient entrés à Queretaro, sans tirer un coup de fusil, les Impérialistes ayant pris le parti d’évacuer cette ville. La nouvelle n’est du reste pas certaine. On craint que le chemin de Mexico ne soit fermé à Maximilien, , :
A mesure que les Français se retiraient, ils fortifiaient solidement toute la route qui devait servir de ligne de retraite à l’Empereur aux moments difficiles. La ville de Puebla, qui, un mois plus tard, tombait au pouvoir de Porfirio, était si bien organisée pour la défense que l’ordre du jour du 7 avril, adressé par le vainqueur à ses troupes, se termine ainsi:
Mexicains,
Avec les fusils pris à l’ennemi, la place, non sans raison dénommée invincible, puisque que les premiers soldats du monde n’ont pu la prendre d’assaut, a cédé au premier effort de votre valeur entraînante. Toute la garnison*, et l’immense matériel de guerre réuni par l'ennemi sont les trophées de notre victoire.
PORFIRIO niAZ.
A son arrivée à la Vera-Cruz, pour préparer et assurer une retraite à Maximilien, le maréchal fit achéver les fortifications du port; il passa lui-même la revue des forts. Sur la requête du commissaire impérial, M. Bureau, il fit délivrer aux Mexicains un fort approvisionnement de cartouches, une centaine de fusils, et comme réserve, trente quintaux de poudre prise à notre marine.
Un instant on crut que l’empereur avait quitté Mexico pour gagner la mer. Le maréchal qui, malgré le vomito avait prolongé son séjour à la Vera-Cruz, remonta en toute
*La place était commandée et fut livrée par le général Noriéga, ami de Marquez, qui s’était sauvé de Jalapa en 1863 devant l’ennemi, et qui, remercié par le général Forey, venait d’être remplacé par le ministère.
hâte à la Soledad avec quelques officiers, comptant s’appuyer sur l’arrière-garde et sur le bataillon égyptien des terres chaudes. Le bruit se répandit même parmi les guérillas qu’il réouvrait la campagne pour dégager la route. Il dut reprendre seul le chemin de la Vera-Cruz. Maximilien avait déjà gagné Queretaro.
La note suivante, émanée de la direction de l’artillerie française, donne une idée exacte des moyens de défense laissés à la monarchie.
La fabrication de cartouches et de capsules de guerre par les soins de l’artillerie française, et au moyen de poudre française, pour venir en aide au gouvernement Mexicain, s’est continuée jusque dans le courant du mois de janvier 1867, époque où le gouvernement mexicain cessa, malgré des demandes réitérées, de fournir les fonds nécessaires pour ce travail.
Sur la demande du maréchal commandant en chef, des quantités considérables de cartouches et 20,000 kilogrammes de poudre à fusil avaient été envoyés de France pour les besoins de l’armée et des populations mexicaines. Il résulte des pièces officielles, revêtues du récépissé des parties prenantes, que le nombre de cartouches délivrées a été de 3,228,226, et la quantité de poudre à fusil de 21,437 kilogrammes.
En résumé, l’armée française en quittant Mexico, a laissé cette place approvisionnée de 34,741 projectiles de tous calibres, avec les charges nécessaires pour donner 300 coups à tirer par pièce, une réserve de 500,000 cartouches (sans compter celles appartenant à la légion austro-belge). Aucune espèce de munitions mexicaines n’a été détruite, ni distraite des magazine, et les officiers mexicains désignés à cet effet en ont opéré la reconnaissance et constaté la remise. Les mêmes formalités ont été observées dans toutes les places
de l’intérieur occupées par l’armée, à mesure de leur évacuation.
Jusqu’au milieu de janvier 1867, c’est-à-dire quinze jours avant son départ de Mexico, l’artillerie française a contribué par son travail et par les ressources qu’elle a tirées de ses approvisionnements, à augmenter les moyens d’action qu’elle laissait entre les mains du gouvernement mexicain.
Le directeur du parc.
Avant de s’embarquer, le maréchal confia aux soins de M. Bureau, une dernière mission pour le malheureux prince.
A M. l'amiral commandant l'escadre.
Vera-Cruz, le 7 mars 1867-
Monsieur l’amiral,
J’ai remis aux autorités mexicaines militaires, dans la capitale, à Puebla, à Orizaba, tous les arsenaux et les établissements de la guerre en parfait état d’entretien, avec les bouches à feu, les approvisionnements au grand complet; les fortifications et les ouvrages détachés, dans le meilleur état possible de défense (matériel mexicain bien entendu).
