VIT
Une solution nègre.
Heureuse d’en être quitte à si bon marché, la bourgeoisie jaune et noire passa de l’emportement à l’excès de condescendance. Le sénat tout le premier, revenant sur les réductions qu’il avait faites au budget, revofa sans compter tout l'argent que Soulouque voulait bien lui demander. On désirait, mais sans oser le désirer trop haut, que le président comprit à la longue le tort que lui faisait son entourage ultra-noir : les révoltes de l’opinion se réduisaient à l’expression timide de ce vœu. Ainsi le pauvre noir si facile à décontenancer était déjà arrivé à ce point, que la classe éclairée, dont il agaçait naguère les nerfs par sa pusillanimité et ses ridicules, était prête à lui savoir gré de ce qu’il voulüût bien la laisser vivre.
Ces revirements subits de l’opinion, l’épreuve qu’il ve-
mit de faire de sa propre force, parurent, d’un autre côté, calmer les superslitieux pressentiments de Soulouque. La politique d’abnégation perdait décidément du terrain devant la politique de persévérance, et, à travers le large trou qu’il venait de faire dans la constitution, le président embrassait déjà, d’un regard visiblement satisfait, des perspectives beaucoup plus lointaines que celles de son pouvoir quatriennal. A tout hasard, il voulut se mettre en règle avec l'avenir, el un matin, le 34 décembre 1847, Soulouque épousa sans bruit madame Soulouque, qui, non moins prévoyante, avait déjà donné un gage indirect de perpétuité à la future dynastie (1).
Ceci est tout un côté curieux des mœurs haïtiennes, et nous aurons à y revenir. Qu'il nous suflise de dire que, dans la circonstance, le mariage de Soulouque équivalait à un manifeste politique, et fit à ce titre sensation; ce que l’on comprendra, si nous rappelons que les deux fondateurs mulâtres de la république, Pétion et Boyer, n’a- vaient successivement épousé mademoiselle Joute qu’en présence de l’Être suprème, tandis que les autocrates noirs, Toussaint, Dessalines, Christophe, étaient bien et düment mariés à l’église. L'approche du mois fatal, du douzième mois, rendit Soulouque à toutes ses terreurs, et la deuxième quinzaine de février surtout se passa pour lui dans des transes inexprimables. Je n’ai pu savoir si l’on découvrit enfin la poupée ; mais on fit en petit co-
(4) Soulouque en avait déjà une fille, devenue plus tard la princesse Olive. Aucun enfant mâle ne l’a suivie, de sorte qu'aux termes de la constitution, l’empereur sera réduit à se désigner un successeur par soumission cachetée remise au sénat.
mité tant de conjurations que, le pars 1848, Soulouque se retrouva radieux de santé, Soie et d’orgueil, dans ce même palais de la présidencé où étaient tombés Hérard et Pierrot, où étaient morts Guerrier et Riché. Les dieux nègres avaient vaincu !
Tranquille du côté des esprits, sachant par une récente expérience qu’il pouvait beaucoup oser vis-à-vis des hommes, persuadé enfin, sur la foi de ses confidents vaudoux, dont certains discours d’anniversaire s’étaient fait complaisamment l’écho, qu’il n’avait franchi cet écueil si redouté du douzième mois que grâce à une évidente prédestination , Soulouque reprit ouvertement l’idée favorite des chefs noirs et du parti noir, idée que le président Guerrier avait déjà émise pour son propre compte, que le président Pierrot avait à son tour poursuivie, et que Riché allait lui-même réaliser, lorsqu'il fut surpris par la mort. Serait-il roi absolu comme Christophe, ou empereur constitutionnel comme Dessalines ? Soulouque n’en comprenait pas trop la différence , ce qui était au fond, chez lui, une grande preuve de sens. En attendant, cette innocente fantaisie se compliquait de préoccupations assez inquiétantes. La nouvelle était arrivée de Santo-Domingo que le président Santana avait fait fusiller, comme impliqué dans une conspiration haïtienne, son principal ministre. Or, sait-on ce qui frappa Soulouque dans cette nouvelle? Ce n’est pas l’avortement d’un complot qu’il avait soudoyé, c’est la vigueur déployée par ce hattier (1), terme de mépris dont il se servait pour désigner le chef espa-
(4) De l'espagnol hato, lieu où l’on élève les hestianx. pacase.
406 L'EMPEREUR SOULOUQUE gnol. Cette idée CT partout et jusque dans son
conseil] des mini où il lui arrivait souvent d’interrompre la lecture d’un rapport par des distractions comme celles-ci : « Savez-vous que ce haftier a du caractère! Il a fait fusiller son premier ministre! Oui, ce hattier a du caractèrel » Ces parenthèses présidentielles durent plus d’une fois faire frissonner les nouveaux ministres ; mais Soulouque s’en prenait pour le moment aux anciens, À propos de troubles provoqués aux Cayes par le parti ultra noir, M. David Troy venait d’être arrêté à Port-au-Prince et jeté dans un cachot avec touts sa famille. Quant au général Céligny Ardouin, l’un des membres les plus distingués de la classe de couleur, il avait été, en attendant mieux, éliminé de la chambre des représentants, sous prétexte d’incompatibilités qui n’existaient pas. Soulouque persistait, en un mot, dans l’idée qu’on conspirait contre lui, et la certitude que les fétiches n’étaient plus, cette fois, de la partie, donnait un caractère entièrement nouveau à l’expression de ses perpétuels soupçons, autrefois formulés sur le ton de la plainte. « Je ne veux pas faire la sotte figure du président Pierrot, s’écriait-il en créole. Puisque je suis arrivé au pouvoir sans intrigues, je brûlerai tout, je tuerai tout plutôt que de... A propos, savez. vous que ce hattier de là-bas a du cœur! »
Jamais certes, ces soupçons n'avaient été plus gratuits, car jamais l’abattement de la classe à laquelle ils s’adres. saient n’avait été plus profond ni mieux motivé. Les hommes de couleur n’avaient plus même la ressource de se faire oublier en se perdant dans les rangs de la bourgeoisie noire. La fraction ultra-africaine les y désignait
maintenant du doigt. Chaque dimanche, après la parade, une bande composée des noirs les plus connus par leur
‘katipathie pour les mulâtres se mêlait au cortége qui reconduisait Soulouque, et, à l’entrée du palais, voici la scène qui se jouait régulièrement, depuis ke premier anniversaire présidentiel : « Président, disait un compère, le peaple noir demande telle ou telle chose, » Ft un jour « peuple noir » voulait que tous les hommes de couleur fassent exelus des emplois publics, un autre jour que l’une tes deux couleurs du pavillon haïtien, le rouge, emblème des sangs-mêlés, en füt enlevée; ainsi de suite. Et notez que ceci se passait an mois de mars 1848 : « peuple noïr » ne se doutait pas qu’à deux mille lieues de distance, « peuple blanc » le copiait. Le 9 avril, on craignit d’avoir le mot de cette sinistre comédie.
L’orateur de la bande ajouta ce jour-là à ses précédentes exigences le rétablissement de la constitution de 1816, qui transformait la présidence en dictature viagère, le renvoi du cabinet et la substitution de simples secrétaires aux ministres. Soulouque adhéra gracieusement aux deux dernières parties de cette requête, et promit, quant à la constitution de 4816, d’obéir aux « réclamations du peuple et de Ja force armée. » De cette connexité de demandes ineonstitutionnelles et de cris de proséription eontre la classe de couleur fallait-il conclure que la politique de stabilité et Pexistence de la elasse de couleur devenaient incompatibles? On annonçait en mème temps quelque ehose d’extraordinaire pour le dimanche suivant 46 avril. Soulouqne allait-il proclamer l’empire ou la royauté ? C'était à peu près Punique question qu’on se posât, et cependant
108 = L'EMFEREUR SOULUUQUE
une impression inexpliquée de terreur y répondait dans plus d’une poitrine. Au jour indiqué, la parade se passa comme à l’ordinaire; mais, vers le milieu de l’après-midi, trois coups de canon partirent du palais, et furent immédiatement répétés par le fort.
A ce signal d’alarme, si rarement entendu, et qui annonce à quinze lieues à la ronde que la patrie est en danger, tous les habitants, comme il est prescrit en pareil cas, se précipitèrent armés sur la voie publique. Les généraux, sénateurs, députés et fonctionnaires supérieurs présents dans la capitale se rendirent, à l’exception des plus prudents, au palais pour connaitre la cause de cet appel et recevoir des ordres. Ils passèrent à travers la garde du président, qui occupait à rangs serrés la cour intérieure. La générale battit de toutes parts. Bientôt un officier général arriva au consulat de France, et rebroussa chemin de toute la vitesse de son cheval après avoir jeté au consul ces mots : « C’est une scène foute de famille qui va se passer. Le président vous fait dire que, quelque chose qui arrive, vous n’avez pas à vous alarmer pour vos nationaux. » Cet officier général était M. Delva, depuis ministre haïtien à Paris.
Quelques minutes s’étaient à peine écoulées, qu’on entendit du côté du palais des feux répétés de mousqueterie, auxquels répondit un immense cri d'angoisse et de désespoir dans toute la ville. Des chevaux de généraux venant de cette direction fuyaient épouvantés, et sans leurs cavaliers, à travers une population qui se précipitait, folle de terreur, vers les consulats et jusque dans les maisons des étrangers. La grille en fer qni renferme dans son vaste
quadrilatère toute l’enceinte du palais et de ses dépendances était fermée. En dedans et près de l’entrée, le député Cérisier-Lauriston, chef de division des relations extérieures et secrétaire de l’avant-dernière mission haïitienne à Paris, gisait, la tête fracassée, dans son sang. Dans la galerie ouverte qui fait face à la cour, des mourants et des morts étaient étendus pèle-mèle, et parmi ces derniers deux généraux, dont un noir. Un long chapelet de fuyards, que les balles égrenaient à chaque seconde, escaladait la grille du côté du jardin; mais ils ne furent que faiblement poursuivis : le gros de la garde s’était précipité en tumulte dans l’intérieur même du palais, massacrant au passage les mulâtres errants dans les corridors, pendant que le général Céligny Ardouin se traînait tout saignant jusqu’à la chambre à coucher du président, qui suivait, hideux de fureur, les pas chancelants du blessé en l’accablant de menaces de mort. La politique de stabilité s’était enfin levée pour Haïti : Soulouque venait de trouver une solution.
Nous voici et pour longtemps dans le sang jusqu’au cou. Nous allons voir Soulouque entasser cadavres sur cadavres pour s’en faire un marchepied impérial, puis découvrir que l’enjambée est encore trop longue et redescendre paisiblement à terre pour ramasser et ajouter à la pile des victimes quelques cadavres de bourreaux. Au sein même de ces saturnales de la barbarie nègre finiront ainsi par se produire des garanties relatives d'ordre, ou du moins de sécurité. D’autres surprises nous sont réservées chemin faisant. Sans avoir reçu le mot et comme d’instinct, cette Cafrérie en délire va poser, développer et, qui
440 L'EMPFREUR SOULOUQUE | plus est, résoudre des questions qui, vers la mème époque, sont restées heureusement chez nous à l’état de question, et qui semblaient être le privilége des civilisations enpuyéos #t vicillies,
Massacres. — M. Maxime Bayhaud. — Le communisme « nègre.
Lors de la réaction noire de 1844, le bandit Acaau se rendit, pieds nus, vêtu d’une espèce de toile d’emballage et coiffé d’un petit chapeau de paille, au calvaire de sa paroisse , et là fit publiquement vœu de ne pas changer de toilette tant que les ordres de la « divine Providence» ne seraient pas exécutés. Puis, se tournant vers les paysans nègres convoqués au son du lambis (4), Acaau expliqua que la « divine Providence » ordonnait au pauvre peuple,
(4) Gros coquillage, ayant à l’intérieur la forme d’ua alambic, qui faisait l’office de trompette chez les esclaves insurgés. C'est à peu près le caracol des paysans à demi afriçains de la campagne de Valence. À une époque bien récente encore, si le caracol résonnait dans la huerta, Valence s'attendait à être pillée.
premièrement de chasser les mulâtres, deuxièmement de partager les propriétés des mulâtres. Si indélicate que parût cette exigence d’en haut, l’auditoire pouvait d’autant moins la révoquer en doute, qu’elle avait pour garant un ex-garde champètre, doublé d’un lieutenant de gendarmerie, car telle était la position d’Acaau lorsqu’il s’improvisa «a général en chef des réclamations de ses concitoyens.» Un murmure désapprobateur circula toutefois dans les groupes, pendant que les regards erraient de quelques noirs bien vêtus à quelques mulätres en haïllons perdus dans la foule. Acaau comprit : — «Oh! ceux-là sont nègres ! » reprit-il en désignant les mulâtres en question.
Un noir d’une trentaine d'années, attaché comme ouvrier à une guildive (fabrique de tafia) du voisinage, sortit alors des rangs , et dit à son tour à la foule : « Acaau a raison, car la Vierge a dit : Nègue riche qui connaît li et écri, cila mulâte ; mulâte pauve qui pas connait li ni écri, cila nègue (1). » Puis il joignit dévotement ses oraisons aux oraisons d’Acaau. Ce noir#appelait Joseph, et, à partir de ce-jour, il se Gt appeler frère Joseph. Coiffé d’un mouchoir blanc, vêtu d'une chemise blanche qu’emprisonnait un pantalon également blanc, il marchait, un cierge à la main (2), au milieu des bandes d’Acaau, qu’il
(4) Tout nègre riche et sachant lire et écrire, est mulâtre ; tout mulâtre pauvre et ne sachant ni lire ni écrire , est nègre.
(2) Le jour où Toussaint Louverture entra en campagne contre Rigaud, il se ceignit aussi la tête d’un mouchoir blanc, et, un cierge à chaque main, alla se prosterner sur le seuil de l’église de Léogane, puis il monta en chaire pour précher l’extermination des mulètres. Le blanc est le deuil des nègres.
édifiait par ses neuvaines à la Vierge, qu’il maïîtrisait par son crédit bien notoire auprès du dieu Vaudoux, et dont il tranchait, aux heures de pillage, les rares cas de conscience par la distinction obligée : Nègue riche qui connait li et écri, cila mulâte, etc.
Le communisme nègre était, comme on voit, fondé, et rien n’y manquait, ni cette impartialité de proscription qui sait tenir la balance égale entre les aristocrates du sang et ceux de l’éducation ou de la fortune, — ni la religiosité mystique des petits-fils de Babeuf, — ni même : leur tartuferie pacifique et fraternelle, témoin le bulletin où Acaau raconte son expédition contre les boutiquiers réformistes des Cayes. « Il était loin de notre pensée de livrer aucune bataille, » dit le paterne brigand; « mais seulement nous voulions présenter nos réclamations dans une attitude qui prouvât que nous y tenions... » — Quoi de plus naturel! Comme quelque autre part au 46 avril, au 45 mai, au 23 juin, il est bien convenu que, silya conflit, c’est la réaction seule qui l’aura cherché. En effet, aux Cayes comme à Paris, l’incorrigible bourgeoisie, qu'on priait uniquement de vouloir bien mettre la clé sous la porte, reçut fort mal cette requête ; laissons parler Acaau : « .….. Je fis connaître par une lettre au conseil « municipal, la cause de notre prise d’armes. Une ré- « ponse verbale, s’appuyant sur la semaine sainte, qui « ne permet aucune affaire sérieuse, est le seul honneur « qui nous fut fait, et le même jour, à onze heures du « matin, voilà trois colonnes qui marchent sur nous. « Après une heure de combat, la victoire nous sourit. « Nous avons eu à déplorer dans les rangs ennemis la mort.
