‹ L'empereur Soulouque et son empireChapitre 4 sur 8 · IT · texte numérisé non relu

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LA haurseolsie jaune. — Un 34 février noir. — Gnerrier, Pierrot. Riché. — Soulouque. — Un fauteuil ensorcelé.

On doit rendre cette justice aux Haïîtiens que, s’ils font des constitutions absurdes , ils excellent à les violer. Pétion lui-même, malgré ses illusions démocratiques, n’avait pas tardé à comprendre que plus l'autorité gouvernementale était entachée de faiblesse, plus il importait de ne pas la diviser, et que l’unité d’action et de direction en haut était le seul correctif possible de l’excessive tolérance que les préventions de caste lui imposaient en bas. Une fraction du sénat et derrière elle un parti assez nombreux, qui se rallia plus tard au schisme momentané de Rigand, avaient voulu s'opposer à ces indispensables empiétements : Pétion s’en débarrassa par un 18 brumaire à l’africaine, et sut prouver, en n’abusant pas un seul ins- * tant de la dictature, qu’il l’exerçait, non par goût, mais

par nécessité. Les récalcitrants finirent par s’en convaincre eux-mêmes, et la constitution révisée de 4846 lui accorda tout ce qu’il avait pris. Boyer put continuer en paix, durant vingt ans, le système centralisateur de Pétion ; mais, à la longue, une génération entièrement nouvelle avait surgi qui, trouvant toutes les places prises, devint naturellement opposition, et qui, n’ayant pu, vu la communauté d’idiome, étudier son rôle d’opposition que dans les journaux français, se mit à débiter les tirades du National à son public de six cent mille nègres, lequel n’y comprit rien, et continua de danser la calinda, avec accompagnement de bamboula. | |

Voyant leur peu de succès, les acteurs conclurent tout naturellement encore de trois choses l’une : que le parterre était stupide, ou qu’il était vendu, ou qu’on ne lui laissait pas la liberté d’applaudir. A qui fallait-il s’en prendre? Évidemment à la concurrence gouvernementale, au président Boyer. Ce malheureux président-soliveau, qui n’avait pas un sou vaillant, qui ne voyait pas devant lui de plus formidable obstacle que l’ignorance des masses, et dont tout le crime était d’avoir voulu trop brusquement transformer les esclaves de la veille en citoyens, ce malheureux Boyer, disons-nous, fut donc accusé (1) de « sou-

(4) L'opposition française venait même directement à l’aide de l’opposition haïtienne. Il n’est pas jusqu’à l'honorable M. Isambert qui, dans une lettre adressée tout exprès au président du sénat d'Haïti, M. B. Ardouin, n'ait cru devoir stygmatiser la fyrannie raffinée et les actes inconstitutionnels du président Boyer, à qui il adressait cette foudroyante apostrophe : « Charles X en avait fait moins!» — Mon

Dieu, oui,M. Isambert.

doyer » les consciences, ‘de plonger les Haïtiens dans Île « servilisme, » et de les « anrutir systématiquement » par l'ignorance, afin de mieux dominer leur torpeur. La classe de couleur étant la plus lettrée, ou à peu près la seule lettrée, la nouvelle opposition se recrutait bien entendu dans ses rangs: c’est l’inévitable bourgeois dénonçani le gouvernement de la bourgeoisie. Boyer lui en remontrait avec beaucoup de sens le danger et le ridicule : au bruit de ces querelles mulâtres, lAfrique, la pure Afrique , qui ne dormait peut-être que d’une oreille, ne finirait-elle pas par se réveiller ? Mais, en comprenant que le gouvernement avait peur, l’opposition ne fit que redoubler de violence, et l'Afrique, qui s’était en effet réveillée , apprenant à son tour qu’elle faisait peur, résolut d’en profiter à l’occasion. Le tremblement de terre de 4849, qui détruisit la ville du Cap et fit périr la moitié des habitants, lui fournit cette occasion. La population des campagnes envahit les décombres, et, sourde aux sifflements de l’incendie comme au râle des mourants, pilla pendant quinze jours, se ruant indifféremment au passage sur les mulâtres du parti conservateur, dont l’opposition lui avait dit tant de mal, et sur les mulâtres de l’opposition, dont le gouvernement lui disait si peu de bien (1). Aïnsi, il avait suffi d’agiter un peu cette eau dormante pour faire remonter à la surface tous les instincts dépravés ou sauvages qui fermentaient depuis quarante ans au fond.

(4) Les paysans noirs disaient pour leur raison : « C’est bon Dié qui ba nous ça; hié té jour à ous, joudui c'est jour à nous. » —- C’est le bon Dieu qui nous donne ça; hier c'était votre jour, aujourd’hui c’est notre jour.

b4 L'EMPERRUR SQULOUQUE

L'opposition n’y vit qu'un nouveau prétexte d’agitation, accusant le gouvernement de n'avoir pas osé punir ces ‘abominatiens, ce qui était malheureusement un peu vrai, mais ce qui aurait dù être une raison de plus de ne pas ajouter à Ja faiblesse de ce gouvernement.

Deux ou trois coups d’État successifs tuèrent l’opposition dans la chambre, Elle ressuscita aussitôt dans le pays à l’état de conspiration, sous la direction d’un ambitieux de faihle portée, Hérard-Rivière, commandant d’artillerie, que soufflait un ambitieux de talent, Hérard-Dymesle. La conspiration éclata dans le sud par Ja publication de ce qu’on a nommé le manifeste Praslin. Les signataires de cette pièce, remarquablement écrite, déféraient le pouvoir exécutif à Hérard-Rivière, tout en nommant pour la forme un gouvernement provisoire dont l’ansien lieutenant de Rigaud, le vieux général Borgella, était le Dupont de l'Eure; mais Borgella, qu’on avait nommé de confiance, marcha furieux contre l’insurrection, ce qui compliqua un moment la lutte ; lutte assez peu sanglante d’ailleurs, et où l’on échangea, pendant six semaines, plug de promotions que de coups da fusil, J1 paraît qu’Hérard gut on faire plus que Boyer, apparemment parce qu'il savait moins que Boyer ce qu’elles coûtent, et celui-ei, cédant pour le moins autant au dégoût qui avait tué Pétion, qu’aux progrès de la révolte, s’embarqua le 43 mars 1843 . pour la Jamaïque, après avoir adressé ses adieux au pays dans un langage qui ne manquait pas de dignité.

Les deux Hérard restèrent à la tête du gouvernement le temps nécessaire pour expier les attaques qui leur en avaient ouvert la voie, c’est-à-dire pour doubler les cadres

DT SON EMMRS. (1:

de l'état-major, qu'ils trouvaient naguère trop surchargés, pour reprendre en les aggravant les errements financiers qu’ils étaient venus détruire, pour recommencer contre le pouvoir parlementaire et municipal, dont tout le tort était d’avoir pris au mot leurs récentes théories constitutionnelles, les coups d’État de Boyer (1); enfin pour voir se séparer d'Haïti la partie espagnole dont ils avaient caressé et exploité l'opposition, et qui forme aujourd’hui la république dominicaine. Mais il n’y a pas de 24 février sans lendemain, et le lendemain arriva.

Dans la dernière lutte du gouvernement mulâtre contre l'opposition mulâtre, les masses, se sentant cajolées de part et d’autre, étaient restées à peu près neutres. La révolution qu'on faisait en leur nom une fois accomplie, elles avaient encore mis plusieurs mois de sommeil au service de la république. C’est à ce point que le « carillon de la liberté » n’avait réuni à Port-au-Prince que deux cents électeurs sur six mille : dans quelques localités importantes il ne s'en présenta même pas un seul ; mais quand le nouveau régime fut consolidé, que tant de fracas n'eut abouti qu’à donner quelques milliers d’épaulettes à la jeunesse mulâtre du parti Hérard, le « peuple noir» comprit qu’on l’avait décidément oublié, et regarda aux quatre points cardinaux si personne ne se présenterait pour lui donner « révolution à li. » Les candidats s'offrirent aus-

(4) Avee un perfectionnement qui mérite d'être noté. Pour dis-

sggdre IA eonslituante et les comités muaicipaux, Hérard-Rivière “signifiaiapx membres d’avoir à rejoindre immédiatement l'armée, « le

+ premier devoir des représentants du peuple étant de défendre l'unité

êt l'indivisibilité de la république. »

sitôt en foule. Les généraux noirs Salomon et Dalzon s’insurgent presque simulianément, l’un dans le sud, l’autre à Port-au-Prince. Quelque temps après, le général noir Pierrot, battu par les Dominicains, va se consoler dans le nord en s’y proclamant indépendant, et l’ouest, à son tour, proclame le général noir Guerrier ; mais Guerrier, comme Pierrot, comme Dalzon, comme Salomon, ce n’était que le noir, et voici venir dans le sud le nègre, le nègre humanitaire et beau diseur de l’école de Jean François. Il se nommait Acaau, « général en chef des réclamations de ses concitoyens, » avait de gigantesques éperons à ses talons nus, et, suivi d’une troupe de bandits, armés la plupart de pieux aigus faute de fusils, parcourait, dans l’intérèt de « l’innocence malheureuse » et de « l'éventualité de l'éducation nationale, » les villes dépeuplées à son approche par la terreur. Acaau portait spécialement la parole au « nom de la population des campagnes, réveillée du sommeil où elle était plongée. » — Que dit le cultivateur, s’écriait-il dans une de ses interminables proclamations où l’impitoyable obstination du paysan doublé du nègre refusait de faire grâce au parti Hérard d’une seule de ses promesses, « que dit le cultivateur auquel il a été promis par la révolution la diminution du prix des marchandises exotiques et l’augmentation de la valeur de ses denrées? — Il dit qu’il a été trompé. » Aussi les mulâtres des Cayes, principal foyer de la dernière révolution, reçurent-ils la première visite de ce formidable porteur de contraintes. L'opposition bourgeoise, qui avait si lougtemps désiré le réveil politique du peuple, n’avait plus, Dieu merci, à se plaindre. Elle en fut cependant quitte

cette fois pour la peur. Un commun intérêt de conservation groupa la majorité des deux couleurs autour de la présidence de Guerrier, qui, grâce à sa qualité de noir, put refouler sans peine l’élément ultra-africain; mais Guerrier mourut peu de jours après, volontaire victime des devoirs que lui imposait sa nouvelle position. Jusque-là ivre-mort dès huit heures du matin, il avait eu, à quatrevingt-quatre ans, la force d’âme de renoncer au tafa, qui, en effet, le transformait parfois en bête fauve; c’est ce qui Je tua.