Voilà pour la capitale et les places qui se trouvaient sur ma ligne de retraite.
Mon intention était d’agir de même à la Vera-Cruz, sans rien ajouter aux ressources de la garnison. Cependant, S. Exc. le ministre de France, ayant conclu avec le gouvernement mexicain un nouvel arrangement qui modifie la convention du 30 juillet 1866, et aux termes duquel le gouvernement mexicain s’engage à payer mensuellement à la France une somme de 50,000 piastres (250,000 fr.); j’ai dû me préoc-
cuper du soin d’assurer, pendant le plus longtemps possible, le payement de cette somme, qui ne saurait être indifférente au trésor français, et qui représente l’intérêt d’une bonne partie des obligations des emprunts mexicains.
Pour cette raison, j’ai cru devoir donner à M. le commissaire impérial Bureau, tout ce dont je pouvais disposer en armes, munitions, attelages, objets de campement, etc., etc., à titre de remboursement. Il est, en effet, de notre intérêt de permettre à ce fonctionnaire de conserver la ville après le départ du corps expéditionnaire.
Une autre raison a encore dicté ma résolution: c’est la convenance qu’il y a, sans engager la politique de notre gouvernement, à assurer à S. M. l’empereur Maximilien, un lieu de refuge où il puisse, si les circonstances l’y réduisent, trouver un asile et les moyens de s’embarquer. Afin de donner plus de force à la place, et pour rendre la garnison plus confiante, j’ai pensé à augmenter les ressources en munitions, et principalement en poudre. Je crois aussi qu’il serait bon de mettre à la disposition de l’autorité mexicaine un petit navire à vapeur qui pourrait garantir la ville d’une tentative de bandes armées, tirées des populations dissidentes voisines.
Dans l’ordre d’idées exposées ci-dessus, je vous prie, monsieur l’amiral, de me faire savoir si vous ne pourriez point disposer de 40 à 60 quintaux de poudre, pris sur les approvisionnements de l’escadre ; et si, parmi les canonnières présentes sur rade, il ne s’en trouve pas une que l’on pourrait céder au gouvernement mexicain, en employant certaines formalités qui permettraient d’écarter toute interprétation compromettante pour notre politique. Cette canonnière pourrait, par exemple, être dénationalisée et vendue comme impropre au service, comme matériaux ne valant plus la peine d’êtr ramenés en France.
La Tourmente m’est signalée comme remplissant ces conditions.
Je vous le répète, je vois dans ces mesures un moyen d’assurer à notre pays le payement d’une rente assez importante, celui de sauvegarder plus longtemps nos nationaux, d’affermir la position et l’influence de notre consul, puis de permettre au jeune Empereur, qui court en ce moment les chances d’une lutte qui peut lui être contraire, de trouver un point assez fort pour couvrir sa retraite et son embarquement.
J’ai la conscience, en agissant comme je le fais, de remplir les intentions de mon souverain, et je verrais avec satisfaction qu’il vous fl&t possible de me seconder dans la limite des instructions qui, avant tout, doivent guider votre décision *.
Bazaine.
Le 11 mars 1867, à 8 heures du matin, le commandant supérieur de la Vera-Cruz faisait la remise de la place et du matériel d’artillerie mexicain au général Perez Gomez qui les recevait, au nom de son empereur.
Ce général venait d’ordonner l’abandon des villes de Cordova et d’Orizaba pour se concentrer à Vera-Cruz. Quelques jours après, les derniers régiments français, pressés sur nos navires, disaient adieu aux rives du Mexique et aux braves compagnons tombés sur la terre étrangère.
Six semaines après, le Souverain était signalé en rade de Toulon. Aussitôt, le préfet maritime et le commandant de la subdivision se rendirent à bord du vaisseau qui portait le maréchal Bazaine. Au nom de leurs ministres respectifs, ils lui annoncèrent que l’ordre avait été donné de ne pas lui rendre d’honneurs. La popu-
* La marine française n’accorda qne trente quintaux de poudre, mais l’amiral ne crut pas pouvoir céder de cauonière.
lation, déjà prévenue de cés dispositions par la Gazette du Midi , qui n’avait pas été démentie par les autorités, se pressait sur le quai; son accueil fut hostile. Le maréchal dut traverser la foule, le cœur brisé, mais la tête haute; il avait la conscience, en posant le pied sur le sol natal, d’avoir complètement rempli son devoir de soldat français.