« de beaucoup de nos frères. Dieu a voulu que nous n’eus- « sions qu’un mort et trois blessés; J'aurais pu poursui- « vre avec avantage l’armée vaincue et entrer dans la ville « pêle-mêle avec elle; mais le sentiment de là fraternité a « retenu nos pas.» Devant tant de modération, il y aurait certes injustice à le nier : Acaau ne voulait que le bien des mulâtres. Aussi la fraternité retient-elle ses pas juste le ternps nécessaire pour que les mulêtres épouvantés puissent déguerpir de leurs magasins et de leurs maisons et sé réfugier sur les navires en rade. Cela fait, il se décide à diriger deux colonnes sur les Cayes. « Elles étaient à en ville vers les dix heures, tout ayant fui devant « nous,» ajoute avec une modeste simplicité le bulletin « La justice de nos réclamations est reconnue, et les pro- « priétés sont respectées. » Quelle onction , quel amour, et surtout quels scrupules! La justice de ses réclamations une fois reconnue, Acaau n’a plus qu’une préoccupation : le respect des propriétés. Il n’y a de changé que les propriétaires (4). — Si par hasard on m’accusait de forcer ces rapprochements, j’en établirais bien d’autres. « L’innocence malheureuse » joue, par exemple, dans les proclamations d’Acaau le mênre rôle que « l'exploitation de l’homme par l’homtme » dans certaines autres proclamations. « L’évettuaiité de l’éducation nationale, » cette
(À) Acaaü he se väntait pas. Une fois fhstallé dans la ville, il fit fusiller un ou deux des siens , qui s'étaient mis à piller. Dans son respect pour le principe de propriété, il fit fusiller en même temps un officier soupçonué de sympathiser avec les ex-propriétaires réfugiés à la Jamaïque, et qui, dans l’opinion d’Acaau, n'étaient plus apparemment que des voleurs. L
autre corde de la lyré hüthnanitdiré d’Atäau; corréspotid visiblement « à l'instruction gratüite ét obligatoire, » € lorsqu’il réélamait encore, au nomi des cultivätetts ; qui. sont lés travailleurs dé là-bas, «la diminutiütt du prix d88 marthandisés exotiques ét l'augmetitationt dé la valeur dé leurs denrées, b le sdéiäliste nègré avait cettainerhent trouvé la formule la plus claire et la plus saisissable de té fameux problème des Aëtaau blancs : diminutioti du travail et augmentation dés salaires. Notis nous Heutteron8 ; chemin faisant, à dés añalogies bien autrèment rigow reuses ; mais, après Célles-là; nous n’äürions plus du’A crier à la contréfaçôh ; si, hélas! les contrefacteurs ti’é: taient pas de cé tôté-bi de l'Atlantique. N’oüblions pa qé la püblitation et la premièré mise en œuvre du pit gramttie d’Atadu rérhiôntent au printetiips de 1844.
Lé commünismé üègtre échou4 cottime le cottmühièma blanc devait l’extrêmé motcellérnent de la prôpriété. La première sutprise passée, l’armée d’Acaau se trouva k&e duite à une poignée de gens sans aveu die Guüerrieï mit aisément à la raison, que la faiblesse du la complicité dé Pierrot rappela sur la scèné, et que Riché acheva dé dis perser. Traqué sans relâche , profondérient froissé de l’a. vieil que ses concitoyens fdisdienit à la science nouvel, Acaau résolut d’abihdonrier à ellé:thêfhe cétté société li né 18 comprenait pas, et un beat jodf il S’ertibardua, tt tahon de pistolet dans la botche; fouf cette Itarie d’üù Pot tie revient plus. Frère Joseph Yenohca Ue soû côté & la casuistique, et ouvrit, coimriié jé l'ai dit, botitiqte db sorcellerie. Peu après l’affairé Courtois, Soulotiqüé, dui l'atait si fhalimené trois ans aupatävañt, le fit sectèlement
appeler, et le prêtre vaudoux déploya un tel savoir-faire dans les conjurations qui précédèrent l’anniversaire si redouté du 1° mars 4848 , que sa faveur ne fut bientôt plus un secret pour personne. Les scènes de meurtre et de confusion au milieu desquelles nous avons arrêté le lecteur n'étaient que le contre-coup de cette faveur subite de frère Joseph.
.. En voyant leur prophète si bien en cour, les piquets (on désignait ainsi les anciens soldats d’Acaau en souvenir des pieux aigus dont ils étaient orivinairement armés), les piquets avaient cru le moment venu de se venger des injustices de la police. Réunis aux environs des Cayes, théâtre de leurs anciens exploits, ils déclarèrent ne vouloir déposer les armes que lorsque le général Dugué Zamor, commandant le département du Sud, et qui, en cette qualité, leur avait donné jadis la chasse , serait révoqué, comme coupable de trahison envers le gouvernement. Un officier du palais fut envoyé sur les lieux. Entendant crier : Vive Soulouque! dans les deux camps, il trouva le cas très-délicat , et engagea le général à aller prendre les instructions verbales du président. Ces instructions se bornèrent à l’ordre de se rendre en prison, sans autre forme de procès. L’arrestation de M. David Troy se rattachait au mème incident. Rapproché des sinistres avertissements qui ressortaient de laffaire Courtois, l’empressement avec lequel Soulouque cédait.aux caprices des piquets avait jeté la terreur dans le département du Sud, principal foyer de la population mulâtre. Le 9 avril 4848, trois communes de Parrondissement d’Aquin se soulevèvent, déclarant à leur tour, par l’organe de leurs autorités
militaires, ne vouloir se soumettre qu'après la mise en liberté du général Dugué Zamor. Il ne s'agissait nullement, comme on voit, de renverser Sôulouque ; il s’agissait d’obtenir de lui un désaveu indirect des menaces de pillage et de mort que les bandits, encouragés par leur premier succès, proféraient déjà contre les hommes de couleur. J’ignore ce qui se passa dans l'esprit du président; mais, bien qu’il pût être informé du mouvement . dès le 44 ou le 42, ce n’est que le 45 qu’il lança sa première proclamation contre les pétitionnaires, on ne peut trop dire les rebelles, et ce n’est qu'après un nouveau . délai de vingt-quatre heures qu’il se décida à faire tirer le canon d’alarme. En arrivant dans la cour du palais, les fonctionnaires reçurent l’avis que l’insurrection marchait sur Port-au-Prince, Cette nouvelle n’avait pas le moindre fondement : était-ce un prétexte préparé par Soulouque? n’était-ce qu’une tactique de Similien et consorts pour vaincre les dernières hésitations de celui-ci ?
L'ancien ministre de l'intérieur, M. Céligny Ardouin, arriva des premiers auprès du président. Celui-ci l’accueillit en l’accablant d’injures, l’accusa d’être l’âme de la conspiration « mulâtre , » et lui ordonna de se rendre aux arrêts. Dans l’état de fureur où était Soulouque, tout éclaircissement devenait impossible, et le général remit silencieusement son épée à Bellegarde, qu’il suivit. En sortant des appartements de Soulouque, il fut assailli par quelques officiers subalternes qui voulurent lui arracher ses épaulettes. Dans cetie courte lutte , deux coups de feu furent tirés presque à bout portant, mais sans l’atteindre, sur le général, qui parvint à gagner, sous une grèle de
448 L’EMPÆRBUR SOULOUQUE
coups de sabre, la chambre à coucher du président, où nous l'avons laissé, couvert d’affreuses blessures, aux prises avec les fureuts de Soulouque,
Cé n’était que l6 prélude. A la double détonation partie
de l’intérieur; les troupes réngées près de l’entrée avaient fait btusquement volte-fate et tiré sur la foule des généraux, officiers et fonctionnaires civils, qui occupait le pé- tistyle. Les soldats croyaient, a-t-on dit depuis, qu’ôn venait d’attenter à la vie du président; mais comment 8e faisait-il que ce jour-là, contrairement à l’usage, leurs armes se trouvassent chargées? La probabilité d’un guetapens ressort plus clairement encore de l’étrange à-propos avec lequel des ordres mystérieux avaient fait fermer la grille, pour couper la retraite aux fuyards. Si, parmi les morts et les blessés qui jonchaient le péristyle il y avait des noirs et des mulâtres, cela prouvait à la rigueur une chose, c’est que Similien avait adopté à l'égard du mot mulâtre la définition du frère Joseph.
Le gros de la garde avait fait, je l’ai dit, irruption dans le palais. Après quelques instants seulement, soit qu’il crût le massacre terminé, soit qu’au bruit de plus en plus rapproché des pas et des cris de cette meute humaine il craignit de la voir forcer l’entrée de sa chambre, le président se décida à se montrer aux soldats, qu’il ne parvint 4 contenir qu’avet des efforts inouis et aidé de quelques
-généraux noirs. M. Géligny Ardouin dut momentanément la vie à cette brusque diversion; Soulouque se contenta de le faire jeter dans un cachot. Ceux des généraux de couleur qui avaient pu se cacher dans les appartements furent consignés au palais, eù ils devaient attendre plusieurs
tt s6n EMSIRE. 119 jours ; dé Utd môrdé effroi, et Batis Autiés Hüuvéllés dé l'exténietir qué lé bruit tles feux réguliers qui anhéntaiont la cohtintialion des massacres, qu’ün statüAt sûr leur $oft. Au rümbfré déé persünhes qui aVaiént réussi à s'évadér pat le jarditi élalënt le génétal Dupuÿ, defhiét rilinistré del rélations eXtérieufes, et le général Pal Detaÿet, déritét cornmantdant dé la place, qui pdsbait, dtibiqué hoït, pout dévoué À 14 cldsse dé évuletr. Gé groupe de fügatds avait laissé derriète lui tiné trdihée dé huit eadaŸres, qü'bñ entértà, chose 4 notet, sûr placé, t’ést:A-dité dans cé Sôl fraichethenit remué par les superstitieuées fouilles dé Soda louqué. Soulouqite se préoccupait assuréméht fôtt feti, comme on s’en convaincra, de dissimuler 14 ttaté de &té vengbahtes; pourquoi défic cétte sépülture itisolite Ÿ Étaitce Îe mystérieut complémént dé quelqu tonjuratiüf vau: doux, ét cette oblatioh humäiné tenait-éllé afäiset 16 coutroux du fétiche vaincü Ÿ
Voÿons maintenant ce qui sé passait dans la Fille. Ad sigtal d'alarme, Îles gardés hationdux, fui n’avaiétit pas pour le moment de colonel, s’étaieht rendus 4 l’état-majof de la place pouf recévoir des ordres et dertiaändet des cl touches. Les tiulâtres, qui, en leur düalité dé stispetté, se trouvaient plus intéressés qie lèé üoirs À fixé idhtté de zéle, étaient artivés les premilers; ét le vâgue présstit timetit d’un danger cornmun avdit itisetisibléthent taf: ptuehé léurs gtoupés. Ils s’étaient désignés pat celé métià aut défiances qu’ils fédoutaient, et le coinmaïñdant de pläte Vil Lubin alla leur dite brusquement : « Vous h’avez rien à faire ici, vous autres; retirez-vous. » Dans la circonstance, cette exception n'avait tieti de tdssurant. Les
mulâtres purent croire qu’on ne leur ordonnait de se disperser que pour les arrêter, peut-être les massacrer isolément, et la scène d’épouvante qui commençait en ce moment aux alentours du palais vint corrohorer ces appréhensions. Sans s’être concertés, tous les hommes de couleur armés se retrouvèrent donc réunis sur la place Vallière. Ils se dirigèrent de là sur le quai, d’où ils pouvaient espérer de se réfugier au besoin sur les navires en rade, et s’alignèrent assez confusément le long des magasins. La plupart manquaient de munitions. Le chef de police Dessalines vint les examiner de près, en détail et en silence. Ils crièrent : Vive le président! vive la constitution de 1846!
Le second cri gâtait un peu l'effet du premier, et, quelques instants après, un détachement de la garde, infanterie, cavalerie et artillerie, sous les ordres des généraux Souffran, Bellegarde et Similien, déboucha par deux rues parallèles sur le quai. Le commandant de la Danaide, M. Jannin , qu’un avis expédié à la hâte par M. Raybaud avait trouvé en route, venait d'arriver avec quatre embarcations armées d’obusiers et de pierriers, montées par tout le personnel disponible de la corvette. Au moment où M. Raybaud concertait avec lui les mesures à prendre pour protéger non-seulement les réfugiés du consulat de France, mais encore ceux du consulat d'Angleterre (M. Ussher en avait fait la demande), le commandant du port se présenta avec prière, de la part du président, de ne pas débarquer, et l'assurance la plus positive que des mesures énergiques allaient être prises à Pinstant pour protéger tant les consulats que les étrangers.
Similien somma les hommes de couleur de déposer les armes et de se retirer. Un coup de fusil partit des rangs de ceux-ci, tiré, nous a-t-on assuré, par un jeune mulâtre du parti Hérard. Le feu devint aussitôt général ; mais, aux premières décharges de l’artillerie, les mulâtres se débandèrent , laissant une quinzaine de morts sur le carreau, et de ce nombre M. Laudun, ancien ministre. La nuit, qui arrive presque instantanément sous cette latitude, permit à beaucoup de blessés de s’échapper et de regagner leurs maisons; les autres furent achevés sur place. Le gros des fuyards s’était jeté à la mer : un grand nombre furent noyés ou assommés à coups d’aviron par les pêcheurs noirs; quelques-uns, trouvés parmi les amarres des barques attachées au rivage, furent livrés aux soldats et massacrés en touchant terre. Le général Souffran n’avait pas voulu négliger cette nouvelle occasion de se justifier auprès de Soulouque de tout soupçon de connivence avec « ces petits mulâtres. » Il déploya plus d’acharnement que Similien et Bellegarde dans cette boucherie de prisonniers et de blessés. Les embarcations de la Danaïde et celles des navires marchands en rade, purent recueillir sur l’eau une cinquantaine de fugitifs. Dans le nombre se trouvèrent MM. Féry et Detré, anciens ministres, et le sénateur Auguste Élie.
Le consulat de France, où s'étaient jetés le plus grand nombre des réfugiés, fut rempli toute la nuit de gémissements : de nouveaux proscrits y affluaient à chaque instant, et les femmes, les mères, les sœurs apprenaient d’eux les pertes qu’elles avaient éprouvées. L’encombrement devint tel que M. Raybaud dut faire pratiquer une
ouverture qui donnât issue dans la maisühi voisine. Les deux maisons ne formaient heureusement à l’extériéur qu’un même édifice, et furent airisi également protégées par le pavillon.