Pierrot, beau-frère du roi Christophe, ami d’Acaau, et qui était, après Guerrier, le plus en évidence, arriva à son tour au pouvoir, tracassa les étrangers, se fit toutes sortes de mauvaises affaires avec notre consul, M. Levasseur, fut encore battu par les Dominicains, et jeta de nouveau la terreur parmi les mulâtres. Ce n’était au fond qu’un ridicule bonhomme, cédant bien moins par passion que par bêtise à la pression de l’élément ultra-africain ; mais bonhomme à la façon des tyrans nègres. Quelqu’un qu’il avait recommandé est un jour condamné à trois mois de prison. Pierrot, très-mécontent de la sentence, se souvient, après mûres réflexions, que la loi accorde au chef de l’État le droit de commuer les peines, et, tout radieux de sa découverle, il commue ces trois mois d’emprisonnement en peine de mort : voilà Pierrotr Sou rève favori, c'était d'avancer, sinon en puissance, du moins en grade, et d'échanger la présidence du nord, de l’ouest et du sud, contre une petite royauté dans le nord. Mais un heau matin il arriva que, sans s’être donné le mot, sans tirer un coup de fusil, noirs et mulâtres lui signifièrent son

congé, qu’il acepta sans murmurer et en ädjuranit ls n tion de lui laieser au moins ses anciéns dppointerments général:

Lés tiraillements et les désordres qu'avait amenés : chute de Boyer n'étaient pas; comme on voit, sans co ponsatioh. De cette triple simultanéité d'idées et d'intérêt À qui avait successivement réuni la grandé majorité de à noirs et la minorité mulâtre dans uhe commune pensée d'unité nationale autour de Guerrier, dans une tomithune pensée de défense contre Acaau, dans un commun besoin de conciliation et de légalité contre Piertot, il ressortait ce fait aussi nouveau que rassurant, à savoir ; que la fusion morale, économique et politique des deux couleurs, était déjà à peu près accomplie; il ne s'agissait plus que de trouver un homme capable de développer les conséquences de cette nouvelle situation , un homme qui accouplât par leurs bons côtés le système de Christophe avec celui de Pétion et de Boyer, et pût être énergique comme le premier, en restant humain, libéral, civilisateur comme les seconds. Raïisonné ou instinctif, le sentiment national ne se méprit pas en appelant à la succession de Pierrot le général noir Riché. Unissant à l’ascendant que lui donnait sa couleur une certaine déférence sympathique pour les mulâtres et les blancs, Riché réalisa un moment l’idéal du gouvernement haïtien. 4l sut maitriser l'élément barbare sans écraser sous la même pression l’élément éclairé, et il voulait et pouvait, sans erainte de soulever les susceptibilités devant lesquelles avait reculé Boyer, d’une part, ouvrir le territoire aux capitaux étrangers, d'autre

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ET SON EXPIRB. 5»

part, réorganiser le travail intérieur, lorsqu'une mort subite l’emporta deux jours avant le premier anniversaire de son élévation (1).

Le sénat à qui appartenait l'élection du chef de l’État, et que présidait à cette’-époque M, Beaubrun Ardouirt, de partagea également et durant huit scrutins entre deux tandidats noirs : les généraux Souffran et Paul. Le prenier avait potr lui l’armée; mais il avait servi et trahi tous les purtis. Le second était digne de continuer l’œuvte politique de Riché; mais, général imptovisé et de fraîche daté, l’armée he le contiaissait pas. Dé la parité même de leurs chances naissait d’ailleurs ou un danger de scission nationalë, ou une cause de faiblesse pour celui des deux qui l’erhporterait. M. Beaubrun Ardouin eoupa court à la difficulté en proposant tout à coup un troisième candidat qui ne divisait personne, par cela même que personne n’y songeait, et, à la grande surprise du nouveau président et de ses ptésidés, le séfiat nomma le général Faustin Soulouque (4° rhars 1847).

C'était uft bon, gros et pacifique nègre qui, depuis 1804,

| époque à laquelle il était domestique du général Lamarre,

avait trtversé tos les événémiéhts de son pays sans y laisser de trace ni en mal ñi en bien. En 1810, le général Lamarre fut tué en défendant le Môle contre Christophe, et Soulouque, qui était déjà deveñu quelque chose comme Paide de éäïnp de son maître, fut chargé, m'’a-t-on dit,

(4) T1 mourut d’une forte dose de cantharides, ou « d'amour, » our employer les délicatesses de lähgäge d’ut Haïtien qui me racôn-

# it es détiièts fhérhènts,

de porter son cœur à Pétion. Pétion le nomma lieutenant dans sa garde à cheval, et le légua plus tard à Boyer comme un meuble du palais de la présidence. Boyer, à son tour, le nomma capitaine et l’attacha au service particulier de Mile Joute, une Diane de Poitiers au teint d’or qui avait été successivement la présidente des deux présidents. Soulouque resta ensuite complétement oublié jusqu’en 1843; mais, depuis cette époque, chaque révolution l’avait aidé d’une poussée à gravir ce mât de cocagne d’où il ne s’attendait pas à décrocher une couronne. Sous Hérard, il devint chef d’escadron; sous Guerrier colonel ; sous Riché, général et commandant supérieur de la garde du palais.

Le nouveau président avait de soixante à soixante deux ans ; mais le ton clair de ses yeux, le jais uni et luisant de sa peau, le jais sombre de ses cheveux n’auraient pas permis, à la première vue, de lui en donner plus de quarante. C’est le privilège des nègres de bonne souche de ne commencer à vieillir qu’à l’âge où la décrépitude commence pour les blancs, et de garder souvent sur une tête octogénaire des cheveux vierges de toute nuance argentée. La calvitie régulière et symétrique qui dégarnissait le haut de son front n’en faisait que mieux ressortir le beau type sénégalais, c’est-à-dire presque caucasien, type que complétaient un nez assez droit, des lèvres médiocrement lippues et des pommettes de joues dont la saillie n’avait rien d’exagéré. De ses yeux, d’une douceur extrême, mais légèrement bridés, partaient des lueurs un peu incertaines qui rappelaient tour à tour le regard limpide et étonné d’un enfant de six ans et la finesse intelligente et

câline d’un matou qui s'endort. Le double rictus, qui de S:

ses narines allait rejoindre les deux extrémités de la bouche, contrastait seul par ses lignes fortement creusées avec la jeunesse et la placidité de toute cette physionomie; mais en somme elle attirait, si elle n’imposait pas.

L’insurmontable timidité du nouveau président, timidité qui le faisait parfois balbutier d’une façon inintelli- . gible, inspirait seule de sérieuse inquiétudes à ses amis, et dès le lendemain, à l’occasion du 7e Deum qui consacra, selon l’usage, son élévation à la présidence, on s’aperçut que ce n’était pas là sa seule infirmité morale. Soulouque, arrivé à l’église, repoussa obstinément le siége d’honneur qui lui avait été destiné pour cette cérémonie. On sut le jour mème le motif de cette singulière répugnance ; le siége en question était ensorcelé!

Nous allons dire comment et pourquoi ce fauteuil était ensorcelé et par quelles gradations cet inoffensif et pauvre homme, qui croyait et croit encore aux sorcières, qui balbutie de timidité en parlant, qui rougit devant tout inconnu pour qui sait lire la rougeur sous l’ébène de la peau, a su faire passer mulâtres et noirs du sourire à la terreur, de la commisération railleuse à la prosternation et jeter sur ses vieilles épaules de nègre un manteau impérial qui, tout grotesque qu’il y paraisse, est bien réellement de pourpre, car il a trempé un an entier dans le sang.

L’illuminisme nègre. — Les dévotions de madame Senlounue. — La passe aux féticheg,

Eb! eh! Bomba, hen! hen (4)!

Canga baño té Canga moune dé lé Canga do ki la Canga li,

J'ignore si je viens de parler là sénégalais ou yolof, foule où bambara, mandingue ou bouriquis, arada ou caplaou, ibos ou mokos, congo ou mousombé : tout ce que je puis affirmer, c’est que je viens de parler nègre. Quand ces mots incompris, alternativement chantés par une et plusieurs voix, s’élançaient en crescendo du milieu des

(4) Les deux premiers sons de la première ligne sont prononcés très-ouverts, et les deux derniers de la même ligne ne sont que des inflexions sourdes.

ténèbres, les colons de l’ancien Saint-Domingue faisaienz compter leurs esclaves, et la maréchaussée était sur pied. On savait ces mots dans l’armée d’Hyacinthe; on les hurlait, à minuit, autour des grands feux allumés dans le camp de Biassou. Pétion et Boyer avaient presque réussi à les interdire, et les bandes d’Acaau les avaient remis en honneur. Muets sous Guerrier, enhardis sous Pierrot, se dissimulant sous Riché, les chœurs africains qui en perpétuent la tradition s’en donnaient à leur aise depuis l’avénement de Soulouque, car Soulouque appartient au vaudoux, et ces mots sont l’hymne sacramentel du vaudoux.

