‹ L'empereur Soulouque et son empireChapitre 3 sur 8 · A4 L'EMPEREUR SOULOUQUE · texte numérisé non relu

A4 L'EMPEREUR SOULOUQUE

Marc, puis au Cap. Christophe essaie de rendre une élasticité momentanée à ses membres en se faisant frictionner d’une mixture de rhum et de piment, mais c’est en vain. Rugissant d’impuissance , il se fait porter en litière au milieu de sa garde, la harangue, et lui donne ordre de marcher sur le Cap, dont il lui accorde le pillage. Celle-ci se met en marche avec toutes les démonstrations de l’enthousiasme nègre; mais, rencontrant en route les insurgés, elle pensa qu’il était beaucoup plus court de reyenir piller avec eux la résidence royale. Prévenant ce dermier outrage, Christophe se déchargea un pistolet dans le cœur. Deux généraux noirs, Richard , duc de Marmelade, et Paul Romain, prince de Limbé, comptaient bien, en conspirant, recueillir l'héritage de Christophe ; mais Boyer, à qui les insurgés de Saint-Marc avaient envoyé, en guise d’invitation, la tête d’un des chefs de Christophe, Boyer n’eut qu’à se présenter pour que tout le nord le reconnût. Pour comble de bonheur, la partie espagnole, où la classe de couleur était proportionnellement aussi nombreuse que la classe noire dans la partie française, fut amenée à imiter le nord , apportant ainsi à la minorité jaune un renfort qui allait compenser et bien au delà celui qu’avait donné à la majorité noire la chute de Christophe et de Goman. Enfin, en 18% , un traité avec la France consacra définitivement l’indépendance d'Haïti. Une voie entièrement nouvelle s’ouvrait donc devant le gouvernement mulâtre. Les exagérations et les faiblesses où il s’était laissé aller jusque-là provenant surtout des nécessités que lui avaient créées l’antagonisme incessant de deux gouvernements noirs, l'éventualité d’une invasion française et la trop

grande inégalité numérique des deux couleurs, il était naturel de croire que, ces trois causes disparues ou atténuées, la politique jaune ne se manifesterait désormais que par ses bons côtés. C’est malheureusement tout l’opposé qui arriva. Boyer vit se tourner contre lui-même ses propres succès. | | Christophe avait outré les rigueurs de l’ancien esclavage et même celles de ses deux devanciers noirs ; aussi la réaction d’indiscipline et de paresse qui suivit sa chute avaitelle été plus violente que jamais, et comme dans le milieu où pénétrait brusquement ce nouveau flot d’émancipés rien n’était organisé pour le contenir, je laisse à penser quel débordement! Cependant, quand cette première effervescence se fut un peu calmée, que le morcellement du sol, en s'étendant du sud au nord, eut intéressé au maintien du nouveau régime la minorité laborieuse des anciens sujets de Christophe , et que la paix avec la France vint permettre de relever les restes de la grande culture, Boyer pensa qu’il était temps, pour son peuple, de consommer un peu moins de taña et de produire un peu plus de sucre. Un code rural fut promulgué: Les cultivateurs étaient déclarés exempts du service de l’armée et des mi- : lices; mais quiconque ne justifierait pas de moyens réguliers d’existence était tenu de s’engager comme cultivateur pour trois, six, neuf ans, par contrat individuel, ce qui coupait court à la tyrannie des corporations dansantes. Malheureusement, comme il est impossible de désigner certaines choses autrement que par leur nom, quelquesunes des prescriptions réglementaires de ce code rappelaient trop littéralement l’ancienne discipline de l'atelier.

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Les sourdes rancunes qui s’agitaient autour du parti triomr phant, et qui s'étaient révélées par quatre ou cinq conspirations successives de généraux neirs, ne manquèrent pas d’exploiter ces analogies : Sonthonax, Toussaint, Christophe avaient donc dit vrai, et la classe de couleur n’avait jusque-là flatté les noirs que pour les désarmer et les opprimer ensuits à l'aise! Boyer recula devant ce réveil subit de préventions que les mulâtres avaient mis trente ans à dissiper, et on lui a reproché trop durement cet aveu d’im. puissance. Par cela seul, en effet, qu’il n’était plus groupé autour de Christophe et du roi bandit de la Grande-Anse, le parti ultra-africain se trouvait maintsnant partout, semant jusque dans la portion la plus docile des masses ses vieux ferments d’ignorance et de haïne, n’attendant peut. être qu’une provocation pour se relever sur vingt points à la fois, et d’autant plus à redouter que le spectacle de la tyrannie noire n’était plus là pour neutraliser les antipas thies de peau. Accepter la lutte, c’eût été jouer le tout pour le tout, et Boyer aima mieux laisser cet esprit de défiance et de révolte s’éteindre peu à peu faute d’aliment. .

Le code rural tomba donc en désuétude; travailla à peu près qui voulut. La paix même, en rendant inutile une organisation militaire qui seule avait maintenu jusque-là un reste de discipline et d’unjté dans le travail agricole, contribua à le désorganiser. Haïti débutait, en un mot, dans la vie des nations par ce double contre-sens d’un gouvernement pour qui la défaite de l’ennemi intérieur der vient une nouvelle cause de crainte et de faiblesse, « et d’un peuple qui languit et qui meurt par ce qui est la loi

ET SON EMPIRE. 41 du développement et de la prospérité des nations : la s6r curité (4). »