Le 47, au point du jour, des bruits faibles et intermittents de mousqueterie vinrent terrifier la population bien plus que ne l'avaient fait la fusillade et la caonnade noutries de la veille : les exécutions comrienhgaient; elles avaient été ordonnées par Bellegarde. Les victimes étälent des professeurs du lycée, des marchands, des médecins, etc., arrêtés pendant la nuit, les uns parce que leuté blessures les avaient empèchés de fuir, les autres pärce
“qu'ils avaient cru pouvoir se dispenser de fuir, n’ayatt pris ancune part äux événements de la’ veille. Tous müururent avec courage. Ces exécutions avaient lieu à l’éxtrémité d’une rue où se trouvait le consulat d'Angleterre, à sept ou huit pas de son pavillon, sous les yeux du consul et des personnes réfugiées chez lui. Le plus regretté de ceux qui périrent là fut le doctéur Merlet, l’un des hommes les plus honorables et les plus instruits de la république. Îl s'enfuit blessé jusqu’à la porte du consulat de Suède, qui malheureusement était fermée, et fut massacré sur le seuil avec des circonstances atrotes. Cette porte fut criblée de balles; un domestiqué du consul, qui se trouvait derrière, fut traversé de plusieurs cotps de feu. Un autre jeune homme était pärvenu à se jetét dans le consulat d'Angleterre, et les soldats prétendaiénit ‘y-entrer de vive force pour l’en atracher. Le consul se rendit alors en uniforme chez le général Bellegarde pouf invoquer le droit d’asile de son pavillon : Bellegarde fit
répondré qu’il était sorti. M. Ussher, fürt troublé, alla demandet conseil À M. Raybaud, et ils ée rendirent ensemble chez le président.
À lentrée du paldis, de malheureuses temmes des familles les plus aisées de la ville, réclamaïent en pleurant la permission de faire étilever les restes de leuts pères, de leurs märis, de leuts fils. On la letir refusa impitoyäblément, et tous ces corps, énpottés le lendeïnain par des tombereaux, furent jetés pêle-mêle dans un troù, près de l’entrée, fhaïs en dehors du cimetière. Si odieux que nous paraisse cet inutile raffinement de cruauté, il l'était bien autrement au point de vue des mœurs locales et de l’idéé qu’attache l’Haïtien at décorum des sépultures. Pendant que les neuf dixièmes de la poriulation vivent dans de misérables hüttes, que les édifices laissés par nos colons tombent en fuine, et que leurs insouciants héritiers plantent philosophiquement des bananes dans les vestibules des vieux hôtels seïgneuriaux, les cimetières se couvrent de monuments que plus d’une ville européenne envierait. Noires où jaunes, les plus riches familles se sont parfois littéralement ruinées pour les morts. Il y a des négresses qui passent leur vie à préparer et à enrichir leur toilette funèbre, et tels pauvres diables qui logent sous deux branches d’arbre, se nourrissent de crudités, s’habillent d’un rudiment de haïllon où d’un rayon de soleil, trouvent le secret, en se cotisant, d’improviser des funétailles homériques à celui d’entre eux qui les a précédés au pays des ancêtres.
La garde encombräait la cour du palais, appuyée sur ses fusils et les pieds dans le sang. Elle avait perdu dix-sept
des siens dans le choc de la soirée précédente, et les oraisons funèbres qu’elle débitait en leur honneur étaient aussi inquiétantes par le style que par la pensée. Une explosion de murmures accueillit les deux consuls. Au moment où ils allaient franchir le perron, un capitaine, se détachant de sa compagnie et s’adressant particulièrement à M. Raybaud, voulut savoir s’il venait encore « demander des grâces.» M. Raybaud, bien entendu, ne daigna pas répondre. A leur arrivée dans la salle de réception, le président leur envoya les secrétaires d’état provisoires, s’excusant de ce qu’il ne pouvait les recevoir lui-même et s’enquérant du motif de leur visite. Une laborieuse conversation s’engagea à distance, et grâce aux allées et “venues des quatre ministres, entre lui et les consuls. M. Raybaud réclama vivement le droit d’asile pour les pavillons consulaires. Le président ne voulut l’admettre qu’en faveur des femmes et des enfants, exigeant impérativement la remise du jeune homme réfugié dans le consulat britannique. Il finit par n’insister que dans le cas où ce serait le professeur Normil Brouard. Ce dernier point, sur lequel le président consentit à céder encore, est celui qui donna lieu à la discussion la plus vive ; mais Bellegarde avait mis d’avance et à leur insu les deux parties d’accord: le suspect en question était déjà fusillé.
Avant de quitter les ministres, le consul leur représenta qu’il était bien temps que cette horrible tragédie finit, et après leur avoir de nouveau recommandé le respect dû non-seulement aux consulats, mais encore au domicile et aux propriétés des Européens, il les prévint que, dans la crainte de quelque méprise, les résidents
français allaient être autorisés par lui à suspendre à l’une des fenêtres de leuts. maisons une cornette tricolore ; ce à quoi le président consentit sans trop de difficultés. Les maisons habitées par les Français devinrent ainsi par le fait autant de nouveaux lieux d'asile. Le consul rappela en outre qu’un grand nombre de magasins appartenant à des gens du pays contenaient des marchandises françaises non payées, et que de leur perte résulteraient nécessairement des demandes d’indemnité. Le mot d’indemnité produisit son effet habituel, et les ministres s’engagérent avec le plus sincère empressement à y veiller. Cette dernière garantie était d’autant plus importante, que tout à Port-au-Prince est boutique ou magasin, qu’il n’y a guère de boutique ou de magasin où ne se débitent quelques-uns de nos produits manufacturés, et que, faute d’avances et surtout de crédit individuel (1), la presque totalité des commerçants ne sont en quelque sorte que les dépositaires des marchandises étrangères sur lesquelles ils spéculent. En somme, sans être sorti un seul instant de ses attributions de consul, M. Raybaud avait trouvé le secret de couvrir de notre pavillon toute la portion menacée de la ville.
M. Ussher qui avait prononcé à peine quelques mots durant l’entrevue, alla de ce pas s’enfermer dans son arche consulaire, pour n’en sortir qu’au bout d’une semaine, lorsque ce déluge de sang commença à se retirer. M. Uss-
(4) L'argent est tellement rare à Haïti, qu’on l’y emprunte à des taux : qui varient de 20 pour 400 par an à À pour 400 par jour. Quant au: crédit, il n’y existe pas même de nom. La lettre de change et le billet à ordre sont inconnus dans les transactions commerciales.
136 L'EMPEREUR SULOËQUE
her est uh très-galänt hommié qui, daïis les relations privées, jouit de la considération la plié méritée, et qui, dans une situation régulière, tietidhait son rang avec beaucoup de distitiction ; mais dans cet enfer humain, dans ce chads d’atroces invraisemblances où sa fectitude britännique se trouvait fourvoyée depuis deüt jours, M. Ussher; il faut bien le dire, avait cornplétement perdu la tête.
Cette première démarche de notre consul ne suffit pas cependant à rassuret la hourgeoisie. Les magasins et les boutiques, mème celles des foirs, restèrent fermés. Les rues désertes n’étaient partourues que par dés patrouilles, pat des soldats isolés, le pistolet ou le sabré au poing, ét quelques Européens à qui leur peau tenait lieu de carte de sûreté. On entendait proclamations sur proclamations commençant par ces riots : Wuiconque, et finissant invariablement pat ceux-ci : sera fusillé. Les vivres n’atrivaient plus de la catipagné, et, malgré cetté perspective de fâmine, on redoutait bien plus qu’on ne la désirait l’arrivée des campagnatds. Le lambis avait retenti dans la journée sur plusieurs points de la plaine; quelques propriétaires de couleur avaient été égorgés sut les habitations. Vers quatre heures du soir, la pañique parut si motivée, que notre cohsul fit transporter sur la corvétté les dépots en nurhéraire de la chancellerie. Les noirs des environs commencäient à affluer dans la.ville, et oti pouvait prévoir un incendie général pour la nuit; mais une pluie torrentielle, qui dura du coucher au lever du soleil, vint ajourner ces terreurs.
Le 48, au point du jout, le bruit de l4 fusillade annontça
que Belleghrde contihuait sa besogne: L’une de ces nou: velles exéeutions eut encore lieu près du pavillon du consul anglais, sous ses yeux et malgré ses prières. Un colonel d’état-major muläire fut massacré dans la cour même du palais présidentiel. Les derniers liens de là discipline se relâchaient visiblement, et on s'attendait d’heure en heure à voir la soldatesque, n’écoutant plus la voix de ses chefs, se ruer sur la ville. Une foule im: monde, l’auditoire habituel de Similien, l’y provoquait par ses cris et ses gestes à travers les grilles de la cour du palais. C’est « bon Dieu qui nous donne ça! » criaient dans leur effrayante naïveté, comme au pillage du Cap, ces étranges interprètes de la Providence. La grande aÿpréhension du moment pour les familles décimées par . Soulouqué, c’était que, débordé par les passions sauvages . qu’il avait déchainées, il ne finît par être sacrifié luimême. Sang pour sang, on s’estimait encore presque heüreux de s’abriter du poignard des assassins sous la hache du buurreau. On apprit bientôt que.le président payait assez mal tant de sollicitude.
A la nouÿelle des vêpres noires de la capitale, la ptétendue insurrection du sud était devenue réelle et gagnait du terrain. Un courrier venait d’en donner avis, et Souf? louque, prenant, selon sa logique habituelle, l'effet pour la cause, h’avait vu là qu’une preuve de plus de la « conspiration mulâtre de Port-au-Prince, » sans parvenir à comprendre, le malheureux! que, si les mulâtres criaient, c’est parce qu’il les saignäit. 11 avait résolu de se rendre lui-même, 4ÿec la majeure partie des forces, sur le théâtre du souléYement ;.et venait de déclarer ne vouleir laisser
128 L'EMPEREUR SOULOUQUE derrière lui « ni ennemi, ni sujet d'inquiétude. » L’extermination de la bourgeoisie jaune, le pillage pour la bourgeoisie noire, voilà donc la double perspective qui s’offrait pour le lendemain. M. Raybaud, dans ses nombreuses allées et venues, était arrêté devant chaque porte par les noirs amis de l’ordre qui le suppliaient d’intervenir. Des personnages marquants du pays lui donnaient mystérieusement rendez-vous dans quelque maison tierce pour lui faire les mêmes instances. Lui seul pouvait en effet tenter un suprème effort. La terreur avait coupé la voix aux quelques honnêtes gens qui se trouvaient encore dans l’entourage de Soulouque. L'odeur du sang, nous Pavons vu, avait rendu M. Ussher malade, et, quant aux consuls des autres pays, placés qu’ils sont, en leur qualité de marchands, sous la dépendance continue de l’administration locale, ils ne jouissaient d’aucune espèce d'influence.
Mais comment arriver jusqu’au président? Un hasard heureux — pour les Haïtiens — servit ici M. Raybaud. La nouvelle de la révolution de février était arrivée depuis cinq ou six jours à Port-au-Prince, et le consul écrivit qu’il désirait avoir le plus tôt possible du prési-
#Ment une audience pour lui en faire la notification offctelle. Le prétexte était décisif, et Soulouque, très-scrupuleux observateur des convenances vis-à-vis de l’étranger et surtout vis-à-vis de nous, fit répondre au consul qu’il le recevrait le lendemain 49, à huit heures du matin: On ne se doutait guère à ce moment-là, en France, que la révolution de février fût bonne à quelque chose. M. Raybaud fut accueilli avec un grand appareil d’hon-
neurs militaires. Les troupes, rangées en bataille, lui présentèrent les armes, et le président, en grand uniforme, entouré de ses ministres et des généraux noirs de son état-major, vint au-devant de lui jusqu’à l’entrée principale.
Naturellement peu questionneur, c’est surtont avec les étrangers que Soulouque hésite à prendre le premier la parole. Ce jour-là, au contraire, Son Excellence débuta par un feu roulant d’interrogations sur les événements de Paris, tombant parfois en des confusions assez étranges, mais sans aller cependant aussi loin qu’un dignitaire du pays, qui, le lendemain encore, s’obstinait à prendre M. de Lamartine pour la femme à Martin. Soulouque cherchait visiblement à égarer la conversation, et une contrainte très-marquée se peignit sur ses traits, lorsque M. Raybaud aborda le véritable sujet de sa visite.
La lutte fut violente, pleine d’irritation à certains moments et longtemps indécise. Soulouque énumérait avec volubilité ses griefs réels on prétendus contre les hommes de couleur , et à plusieurs reprises, comme lors de Paffaire Courtois, ses yeux se remplirent de larmes de colère. Souvent aussi il s’arrêtait, la voix lui manquant; puis il répétait après chaque pause, avec l’impitoyable persistance qu’il met à suivre une idée quand il la tient : e Ces gens-là m’ont proposé une partie, leur tête contre la mienne ; ils ont perdu : c’est très-vil à eux de vous déranger et de faire tant de façons pour me payer. N’estce pas, consul, que c’est très-vil?... » Mais M. Raybaud tenait bon de son côté, demandant avec une persistance au moins égale non-seulement la cessation immédiate des
exécutions, mais encore une amnistie complète en considération du sang déjà versé. Soulouque finit par céder sur le premier point; mais il ne se laissa arracher la promesse d’amnistie qu’avec une restriction de douze noms qu’il se réservait de désigner.
Au moment où le consul allait prendre congé, le général Souffran se précipita tout haletant dans la salle, disant au président que les Français prenaient parti pour les rebelles, qu’une embarcation de la corvette avait rôdé toute la nuit dans les lagunes pour recueillir ceux d’entre eux qui étaient parvenus à se cacher dans les palétuviers, que nous tenions en outre la douane et les bureaux du port sous la volée des obusiers de nos autres embarcations , et que fous les Haïtiens s’en indignaient. Le secrétaire d’État de Pintérieur, Vaval, homme de boue et ‘de sang, qui, pendant que le consul plaidait la cause de tant de malheureux, avait manifesté plusieurs fois son impatience, enchérit sur cette indignation de commande. Le visage de Soulouque s'était horriblement contracté; tout était perdu. Le consul répondit avec un mélange de mépris et de colère qu’il se promettait de féliciter nos marins s’ils avaient eu , en effet, le bonheur de sauver quelque malheureux de plus; qu’en politique, le vainqueur d’aujourd’hui est quelquefois le proscrit du lendemain, et que lui-même, Souffran ‘pourrait être bientôt en situation de demander quon lui tendit la main. — Vaval et Souffran en restèrent fort aplatis, d’autant plus que ces derniers mots de M. Raybaud ne semblaient pas trop déplaire à Soulouque. « Président, ajouta M. Raybaud, de toutes les personnes ici présentes, je suis la seule qui ne dé-
ET SON EMFIRK. 431
pende pas de vous, et mon opinion doit vous paraitre au moins la plus désintéressée. Beaucoup de ces messieurs, pour vous donner à leur manière des gages de dévouement, flattent à qui mieux mieux vos ressentiments, et vous poussent aux mesures les plus ganguinaires, sans se préoceuper le moins du monde du jugement qui sera porté de vous hors de cette ile. J’emporte la parole que vous m’avez donnée, et vais en répandre la nouvelle dans la ville. » — Les traits da Soulouque achevèrent de se détendre; cetta évocation de l’opinion européenne avait produit sur lui l'effet habituel. Par cela seul d’ailleurs qu’une incurable défiance est le fond de ce caractère, tout conseil, même importun, dont il ne peut suspecter la sincérité, est de nature à l’impressionner fortement. Le président serra cordialement la main de M. Raybaud, se bornant à , le prier de faire retirer nos embarcations. Celui-ci promit que ce retrait aurait lieu immédiatement après la publication de l’amnistie.