Le vaudoux est un culte africain en grand honneur au royaume de Juida, mais qui parait originaire du royaume d’Ardra, car, au dire de Moreau de Saint-Méry, c’étaient les nègres de ce dernier pays qui, dans l’ancien Saint- Domingue, en maintenaient les principes et les règles. On nomme également Vaudoux l’être surnaturel auquel s’adresse ce culte. Le dieu Vaudoux sait tout, voit tout, peut tout, et consent à se montrer à ses bons amis les nègres sous la forme d’une espèce de couleuvre non venimeuse enfermée dans une petite caisse dont l’une des parois est en claire-voie, de façon à permettre la vue de l’intérieur; mais il ne reçoit leurs vœux et leurs offrandes et ne leur transmet sa vertu que par l’intermédiaire d’un grandprêtre que les sectateurs élisent eux-mêmes, et d’une grande-prètresse désignée par celui-ci. Ces deux ministres sont appelés indifféremment roi et reine, ou maitre et maitresse, ou papa-loi et maman-loi.

Comme tous les rites primitifs, le vaudoux compte

parmi ses cérémonies une danse particulière que les anciens esclaves affectaient d’exécuter quelquefois en public, et qu’ils faisaient suivre d’un repas où l’on ne mangeait que de la volaille, afin de laisser croire à la police que les mystérieuses réunions dont elle s’inquiétait étaient le plus inoffensif passe-temps du monde. Quant au véritable vaudoux, le secret est rigoureusement observé, et ce secret est garanti par un serment conçu dans les termes et entouré des circonstances qui sont le plus propres à lui donner la sanction de la terreur. « Quelquefois, dit Moreau de Saint-Méry, dont la description semble écrite d'hier, quelquefois un vase où est le sang encore chaud d’une chèvre va sceller sur les lèvres des assistants la promesse de souffrir la mort plutôt que de rien révéler, et même de la donner à quiconque oublierait qu’il est solennellement lié. » Nous avons entendu parler d’un vaudouxmonstre , tenu un peu avant ou un peu après la transformation de Soulouque en empereur, et où, au lieu du sang d’une chèvre, on aurait bu, avec addition de tafña, le sang d’un bœuf tué séance tenante pour don ner plus de relief à la cérémonie.

Les initiés se réunissent dans un endroit écarté et soi- gneusement clos qu’on leur a désigné dès la réunion précédente. En entrant, ils mettent des sandales et s’entourent le corps de mouchoirs où la nuance rouge doit dominer, et dont le nombre parait être proportionné au grade de chacun dés assistants. Un autre mouchoir entièrement rouge ceint, en guise de diadème, le front du roi. et une écharpe de même couleur sert d’ordinaire à distinguer la reine. Tous deux se placent à l’une des extrémités de la

pièce, près d’une espèce d’autel, sur lequel est posée lex caisse qui renferme la couleuvre sacrée. Après l’adoratior de la couleuvre et le renouvellement du serment, le roi et la reine, prenant tour à tour la parole, vantent les bienfaits dont le dieu Vaudoux comble ses fidèles et invitent les assistants à venir le consulter ou l’implorer. Ceux-ci se présentent par rang d’ancienneté et formulent leurs souhaits, où la morale trouverait parfois à reprendre. A chaque invocation, le roi vaudoux 8e recueille et attend venir l’esprit; puis, posant brusquement à terre la boîte qui renferme la couleuvre, il fait monter dessus la reine, qui, à ce contact, est saisie d’un tremblement convulsif et rend ses oracles, prodiguant, selon l'occasion, les promesses ou les menaces. La consultation finie , chacun des assistants vient déposer son tribut dans un chapeau recouvert, et le produit de ces collectes forme le budget public et secret de l'association. Le roi et la reine transmettent ensuite à l’assistance les ordres généraux du dieu Vaudoux, et un nouveau serment d’obéissance est prêté. C’est à ce moment qu’on procède, s’il y a lieu, à l’admission de nouveaux membres, admission sur laquelle le dieu Vaudoux a été préalablement consulté. Le récipiendaire se place dans un grand cercle tracé au charbon. Le roi lui met dans la main un paquet composé d'herbes, de crins, de morceaux de cornes ou d’ossements , et, le frappant légèrement à la tête avec une palette de bois, entonne la chanson africaine qui commence ce récit. L'assistance la répète en chœur, et le récipiendaire, qui s’est mis À trembler et à danser (ce qui s’appelle monter vaudou), arrive bientôt, le tafia aidant, à un tel paroxysme d’exci-

BE SON PMBIRE. 67 ::

tation nerveuse, qu’il n6 reprend quelquefois ses sens et Eu

ne cesse de danser que sous l’impression d’un vigoureux coup de nerf de bœuf (4). Si, dans les écarts de cette danse épileptique, le récipiendaire franchit le cerele, les chanteurs se taisent brusquement, et le roi et la reine tournent le dos pour écarter ce mauvais présage.

L'épreuve terminée, le récipiendaire est admis à prêter serment devant l’autel de la couleuvre, et la danse du vaudoux commence. Le roi touche du pied ou de la main l'asile de la couleuvre, et peu à peu toutes les parties supérieures de son corps tremblent et s’agitent à contre-sens comme si elles se disloquaient. Alors se produit un effet sympathique que la physiologie pourrait difficilement révoquer en doute après ce que nous savons des sectes convulsionnaires de l’Europe, et auquel ceux des blancs même qu'on a surpris épiant les mystères du vaudoux n’ont pas toujours échappé. La commotion désordonnée

qui agite la tête et les épaules du roi vaudoux se transmet

de proche en proche à tous les assistants. Chacun d’eux est bientôt en proie à un tournoïiement vertigineux que la reine, qui le partage, entretient en agitant les grelots dont

(Ü Parfois même l’insensibilité physique est absolue. Quelqu'un, digne de foi, m'a dit avoir vu une jeune femme qui montait vaudous s'élover d’un bond fébrile à quatre ou ciag pieds, faire un demi-tour en l'air et retomber verticalement sur la tête, sans que ce choc, qui eût brisé le crâne d’un buffle, parût lui causer la moindre douleur. Dans une promenade nocturne aux environs de Port-ay- Prince, je pus surprendre quelques détails d’une inifiation vaudoux, et je vis le papa-loi exécuter devant le récipigndaire des gestes semblables aux passes par lesquelles nos magnétiseurs prétendent déterminer de ffets analogues d'insensibilité,

Mt. 68 L'EMPEREUR $OULOUQUE

. est garnie la boite de la couleuvre. Les rires, les sanglots | les hurlements, les défaillances, les morsures ajouten æleur délire au délire croissant de la fièvre et du tafia. Les plus faibles finissent par tomber comme morts sur place, et la rauque bacchanale les emporte, toujours dansant et tournoyant, dans une pièce voisine où parfois, sous le triple excitant de la promiscuité, de l’ivresse et des ténèbres, se passent des scènes à faire grincer les dents d’horreur à tous les impassibles dieux de l’Afrique.

Voilà le vaudoux classique. Voilà le secret de ce mystérieux pouvoir qui, en 1791-92, transformait, dans l’espace d’une seule nuit, les esclaves indifférents et disséminés de la veille en masses furieuses, et les lançait presque désarmés dans ces combats invraisemblables où ‘la stupidité du courage déconcertait la tactique, et où la chair nue finissait par user le fer. L’ascendant que les chefs du vaudoux exercent sur les autres membres de la secte est en effet sans bornes. « Il n’est aucun de ces derniers, dit l'écrivain cité plus haut, qui ne préférât tout

aux malheurs dont il est menacé, s’il ne va pas assidûment aux assemblées, s’il n’obéit pas aveuglément à ce que Vaudoux exige de lui. On en a vu que la frayeur avait assez agités pour leur ôter l'usage de la raison, et qui, dans des accès de frénésie, poussaient des hurlements, fuyaient l’aspect des hommes et excitaient la pitié. » La croyance au vaudoux s’est d’autant mieux maintenue, que, dans les idées religieuses des masses noires et même d’une partie des mulâtres, elle n’exclut pas l’orthodoxie catholique, pour laquelle le peuple haïtien professe une ferveur très-sincère, sinon très-éclairée. Nous dirons plus

tard à quel déplorable clergé ou soi-disant clergé se trouve dévolue la mission de débrouiller le chaos qui s’est fait dans ces imaginations africaines. En attendant, cette soif de merveilleux qu’on retrouve au premier et au dernier terme de toute civilisation en prend ici des deux côtés. Dans les campagnes surtout, on voit souvent dans la même case les baptèmes chrétiens alterner avec les funérailles mandingues; sur plus d’une poitrine, le scapulaire catholique pend au mème cordon que le maman-bila (4) des sorciers nationaux, et la vieille négresse qui redoute les visites d’un zombi (2) va indifféremment demander des messes au curé et des conjurations aux papas vaudoux. Soit qu’ils subissent eux-mêmes l’influence du milieu où ils vivent, ou soit calcul, ce qui est plus probable, les papas tombent tous les premiers dans ces pléonasmes de la dévotion nègre, tenant à la disposition de leurs crédules ouailles des wangas, des neuvaines, des fétiches gardecorps et des cierges bénis.

C’est dans ce monde fantastique, tout peuplé de zombis et de présages, de merveilleux et d’épouvantes, qu’on était allé prendre Soulouque. Quoi d’étonnant qu’il en sortit un peu dépaysé et ahuri, et qu’au moment de s’asseoir sur le fauteuil de Boyer il regardât bien s’il n’allait pas s’asseoir sur un sortilége? Aucun des quatre présidents qui s’étaient succédé, depuis 1844, sur ce fauteuil, n’avait atteint

(4) Petites pierres calcaires contenues dans un sachet.