‘Pans quelques cantons, cependant, le code rural reçut un commencement d'exécution ; mais comment ? Un journal haïtien de l’époque nous le dira (2): « Résistant à s’employer pour autrui moyennant salaire, ils (les cultivateurs) accusent les contrats synallagmatiques de gèner leur libre arbitre, ils devraient dire leur inconstance. Pour s’en affranchir, ils appauvrissent les propriétaires, les dégoütent, les désespèrent jusqu’à les porter à sacrifier leurs propriétés, Alors, aux termes des contrats, leur gros pécule, amassé patiemment, est là pour être offert aux proptiétaires qui se résignent. » Dans le paysan nègre, il y a largement, comme on voit, l’étoffe d’un paysan européen, Habilement excité et dirigé, cet esprit de cupidité et de ruse pourra devenir plus tard, au pis aller, un puissant levier d’organisation sociale ; mais, en attendant, il avait jei pour mobile la paresse, pour tactique le ralentissement de la produstion, et pour fin l'accélération du morcellement,

Une ressource suprème, mais décisive, restait ; c'était d’appeler les bras et les capitaux étrangers à l’exploitation des immenses ressaurces vierges de l’île. La çonstitutian de 4805 et toutes les autres constitutions à la file avaient

(1) Saint-Domingue, par M. Lepelletier Saint-Remy.

(2) Le Temps (7 avril 4842). Ce journal, rédigé par deux hommes qui ont pris une longue part au gouvernement de leur pays » MM. B. et CG. Ardouin, contient une série d’études où l'esprit ct leg conséquences du système agricole de Pétion et de Royer sont appréciés avec autant d'impartialité que de sens.

dit: « Aucun blanc, quelle que soit sa nation, ne mettra le pied sur ce territoire à titre de maître ou de propriétaire, et ne pourra à l'avenir y acquérir aucune propriété.» Après la reconnaissance de l'indépendance haïtienne, le maintien de cet article n’était plus qu’un ridicule et ruineux contre-sens. Malheureusement, dans la position qu’il s’était laissé faire, Boyer était le dernier qui osât déduire cette conséquence logique du traité avec la France. Ce traité, sans lequel Haïti s’appellerait probablement aujourd’hui Saint-Domingue, et qui sera, pour des générations moins prévenues, le grand titre historique de Boyer, ce traité avait soulevé de violentes récriminations au sein du parti ultra-noir. Les patriotes de l’école de Toussaint, de Dessalines et de Christophe s’étaient indignés presque aussi haut que les fatriotes de certaine école française contre ces « mulâtrès » qui se laissaient vendre (à très-bon compte d’ailleurs) un territoire que les « noirs » avaient conquis (1), et, à chacune des rares parcelles d’indemnité que le gouvernement expédiait en écus sonnants à Paris, « peuple noir, » condamné qu’il était lui-même au maigre régime des assignats, sentait naturellement se raviver la blessure. Ce n’est pas tout : ces efforts constants de Pétion, de Boyer, de tout le parti mulâtre pour lever le seul obstacle qui s’opposât désormais à lPimmigration blanche, c’est-à-dire au croisement des deux races et par suite à la multiplication des sang-mêlés, ne trahissaient-ils pas une

(4) Soit; mais si Charles X, au lieu d'envoyer à Haïti des négociateurs, y avait envoyé une armée, l’argument tiré du droit de conquête n’aurait-il pas un peu embarrassé les Haïtiens à leur tour?

ET SON EMPIRE. 49 arrière-pensée de prépondérance numérique et d’oppression? Or, il n’y a pas de temps d’arrèt possible dans la politique de faiblesse : ayant cédé sur un point aux préventions du parti ultra-africain, Boyer et sa caste s'étaient d'avance condamnés à céder sur tous les autres, et, de même que nous les avons vus se justifier du reproche de despotisme en s’efforçant de mériter le reproche opposé, ils ne trouvèrent rien de mieux, pour se soustraire au contre-coup des défiances anti-françaises, que d’en prendre eux-mêmes la direction. La haine d’abord affectée et à la fin réelle de la France, les appels quotidiens au sentiment national contre les ténébreuses menées de la France, les tracasseries de toute sorte à l’adresse de quelques négociants français et européens qui n’avaient pas reculé devant l’espèce de mort civile dont la race blanche était et est encore frappée à Haïti, devinrent, dès ce moment, la tactique gouvernementale de Boyer et de presque tous les hommes de couleur. On eut donc encore ici ce triste et singulier spectacle d’un gouvernement réduit à frapper lui-même de stérilité la partie la plus féconde de son œuvre et de toute une classe se condamnant par peur à écarter la seule solution qui pût la relever de son oppression morale. Comme s’il était dit enfin que pas une des plus habiles combinaisons de Boyer n’échapperait à cet enchaînement de mécomptes, la majorité mulâtre de l’est, dont les mœurs, les traditions, les intérêts répugnaient à un pareil système, ne tarda pas à se repentir de l'annexion et ne devint ainsi pour la minorité mulâtre de l’ouest, à qui elle devait apporter un renfort décisif, qu’un embarras de plus.

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Cependant Boyer avait pour lui un puissant auxiliaire: le temps. Vingt ans de calme avaient tellement adouci les mœurs, que le vol à main armée et le meurtre étaient devenus choses inouïes. Le contact pacifique des deux castes amenait peu à peu leur fusion, et déjà le parti noir proprement dit, l'école de Toussaint, n’était plus qu’une faible minorité qui s’éclaireissait chaque jour, emportant avec elle dans la tombe le germe des sauvages susceptibilités devant lesquelles avait dû s’effacer l’action gouvernementale. Boyer et les hommes intelligents de son entourage, tant jaunes que noirs, entrevoyaient donc le moment où ils pourraient lancer le marteau sur ce bloc de bar barie sans en faire jaillir l'insurrection. Vain espoir an core ! à cette société qui se décomposait en naissant, il manquait un dernier dissolvant, et la tiers-parti paruf,

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