Le lendemain matin, l’amnistie fut proclamée dans les rues au bruit de la musique militaire. Les consulats se yidèrent presque complétement ; mais aucun des réfugiés des navires n’osa descendre à terre avant trois ou quatre
. " jours, et qu'après s’êtra convaincu par un scrupuleux
examen de conscience que, dans les dix derniers mois, il m'avait péché ni par pensée, ni par parole, ni par action, ni par omission contre Soulouque. Celui-ci entendait, en effet, limiter lamnistie à Port-au-Prince et aux seuls événements du dimanche. Pour bien constater ses droits à cet égard, il avait, immédiatement après son entrevue avec M. Raybaud, danné l’ordre de juger, c’est-à-dire de
132 L'EMPEREUR SOULOUOUE
condamner à mort l’ancien ministre et sénateur David Troy et plusieurs autres notabilités arrêtées à la même époque que lui. La famille et les amis de M. David Troy conjuraient M. Raybaud d’aller solliciter sa grâce? mais le faible ressort de clémence que celui-ci avait déjà réussi deux fois à mettre en jeu venait d’être si violemment tendu que lui demander coup sur coup un nouvel effort , c’eût été le briser. Gagner du temps, c'était l’unique chance qui s’offrit. M. Raybaud appela donc le supérieur ecclésiastique, et l’engagea à faire entendre au président, auprès duquel il avait un facile accès, que chez les nations chrétiennes, chez les nations civilisées, il n’est pas d’usage de mettre à mort les condamnés pendant la semaine sainte, et surtout le vendredi, jour fixé pour l'exécution. C'était encore toucher la corde sensible : Son Excellence promit, pour qu’on vit bien, dit-elle, qu’Haïti est une nation civilisée, de ne faire tuer David Troy qu’après Pâques.
L'un des proscrits de la liste d’exception, l’ancien ministre Féry, avait été recueilli par nos marins. Sept autres parvinrent à gagner peu à peu la corvette. Les quatre restants, MM. Preston, ancien président de la chambre des représentants, Banse, sénateur, l’un des caractères les plus honorables du pays, le négociant Margron, bien connu par la haine aveugle qu’il avait affichée jusque-là et en toute occasion contre le nom français, enfin Blackhurst, fondateur et directeur des postes de la république, réussirent, sous divers déguisements, à pénétrer jusqu’au consulat de France. L’un d’eux avait été suivi, et le consulat, par ordre de Bellegarde, fut cerné, à distance respectueuse d’ailleurs; mais, à la première demande du
consul, le président le débarrassa de cet appareil au moins importun. Bien que l’hôtel continuât d’être observé de nuit par des forces considérables, les quatre proscrits, grâce au dévouement du capitaine Galland, du navire /e Triton de Nantes, qui vint les attendre, une nuit, au milieu des lagunes, purent enfin, à leur tour, gagner la Danaide. La part de nos marins avait été aussi large que belle dans la mission d’hamanité qui venait d’inaugurer, au milieu des Antilles, notre pavillon républicain. Les excellentes dispositions du comman Jannin, le zèle de ses officiers, l’admirable disciplitiéde son équipage, le dévouement avec lequel il était resté lui-même, pendant soixante-quinze heures, exposé, sur un rivage infect, aux ardeurs d’un soleil dévorant, aux averses tropicales des nuits, en un mot l’attitude constamment imposante, sans être hostile, de tous avait donné aux démarches de M. Raybaud une autorité qui semblait ne pou- ” voir être obtenue qu’en présence d’une station de plusieurs bâtiments. | Tout faillit cependant être remis en question. Dans la journée du 21, une véritable émeute militaire éclata dans la cour du palais. Les troupes de la garde, sourdement travaillées, dit-on, par Similien, vociféraient contre l’amnistie et demandaient par compensation le pillage. Le président n’en était plus maïtre, et le bruit que Similien allait se faire proclamer à sa place pour prix de ce pillage si convoité, l'apparition de quelques hommes à figure affreuse qui commençaient à circuler dans les rues avec des torches de bois résineux à la main, vinrent bientôt porter la panique à son comble. La corvette prit un mouil-
lage plus rapproché, et notre consul fit transporter ses archives et son pavillon dans une maison isolée , à l’abri de l'incendie et voisine de la mer, En l’apprenant, Soulouque envoya en toute hâte le commandant de place informer M. Raybaud que des mesures allaient être prises pour rassurer les esprits, et quelques instants après fut publiée une proclamation qui autorisait chacun à tuer sur place quiconque serait surpris pillant ou cherchant à incendier,
Le président partit trois jours après pour le sud, laissant la ville sous la tutelle peu rassurante de Bellegarde et de Similien. Les premiers jours se passèrent en transes mortelles, puis l’étonnement sucréda à l’épouvante, puis ‘enfin la reconnaissance s’ajouta à l’étonnement. Une semaine entière s'était écoulée sans massacres, sans pillage, sans incendie! Soit que Similien, privé d’une bonne partie de la garde que Soulouque avait emmenée, n’osât pas risquer la partie, soit par un contre-coup de la sourde rivalité qui existait déjà entre l’ancien favori et le nouveau, Port-au-Prince expérimentait, juste à la même époque que Paris, les bienfaits de l’ordre par le désordre, et l’'infâme réaction commençait à relever ce qui lui restait de têtes. Bellegarde, qui huit jours auparavant était la terreur des bourgeois, en était devenu la coqueluche. On lui savait un gré infini du mal qu’il ne faisait pas oune laissait pas faire, et le 3 mai une chaleureuse adresse des notables l’en remercia. La France et l’Europe, hélas! n’étaient-elles pas réduites à choyer aussi des Bellegarde? Les nouvelles du sud vinrent mêler beaucoup de noir à tout ce rose.
Non content d’hériter du prophète d’Acaau, Soulouque avait voulu hériter de son armée. Avant de quitter Portau-Prince, et bien qu’il emmenät avec lui trois ou quatre fois plus de forces qu’il ne lui en fallait pour réduire les rebelles, il avait imaginé de faire appel aux piquets. Leurs ehefs ostensibles étaient un ancien réclusionnaire nommé Jean Denis, l’un des plus féroces pillards qu’ait produits l4 patrie de Jeannot et de Biassou, et un certain Pierre Noir, brigand philosophe, qui, après avoir conquis et ranconné des villes, avait dédaigné d’échanger contre les premiers grades de l’armée le modeste titre de capitaine qu’il tenait de lui seul. En 1847, le commandant d’une frégate anglaise, menaçant de foudroyer la ville des Cayes si on lui refusait réparation d’une insulte faite à l’un de ses officiers par la bande de Pierre Noït, fut mis directement en rapport avec celui-ci, qui lui dit : « Vous voulez brûler la ville? Par quel côté allez-vous commencer, pour que j'y travaille de l’autre? La besogne ira plus vite. » — Un nommé Voltaire Castor, condamné aux travaux forcés pour vol, sous Boyer, et qui, du bagne, passa comme colonel dans l'état-major d’Acaau, était, après Pierre Noir et Jean Denis, le personnage le plus important des nouveaux auxiliaires de Soulouque. Pour réunir ceux-ci, Pierre Noir et Jean Denis leur avaient fait des promesses asséz peu explicites; mais on s’était compris à demi mot. Soulouque lui-même avait craint de comprendre, car sa proclamation d’entrée en campagne disait : « Les propriétés sont respectées, voilà votre mot d’ordre ! » recommandation qui faisait plus d’honneur à la perspicacité de Son Excellence qu’à la moralité de ses défenseurs.
Pierre Noir commença par occuper la ville des Cayes, qui était fort tranquille, délivra les malfaiteurs détenus dans les prisons et mit les principaux mulâtres à la place des malfaiteurs.
Quant à Jean Denis, il se porta sur Aquin et Cavaillon, occupés par le gros des rebelles au nombre de trois ou quatre cents, et mit ceux-ci en déroute dès la première rencontre. La majeure partie des vaincus, composée de jaunes qui n’attendaient aucun quartier, s'enfuit dans les mornes, où beaucoup périrent plus tard. Cent quatrevingt-neuf noirs de la classe aisée qui avaient pris parti pour les mulâtres, et qui déposèrent les armes, comptant que la vie du moins leur serait laissée en considération de leur couleur, furent garottés, et, dans cet état, égorgés jusqu’au dernier, afin que fut accomplie cette parole d’Acaau et de son prophète : Nègue riche, cila mulâte. — Voltaire Castor en poignarda soixante-dix de sa propre main (4).
Cette précaution des piquets était au moins inutile, car, aux formes près, les commissions militaires instituées dans les communes suspectes tualent tout aussi vite et aussi sûrement. À Miragoane, sa première station, le président avait commencé par faire fusiller avec quelques
(4) Peu après, à Aquin, ce même‘Voltaire Castor. s’introduisit, armé d’un tromblon, dans une chambre où l’on avait entassé une trentaine de suspects, et se mit tranquillement à tirer sur eux, ne cessant de recharger et décharger son arme que lorsque le groupe entier fut abattu. Un de ces malheureux , qui n’était que blessé, parvint à fuir. Dans une autre prison, Voltaire Castor avait expédié sa besogne à coups de sabre, ne cessant , comme il s’en vanta depuis, de frapper que lorsque son bras était tombé de lassitude.
autres son propre aide de camp, le colonel Desbrosses, administrateur de cette ville. Le même jour avaient été exécutés à Aquin le général de division Lelièvre, deux colonels et deux capitaines, et à Cavaillon le député Lamarre et le colonel Suire. Une trentaine d’autres condamnés étaient parvenus à fuir. Le général Lelièvre, désigné dans l’arrêt comme le chef de l'insurrection, était un vieillard paralytique : on le quilla comme on put pour le fusiller. En même temps avaient été condamnés aux Cayes, un autre vieillard presque octogénaire, le colonel Daublas, ancien maire et chef de la première maison de commerce de cette ville, le sénateur Édouard Hall et une douzaine d'officiers supérieurs, dont un seul, le colonel Saint-Surin, avait pris une part réelle au mouvement. Le président expédia l’ordre de surseoir à l’exécution jusqu’à son arrivée, qui devait avoir lieu le 9; mais Daublas et : deux de ses compagnons furent égorgés la veille par les piquets. Soulouque, en arrivant, parut fort blessé, non pas de ce meurtre, mais de la désobéissance des piquets, et, pour les punir à sa manière, il fit grâce de la vie aux autres condamnés. Leur peine fut commuée en celle des travaux publics, et on les vit dès le lendemain, avec une quarantaine d’autres malheureux de même rang qui leur avaient été donnés pour compagnons, parcourir, enchaïnés deux à deux, les rues des Cayes, dont ils enlevaient les immondices sous le bâton des noirs. Les victimes de cet épouvantable arbitraire n’avaient participé, ni directement ni indirectement, à la rébellion. C’est sur la simple dénonciation de leurs ennemis personnels ou de leurs débiteurs, qu’elles avaient été réduites à cet état.
Non content d’avoir fait acte d’autorité vis-à-vis de la bande de Pierre Noir en lui refusant une cinquantaine de têtes, Soulouque voulut la licencier. Il adressa donc aux - gardés nationales (eunhémisme officiel de piquets) une proclamation où il leur disait : « Vous vous êtes montrés dignes de la patrie! La paix étant rétablie, retournez dans vos foyers vous livrer à vos nobles et utiles travaux, et vous reposer dé vos fatigues. » A quoi les piquets répondirent qu’ils ne demandaient pas mieux que de se reposer de leurs fatigues, mais qu’on paie les gens quand on les renvoie. Soulouque crut pouvoir s’en débarrasser avec de nouveaux remerciements et quelques gourdes. Les piquets, après avoir ermpoché les gourdes, dirent que ce n’était pas assez. Soulouque en conclut qué l’honneur leur était plus cher que l'argent, et, au grand mécontentement de l’armée, qui devait être pourtant blasée sur ce chapitre, une véritable averse de grades tomba sur les
- bandits.
La vanité afritaine dés piquets 8e prit d’abord à cette amorce, malgré l’abus qu’en avaient fait Pierrot et même ‘ “Acaau. Pendant huit jours; of fë vit dans les rues des Cayes que plumets; après quoi les bandits, éprouvant vêt immense vidè qué léissent au cœur les grandeurs hutiaines, s’écrièrent, et cette fois sur le ton de la menace : {Va pas nous, non, ia prend dans piégé cile encoref (te n’est pas nous qu’on reprend à ce piégel) Il faut dire que, depüis leur victoire de Cavaillün, leuf nombre s’était considérablemeñt accru, ét, selon l’usagt, les piquets du lendemain enchérissaient sur les exigentés des piquets dé la veille, Pour leur dernier mot, ils déelarèrent vouloir pre-
Ét BON EMPIRE, 130
mièrement, chacuti vin tatfeatüx (sei£e arpéñts) dé terre, non en friche, mais en plein tapport, à prendre sur les propriétés des mulâtres ; deuxièmement, des maisons en ville pour leurs officiers.
En apprenant que Soulouque laissait discuter ces demandes au lieu d’y répondre à coups de canon, les meneurs de Port-au-Prince, un moment tenus en respect par Bellegarde, avaient repris leur ulfimatum du 9 avril, en y ajoutant de temps en temps quelques articles auprès desquels les exigences des piquets n’étaient que du modérantisme. Par leur nouveau programme, à l’acceptation duquel ils subordonnaient la rentrée de Soulouque dans sa capitale, les amis de Similien demandaient (outre la dictature, le drapeau d’une seule couleur et la destitution des derniers fonctionnaires mulâtres) : le pillage des magasins des mulâtres, — la confiscation de toute maison leur appartenant au delà d’une seule, — trente de leurs têtes, — le bannissement du plus grand nombre, et, chose à noter, de quatre généraux noirs, parmi lesquels figurait le nom de leur aricien ami Bellegarde, décidément passé à l’état de réactionnaire. Les amis de Similien exigeaient encore que l’État, c’est-à-dire Soulouque, s’emparât du monopole des denrées d'exportation, et qu’il annulât la dette envers les indemnitaires français (c’est, comme on sait, l’équivalent de notre milliard des émigrés), « attendu, disaient-ils, que cette indemnité avait été consentie par des mulâtres bannis depuis ou déclarés traîtres à la patrie, et qui avaient traité avec les agents d’un roi qui ne l'était plus. » Si l’on veut bien se rappeler de nouveau que ceci se passait au printemps de 1848, et
que les amis de Similien ne savaient pas lire, ce qui écarte doublement le soupçon de contrefaçon, il sera difficile de nier l’ubiquité du choléra démocratique et social.
Les serupules de Soulouque. — Impromptu nègre.