(2) Fantôme, revenant (corruption créole du mot ombre). Il n’y a pas longtemps que, sur un palmier voisin du palais de Soulouque on a vu apparaître un zombi; d'autres disent une vierge habillée de blanc.

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le bout de l’an : deux avaient été frappés de déchéance, deux autres de mort at ce terme, et la mort de Riché surtout, arrivant jus Tavant-veille du premier anniversaire de son avénement, avait confirmé le peuple, ainsi que les membres les plus compétents de la sorcellerie haïtienne, dans l’opinion qu'il y avait là nécessairement maléfice. Je sais des blanos que cette remarque aurait quelque peu émus. En échappant à ce premier danger, Soulouque n'était pas encore au bout.de ses transes. Était-ce bien au fauteuil, n’était-ce pas plutôt au palais national même que s’attachait cette influense sans nom si fatale aux quatre derniers présidents? Les opinions étaient à cet égard fort partagées, et on vit le moment où le nouvel élu allait refuser net d’habiter ee palais, dont les hôtes ne sortaient qu’expulsés ou sans vie. Une révélation précleuse vint cependant calmer un peu cette incertitude et ces angoisses.

Aux premiers rangs de la sercellerie de Port-au-Prince figure une femme de couleur qui tire les cartes, fait parler les pierres et les couleuvres, préserve les enfants du tétanos, et assure à vie ou à terme contre l’infidélité des maris et des amants. Elle brûle aussi, devant une statuette de la Vierge, un nombre donné de petites bougies, et, si l’une des bougies a charbonné ou s'est prématurément éteinte, elle en avertit consciencieusement les consultants, qui la paient pour recommencer. Madame Soulouque qui était l’une de ses clientes les plus assidues la manda. On s'enferma, on brûla des cierges, on épuisa toutes les ressources de la liturgie vaudoux, et la devineresse finit par deviner que le président Boyer avait caché en partant, dans les

ardinis du palais, une poupée dorit elle donnait la descrip-

tion minutieuse, et par la vertu de laquelle tout successeuf de celui-ci était condamné à ne jamais atteindre son treizième mois de pouvoir. Soulouque avait pu trembler devant l’inconnu : le danger défini, il l’attaqua bravement de front, et par ordre de Son Excellence... on commença des fouilles pour découvrir le fétiche enfoui par le mdthiavélique Boyer (1).

Parlons sérieusement , car ceci va devenir la clé d’événements sérieux et lamentables, et il importe de bien déterminer là part de responsabilité qui reviendra dans ces événements à chacun, Les rires trop peu deguisés par lésquéls l4 fraction éclairée des jaunes et des noirs äccueillit tes anecdotes de palais étaibnt à La fois une injustice et une faute; Qu’importait, après tout, qu’un pauvre noir illettré gardât, dans le secret de son intérieur, le culte des croyances paternelles? Le milieu haïtien étant donné, ne fallait-il pas même se féliciter de la communäuté de superstitions qui rattachait moralement au gouvernant les quatre cinquièmes de ses gouvernés , et ralliait à l’action officielle des influences qui, depuis Acaau, . étaient redevenues un dangereux levier de sédition et de brigandage ? L'essentiel ; c'était que Soulouque sût se fortifier de ces influences et ne les fortifiât pas, et, à ce point de vus; il offrait toutes les garanties désirables. Sous

(1) Vers la même époque , un ecclésiastique fut accu£é d’avoir, un jour qu’il éfficiait devatit Sotilbuique , pfésehté lé Saint-Sacrement à Vénvers toujours pour fdite fiôbrit Soulosqüe au boët de l'an. Cet occlésiastique fat banni,

Pierrot lui-même, sous Pierrot, l’ami d’Acaau, Soulouqu était allé arrêter en personne, aux Cayes, les principaux lieutenants de celui-ci, sans excepter le prophète vaudou de la bande, frère Joseph. De là, il s'était rendu au siég « du commandement militaire d’Acaau, avait fait venir les principaux mulâtres, et leur avait dit, en présence même du verbeux bandit : « Les mulâtres ont autant de droit ici que les noirs. Si le général Acaau vous opprime, prenez un fusil et servez-vous-en ! »

Les débuts de Soulouque, comme. président, prouvaient plus péremptoirement encore qu’il entendait n’avoir rien de commun en politique avec ce parti ultraafricain dont ses superstitions le rapprochaïent., J’ai dit que l’idée fondamentale de ce parti était la haine des Français, haine par laquelle il cherchait à maintenir le seul obstacle qui pût s’opposer, depuis 1825, à immigration blanche, et par suite à la multiplication de la classe de couleur, ce qui est pour lui le grand point. Or, le premier message de Soulouque constatait avec une véritable effusion de reconnaissance les bons procédés du gouvernement français. Ce désir de bons rapports avec nous qu’on verra devenir une des idées fixes de Soulouque et survivre, chez lui, mêmeau réveil de ces passions ultra-africaines dont il sera bientôt la personnification sanglante, un pareil désir, disons-nous, était de sa part d’autant plus méritoire, que la seule idée politique qui se füt logée jusque-là dans son cerveau répondait à des tendances diamétralement contraires. Le bon, le paisible, le discret capitaine Soulouque s'était en effet émancipé, une fois dans sa vie, jusqu’à entrer dans une conspiration, et, ce qui est plus fort, dans

une conspiration contre Boyer, que d’ardents patriotes voulaient punir de s’être laissé octroyer par Charles X indépendance haïtienne, au lieu de nous l’imposer. Peu après le message, un projet de loi dont l’idée remontait à Riché en dégagait la conclusion implicite en proposant la légitimation du mariage entre l’Haïtienne et l’étranger. L'explosion de regrets qu'avait provoquée la mort de celui-ci avait fait une impression profonde sur esprit de Soulouque. Imiter en tout le dernier président, telle était sa grande préoccupation, préoccupation qui se traduisait parfois en actes d’une bonhomie naïve et touchante. Un jour, par exemple, Soulouque se lève en disant : « Le général Riché, devenu président, a décrété un service funèbre en l’honneur du général Borgella, qui était son bienfaiteur, et c’est une chose belle. Moi aussi je veux faire une chose belle en ordonnant un service pour le général Lamarre , qui est mon bienfaiteur. » Et en effet ce service eut les proportions d’une solennité nationale. Après la cérémonie, il y eut réception au palais, et le président, entouré des parents du général Lamarre, les présenta successivement à toutes les autorités de la ville, en disant : « Voici la famille de mon bienfaiteur, et c’est ma famille. »

Mettez cet immense besoin d’approbation aux prises avec la raillerie, et un choc terrible est à prévoir. Le nègre redoute le ridicule, précisément parce qu’il aime à le manier, et Soulouque y devait être d’autant plus sensible, que les rires partaient ici de la classe éclairée, de cette classe dont il aspirait à devenir, comme Riché, le représentant. Il faisait des efforts visibles pour désarmer, à

44 L'EMPEREUR SOULQOUQUE

force d’application et de bonne volonté, les plaisanteries que provoquaient ses superstitieuses terreurs ; mais , ne sachant ni éçrire ni lire, étranger à tous les détails de l’administration, ballotté sans jamais trouver de fond dans un océan d’affaires dont la moindre était pour lui tout ua monde inconnu, il revenait plus ahuri que jamais de ces inutiles excursions dans la vie positive, et le sentiment profond , exagéré même, de son incapacité ajoutait aux angoisses de sa vanité africaine. Les ministres avaient beau être d’une discrétion absolue sur les naïvetés officielles de Son Excellence, il en arrivait toujours quelque chose en public, et les rires redoublajent. Soulouque changeait alors de tactique : au questionneur humble et timide qui ge faisait épeler lettre à lettre le pourquoi et le comment des plus minces affaires courantes succédait l'homme entendu. Un ministre, un chef de division venaient-ils lui lire une dépêche : — Voyons ça, disait en créole le chef de l’État, et, prenant fièrement le manuscrit, il parcourait pendant quelques secondes, d’un regard à la fois réfléchi et dédaigneux, les mystérieuses lignes noires de papier pâlé (papier qui parle, écrit); puis il le reployait, ajoutant avec une assurance majestueuse : « Bien! jy penserai. » En effet, le malheureux y pensait tellement que papier pälé finissait par lui brûler les mains. Alors, pour échapper aux tortures d’une curiosité à laquelle se mèlait toujours la peur des sortiléges, il mandait quelque employé dont il avait préalablement -éprouvé la discrétion au moyen d’un innocent espionnage dont tout le monde avait le mot, et se faisait lire Ja dépêche. Une velléité d’hésitation sétait-elle manifestée-

dans la voix du lecteur : — Bien, cher! disait doucereusement Soulouque, et, après avoir noté dans son inflexible mémoire et le nom de.oelui-ci et le passage suspect, il faisait appeler un autre employé pour collationner la première lecture.