Notre gouvernement, si jaloux d’ordinaire de l’honneur de ses plus minces fonctionnaires, sait modérer la presse ou interdire la frontière aux feuilles étrangères quand elles s’écartent de certains principes. Déjà trois mois avant la rentrée en Europe de l’ancien général en chef, les pamphlets d’origine américaine et autres inondaient librement notre pays, mettant ainsi au pilori le nom d’un maréchal de France, et donnant le change à l’opinion publique. On a vite oublié qu’un maréchal est tenu à la discipline du silence militaire, et que le gouvernement, dépositaire de l’honneur de ses grands dignitaires comme du sien propre, a seul le droit de parler. Mais ce droit est aussi un devoir imprescriptible, qui n’autorise pas de réticences, et qui ordonne, après une enquête éclatante, ou de dégrader le général qui a trahi son vrai mandat, et qui a forfait à la délicatesse et à l’honneur, ou bien de déclarer publiquement, après avoir été sévère pour tous, qu’il a bien mérité de son pays. L’armée, la France et l’Europe attendent avec impatience ce verdict suprême!
Ici s’arrête l’intervention française au Mexique. Les événements qui se sont écoulés pendant les trois derniers
mois de la Yie de Maximilien appartiennent au domaine de l’histoire mexicaine. L’élu de la politique française a succombé avec toute la fierté qui convenait au petit-fils de Charles-Quint. On ne peut pourtant s’empêcher de regretter qu’il ne se soit pas fait tuer à Queretaro, l’épée à la main. Un conquérant, vaincu par la fortune, tombe avec plus de dignité sous le feu de la bataille que sous la fusillade d’une cour martiale. Nous sommes forcés de penser que Maximilien, entraîné à la mort par une faction coupable, a toujours cru à un dénoûment pacifique. Son idée fixe était de remettre les pouvoirs, dont ils s’était cru investi, entre les mains de Juarez, qu’il avait convié à une solennelle entente: elle atteste la puissance de ses illusions. On ne saurait s’expliquer autrement la conduite du jeune souverain. S’il avait cru marcher au combat et jouer la dernière partie de la monarchie, il n’aurait certes pas quitté sa capitale, prête à repousser tous les assauts, pour courir s’enfermer dans une ville ouverte, dominée par de fortes positions; il n’eût pas laissé derrière lui, à Mexico, cinq cents fidèles Hongrois qui lui eussent fait un rempart de leurs corps dans la mêlée, et dont les sabres lui eussent frayé un passage jusqu’à la mer. Malgré son abattement, causé par la douleur et par les fièvres, il eût saisi à deux mains ce glaive des Hapsbourg qu’il avait tant d’impatience de brandir dès sa jeunesse. Il a capitulé, parce que son caractère chevaleresque a cru à la magnanimité. II oubliait, à ce moment suprême où ses fidèles Autrichiens se préparaient à mourir pour lui, qu’il avait à répondre avec raison du sang versé pour sa cause. L’ambition est une noble chose, quand elle a pour but le bonheur d’un peuple. Un prince peut se tromper un instant sur la sincérité
des suffrages de la nation qui, cédant à un entrainement passager ou à la compression, lui confie ses destinées. Mais l’épreuve est bientôt faite. Quand, après deux ans écoulés, les partis se déchirent encore sur tous les points du territoire, l’ambition qui persiste devient aussi coupable que la main qui s’est levée contre la liberté d’un peuple et la responsabilité des convulsions d’un pays remonte aux trônes, qui, s’ils échappent au jugement des hommes, ne peuvent échapper à la sévérité de l’histoire.
En achevant l’étude douloureuse de ce long drame, nous avons la conscience de n’avoir défendu que la vérité, sans avoir ni reçu ni accepté aucun rôle de défenseur. De quelque main qu’ils émanent, les nouveaux documents qu’il importe à la sincérité de la critique de voir se produire, pourront contredire, mais non détruire les écrits authentiques sur lesquels nous nous sommes appuyé. L’avenir seul se chargera de reconstruire le passé avec tous les vrais matériaux que chaque jour apportera au monument de l’histoire du second Empire français. Toutefois, des événements déjà connus, il ressort un grand enseignement: c’est que la politique des Etats ne peut impunément se livrer à tous les hasards sans ébranler le pouvoir et sans compromettre le prestige de sa dignité, à l’intérieur comme à l’extérieur. Les gouvernements, qui ne peuvent oublier que les passions agitent l’humanité dans les plus hautes régions de la société comme à ses derniers échelons, ont mission de soumettre tous leurs actes au contrôle salutaire et préventif de leurs gouvernés, s’ils ne veulent s’exposer aux rigueurs du contrôle de la postérité.