Nous n’avons plus affaire à ce pauvre noir irrésolu qu’un fiévreux besoin des sympathies de la classe éclairée retenait à son insu sur la pente de la barbarie : le monceau de cadavres qui s’est interposé entre cette classe et lui a rompu l'attraction. Des deux hommes que nous avons vus en Soulouque, il ne reste désormais que le sauvage, le sauvage qui vient d'acquérir la subite révélation de sa force, et qui, fier d’imposer la terreur, lui qui ne vi- ‘ sait humblement qu’à l'estime, ivre de joie à se sentir dégagé des invisibles liens où l’étreignaient les intrigués des hommes et des fétiches, convaincu de la légitimité de ses griefs et de la prédestination de sa vengeance, se rue, par la première issue qui s'offre, à la satisfaction de ses appétits
de haine et de tyrannie. Cependant il y a comme une grâce d’État attachée au rôle de pévoir, et, sion a vu souvent les préjugés d’opposition les plus systématiques et les plus invétérés ne pas résister à l'épreuve de la responsabilité gouvernementale, quoi d'étonnant que cette influence ait prise sur un esprit ignorant et brut, qu'aucune idée préconçue ne fausse par cela seul qu’il n’a pas d’idées? L’instinct du sauvage reculera mème ici devant l’absurde un peu plus tôt que la raison du sophiste : la seule différence à l'avantage du second, c’est que le sophiste désabusé saura généraliser pour son usage chacune des révélations de la pratique, tandis que le sauvage ne verra rien au delà de la cause présente et de l’effet immédiat. Il ne faut pas chercher d’autre explication aux brusques incohérences, aux alternatives de parfait bon sens et de féroce imbécillité que va nous offrir maintenant le caractère de Soulouque.
La requête des piquets n’avait certes rien qui choquât les notions de droit naturel qui peuvent se loger dans le cerveau d’un tyran nègre. Prendre une portion de leurs propriétés aux mülâtres, qui, dans sa conviction, avaient cherché à prendre le pouvoir, sa propriété à lui, c’était presque, aux yeux de Soulouque, de l’indulgence. Il reçut
. cependant fort mal cette requête. Au moment même où
des politiques civilisés, et qui croyaient ne faire par là que de la conciliation, se laissaient aller à composer avec des requêtes analogues, Soulouque avait deviné à lui tout seul que les propriétés à partager étant limitées, et que le nombre des piquets menaçant, depuis leur faveur, de devenir illimité, les exigences de ceux-ci s’accroîtraient en
raison de la difficulté d’y satisfaire. De là à comprendre qu’il fallait éviter toute transaction avec les piquets, et dissoudre, quand il en était temps encore, ces ateliers nationaux d’une nouvelle espèce , il n’y avait qu’un pas; mais, si l’instinct du chef s’effrayait des goûts champêtres des bandits, la logique du sauvage ne pouvait se résigner à considérer comme dangereux et à traiter comme tels des gens qui montraient tant de zèle contre ses prétendus ennemis. Pour tout concilier à sa manière, Soulouque coupa, comme on dit, le différend par la moitié, et, tout en refusant aux piquets les propriétés des mulâtres, il leur abandonna les propriétaires. Les graciés du 9 mai, le sénateur Édouard Hall et ses compagnons d’infortune, firent les premiers frais de cette transaction tacite : Soulouque souffrit qu'ils fussent massacrés le 4e juin. Cela fait, les piquets allèrent donner la chasse aux mulâtres de la campagne, incendiant, tuant et pillant sous les yeux des autorités noires, qui se taisaient ou approuvaient.
Des mulâtres, la bande de Pierre Noir passa aux Européens, et des Français eux-mêmes furent maltraités et rançonnés, sans excepter notre propre agent consulaire aux Cayes, dont les bandits dévastèrent l’habitation. A cette nouvelle, Soulouque, dont toutes les lettres à Bellegarde se terminaient invariablement par cette recommandation : ÎVe nous faites pas d'affaire avec les Français, Soulouque fut près de défaillir de colère et d’effroi. C’était le cas ou jamais de rompre avec les piquets : à Torbeck, à Port-Salut, à Cavaillon, à l’Anse-d’'Hainaut, à Aquin, à Saint-Louis, autres théâtres de leurs exactions et de
leurs atrocités, la population n’attendait qu’un signe muet du président pour le débarrasser de cette poignée de misérables. À Jacmel, la garnison noire et la bourgeoisie mulâtre avaient mème pris l’initiative de la résistance : une bande qui avait essayé de pénétrer de vive force dans cette viile venait d’être vigoureusement repoussée en laissant prisonniers quarante des siens, et on ne doutait pas que le président permettrait d’en faire un exemple ; mais Soulouque s’était pris à rétléchir dans l'intervalle que, si les piquets venaient de lui créer de nouveaux embarras à l'endroit des étrangers, ils venaient de lui donner une nouvelle preuve de zèle à l’endroit des « conspirateurs » mulâtres, et, vu ce qu’il y aurait eu de contradictoire à confondre la récompense et le châtiment sur les mêmes têtes, Son Excellence donna simultanément l’ordre de faire réparation aux étrangers en les indemnisant de leurs pertes, et de faire réparation aux piquets en jetant au cachot les principaux habitants de couleur de Jacmel, dont les autorités noires furent en outre destituées. On devine le reste : les piquets continuèrent de maltraiter les étrangers, à la grande colère de Soulouque, qui se confondait de plus belle en réparations et en excuses, mais qu’ils étaient sûrs de désarmer par de nouvelles violences contre les conspirateurs mulâtres.
Cette traduction nègre de ce qu’on nomme la politique de bascule, Soulouque l’appliquait à tout. Bien loin de mettre obstacle aux émigrations de la classe jaune, Pautorité avait semblé d’abord les voir de bon œil ; mais la plupart des émigrés étant, je l’ai dit, des détaillants dont la fuiteportait préjudiceaux consignataires étrangers, ceux-ci
s’en plaignirent vivement (1). Soulouque s’émut d’autant plus de la réclamation, que le plus clair de ses revenus (il serait désormais puéril de dire les revenus de l’État) provient des droits d'importation et d'exportation, c’est-àdire des échanges avec l'étranger. L’émigration fut donc rigoureusement interdite; un décret frappa les émigrés de mort civile et de bannissement perpétuel. Cette sévérité même était de bon augure, en ce qu’elle semblait dénoter chez Soulouque la pensée bien arrêtée de ranimer le commerce, et par suite de mettre fin à ce système de terreur qui dépeuplait les boutiques pour peupler les prisons et les cimetières. Soulouque fit par malheur ce raisonnement, que, l’émigration cessant, les mulâtres resteraient dans le pays; qu’en restant dans le pays, ils no seraient que plus à portée de conspirer, et que ce surcroit de dangers ne pouvait être contre-balancé que par un surcroit de précautions. Pour premier surcroît de précautions, il donna ordre d’envôler tous les mulâtres valides de Portau-Prince, afin de les surveiller plus aisément, et cette presse de mulâtres condamna au chômage bon nombre de boutiques que n’avaient pu encore vider ni l’émigration ni le hourreau (2). Pour second surcroit de précautions, et bien que la petite insurrection du sud eùüt cessé faute d’insurgés, Soulouque redoubla d’acharnement
(1) Nous tenons à constater qu'aucun de nos nationaux ne prit part à cette réclamation. Perdre pour perdre, ils aimaient mieux voir leurs débiteurs en fuite qu'égorgés.
(2) Plusieurs administrations publiques cessèrent même de fonctionner, faute d’écrivains.
contre les mulâtres de cette partie de l’île. Il est facile de comprendre que le commerce n’en alla pas mieux. Les quelques hommes de couleur que le triple fléau de l’enrê+ lement forcé, des piquets et des commissions militaires n'avait pas encore chassés de leurs magasins, s’empressaient de chercher une dernière chance de salut dans J’'émigration clandestine, et l’émigration he se limitait plus aux hommes : les navires qui longeaient cette terre maudite, déjà désertée par presque tous les pavillons, rencontraient tous les jours en mer de misérables embarcations chargées de femmes et d’enfants qui essayaient de gagner la Jamaïque. Outré de tant de mauvaise volonté, . Soulouque entrait dans de nouveaux accès de fureur contre les mulâtres , d'autant moins excusables à ses yeux, qu’il ne cessait de proclamer la confiance dans des ordres du jour comme celui-ci !
« … Haïtiens, une ère nouvelle surgit pour la répue blique ! le pays, dégagé d’entraves et de tous les é/éments hétérogènes qui génaient sa marche progressive, deviendra prospère ! La plupart des traitres ont passé sur la terre étrangère. Citoyens des Cayes, je quitte bientôt votre cité pour explorer le reste du département du Sud! Mon séjour y a ramené le calme dans l'esprit des populations, et je suis heureux de dire que ce calme et la sécurité se font remarquer sur tous les points de la république, etc., etc. »
Il partit en effet le 2 juillet de Cayes pour Jérémie, ville fort tranquille depuis lonyues années, et qui s’était vainement flattée d’échapper à cette terrible visite. Outre
ine partie de sa garde et trois ou quatre régiments de + Hgne, il emmenait avec lui une bande de piquets qui se-
mèrent sur toute la route le pillage et l’assassinat, — une trentaine de généraux que, par défiance de leurs dispositions, il tenait à avoir sous la main, une commission militaire à laquelle il livrait de temps à autre, chemin faisant, un de ces généraux, enfin une nuée de délateurs en guenilles qui, à chaque halte du président, jouaient le rôle de peuple dans des scènes comme celle-ci, dont nous empruntons le récit à un ordre du-jour du 16 juillet : « Haïtiens, la population de Jérémie, qui attendait l’ar- « rivée du chef de l’État pour lui faire connaître ses « griefs et ses vœux, s’est réuuie en cette ville le 143 de «a ce mois. De vive voix et par pétition, elle a dénoncé « comme traîtres à la patrie... » (Suivent les noms de cinquante-sept des principaux habitants : c’étaient ou des fonctionnaires dont l’état-major des piquets convoitait les places, ou des marchands qui, pour leur malheur, se trouvaient en compte courant avec les amis des piquets. Dans sa maladive prédisposition à croire à la sincérité et au dévouement de tous ceux qui flattaient ses défiances, Soulouque n’y regardait pas de plus près.)—« Haïtiens!» ajo':tait le chef de l’État dans un élan de soliicitede paternelle, g Haïtiens! les habitants de Jérémie, qui, comme « tous ceux des autres points de la république, aspirent à a la tranquillité qui conduit au bonheur, demandent jus- «.tice de ces accusés, qu’ils déclarent être les seuls obs- « tacles à la paix publique dans la Grande-Anse... Vous « avez besoin de la tranquillité, vous l’aurez : je vous le « promets et vous le jure par cette épée dont vous m’avez a armé pour veiller à votre bonheur et à la gloire d'Haïti. | « Cette épée ne sera remise dans le fourreau que lorsqu'il -
« n’y aura plus à frapper aucun des parjures qui conspi- « rent la perte du pays! » En effet on arrêtait les parjures en question , on les jugeait et on les exécutait.
On pourrait s’étonner qu'ayant les piquets sous la main, Soulouque sacrifiât au préjugé des procédés judiciaires : ce serait bien mal connaître le personnage. La loi lui accordait des commissions militaires, et il se serait cru volé d’une de ses prérogatives, si on avait exigé qu’il s’en passât : c’était en outre un moyen d’éprouver les officiers suspects de sa suite qu’il obligeait à siéger dans ces commissions, quand par hasard l’accusé était de leurs amis. L'arrêt se distinguait, en pareil cas, par sa morne brièveté : complices forcés de l’assassinat, les commissaires voulaient du moins s’épargner à eux-mêmes le sarcasme d’une parodie juridique. En revanche, les commissions militaires recrutées dans le parti ulira-noir rehaussaient par le luxe des formes la naïve impudence du fond. Nous avons sous les yeux plusieurs procès-verbaux (1) de ces commissions; on y lit presque toujours cette phrase : « L’accusateur a exposé l’accusation et n’a produit aucun « témoin, » et celte autre : « Le président a ordonné aux « défenseurs qu’ils (sic) ne peuvent rien dire contre « leur conscience ni contre le respect dù aux lois, et « qu'ils doivent s'exprimer avec descence et modération, « et que tout contrevenant sera condamné à une peine qui «a sera définie par la loi. » Les défenseurs comprennent à demi mot, et, pour ne pas s’exposer à l'effet rétroactif de la loi future dont on les menace, ils entonnent d’une
(1) Moniteur haïtien d'août et septembre 4848.
voix étranglée , et en-guise de plaidoirie, les louanges du chef de l’État. Cette formalité remplie, l’accusateur gpersiste en appuyant (sic) son acte d'accusation, et en continuant, bien entendu, à ne produire aucun témoin à charge. On va aux voix, et le conseil , vu les articles, etc., condamne invariablement lesdits accusés à la peine de mort, attendu que l’ordre public a été compromis. C’est dans ces formes que fut jugé et condamné, par exemple, le sénateur Édouard Hall. Autre trait non moins caractéristique : le texte cité'à l’appui de la condamnation de ce sénateur, qui n’était pas militaire et qui n’avait été mis en jugement que sous prétexte de conspiration, était l’article 25 du code militaire, concernant non pas les conspirateurs, mais les soldats ou personnes attachées à l’armée qui auront, soit en commettant des actes non approuvés du gouvernement, soit en agissant contrairement à ses instruclions, exposé des Haïîtiens à éprouver des représailles. I] fallait un texte quelconque à ces terribles Brid’oisons, et celui-ci avait du moins le mérite de l’originalité et de lPimprévu.
D’autres fois, entre autres dans le procès du vieux Daublas, le président, pour ménager les scrupules de ses collègues, faisait de sa propre autorité une variante à la question sacramentelle, esf-i/ constant que l’accusé , etc., et disait : « Est-il constant ou y a-t-il de (sic) probabilité ?... » Puis, à défaut de tout témoignage à charge, l’arrèt se basaït sur des probabilités comme celles-ci : « Vu « la situation des choses, considérant jusqu’à quelle extré- « mité se sont portés les hommes qui ont toujours cher- « ché à nuire et à interrompre la marche du gouverne-
« ment en intriguant toujours pour venir à un échange a du premier chef à chaque année (allusion au fétiche eufoui dans les jardins de la présidence), « ce qui est très- « préjudiciable au pays ; considérant enfin que ces mes- « sieurs, ennemis de leur pays, ont prouvé leurs desseins « par ce coup de pistolet que Céligny a porté au chef de « l'État personnellement (1) (version vaudoux des deux coups de feu tirés dans le palais du président sur le général Céligny Ardouin); « par ces faits, le conseil... passané « outre les conclusions du ministère public (qui avait apparemment abandonné l’accusation), « condamne le susdit « accusé (Daublas) à la peine de... mort. »
Cette épouvantable impôt sur le sang avait été d’abord presque exclusivement prélevé sur la bourgeoisie de couleur : sénateurs, députés, généraux et officiers superieurs, magistrats, négociants et grands propriétaires, payaient leur contingent avec résignation, lorsqu'un général de ‘ division noir, nommé Télémaque, qui commandait l’arrondissement des Cayes, s'étant apitoyé sur tant de malheurs, fut mis à son tour en jugement. en compagnie de tous les officiers supérieurs de son état-major. Ne trouvant pas ombre de culpabilité à leur charge et croyant pouvoir déroger en faveur d’accusés noirs à cet office de bourreau qu’on lui avait imposé à l'égard des mulâtres, la commission militaire osa les acquitter. Soulouque donna aussitôt ordre de les rejuger et d’en finir cette fois. On obéit : le général et son état-major furent massacrés avec grand appareil sur la principale place de la ville. Peu
(4) Moniteur haïtien du A2 août 1848.
après, un autre général noir nommé Brice fut arrêté sur la frontière dominicaine, et conduit avec une partie de son état-major dans la prison de Port-au-Prince d’où il ne sortit qu’en devenant fou. L’exécution de David Troy, qu’on croyait oublié dans cette prison jusqu’au retour du président, vint encore sceller la sanglante fraternité que celui-ci renouait entre les deux couleurs.