Une dangereuse gradation commençait : à la peur des esprits s'était évidemment ajoutée, chez Soulouque, la défiance des hommes, et il fallait, après tout, s’y attendre. Dans ce duel inégal qu’il soutenait contre des puissances inconnues, pouvait-il considérer comme amie la portion de la galerie qui riait au lieu de lui veuir en aide? Chose significative et dont il dut être frappé tout d’abord, le sortilége du jardin était l’œuvre d’un chef melâtre, et au premier rang des rieurs figurait la bourgeoisie mulâtre. De là cette inévitable conclusion que les mulâtres étaient de compte à demi avec l’ivtrouvable poupée. Par contre, si un regard d’encouragement et de sympathie venait soutenir le courage de Soulouque, e’était surtout de la portion noire de la galerie qygste regard partait. Tant d’affinités devaient néceccair ER aboutir à un contact, et le bas-fond du vaudoux, rementanäeu à peu à la surface, avait fini par déborder sur le palais présidentiel. Je laisse à penser si les antipathies de caste, dont cette corporation est le principal refuge, avaient mis à profit la circonstance. Soulouque était d'autant plus aceessible aux nouvelles influences qui l’entouraient , qu’il trouvait là à parler, à cœur ouvert et en pur eréole, à des gens dont la supériorité intellectuelle n’humiliait pas son incurable vanité. On eut comme une première révélation de ces in- * fluences dans le retrait subit du projet relatif à la légiti-

mation des mariages entre Haïtiennes et étrangers. Il échappait aussi déjà à Soulouque des paroles comme celles-ci : « Je n’ai pas demandé d’être président, je n’y songeais pas, et je sais que je n’y étais pas préparé; mais, puisque la constitution m’a appelé, pourquoi veut-on se défaire de moi? »

Il est dans la nature de toute prévention gratuite de cesser tôt ou tard d’être gratuite, et la classe éclairée, dont 11 s’isolait par ses perpétuelles défiances, avait fini par le prendre au mot. Cette classe se gènait d’autant moins dans l’expression de ses craintes, que l’ascendant croissant de la coterie ultra-africaine était bien plus attribué à l’incurable faiblesse de Soulouque qu’à des dispositions menacantes de sa part. Bref, les grenouilles demandaient un roi. Cette opposition n’avait à la vérité rien de sérieux, car les nécessités politiques d’où était sortie l’élection de Soulouque subsistaient toujours; — mais, par cela même qu’on ne conspirait pas et que le mécontentement se traduisait en commérages d@rue , l'écho n’en parvenait que plus souvent et plus vite äux oreilles du « peuple noir, » qui, déjà outré deWincrédulité des gens bien vêtus à l’endroit des sortiléges, allait chaque jour apporter à ce «président » cette nouvelle preuve de la complicité des mulâtres avec la poupée toujours introuvable du jardin. Soulouque en devenait de plus en plus sombre. « Je sais, disait-il, qu’on conspire contre moi. Personne ne peut cracher en Haïti sans que je le sache; mais, quand je pense à tout ce qu’il en coûte aux familles pour faire un homme de ving-cing ans ; je n’ai pas le courage d’agir.. » Mot trèsbeau dans cette bouche, mais répondant à une pensée où

se trahissaient déjà d’étranges luttes. Dans ces moments, Soulouque recommençait avec une nouvelle ardeur les fouilles du jardin, et les esprits forts riaient de plus.belle, sans se douter qu’à force de lancer la pioche dans le sol, il pourrait bien y creuser leur fosse.

ne ee me me

C’est dans ces inexprimables angoisses, l’oreille tendue à tous les bruits et à tous les rêves et tremblant à chaque pas qu’il faisait de marcher sur un complot ou sur deux raies en croix, que le président traversa ses cinq premiers mois de pouvoir. Vers la fin de juillet 4847, soit qu’il

voulüt échapper par l’éloignement à l’invisible regard du fétiche, soit que, distrait de cette obsession par quelques rumeurs alarmantes qui venaient de la partie septentriopale de la république, il saisit avidement l’espoir de 86 trouver enfin face à face avec des ennemis de chair et d’os, Soulouque résolut de faire un voyage au Cap. Il devait partir le 27, et voilà que le 26, à l'issue de la séance du sénat, il recoit la visite de ses ministres, qui le glacent de terreur en lui remettant leur démission collective.

Était-ce là un signal de conspiration, ou plutôt MM. Paul, Céligny Ardouin, Dupuy et Larochel croyaient-ils le moment venu de séparer leur sôrt de celui d’un malheureux qui avait maille à partir avec les puissances surnaturelles? Tel était sans doute le double soupçon qui venait d’assaillir sou esprit, et Soulouque demanda d’un air troublé s’il était question d’une nouvelle révolution, ajoutant qu’il était prèt, si on voulait, à résigner ses pouvoirs. Ces messieurs s’efforcèrent de le rassurer en lui expliquant que leur retraite était uniquement motivée par d’énormes réductions que le sénat venait de faire au buget, et, allant eux-mêmes au-devant de ses méfiances, ils lui offrirent de l’accompagner, quoique démissionnaires, proposition que Son Excellence prit au mot avec un empressement marqué.

Soulouque partit donc, dans la nuit du 27 juillet, tout joyeux de mener en laisse ses quatre otages, mais, comme il ne pouvait s'assurer par le même procédé des vingt et quelques mille complices de la poupée qu’il allaït laisser derrière lui, il chargea confidentiellement le général de brigade noir Similien, commandant la garde du palais, de tenir ceux-ci en respect jusqu’à son retour.

Similien exécuta si consciencieusement ses instructions, que, moins de deux semaines après le départ du président, les habitants de couleur de Port-au-Prince affluaient dans les consulats pour implorer la protection des pavillons. Le même jour, à la même heure, à Jacmel, aux Cayes, à Jérémie, à Léogane, c’est-à-dire d’un bout à l’autre de la presqu’ile du sud, les magasins étaient fermés, et une panique aussi vive se manifestait dans la population de

couleur. Pour comprendre ce qui venait de se passer, il faut dire ce qu'était Similien.

J'ai parlé de la conspiration qui se forma , au sujet de l'ordonnance de 1825, contre Boyer. Le futur président n’y avait adhéré que par entrainement et sans trop savoir ce qu’il faisait, ce dont on lui avait tenu compte. Mademoiselle Joute avait répondu en personne de la fidélité du capitaine Soulouque, et c’est à cette occasion même qu’elle se l’était attaché en lui donnant la gérance d’une sucrerie qu’elle possédait. Le noir Similien, qui avait dans la garde un grade supérieur à celui de Soulouque, était aussi de cette conspiration, et sa complicité était assez évidente et assez raisonnée pour qu’il méritât d'y laisser sa tête ; mais le débonnaire Boyer s'était contenté de le renvoyer de sa garde et de le placer avec son grade dans un autre régiment. Il conserva même à Similien la fourniture de l’habillement de l’armée, car Similien était tailleur. A la chute du fyran, Similien ne passa pas moins comme victime, et avec tous les profits attachés à cet emploi, dans le parti Hérard. Parmi les quatre ou cinq généraux noirs qui se soulevèrent successivement contre Hérard-Rivière, était, on s’en souvient, un général Dalzon. Dalzon fut tué sur Vacte, et le colonel noir Mercure, impliqué dans le complot, fut condamné à mort avec son propre fils, qu’il y avait entrainé. Celui-ci était le filleul de Similien, qui se trouvait être ainsi le compère du colonel Mercure, titre plus sacré aux colonies et surtout dans l’ancienne population esclave que ceux que créent les liens du sang. Similien déclara, la larme à l’œil, qu'Hérard avait droit de fusiller « compère Mercure ; mais tuer le ge qu'il avait obéi

82 L'EMPEREDR SOULOUQUE

au pére! » voilà ce qui bouleversait ses notions du juste et de l’injuste, car, dans les idées du noir, il n’y a pas de imite connue à la toute-puissance paternelle. Le fils de Mercure fut fusillé en dépit des supplications et des menaces de Similien , qui, furieux contre Hérard, se rallia à la scission de Guerrier, et se mit, dès ce moment, à faire une consommation effroyable de tafia pour se consoler de l'injustice des hommes.

Guerrier, devenu président, fit arrêter et mettre en jugement Acaau. « C’est juste! dit sentencieusement Similien : Acaau n'a pas droit de tuer les mulâtres ; » mais en apprenant qu’on poursuivait Acaau, mème au sujet des brigandages qu’il avait commis sous Hérard-Rivière et contre les partisans mulâtres de celui-ci, Similien entra dans une épouvantable colère. D’après lui, un gouvernement qui n’existait que par la chute du parti riviériste devait plutôt rendre grâces à l’accusé de ce qu’il avait fait contre ce parti, et, suivant le fil de cette idée avec l'impitoyable persistance de l’homme ivre, il en était arrivé, au bout de huit jours, à faire publiquement le panégyrique d’Acaau. Cette fraction de la classe de couleur que Similien mettait ainsi en cause se récria, l’accusant d’adopter les haïnes de caste de l’affreux bandit. L’accusation alla droit au cœur impressionnable de Similien. Exaspéré de ce que les mulâtres ne saisissaient pas trop bien la distinction faite par lui entre leur couleur, qu’aurait dû respecter Acaau, et leurs opinions riviéristes, qui les désignaient à la justice d’Acaau, il crut de sa dignité de ne plus composer avec tant d’ingratitude, et, des altercations journalières ‘aidant, Similien avafni par vouer une haine acharnée

ÉT SON BMPIRE. 83

A tous les homtnés de côuleut, — atix üns parée qu’ils étaient riviéristés, aux atitres parce que léut teint lui rappelait celui des riviéristes. Cette hainé, misé en tonsérve dans uh bain sâns éessé rehouvelé d’aleool, s'était mairitenué intacte jusqu’à l’avétiement de Soulouque.

A cette époque, Similieri cofntnandäit en second la garde, dont Soulouque était, je l'ai dit, le commandait supérieut. jugeant, par son propre exemple et par l’exétnple dé Riché et de Hoyer, que de ce dernier grade à la ptésidetice il h’y avait qti‘un pas, Soulouque äivait trouvé prudent dé tirer après lui l'échelle. I] n’avait pas tétabli de grade, ét Similien, tout eh restant commandant en second, se trouvait ainsi placé sous les ordres immédiats du nouûveau président. De là, entre eux, des rapports de totis lés jours et de toutes les hetires, auxquels de vieux souveniès de câtaraderie donnaient tin nouveau caractère d’intimité. Sithilien n’ävait pas négligé, comme on pense, cette otcasion de se veñgér de « l’ingratitude » des rulâtres, et les superstitieuses préventions de Sotilouque ne le dispôsäient que trop à recevoir les impressiohs de son eonfidétit. À la vérité, celui-ci était d’urie incrédulité rétoltänte 4 l'endroit des tireuses de carte et des fétiches, et C’est mème là ce qui doit plus tard le perdre; mais Soulotique ne lui savait que plus de gré de s'associer à ses soupcons : le sceptique Sinritien était présqüe ui allié anis le cap ennemi. Voilà pourquoi Soulouque Jui avait laissé ert partant, oûtre le commandement de la garde, celui du fort qui commande la ville, et de plus, comme on le sut plus tard, certaines instructions secrètes qui l’attorisaient à se

conduire à sa guise en cas d’éventualités dont l’appréciation était abandonnée à son seul discernement.

Or, dès le premier jour de sa dictature confidentielle, Similien avait discerné deux choses : 1° que la garde était à peu près la seule force régulière de la ville ; 2° que les batteries du fort pouvaient au besoin incendier et écraser la ville; d’où il ressortait, avec la dernière évidence, que l’homme qui cumulaït le commandement de la garde et celui du fort était maitre de la ville corps et biens.

Je me hâte de dire que si la première impression de Similien , à cette découverte, pouvait être peu rassurante pour les mulâtres, la seconde fut une pensée de clémence. Saisi d’admiration devant le spectacle de sa propre magnanimité, il ne résista malheureusement pas à l’envie de faire partager cette admiration aux autres, et, pour qu’on pût mieux comprendre tout le mérite qu’il avait à pardonner, il crut devoir préalablement bien établir tout le droit qu’il avait de menacer. S’adressant donc tour à tour aux soldats de la garde qui était consignée au palais national et aux bandes de chenapans qui en assiégeaient les grilles et guettaient peut-être quelque sinistre signal dans le flux d’incohérentes paroles qui échappaient à livresse de l’orateur, Similien se vanta tout haut des pouvoirs discrétionnaires qu’il avait reçus. Le caractère bien connu du personnage ne permettait guère de se méprendre sur la nature de ces pouvoirs réels ou prétendus, ni sur usage qu’il pourrait, le cas échéant, en faire. La classe aisée jeta les hauts cris. Ainsi les mulâtres s’obstinaient à ne jamais deviner que la moitié des intentions de Similien, et Sim'lisn en était pour sa mise en scène de magnanimité.

Cette nouvelle preuve de « l’ingratitude » des mulâtres lui parut combler la mesure, et deux canons, mèche allumée, ne permirent désormais l’accès du palais national qu'aux ennemis avérés de la classe de couleur, qui, de là, allaient porter de mystérieux mots d’ordre, les uns dans les quartiers pauvres de la ville, les autres au dehors. S’agissait-il de massacrer à un moment donné tous les mulâtres, de piller et d’incendier les magasins? C’est le bruit qui tout à coup circula, et la simultanéité de cette panique dans tous les centres populeux de la presqu’ile ne permet guère de douter qu’elle ne fût fondée. Les noirs de la campagne refusèrent heureusement de se ruer sur Port-au-Prince, ce qui devait être, dit-on, le signal des massacres, et les mesures prises , pour le cas d’une agression des troupes du palais, par les généraux Therlonge (mulâtre) et Paul Decayet (noir), l’un commandant de la subdivision , l’autre de la place, achevèrent d'imposer à Similien.

Le ministre des relations extérieures, M. Élie, était seul à Port-au-Prince. En apprenant ces événements, sur lesquels il n’avait naturellement reçu que des rapports contradictoires , Soulouque détacha de son cortége le ministre de l’intérieur, M. David Troy, qui, informations prises, signifia à Similien l’ordre d'aller rendre compte de sa conduite au président. Pour toute réponse, Similien interdit l’entrée du palais du gouvernement aux deux ministres, et écrivit au Cap que M. Troy était l’agent d’une conspiration mulâtre ayant pour but un changement de présidence au profit du général Paul ou du général Souffran. En effet, soit que ce füt une tactique de Similien,

86 L’EMPÉREUR SOULOUQUE

soit que la classe menacée eût eu réellement la velléité de se soustraire au danger permanent que faisait peser sur elle l’entourage de Soulouque, ces deux noms avaient été, au fort de la crise et on ne sait trop de quel côté, mis on avant. C'était là pour Soulouque le plus clair de l’affaire, et tranquille au sujet du général Paul qui l’accompagnait, je l’ai dit, en qualité de ministre démissionnaire, il or. donna par exprès au général Souffran, resté à la tête de la division de Port-au-Prince, de se rendre immédiatement sur la frontière dominicaine. Quant au reste, il ne parut pas d’abord y songer ; puis, à deux jours de distance, on put entendre Similien se vanter d’avoir recu des dépêches qui approuvaient complétement son zèle, et les ministres se féliciter d’avoir recu d’autres dépèches qui approuvaient complétement leur prudence. En attendant que lé chef de l'État vint donner lui-même le mot de l’énigme, üne sorte de régularité avait fini par s'établir dans ce désordre. Les magasins s'étaient rouverts, les administrations s’étaient remises à fonctionner tellement quellement; MM. Élie et David Troy faisaient des circulaires, et Île majestueux Similien, toujours maître du fort et du palais, buvait du tafia, à l'abri de ses deux canons, avec une foule d’affreax coquins en guenilles auxquels il citait tous les jours un nouveau trait de « l’ingratitude mulâtre. » Malgré la trève tacite des deux partis, trois tentatives d’incendie de maisons de mulâtres vinrent rendre témoignage de l’éloquence de Similien et de la sensibilité de ses auditeurs. Soulouque se décida enfin à revenir à Port-au-Prince, et s’y fit précéder par une proclamation non moins ambiguë que sa conduite. 11 déplorait , dans cette proclamation,

le conflit qui s’était élevé en son absence entre les autorités, et menagçait du « glaive de la loi, les pervers » qui avaient profité de cette absence pour essayer de jeter le trouble et la discorde dans le pays. Quels étaient les pervers? Dans cette attitude et dans ce langage fallait-il voir peut, bêtise ou complicité? Une nouvelle qui arriva quelques heures avant la rentrée du président commença à éclaircir les doutes. Dans une allocution adressée aux troupes à Saint-Marc et aux Gonaïves, Soulouque avait décidément dévoilé ses rancunes contre la classe de couleur et prononcé de sinistres paroles à propos d’un article de la Feuille du Commerce, où les abominables projets de Similien avaient été très-nettement signalés. A cette occasion, Son Excellence avait laissé échapper plusieurs phrases de suite en pur français, ce qui était chez elle l’indice d’une grande surexcitation mentale. Une expérience décisive restait encore à faire, et, au bruit des salves d’artillerie qui annoncçaient la rentrée de Soulouque, la population presque entière se porta aux abords de la résidence présidentielle pour assister à la première entrevue de celui-ci avec Similien.

Similien attendait à la porte principale du palais, à la tête de son état-major. On put pressentir d’étranges choses quand on vit le président serrer sur sa poitrine l’auteur de si chaudes alarmes, le remercier avec effusion et rentrer avec lui dans ses appartements le bras passé sous le sien. Les généraux Therlonge et Paul Decayet et le colonel Dessalines (1), chef de la police, qui, tous trois,

(4) Fils naturel du fameux empereur.

avaient pris diverses mesures pour protéger les habitants contre les fureurs de Similien , furent vertement tancés par Soulouque. M. David Troy , à son tour, ayant vainement exigé du président un désaveu formel de la conduite tenue par Similien pendant les deux derniers mois, donna a démission, qui entraîna le renouvellement entier du cabinet.

Un procès de presse a Haïti.

La complicité du président dans la récente tentative de Similien parut dès ce moment évidente, et pourtant il n’en était rien. Les tergiversations de Soulouque entre Similien d’une part et MM. Élie et David Troy d’autre part, avaient été, jusqu’au dernier jour, très-sincères. C’était le général Souffran lui-même qui venait de le pousser dans le parti ultra-noir. Des deux candidats à la présidence dont les noms avaient été remis en avant, Souffran était le seul qui se trouvât, lors des derniers troubles, à Port-au-Prince, et, sentant que cette circonstance le désignait d’une façon toute particulière aux défiances de Soulouque, il avait, comme on dit, tiré son épingle du jeu en affectant auprès de celui-ci de prendre

la défense de Similien. «Ce sont cffietits mulûtres, c’est ce Courtois, aurait-il dit, qui ont inventé toute cette affaire pour se créer une occasion de ressaisir le pouvoir. » M. Courtois, mulâtre et membre du sénat, était l’auteur de cet article de la Feuille du Commerce dont nous avons parlé. Le président avait cru aisément à ce témoignage en apparence si désintéressé d’un homme qu’une notable portion de la classe éclairée avait adopté, et qui ne pouvait pas être surtout soupçonné d’appartenir à l’école de Similien. De là, la réaction qui s’était opérée en faveur de celui-ci dans l'esprit de Soulouque. Il y avait encore dans cet esprit flottant si peu d’aptitude à une résolution violente et préméditée, qu’en apprenant le fâcheux effet qu’avaient produit ses nouvelles tendances, le président fit immédiatement un pas en arrière. Le chef de police Dessalines rentra en grâce. Une mission à l’étranger fut en même temps offerte à M. David Troy, qui se contenta de répondre : « Je n’ai donné à personne le droit de supposer que je pourrais jamais consentir à représenter à l'extérieur un gouvernement aussi avili.» On put d'autant mieux croire à un retour de Soulouque vers les modérés, qu'une circulaire du 48 octobre vint enjoindre , en termes sévères , aux agents de l’autorité de maintenir l’interdiction qui pesait sur le vaudoux et le don Pèdre (4); mais