Cependant, comme nul murmure suspect ne s'élevait: de cette vaste solitude, moitié désert, moitié cimetière, qu’il avait faite dans la presqu'ile, — la terreur y comprimait jusqu'aux gémissements, — Soulouque soup- Gonna que l’ordre était à peu près rétabli, et il reprit la route de Port-au-Prince (45 août). Il y renira en traversant avec ses troupes une succession d’arcs-de-triomphe ornés d’enthousiastes légendes sur lesquellés Son Excellence daignaïit parfois jeter au passage un regard de cone naisseur, en disant : « Ça bon!» Le bruit courut que « président » avait appris à lire (4), et la bruyante allé. gresse de « peuple noir» s’en accrut. Ce n’était déjà plus Ja bienveillance qu’on se doit entre coreligionnaires vaue doux, c’était un mélange de vénération curieuse et d’ors gueil qui précipitait à la rencontre de Soulouque trans. guré cette foule avide d’obéissance, et pour qui le respect c’est l’effroi, tout sceptre une hache. On avait craint d’abord quelque scène de massacre, et beaucoup de familles de couleur avaient sollicité un asile dans les consulats;
(4) Soulouque , en effet, s'exerce secrètement à lire, et on nous a assuré que Ja lettre moulée est déjà sans mystères pour Sa Majesté Impériale. 8. M. ne fait pas moins de progrès dans l'écriture.
mais, cédant à l’impression nouvelle que tout subissait autour d’eux , les deux ou trois cents coquins qui, pendant deux mois, s’étaient vantés de ne laisser rentrer Soulouque qu’à certaines conditions se dissimulaient maintenant autant que possible. La ville fut Hluminée pendant trois soirées, et l’on reconnaissait entre toutes les autres, aux guirlandes de palmes et de feuillages qui y formaient un supplément de décoration, les maisons que la proscription ou le meurtre avait visitées, les mai- . sons des mulâtres. |
A la froïideur visible qu’il témoignait à Similien, on put croire que le président lui-même était revenu à des idées moins inquiétantes; mais l'illusion ne fut pas longue. Parmi les innombrables suspects qui, n’ayant pu fuir cette terre de deuil, remplissaient la prison de Port-au-Prince, trois, — le général de division Desmarêt, qui avait un commandement sur la frontière dominicaine, un colonel et un magistrat, — venaient d’être condamnés à mort. Quelques personnes osèrent hasarder une démarche auprès du président pour leur obtenir au moins grâce de la vie : élles ne réussirent qu’à le mettre dans un état effrayant d’excitation nerveuse. On supplia M. Raybaud de tenter un dernier effort. |
Soulouque reçut le consul général avec sa courtoisie et son empressement habituels, mais sans que le sourire contraint qu’il avait préparé pour la circonstance parvint à se fixer sur ses lèvres agitées par un involontaire tremblement : pour la première fois, depuis trois mois qu’il fauchait jaunes et noirs sans soulever autour de lui d’autres murmures que le bruit des corps humains qui tom-
bent, il se trouvait en présence d’un homme qui oserait penser et dire qu’on ne fait pas couler le sang chrétien comme de l’eau. Dès les premières minutes de cette longue entrevue, Soulouque divaguait de colère. M. Raybaud laissait passer le torrent, puis il remettait en avant les raisons nombreuses que pouvait lui suggérer l’intérêt du pays et du président lui-même. Soulouque, comme vaincu par la lassitude, reprenait alors avec un certain calme son argument favori : que les mulâtres lui ayant proposé une partie et l’ayant perdue, il était « très-vil à eux de déranger le consul, au lieu de payer de bonne grâce: » mais peu à peu, l’expression ayant peine à suivre le flot croissant de pensées qui se pressaient en tumulte dans sa tête, les mots sans suite succédaient aux phrases et les monosyllabes aux mots. Au bout d’une heure, le consul était moins avancé qu’en entrant: Ma mère sortirait du tombeau et se trainerait à mes pieds, dit à la fin Soulouque, que ses prières ne les sauveraient pas! — Après le serment « par ma marraine, » c’est là le serment le plus terrible que puisse faire un noir.— Accordez-m’en du moins un seul, reprit M. Raybaud... — La moitié d’un, si vous voulez, répondit Soulouque, et cette fois il parvint tout à fait à souxire. Le sauvage avait vaincu, et il célébrait son triomphe à la façon sauvage, moitié rire, moitié fureur. Disons cependant que cette révolte formelle, obstinée de : Soulouque contre l’homme qui représentait à ses yeux la civilisation française n’était qu’une conséquence détournée, mais logique, du sentiment qui l’avait fait céder deux fois; C’était vers la fin d’août; on connaissait donc déjà dans les Antilles tous les détails de ce mélodrame
européen en cent vingt journées, sur lequel la victoire de juin venait de baisser la toile. Soulouque, qui se faisait lire avidement les journaux de France et des États-Unis, s'extasiait, comme naguère au sujet de Santana, sur les preuves de caractères que démocrates et réactionnaires donnaient de Madrid à Berlin, et, par cela seul que le chef noir se pique d'emprunter à l’Europe civilisée ses idées et ses habits, on comprend quel nouveau tour en avaient reçu ses dispositions. M. Raybaud essayant de lui imposer la clémence, c’est-à-dire une mode de l’an passé, était évidemment quelque peu suspect à ses yeux ; blane pas connaît ayen passé moqué nègue (1).
Cependant les trois condamnés de Port-au-Prince ne devaient pas encore périr ; ceci est de la physiologie nègre. Lors de la première révolution, le commissaire Sonthonax, pour achever de sans-culotiser les nouveaux libres, voulut introduire la guillotine à Port-au-Prince, devenu Port-Républicain. Un blanc nommé Pelou, natif de Rouen, devait faire les frais de la première expérience, et une foule compacte de noirs que Jeannot, Biassou, Lapointe, Romaine-la-Prophétesse, avaient blasés sur toutes les atrocités humaines, entouraient le lieu de l’exécution; . mais, soit que le vent eût ce jour-là une influence particulière sur le système nerveux africain, soit que l’effet foudroyant de la machine déroutât les notions de ces hommes simples qui n’avaient jamais fait mourir de blancs que petit à petit, la tête ne fut pas plus tôt tombée, qu’un long hurlement de douleur et d'eifroi partit des
(4) Les blancs ne savent que se moquer des nègres.
premiers rangs des spectateurs et se Communiqua de proche en proche, à la faveur de cette électricité animals dont le vaudoux nous a déjà fourni l’éxemple, jusqu’à la portion de la foule qui n'avait rien vu. En quelques secondes, la guillotine fut mise en pièces, et on ne l’a jas mais relevée en Haïti. À plus de cinquante ans de dis tance, c’est une scène analogue que Port-au-Prince allait voir. Soulouque avait ordonné que le supplice eût lieu à Las-Cahobas, village de la frontière dominicaine. Les trois condamnés s’acheminèrent enchaïnés, sous la garde de cent cinquante hommes de police et d’un régiment entier d'infanterie, vers cette destination; mais, pendant qu’ils traversaient la ville, leur attitude triste et résignée excita parmi les femmes un tel mouvement de sympathie, une telle tempête de pleurs et de cris, que l'effet en devint contagieux même pour les noirs. Malgré les efforts des soldats, tout le monde se précipita vers les condamnés pour les embrasser et leur serrer la main. Les soldats et les officiers finirent par n’y pas tenir, et bientôt ce fut dans les rangs même de l’escorte qu’éclatèrent les plus violents murmures contre tant de cruauté. Le funèbre cortége sortit cependant de la ville et marcha durant quatre heures vers Las-Cahobas ; mais, soit qu'il eût eu lui-même les nerfs ébranlés par cette scène, soit que devant l’universelle réprobation qui l’assaillait à l’improviste il voulut se donner le temps de réfléchir, le président envoya l’ordre de ramener les condamnés dans la prison.
- À la nuit tombante, ils traversèrent donc de nouveau la ville, précédés, entourés, suivis d’une foule compacte de
“gens de toutes couleurs, qui criaient, ivres de joie : Vive le président! On put remarquer que les noirs des quartiers du Morne-à-Tuf et du Bel-Air, c’est-à-dire les plus exaltés
et les plus hostiles aux mulâtres, criaient, riaient, pleu-
raient plus forts que les autres, et la ville ayant été spon-
tanément illuminée, ce furent ces quartiers qui offrirent l'illumination la plus splendide. Tout était sauvé. Le papier-monnaie se releva subitement de plus d’un quart; les orateurs du Morne-à-Tuf proclamaient que les mulàtres avaient du bon, et qu'après tout ils avaient assez souffert. Soulouque lui-même paraissait décidément subir la contagion, car — ce qui n’était pas arrivé depuis le commencement de la terreur, même pour les rares suspects acquittés çà et là par les conseils de guerre, —il fit succes sivement élargir une quinzaine de détenus, des plus insignifiants, il est vrai, sur les cinq ou six cents qui remplis-
- saient la prison de Port-au-Prince ; mais , trois semaines
après, les élargissements cessaient, les arrestations recommençaient, le président faisait fusiller huit des principaux habitants de couleur de Jaemel, dont les piquets avaient, je l’ai dit, à se plaindre. La populace de Port-au-Prince insultait et menaçait non plus seulement les mulâtres, mais encore la bougeoisie noire, et la campagne enfin parlait plus que jamais de venir piller la ville. C’était une expérience financière de Soulouque.
La conspiration du chpital en Haïti.
Haïti offre ce miracle de crédit d’un papier-monnaie ne reposant sur aucun gage métallique ou territorial, d’un papier-monnaie que le gouvernement émet à discrétion, qu’il se réserve de rembourser quand il lui plait et au taux qu’il lui plaît, qu’il proclame d’ailleurs lui-même fausse monnaie en refusant de le recevoir pour paiement des droits d'importation, et qui cependant, au bout de vingt années, à l’avénement de Soulouque, circulait encore pour un cinquième environ de la valeur nominale. En d’autres termes, il ne fallait, en 14847, que 72 gourdes de papier (la gourde véritable vaut 5 francs et quelques centimes) pour représenter 4 doublon, c’est-à-dire la pièce d’or espagnole de 85 francs.
La gourde haïtienne a, comme on voit, le caractère
bien fait; les scènes du mois d’avril et la terreur qui les suivit ne laissèrent pas toutefois de l’impressionner fortement. Ce qui jusque-là maintenait son cours, c’est que les importateurs de marchandises étrangères l’acceptaient des détaillants, grâce à la certitude de pouvoir la passer - immédiatement aux cultivateurs qui la reçoivent, même de préférence au numéraire dont ils se défient beaucoup, en paiement de leurs cafés. Mais le meurtre, l’emprison- . nement, la fuite de la plupart des détaillants, les sérieuses . craintes qu’une pareille situation donnait aux importateurs sur la solvabilité des autres, avaient arrêté les af. faires et, par suite, cette circulation de la gourde. Le peu #’espèces métalliques qui restaient dans le pays avait aussi contribué jusque-là à soutenir la gourde, soit en entrant pour une part stipulée d’avance dans les règle ments, soit en suppléant comme appoint dans les transactions de détaillant à consommateur à l’insuffisance des coupures. Or, les proscrits et les fuyards, sachant trèsbien que le papier haïtien n’est en dehors d’Haïti que du papier, avaient fait rafle en partant de presque toutes les espèces métalliques. Ce double point d’appui lui manquant, la gourde avait subitement fléchi de plus d’un tiers de sa valeur courante.
Les droits d'importation sont la principale ressource du trésor haïtien; par suite de l’interruption du négoce, le revenu public diminua donc de plus de moitié. Cette réduction des recettes coïncidant avec l’expédition du sud et la levée en masse, c’est-à-dire avec un énorme accroissement de dépenses, les ministres furent bientôt réduits à annoncer en tremblant à Soulouque que les fonds man-
quaient. I] faut en faire ! répondit avec sérénité le chef de l’État. Et la fabrication du papier-monnaié, qui ne fonctionnait que petit à petit et comme pour n’en pas perdre l'habitude, fut brusquement portée à une émission de quinze à vingt mille gourdes par jour. Mais les assignats ont malheureusement cela de particulier, que la quantité, loin de suppléer à la qualité, lui nuit. Le peu de commerce étranger qui desservait encore la consommation quotidienne (1), et par contre-coup les détaillants haïtiens (2), intermédiaires de ce commerce, finirent donc par n’accepter la gourde de papier qu’à raison de cent quatre-vingt-cing au doublon (à peu près le douzième de la valeur nominale).
« Peuple noir » a tellement perdu l’usage de l’argent proprement dit, il est tellement habitué à user des assignats comme d’une monnaie normale, que, prenant, comme le fit jadis et avec moins de motif encore « peuple blanc, » l’effet pour la cause, il considéra cette dépréciation de la valeur représentative de la gourde comme une hausse réelle du prix des denrées. Deux faits venaient à l’aide de ce malentendu. D’abord, le gouvernement, qui ne pouvait bonnement pas encourager une dépréciation déjà si rapide, continuait de solder fonctionnaires et militaires à raison du taux nominal de la gourde. En second lieu,
(1) Ce pays, le plus riche du monde, en est réduit à faire venir de l'étranger la plupart des objets de première nécessité, tels que la farine, les viandes et poissons salés, le savon et tous les articles d’hae biiment. .
(2) Aux termes de la loi, le commerce de détail est le privilége exclusif des citoyens haïitiens.
comme il est dans la nature que les salaires baissent en -
raison du ralentissement des transactions et de l’émigration des consommateurs aisés, le journalier, par le fait même de cette baisse, continuait à ne recevoir que le mème nombre d’assignats pour la même somme de travail, et, ne pouvant comprendre que son travail valut moins, il en concluait que, de l’aveu même des capitalistes, la valeur réelle de l’assignat n’avait pas varié, Donc il y avait complot entre les négociants étrangers et les détaillants pour affamer le pauvre peuple et l’obliger à payer les denrées de première nécessité deux fois et demi plus cher qu’en 1847; donc il fallait donner une lecon à Pinfâme capital. L’infâme capital qui veut être pris par la douceur, n’en devint que plus farouche, et« peuple noir » ne vit dans ce redoublement de défiance qu’une nouvelle preuve du complot en question. Le programme financier des amis de Similien, c’est-à-dire le pillage combiné avec le monopole industriel et commercial de l’État, répondait à cette double préoccupation (mai et juin 1848). |
La lueur de sécurité qu'avait produite la grâce accordée au général Desmarêt et à ses compagnons avait réagi sur la gourde, qui, de 485 au doublon descendit subitement à 450; mais c’était encore une dépréciation de 400 pour 100 par rapport au taux de 1847, et, la première effusion de sensibilité africaine passée, le bas peuple recommença ses murmures contre la conspiration des marchands. Comme, en outre, les expéditeurs français, anglais et américains avaient pu être informés dans l'intervalle de ce qui s passait à Haïti, il se trouva que tout arrivage du dehors cessait (en septembre, la rade de Port-au-Prince n’avait
“ei LS
qu’un seul navire étranger) juste au moment où le peu d’approvisionnements qui étaient restés dans la circulation achevaient de s’épuiser. De là un enchérissement cette fois très-réel des denrées, une nouvelle cause d’effervescence populaire et de panique commerciale qui ramena la gourde à 185. L'armée, qui, par le fait de cette dépréciation, se trouvait obligée de se nourrir et se loger, à raison de six centimes par jour et par homme, les offi- ‘ ciers subalternes, qui, avec leurs cent francs par an, étaient réduits à demander l’aumône quand ils ne trouvaient pas à s’employer comme manœuvres, les mnombrables fonctionnaires qui font pendant à un effectif militaire proportionnellement septuple du nôtre, et qui, vu la dureté du temps, n’avaient pas même la ressource de la concussion, tout ce monde de galons et de guenilles criait famine aussi haut que le bas peuple. Le gouvernement s’en effraya, et, pour détourner Porage, il trouva tout simple d’encourager des préventions qu’il n’eût pu dissiper qu’en s’avouant lui-même l’auteur de tout le mal. I proclama donc à deux reprises qu’il allait s’occuper de mettre un terme à la hausse oufrée de tous les objets de consommation, causée, disait-il, par les ennemis du peuple, dont une partie seulement avait succombé sous le glaive de la loi, et par la mauvaise foi d’Haïtiens qui conspiraent contre le bien public aufrement que par les armes.