(4) La danse à don Pédre, inventée en 4768 par un magicien noir du Petit-Goave , Espagnol d’origine, est le vaudoux à la cinquième puissance. Ses mouvements sont plus saccadés et son effet sur les spectateurs plus contagieux. On en meurt quelquefois. Pour lui faire produire plus d’effet, les nègres mettent dans le tafia qu’ils hoivent en dansant de la poudre à eanon bien écrasée.

voilà que, le 8 novembre suivant, une autre circulaire défendait en termes non moins sévères, aux mêmes agents, de molester les bonnes gens qui voudraient s’amuser à danser l’arada, euphémisme officiel du vaudoux. En effet, la canaïlle vaudoux était dans l’intervalle complétement remontée en faveur au palais, qu'elle fréquentait comme aux plus beaux jours de la dictature intérimaire de Similien. Un écrit manuscrit de M. David Troy, et dont on s’arrachait avidement les copies d’un bout à l’autre de la république, avait produit ce nouveau changement. Dans cet écrit, que son auteur n’avait pas hésité à avouer dès la première interpellation, M. David Troy développait et justifiait les mesures proposées par lui pour prévenir le retour des scènes d’épouvante provoquées par Similien. Il établissait la résistance désespérée du président à toute espèce de répression et la protection dont il avait couvert les auteurs de tant de scandales et d’inquiétudes. L’impossibilité du maintien du président ressortait clairement des révélations de M. Troy. Les mulâtres qui, en se sentant soutenus par la bourgeoisie noire, aussi menacée qu'eux par le parti Similien, étaient passés de l’effroi à la jactance, ne se gênaient pas pour exprimer tout haut ce que cet écrit donnait à penser, et, comme M. Troy n’avait pu se dispenser de citer textuellement certaines réponses du futur empereur, les lecteurs ne gardaient pas toujours leur sérieux. C’était attaquer Soulouque par ses deux côtés faibles : la préoccupation des complots mulâtres et la ter- : + reur des flaisanteries mulâtres. A ce double choc, tout ce que Sinilign avait accumulé de dangereux ferments dans cette pauvre machine fit explosion. La session était

a peine ouverte (novembre 1847) que le président enjoignit au sénat de se constituer en haute cour de justice pour décréter d’accusation et faire arrêter immédiatement le sénateur Courtois, coupable d’avoir excité les citoyens à s’armer les uns contre les avtres, diffamé, calomnié, injurié une portion de ces mêmes citoyens. Les citoyens dont Soulouque épousait si chaudement les susceptibilités étaient, je lai dit, Similien et les odieux gredins qui, pendant près d’un mois, avaient fait peser sur la ville une menace publique de massacre, de pillage et d’incendie.

Le sénateur dénoncé n’était qu’un brouillon de considération fort mince; maïs sa personnalité disparaissait devant l’immense et terrible intérêt que soulevait la question posée. Les deux injonctions du protecteur de Similien trahissaient un parti pris d’autant plus menaçant qu’elles n'avaient pas même l’excuse d’une apparence de légalité. La constitution ne permettait l’arrestation d’un sénateur qu’en cas de flagrant délit pour des faits criminels, et, aux termes d’un autre article, la forme de procéder devant le sénat devait être déterminée par une loi, laquelle loi n’avait jamais été rendue. Aussi le message présidentiel trouvat-il dans le sénat uné opposition très-vive ; mais cette opposition dut bientôt céder devant un formidable appareil militaire qui se déploya non loin du palais de l’assemblée, pendant que le reste de la ville était parcouru en tout sens par des forces nombreuses et une nuée d’officiéts et de généraux à cheval. Le bruit qui se répandit tout à coup de l’approche des noirs de la plaine , et plus encore, une deuxième injonction du président au sénät d’avoir à'or-

DE

donner sür-le-champ l’arrestation prescrite, si on ne voulait le voir lui-même, à la tête de sa garde, aller appréhender le sieur Courtois, achevèrent de vaincre les résistances, d’heure en heure plus faibles, de cette assemblée, qui décréta enfin la double illégalité qu’on lui imposait. Une commission de cinq sénateurs se rendit à huit heures du soir chez le prévenu pour lui signifier ce décret et l’inviter à se constituer prisonnier. Ils le trouvèrent dans sa galerie, devant la porte extérieure de sa demeure, en uniforme, entouré de sa famille, et la ceinture garnie de pistolets. Sa réponse fut un refus bien articulé d’obéir, et la menace, si la force était employée, de mettre le feu à un baril de poudre placé derrière lui. La maison resta cernée de très-loin toute la nuit, pendant que la terreur régnait dans les quartiers environnants et que toute la ville était sur pied. Ce fut dans la matinée du lendemain seulement que M. Courtois céda aux vives instances de ses amis et d’une partie des sénateurs, lesquels lui promettaient, sans probablement le croire, que le président, désarmé par son obéissance, ne pousserait pas les choses plus loin; il consentit à se rendre en prison, pourvu qu'aucun agent de la force publique ne l’accompagnât. A son entrée dans la geôle réservée aux criminels ordinaires, on le chargea de fers. Les magasins restèrent fermés tout le jour et, le lendemain dimagghe, les crieurs publics, précédés de musique et de tambours, vinrent interrompre le silence de terreur qui planait sur la ville en proclamant les crimes de Courtois et sa mise en jugement.

Ce procès, d’où allait peut-être sortir une lutte effroyable, s’ouvrit deux jours après. Il est à remarquer qu’au

y L'EMPEREUR SOULOUQUE

nombre des griefs formulés contre l'accusé par la conemissaire du gouvernement figurait celui d’avoir souvent risqué d'irriter la Franco par d’odieuses diatribes contre son gouvernement et le roi lui-même, et par d’infâmes accusations contre notre précédent consul général, M. Levasseur, À une époque où la haine de la France était encoye le thème favori des hommes de couleur, M. Courtois, élevé en France, ancien officier au service de France et marié à une Française, n'avait en effet rien trouvé de mieux, pour se mettre à la mode, que d’outrer des sentiments contraires à ceux que semblait lui imposer ce triple lien. La tâche des défenseurs était facile, car, outre les deux causes de nullité et d’incompétence mentionnées plus haut, la constitution consacrait une liberté à peu près illimitée de la presse; mais Soulouque apportait un terrible concours à l'argumentation du ministère public. Dans des allocutions journalières adressées aux heures de parade à sa garde, pendant toute la durée des débats, Soulouque répétait avec une insistance implacable que, si la mort de Courtois lui était refusée, il ne le ferait pas moins fusiller. Ce speech matinal de Son Exeellence était chaque fois applaudi avec fureur par les gens de sac et de corde qui avaient élu domicile aux portes et jusque dans la cour du paais, toujours à l’affüt d’un signal à interpréter contre les mulätres. Sinylien en était rayonnant de satisfaction et de sérénité. L’effroi arriva peu à peu à tel point dans la ville, qu’on n’osait plus y faire des vœux pour Vaccusé, dans la persuasion que eette victime était nécesgaire à la satisfaction d’instinets dont La cruauté n'avait pas été soupçonnée jusque-là, Enfip, le soir du quatrième

jour, après huit heures de délibération durant lesquelles les injonetians les plus menaçantes n’avaient pas été épargnées, l'arrêt fut rendu : le sénat, qu’on jugeait avoir fait une complète ahnégation de lui-même, gvait eu Le courage de ne condamner M. Courtois qu’à un mois d’emprisonnement, en lui conservant son siége de sénateur, On devine Pemportement du président et du parti Similien à cette nouvelle. La garde et les troupes restèrent sous les armes toute la puit, pendant qu’on agitait au palais les résolutions les plus violentes. Les plus modérés proposaient d’enjoindre à la chambre des représentants de casser la sentence du sénat, et, en cas de refus d’obtempérer à une exigence aussi monstryeusement illégale, de briser tout le pouvoir législatif, Je dais dire que Soulouque recula tout. d’abord devant, une pareille éventualité, Dans ses idées à lui, le pouvoir législatif faisait partie intégrante du mobilier gouvernemental et il n’entendait pas ètre plus pauvrement meublé que ses prédécesseurs. Enfin, ke jour venu, Son Excellence s'arrêta à un expédient qui, d’après elle, devait tout concilier. Il s’agissait non plus de casser la sentence du sénat qui restait libre de faire de cette sentence ee que bon lui semblerait, mais simplement de faire ruger Courtois par un conseil de guerre, auquel furent immédiatement convoqués les innombrables généraux domiciliés où employés dans la capitale.

Le formaliste Soulouque les reçut au milieu d’un formidable appareil militaire, ayant près de lui l’ipévitable Simiken, un certain général Bellegarde, komme d’affreux antécédents, qui, pour son coup d'essai, avait voulu assasginer jadis le président Boyer, et un autre nommé Relas-

ton, qui, à ses moments d’épanchement, se vantait de pouvoir d’un mot lancer sur la ville les noirs de la plaine. Il ne manquait à la réunion que le brave général Therlonge, commandant de l’arrondissement de Port-au-Prince, qui avait refusé d’obéir à trois appels consécutifs et fut, pour ce motif, remplacé peu après par l'aborminable Bellegarde.

Après de violentes récriminations, le président, interpellant un à un tous les généraux convoqués, posa à chacun d’eux cette question : « Courtois est-il coupable à vos yeux? » Quelques-uns voulaient biaiser et développer une opinion. « Répondez oui ou non! » disait aussitôt Soulouque d’un ton froidement impératif qu’on ne lui avait pas connu jusque-là. Personne n’osa répondre non. Les plus audacieux ajoutèrent seulement à leur affirmation ces mots : puisque le sénat l’a condamné. Les généraux furent congédiés à dix heures avec ordre de revenir à deux heures de l’après-midi pour signer leur décision, et, pendant qu’il faisait rédiger cette décision, Soulouque, qui pensait à tout, donna ordre de creuser La tombe de Courtois.

Les mulâtres exaspérés avaient passé la nuit à préparer leurs armes et à faire des balles, décidés à se porter à la maison d’arrêt pour en arracher Courtois à la première tentative qui serait faite contre sa vie; mais, au jour, une pensée de prudence était venue se mêler à ces apprêts belliqueux. Les magasins étaient fermés. Des objets de prix étaient de toutes parts apportés au consulat de France; des demandes de protection et d’asile lui étaient incessamment adressées par les familles de couleur les plus considérables, soit par leur fortune, soit par la position politique

de leurs chefs. On venait, en effet, d'apprendre que les noirs de la vaste plaine qui s'étend à l’est et au nord de Port-au-Prince et ceux qui habitent les mornes voisins avaient reçu chacun dix cartouches avec ordre de se ruer sur la ville au premier coup de canon qui partirait du fort national. Vers trois heures, les membres des deux chambres furent convoqués par leurs présidents à une séance extraordinaire, ce qui semblait faire présager une résolution décisive ; mais, dans l'intervalle , tous les généraux étaient retournés au palais, selon l’ordre qu’ils avaient reçu le matin, et venaient tféigner dans un morne silence leur unanime affirmation de là culpabilité de Courtois. En ce moment, les tambours battirent aux champs dans la grande cour du palais, remplie de troupes en bataille et de canons mèche allumée, et la foule de généraux qui encombrait la grande sale de réception se sépara en deux haies pour saluer le consul de France, M. Maxime Raybaud, et lui livrer passage.

Nouveau venu dans le pays, représentant d’une puissance qui en est réduite à jouer auprès du gouvernement haïîtien le rôle peu gracieux de créancière, et contre laquelle s’élevaient tant de préventions invétérées ; en butte aux intrigues des commerçants anglais et allemands, dont sept étaient pourvus de consulats, et qui, maîtres des trois quarts des affaires traitées à Haïti, se disaient ruinés par notre dernière convention, dont les dispositions tendaient, en effet, à limiter Les bénéfices réguliers prélevés par eux sur certaines dilapidations officielles, M. Maxime Raybaud avait déjà su conquérir, sans la chercher, cette immense considération personnelle dont

on le verra plus tard faire un si magnifique usage. On lui savait surtout gré de son attitude pendant les événements du mois d'août. Après que Similien eut chassé du palais du gouvernement MM. Elie et David Troy, que le silence du président et l’absence de toute force armée à leurs ordres condamnaient à une impuissance absolue, le consul d'Angleterre, M. Ussher, par un procédé très-familier .à la chancellerie britannique, était bravement allé les trouver pour leur imposer avec menaces la responsabilité des dommages que pourraiegt éprouver non-seulement ses nationaux, mais encoré M Haïtiens liés d’affaires avec ceux-ci. M. Raybaud s'était éonduit tout autrement. Bien loin de vouloir ajouter par d’intempestives réclamations à une impuissance que les deux ministres étaient les premiers à déplorer, il avait silencieusement secondé le système de réserve et de temporisation que la situation leur imposait, prenant de concert avee M. Jannin, commandant de notre corvette stationnaire la Danaiïde, toutes les mesures propres à garantir les Européens et les Haïtiens qui auraient, le eas échéant, à s’abriter sous notre pavillon, mais évitant aussi toute démonstration de nature à être interprétée par la classe menacée comme un signal d’allianee offensive et à la jeter dans une lutte dont les suites eussent été incalculables.

Au début du procès, et tant qu’une juridiction régulière en était restée saisie. M. Raybaud avait refusé de gimmiscer dans une affaire purement intérieure. Devant l'urgence et la gravité des circonstances, il oublhia ses serupules. Adjuré par une requête lamentable de inadame Courtois, sollicité, pressé par une foule de gens qui le

suppliaient de prévenir une immense effusion de sang, sachant d’un autre côté que des ordres allaient être expédiés pour l'arrestation de M. David Troy, du député Preston, le plus riche négociant de Port-au-Prince, des trois défenseurs de Courtois, dont l’un était également député, et du sénateur Latortue qui avait le plus insisté pour son absolution ; apprenant enfin que la tombe était déjà creusée, il fit prévenir le ministre des relations extérieures qu’il désirait être recu par le président. Ce ne fut que trois heures après qu’un aide de camp de celui-ci vint dire au consul qu’il était attendu.

M. Raybaud avait fait préalablement proposer au consul d'Angleterre de se réunir à lui pour tenter un effort en commun ; mais cejour-là M. Ussher n’était pas en veine d’exigences , et il se résigna à laisser à M. Raybaud tout l’honneur d’une démarche dont le succès était beaucoup plus douteux que le danger.

Les marques exceptionnelles de considération qui venaient d'accueillir à son entrée M. Raybaud étaient de bon augure ; mais la contraction des traits du président, qui parut cinq minutes après et le fit asseoir près de lui, apprit bientôt aux spectateurs pleins d’anxiété de cette scène que notre consul avait accepté une tâche fort pénible.

M. Raybaud parla au président de la collision qui allait nécessairement. éclater, s’il s’obstinait à faire périr le sénateur Courtois au mépris d’une sentence rendue par le premier corps de l’État, de l'incendie et du pillage de la ville, enfin des pertes énormes dont le commerce étranger aurait à demander compte à la république. — «Le sénat m'a outragé...… Si l’homme ne meurt pas, que deviendra

mon honneur ? » — Telle était l’invariable réponse de Soulouque, et l’altération de sa voix, entrecoupée de pénibles silences, témoignait du violent état de son âme. La conversation continua un moment à voix basse ; on put cependant comprendre que M. Raybaud insistait sur le danger de ne pouvoir s’arrêter dans la voie sanglante où le président allait se précipiter, sur les inimitiés mortelles qu’il allait accumuler contre lui. Cette considération, à en juger par la crispation croissante des traits de Soulouque, parut faire sur Jui une impression qui n’était pas celle qu'avait voulu produire M. Raybaud ; puis, revenant avec cette obstination particulière aux enfants et aux noirs à sa première réponse, il persistait à se dire outragé par le vote indulgent du sénat. Dans ses yeux injectés de sang (c’est la rougeur des nègres) roulaient des larmes prêtes à jaillir. « Non. tout sera fini ce soir. Voyez... ce monde est ici pour cela, » dit-il enfin en montrant le groupe de généraux, qui, debout à quelques pas de là, considérait les deux interlocuteurs dans une attention profonde. Ces derniers mots en apprenaient beaucoup au consul : une terreur maladive de lopinion, telle était évidemment l’idée fixe et dominante de cet inculte orgueil, pour qui la clémence était un aveu de faiblesse. M. Raybaud fit vibrer violemment cette corde : « Eh bien! dit-il assez lentement pour être bien compris, si cet honneur dont vous venez de parler vous est si cher, il est indispensable que vous sachiez que votre réputation sera à jamais flétrie à l'étranger par le coup que vous allez lui porter vous-même. Plus vos ressentiments contre cet homme vous paraissent légitimes, plus le sacrifice en

serait trouvé glorieux, et j’ose assurer que notre roi, si clément lui-même, l’apprendrait avec une véritable satisfaction. » Le consul, ne recevant pas de réponse , croyait avoir définitivement échoué, lorsque Soulouque lui dit : « Si l’homme ne meurt pas, je veux qu’il parte. et pour toujours, pour toujours, répéta-t-il avec force; c’est en considération du roi. » Il était inutile d’insister pour obtenir mieux que ce bannissement, toujours illégal.

Après la tragédie, la comédie. Au moment où M. Raybaud remerciait le président de lui avoir accordé cette vie et du calme que sa promesse allait rendre à la ville, le consul anglais, accompagné de son vice-consul, entra précipitamment dans la salle. A la prière de M. Raybaud, Soulouque répéta sa promesse devant le nouveau venu, et ce brave M. Ussher sortit non moins précipitamment, pour aller, au grand galop de son cheval , annoncer à la famille Courtois qu’il venait de sauver son chef. On sut plus tard la cause de ce dévouement subit de M. Ussher. Son ami. M. Dupuy, qui de loin avait assisté à l’entrevue, croyant comprendre que l'affaire prenait une tournure favorable, l’avait envoyé presser de venir participer à une démarche d’où pouvait rejaillir quelque honneur pour le représentant de la France. Les ministres, qui, dans tout ceci, avaient montré une faiblesse pitoyable, voulurent aussi, comme M. Ussher, placer leur mot dans Paffaire, et, pour colorer d’un semblant de légalité cette clémence à la Pierrot qui consistait à commuer un mois de prison en bannissement perpétuel, ils répandirent à profusion dans la ville stupéfaite une proclamation où ils faisaient dire entre autres choses au président : «a M. Joseph Cour-

« tois, s'étant rendu coupable d’un article intempestif, à « été livré au glaive de la loi. Le pays attendait justice « de cette conduite blâämable, imprudente. Cédant à mes « principes d'humanité et aussi à la généreuse sollicita- « tion des consuls de France et d’Angleterre, faite au nom .« de leurs gouvernements respectifs, j’ai usé du droit de « faire grâce que m’accorde Particle 429 de la constitu- « tion. Depuis cet acte de clémence, le sieur Courtois a « sollicité la permission de quitter le sol de la républi- « que; j'ai cru devoir, dans l'intérêt de l’ordre, profiter « de cette disposition pour éloigner de nos foyers un pa- « reil sujet de discorde. » Proclamation monumentale et qui dénote un progrès immense dans la pruderie constitutionnelle des noirs!

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