En voyant le gouvernement abonder dans son sens, « peuple noir » comprenait de moins en moins qu’on laissât entre les mains des ennemis du bien public l’instrument même de la conspiration, et que les magasins
pe fussent pas encore pillés. La panique arriva à son comble. Heureusement, Soulouque et le secrétaire d’État des finances, M. Salomon, n’entendaient accepter que la seconde partie du programme financier de Similien, c’està-dire le monopole compliqué du maximum, ce qui revenait à l’ancienne idée d’Acaau. M. Salomon caressait luimême depuis très-longtemps cette idée, et c’est à ce titre que la faction Similien lui avait fait donner, le 9 avril, le portefeuille des finances.
Le gouvernement ne monopolisa cependant d’abord que deux articles d’exportation : le coton et le principal de tous, le café. Il se réservait le droit d’accaparer ces deux arti- . 6les à des prix déterminés et de les répartir entre les commerçants. Le prix de vente en gros de la plupart des marchandises étrangères était également déterminé par lPadministration. La simple annonce d’un système qui allait donner par le fait à la gourde un cours fixe et forcé produisit, reconnaissons-le, l’un des résultats qu’en attendait M. Salomon : de 185 gourdes au doublon, le papier redescendit cette fois jusqu’à 110; mais ce ne fut ensuite qu’une série de mécomptes de plus en plus décisifs, que nous demandons la permissiou d’énumérer rapidement et pour n’y plus revenir. L’excuse favorite du socialisme blanc, c’est qu’on n’a pas voulu le mettre à l’essai. Or, . F'essai est accompli : c’est une véritable expérience socia. liste que faisait Soulouque.
Premier mécompte. Dès qu’il se trouva face à face avec les nécessités de la pratique, le gouvernement comprit, bon gré, mal gré, qu'Haïti n’étant pas le seul pays d’Amé.rique qui vende du café et qui achète de la farine, des
ET SON EMPIRE. 163 salaisons, du savon, des tissus, toute tarification de l’une ou l’autre catégorie de produits qui serait onéreuse au commerce étranger n’aboutirait qu’à éloigner celui-ci du marché national. Il dut donc fixer les prix de façon à ce que les négociants étrangers ne s’en plaignissent pas, et en effet il n’y eut pas de réclamations, preuve évidente que ces négociants n’y perdaient rien et que, par contre-Coup, les producteurs et consommateurs n’y gagnaient rien. Ainsi, les deux données fondamentales du système de monopole, — diminution du prix des marchandises exotiques, — augmentation du prix des denrées nationales, étaient abandonnées avant même que ce système fonctionnât. Bien plus, il fallut instituer dans chacun des onze ports ouverts à l'importation une admuünistration du monopole, c’est-à. dire un nouveau rouage, un nouvel intermédiaire, pour nous servir du mot consacré. Les frais occasionnés par ce nouvel intermédiaire ne pesant point, par les raisons que j'ai dites, sur le commerce extérieur, et devant peser cependant sur quelqu'un, retombaient donc, soit directement, soit indirectement, sur les vendeurs et acheteurg, nationaux, dont la position se trouvait par conséquent aggravée.
Deuxième mécompte. La récolte du café fut par hasard très-faible cette année-là ; le socialisme n’assure pas contre ces sortes d’accidents. Sous le régime de la libre concurrence , la hausse des prix fût venue compenser pour les “ cultivateurs la rareté du produit; mais, comme l’un des objets de la loi était justement de rendre quelque fixité à la gourde èn immobilisant les prix ; comme, d’autre part, le gouvernement, après avoir enlevé au commerce étran-
ger les avantages de la libre concurrence, ne pouvait, sous peine de le mettre eu fuite, lui en imposer les charges par une surélévation des prix fixés, rien ne fut changé au tarif. Le déficit de la récolte du café se traduisit ainsi pour le travail agricole, qu’on avait prétendu relever, par une perte nette (1).
Troisième mécompte. Sous le régime de la libre concurrence, certains capitaines de navires, à la faveur de relations plus anciennes ou plus étendues que celles de leurs rivaux, seraient parvenus, malgré le déficit de la récolte, à compléter leurs chargements. Beaucoup d’autres navires auraient dû, il est vrai, repartir à vide; mais leurs capitaines ou leurs consignataires n'auraient pu s’en prendre qu’à leur manque d'activité. Du moment, au contraire , où le gouvernement monopolisait la vente des
(4) On objectera que dans l'hypothèse contraire , celle d’une récolte extraordinaire , cette fixité des prix eût, par compensation, soustrait le cultivateur aux chances de l’avilissement de la denrée. 11 n’en est rien. N’apportant pas en produits la contre-valeur de cet excédant
&fn'ils n’auraient pu prévoir, forcés dès-lors de le payer en argent, ce qui est désavantageux , sachant en outre qu’un surcroît d’approvision. nements cût amené la dépréciation sur les marchés consommateurs, les capitaines de navires étrangers n'auraient consenti à se charger du surblus de la récolte qu’à prix réduit. Le gouvernement haïtien sc serait donc trouvé dans l'alternative, ou d'accorder cette réduction, ce qui eût réagi sur la masse entière de la denrée et rétabli pour le cultivateur les inconvénients de la libre concurrence , ou de ne pas vendre, et, dans ce cas, nous ne savons pas à qui eût profité la surabondance da la récolte. Ajoutons que, dix-neuf fois sur vingt, cette surabondance eût été commune à toutes les Antilles, et que si le monopole haïtien avait, en pareille circonstance, prétendu maintenir ses prix, la concurrence des marchés libres lui eût infailliblement enlevé tous ses acheteurs,
cafés, il ne pouvait, sous peine d’encourir le reproche de partialité et d’éloigner. à jamais du marché haïtien les importateurs éconduits, exclure de la répartition un seul de ces navires. La répartition fut donc faite au prorata de la valeur des marchandises introduites. Il résulta de ce fractionnement que tel bâtiment qui avait importé une valeur de 50 à 60,000 mille francs n’obtenait à grand”peine, et après de longs délais, qu’une contre-valeur de 5 à 6,000 francs : tout le monde fut mécontenté à la fois. Ceux des capitaines qui perdaient à cette innovation le bénéfice d’une longue habitude du marché haïtien, c’estä-dire ceux-là même qu’il importait le plus de ne pas décourager, s’en retournaient en jurant bien qu’on ne les reprendrait plus dans ce guëpier socialiste. Par des motifs analogues, les principaux consignataires étrangers écrivirent de plus belle à leurs maisons de suspendre tout envoi. Les recettes de la douane, qui, par la cessation de lPémigration, avaient quelque peu repris, retombèrent bientôt de nouveau. Pour arrêter cette désertion commerciale, le gouvernement autorisa les bâtiments étrangers à aller, par voie d’escale, compléter leurs chargements de café dans tous les ports ouverts, même dans ceux qui étaient exclusivement réservés jusque-là au cabotage haïtien, ce qui ruina celui-ci. Mais voici le pire : des bâtiments américains chargés de farines signifièrent au gouvernement qu’ils ne débarqueraient ces farines qu’en échange de chargements complets de café, qu’il fallut distraire bon gré, mal gré, de la masse à répartir, car la disette était imminente. Ceux des importateurs étrangers à qui la nature de leur commerce ne permettait pas
de prendre Haïti par la famine réduisirent de plus en plus leurs opérations.
Quatrième mécompte. Quelques négociants ; pressés d’expédier coûte que coûte leurs navires, consentirent à payer à la contrebande une prime qui s'élevait parfois jusqu’à 100 pour.100. Les spéculateurs gardèrent pour eux la moitié de cette prime et consacrèrent l’autre à acheter... les employés du monopole. Par la seule force des choses, tout revenait à l’ancien état, à cette différence près, que le trésor était frustré des droits de sortie, que la hausse des prix profitait non plus au producteur, maisd la concussion et à l’agiotage.
Cinquième mécompte. Ne pouvant se dédommager de la surtaxe dont la spéculation contrebandière grévait la sortie des cafés que par un enchérissement correspondant des marchandises d'importation , les négociants étrangers refusèrent tout à coup de Livrer ces marchandises aux prix fixés par la loi du monopole. « Peuple noir » recommença naturellement ses menaces contre la conspiration du capital ; les détaillants surtout, en leur qualité d’Haïtiens, étaient chaque jour insultés et frappés par la populacc. La gourde ne s’en améliora pas, au contraire, et M. Saiomon accéléra la crise en voulant l’arrèter.
Il commença par exclure de la répartition des produits monopolisés les négociants consignataires qui refuseraient de vendre au prix du tarif, et, pour empêcher que la fraude éludât cette interdiction, il voulut astreindre les négociants à déposer leurs marchandises, au sortir de la douane, dans un local commun appartenant à l’État, sans garantie du gouvernement contre le feu, le vol ou
* Pémeute. Il rendit en outre passibles d’amendes et de saisie les détaillants qui refuseraient, de leur côté, de subir le tarif, et les visites domiciliaires, les confiscations , les coups de bâton, achevèrent de mettre à la raison l’infâme capital. On devine le reste. Une année s'était à peine écoulée, que M. Salomon eùt pu inscrire sur la porte de son éditice économique : Vents à soixgante-cing pour cené de rabais pour cause da liquidation générale et définitive. Je n’exagère pas : les prix du monopole n’étajent tolérables qu’au taux de 440 gourdes au doublon, et sous l'influence de ces monstruosités, qui n’étaient du reste que la conséquence très-pratique, très-logique, très-rigoureuse du prine cipe socialiste posé par M. Salomon, le cours du doublon s’était graduellement élevé jusqu’à 282, lorsque , au fort même de l’émigration, des arrestations , des exécutions, : il n’avait pas dépassé 185. Inutile d’ajouter que les cultivateurs, obligés de livrer leur café à raison de 9 ow 10 centimes la livre, cessèrent pour la plupart de récolter. Je n’ai pas besoin de dire non plus ce que devenaient les dernières recettes du trésor sous l’empire d’une situation où tout était fatalemént combiné pour tarir à la fois les ressources du dehors et les ressources du dedans. À l’heure . qu’il est, Sa Majesté Faustin K, dont nous aurons à racon- : ter bientôt les splendeurs monarchiques, serait probablement réduit à se vêtir d’une feuille de bananier, et à diner de son miuistre des finances , si celui-ci, secouru d’un beau désespoir, n’avait ramené son pays et son empereur au modeste régime de l’économie politique bourgeoise (1).
(4} Le monépels fat aboli au commencement de 4850. Dès la pr-
Au moment de décréter cette expérience socialiste, Soulouque avait daigné se souvenir qu'il y avait des chambres pour enregistrer les lois, et les chambres, naguère si bavardes, étaient venues sanctionner, par un vote aussi muet qu'unanime, les fantaisies de M. Salomon. Soulouque avait, selon l’usage, ouvert la session en. personne, et, si blasé qu’on fut sur ces sortes d'émotions, un frisson involontaire circula sur tous les bancs, lorsqu’on remarqua dans le cortége présidentiel ce Voltaire Castor qui avait poignardé de sa main soixante-dix des prisonniers garrottés de Cavaillon. Son Excellence annonça au parlement que, les pervers étant à peu près vaincus, Haïti allait parvenir enfin à ce degré de grandeur et de prospérité que la divine Providence lui réserve. Le chœur des vivats qui accueillit l’allocution du président fut moins nourri que d'habitude, mais par une raison toute simple : le tiers des sénateurs et une partie des représentants étaient absents pour cause de proscription ou de mort. Pour bien prouver que ce n’était, Dieu merci, de sa part, ni mécontentement ni froideur, la chambre des représentants remerciait avec chaleur, deux jours après (Moniteur haïtien du 2 décembre 1848), le président d’avoir sauvé la patrie et la constitution. Il n’y avait pas une seule page de cette constitution qui n’eût servi de bourre aux fusils devant lesquels venaient de tomber par douzaines députés et sénateurs. A l’une des séances suivantes,
mière dérogation à ce système, le doublon descendit de 282 gourdes à 444, et le café, que les cultivateurs étaient obligés de vendre à raison de 40 francs le quintal, monta jusqu’à 35 et même 40 francs.
un représentant, considérant que le président d'Haïti a bien mérité de la patrie par ses constants efforts pour le maintien de l’ordre et des institutions , propose de lui accorder, & fitre de récompense nationale, une maison à son choix, sise dans la ville, et les deux chambres, mues comme par un ressort, se lèvent en masse pour l’adoption. Trois mois se passent ensuite en votes silencieux; mais bientôt cette majorité satisfaite et décimée tremble qu’on prenne son silence pour une implicite protestation, et elle vient brûler un nouveau grain d’encens au pied du tyran nègre, L’orateur du sénat dit : « Déjà, président, nous avons eu à constater l’influence bienfaisante de votre administration sage et modérée... À votre voix, les passions se sont tues (il leur avait coupé la gorge!) et le règne des institutions est devenu une vérité pour nous tous... Les circonstances vous ont bien servi pour mettre en relief votre beau caractère, porté à tout ce qu’il y a de noble et de généreux. Continuez, président, ne vous arrêtez pas... p L'orateur de la chambre des représentants s’écrie à son tour : « Combien est grand l’amour de la nation pour Votre Excellence ? combien ne s’honore-t-elle pas de votre administration paternelle, des nobles sentiments de fraternité, de concorde et de clémence qui vous animent, et qui l'ont plusieurs fois transportée d’enthousiasme ! » (Moniteur haîtien du 6 janvier 1849.)
Toussaint, Dessalines et Christophe avaient pu exercer une tyrannie aussi dure , mais jamais aussi bien acceptée que celle de ce formidable poltron, pour qui toute ombre était un fantôme, tout silence un guet-apens. Et ce n’était pas la stupeur du premier moment de surprise qui
glaçait autour de lui chaque volonté. De ce parlement tout saignant des meurtrières atteintes portées à son inviolabilité et qui s’essuyait le sang du visage pour laisser voir un béat sourire , des restes de cette population mulâtre qui s’interdisait jusqu’à la conspiration du deuil, de ces prisons dont l’enceinte mal close et mal gardée renfermait assez de suspects pour en former au besoin une armée vengeresse, il ne s’est encore, à l'heure qu’il est, élevé aucun cri qui ne fût un cri de servile dévouement. On ne doit pas, après tout, s’en plaindre ; par cela même qu’elle restait seule debout au milieu de l’universelle prosternation, la faction ultra-noire devait tôt ou tard attirer et arrêter ce soupçonneux regard que tout ce qui n’est pas à plat ventre offusque. Et en effet, nous allons voir successivement les trois sommités de cette faction subir le contre-coup des inexorables défiances qu’elle a suscitées. Cette seconde réaction sera heureusement, disons-le, bien que les victimes en soient peu dignes de pitié, beaucoup moins lugubre que la première. L’une est sortie d’un rêve d’extermination , l’autre va sortir d’une bouteille de tafñia. Le tafia nous ramènera naturellement au général Similien.
Un coucher de soleil. — Les malheurs des piquets. — Un papa-loi voltairien.
J'ai fait trèt au long le portrait de Similien, et, sion n’a pas trop perdu de vue l’allure morale dè cet effrayant personnage, on ne s’étonnera pas de le voir tomber victime de sa sensibilité. Voici quel nouveau tour lui joua sa sensibilité.
Peu de jours après les massacres d’avril 4848, Bellegarde, on l’a vu, inspirant autant de sécurité qu’il avait naguère inspiré d’épouvante, reçut des bourgeois de Portau-Prince une chaleureuse adresse de remerciments. Le seul mérite du nouveau favori et de son secund, le commandant de place, c’était d’avoir tenu en échec Similien ; mais le donner à entendre, c’eût été jeter à celui-ci un
défi dangereux. A l’exemple de cette dévote qui, pour ne se faire d’ennemi d’aucun côté, avait soin de ne jamais oublier le diable dans ses prières, la bourgeoisie crut donc prudent de confondre dans l’expression officielle de sa reconnaissance Similien avec les deux hommes qui en étaient l’objet. Ce brusque coup d’encensoir était venu - le surprendre juste au moment où il se livrait, entre deux flacons de tafia, à ses méditations quotidiénnes sur l’ingratitude des mulâtres, et, d’autant plus touché d’un pareil retour de sympathie qu’il sentait n’avoir rien fait pour le mériter, il se prit, séance tenante, d’une belle tendresse d’ivrogne pour cette même population de couleur qu’il venait de vouer au massacre, au pillage et à l'incendie. Similien était malheureusement sujet à voir double au moral comme au physique. En rendant ses bonnes grâces aux mulâtres, il n’avait nullement entendu se brouiller avec leurs ennemis, d’autant plus que ceuxci, profondément blessés des obstacles que Bellegarde opposait à leurs projets de pillage, étaient des alliés naturels pour le favori supplanté. En conséquence, Similien avait fait de sa vie deux parts qu’il consacrait, l’une à boire avec les mulâtres pour acquitter sa dette de cœur, l’autre à boire avec les meneurs ultra-noirs pour entretenir leur exaspération contre les tendances mulâtres de son rival. Ce zigzag d’ivrogne eut un double succès. Non contente d'enchérir sur le programme communiste des piquets, la coterie des pillards en vint à demander, comme je l’ai dit, le bannissement de Bellegarde. De leur côté, les hommes de couleur, mesurant leur urbanité sur la terreur croissante que leur inspirait Similien, répon-
dirent avec un empressement de jour en jour plus flat- teur aux politesses bachiques de ce terrible commensal. Celui-ci en conclut qu’il était à la fois l’idole du parti mulâtre et du parti ultra-noir : la tête lui tourna, et, trouvant que le nom sans conséquence qu’il avait porté jusqu’à ce jour n’était pas en harmonie avec ses hautes destinées, Similien ne voulut plus ètre appelé que Maximilien.
‘ En attendant que l’expiration, soit légale, soit révolutionnaire, des pouvoirs présidentiels vint lui permettre d’ajouter à ce nom sonore le titre qu’il y accolait déjà dans sa pensée, Similien crut ne pouvoir pas se dispenser d’être au moins le second personnage de l’état. Pour cela, il fallait évincer Bellegarde, et comme la faveur subite de Bellegarde, naguère simple colonel, ne s’expliquait que par l'influence du vaudoux, dont il était un des plus forcenés sectaires, Similien conçut le projet hardi de saper l’édifice par la base et de discréditer le vaudoux. Soulouque étant encore absent, l’incrédule tailleur entreprit sur ce chapitre madame Soulouque, lui remontrant d’un ton paternel que frère Joseph n’était pas ce qu’un vain peuple pense, qu’il était, à la rigueur, permis de rendre à l’Étre suprême l’hommage d’un cœur pur, mais qu’il rougissait, lui Similien, de voir le chef d’un pays libre ouvrir son palais aux drôles et aux drôlesses qui brûülaient des cierges, tiraient les cartes, ou faisaient parler les couleuvres pour de l’argent. La présidente, qui, pendant cette tirade, avait été plusieurs fois près de défaillir, ne put réprimer l’indignation que lui causait le monstrueux scepticisme de Similien. Froissé de l'accueil
qu’on faisait à ses conseils d’ami, celui-ci s’échauffa à son tour, et on en vint aux gros mots. — Je l’écrirai à « pré- «sident ! » s’écria madame Soulouque. — Eh bien! répli- qua avec majesté le commandant de la garde, dites de ma part à «président » qu’il est aussi bête que « prési- « dente, » qu’il aura lui-même affaire à moi, et que, pour rentrer à Port-au-Prince, il faudra qu’il passe par mes conditions.
Similien , m’a-t-on assuré, ne pensait pas encore à cette époque tout ce que la colère lui faisait dire ; mais, ayant cru devoir se consoler de l’ingratitude des femmes, comme jadis de l’ingratitude des hommes, par un redoublement de boisson, il ne put retrouver, avant la rentrée du président, le quart d’heure lucide qui lui aurait suffi pour rétracter ses imprudentes menaces. La faction ultra-noire les avait même aggravées en s’en emparant, et je laisse à penser si la présidente, Bellegarde et frère Joseph avaient tiré parti de cette circonstance dans les dénonciations quotidiennes qu’ils faisaient parvenir à Soulouque. De là l'accueil glacial fait à Similien par Son Excellence, qui, dès le lendemaïn, pour ne pas lui laisser de doute sur sa disgrâce, le tança avec une sévérité évidemment affectée à propos de quelques insignifiants détails de service. L’exfavori crut ramener Soulouque en évoquant les souvenirs d’une vieille camaraderie; il répondit donc en camarade, c’est-à-dire avec une familiarité qui fit froncer le sourcil à son despotique ami. Similien en conclut que la nuance amicale qu’il avait voulu donner à ses paroles n’était pas suffisamment accusée; et il l’accusa tellement que sa familiarité dégénéra en impertinence, ce qui achevä de
gâter ses affaires. 11 était donc de sa destinée d’être toujours incompris! A bout d’expédients, le sentimental ivrogne se souvint qu’il lui avait suffi en pareil cas, pour conquérir le cœur des mulâtres, de leur montrer ce qu’il en coûtait de se brouiller avec lui, et il imagina de reconquérir par un procédé analogue le cœur de Soulouque. En d’autres termes, Similien se mit à conspirer tout de bon, ce qui, le tafña aidant, ne fut bientôt un secret pour personne. Le président dissimula plusieurs mois; puis un matin, à la parade de la garde, il dit d’un ton bref a l’ancien favori : « Général Similien, je vous retire votre commandement. Sortez d'ici, et restez aux arrêts dans votre maison jusqu’à nouvel ordre! »
En s’entendant ainsi apostropher au milieu de cette même garde dont il avait si souvent éprouvé le dévouement fanatique, Similien crut de très-bonne foi que le président était devenu fou ; maïs il crut rêver lui-même quand le regard confiant et railleur qu’il avait rapidement jeté autour de lui n’eut rencontré que des regards indifférents et des bouches muettes. Pas un homme n’avait bougé. Similien était déjà depuis plusieurs jours aux arrêts lorsque trois ou quatre officiers osèrent les premiers hasarder quelques propos sur cette mesure ; enlevés nuitamment, ces officiers furent conduits par mer dans les cachots du môle Saint-Nicolas, et on ne parla plus, | | Après mûres réflexions, Similien trouva le mot de l'énigme. La population et l’armée attendaient évidemment pour se soulever en sa faveur que Soulouque fût engagé dans sa prochaine expédition contre Santo-Do-
PTE L'EMPEREUR SOULOUQUE
mingo; elles n’avaient affecté l'indifférence que pour mieux cacher leur jeu. Soulouque entra en effet en campagne le 5 mars 1849, et, à partir de ce jour, Similien, persuadé que, d’une heure à l’autre, ses amis les mulâtres et les meneurs ultra-noirs allaient venir, bras dessus bras dessous, le supplier d’accepter la présidence, ne prit même plus la peine de dissimuler son légitime espoir. Six semaines cependant s'étaient déjà écoulées dans cette fiévreuse attente, et le futur président commençait à devenir inquiet, lorsque enfin un mouvement inusité se fit autour de la maison.
Vu la chaleur, Similien se trouvait justement dans un état de toilette qui rappelait bien plus la tenue d’apparat d’un chef mandingue que celle d’un président haïtien. Craignant de compromettre la majesté de son début, il sauta à la hâte sur son pantalon, en criant au groupe nombreux qu’il entendait déjà pénétrer dans sa demeure, de vouloir bien attendre; mais telle était l’impatience des visiteurs, qu ils forcèrent la porte, se saisirent de Similien, le portèrent en un'clin d’œil dans la rue, et de là le poussèrent à coups de crosse, non vers le palais, mais vers la prison. On le jeta demi-nu dans le même cachot d’où David Troy, sa première victime, était sorti quelque temps auparavant pour marcher à la mort, et, rapprochement étrange, ceci se passait le 46 avril 4849, c’est-à-dire . un an jour pour jour après la scène de massacre qui avait inauguré le programme de Similien. Par une coïncidence non moins singulière, Similien subissait ici le contrecoup de ces mêmes défiances dont il avait été le principal instigateur. Se croyant en effet sûr de l'élément ultra-noir,
il s'était exclusivement tourné, dans les derniers mois, vers la classe de couleur, dont il comptait exploiter le désespoir, de sorte que Soulouque avait fini par ne voir en lui qu’un «conspirateur mulâtre » de plus. Quelques cris de femme, qui semblaient plutôt arrachés par l’étonnement que par la ébmmisération, se firent entendre sur le passage de l’escorte qui entrainait l’ancien favori; mais c’est tout. La portion masculine de la populace, qui naguère aurait brûlé la ville pour faire plaisir à Similien, ne remua pas plus que n’avait remué précédemment la garde. Les « philosophes » (orateurs, beaux diseurs) des quartiers de Bel-Air et du Morne-à-Tuf se contentèrent de montrer du doigt les deux points opposés de l’horizon en disant : Solé lévé là, li couché la (1), sentence nègre qui sert à exprimer l'instabilité des grandeurs humaines.
L’ascendant de respect et de terreur que Soulouque exerçait, même à distance, n’expliquait pas seul, du reste, cette attitude nouvelle des amis de Similien. En croyant saper les croyances vaudoux, celui-ci creusait à son insu, depuis dix mois, la mine où devait s’engloutir sa popularité. Soulouque avait uniquement attendu pour agir que ce sourd travail, dont ses espions suivaient jour par jour la marche, eût produit ses résultats. La contre-partie était en un mot complète : le vaudoux, cause première du débordement ultra-noir, devenait le premier instrument de la réaction.
Pour en finir avec Similien, nous dirons qu’il ne fut pas fusillé ; mais quelques mois après, il n’en valait guère
(4) Le soleil se lève là, et il se couche là.
mieux. Une démarche fut tentée en sa faveur à l’occasion de la proclamation de l’empire : — Li sortir de prison! s’écria Sa Majesté Impériale, :/ poussera de la mousse en premier! (il moisira auparavant!) Similien fit représenter que ses jambes, gonflées par la pression des fers, allaient tomber en gangrène : — « Qu’il ne s’en préoccupe pas; quand elles seront tombées, on l’enchainera par le cou ! » dit finement Faustin [”. L’ex-favori est mort assez mystérieusement dans sa prison vers la fin de 1853,
Dans l'intervalle qui s'était écoulé entre la mise aux arrêts de Similien et son envoi au cachot, le chef principal des piquets, Pierre Noir, avait, lui aussi, payé son tribut au soupçonneux despotisme dont il venait d’être l’un des plus épouvantables instruments. Fidèle à ses habitudes de modestie, le capitaine Pierre Noir avait obstinément refusé le grade de général, qui lui était échu dans l’averse de promotions dont sa bande fut l’objet en 1848. Il n’en voulait que les émoluments, et encore, trouvant honteux de recevoir ce qu’on peut prendre, prélevait-il lui-même ces émoluments sur le public, s’attaquant da préférence aux étrangers. Notre consul-général s’épuisait
‘en demandes de réparations toujours écoutées, mais tou-
jours à renouveler. Perdant à la fin patience, M. Raybaud somma le gouvernement de mettre une fois pour toutes Pierre Noir dans l'impossibilité de nuire, ajoutant que les ménagements dont on usait envers cet abominable garnement donnaient à croire qu’ils faisait réellement peur au président, ainsi qu’il osait s’en vanter. Soulouque, qui, pendant six mois, avait répandu le sang humain par ruisseaux pour faire preuve de caracière, fut, on le pense
bien, très-sensible à ce soupçon : un courrier porta immédiatement à Pierre Noir l’ordre de se rendre à Port-au- Prince. |
Jugeant ce voyage compromettant pour sa santé, Pierre Noir n’eut garde d’obéir, et il convoqua le banet l’arrièreban des piquets ; mais les mesures avaient été si bien prises, qu’avant d’avoir pu réunir son monde, il fut arrêté aux environs des Cayes. Comme on le menait fusiller avec deux de ses lieutenants, le bandit offrit à l’officier commandant l’escorte de le faire son premier ministre s’il voulait le laisser évader, et, chose rare en Haïti, l’officier refusa, bien que Pierre Noir fût parfaitement en mesure de tenir le cas échéant, sa parole. En croyant ne demander justice que d’un simple coupe-jarret, M. Raybaud avait en effet débarrassé Soulouque d’un conspirateur bien autrement sérieux que Similien. Il fut prouvé que le modeste Pierre Noir n’attendait que le moment où le président se trouverait aux prises avec les Dominicaïns pour se faire dans le sud un petit royaume africain, à l’exclusion de éout élément hétérogène, c’est-à-dire à l’exclusion des mulâtres, qui auraient été simultanément massacrés sur tous les points de la presqu’ile, et à l’exclusion des blancs, qui devaient être massacrés après les mulâtres, en commençant par les deux agents français et anglais. L’exécution de ce hardi coquin, qui devait à dix mois d’impu- __ nité un ascendant presque sans bornes, étendit à la populace noire du sud l’impression de superstitieux respect dont Soulouque avait déjà frappé les pillards de Port-au- : Prince. Les piquets se bornèrent à manifester leur désolation par un luxe de deuil qui finit par fatiguer le prési-
dent. — (a vini trop bête, dit un matin Son Excellence, et trois nouvelles exécutions vinrent imposer silence aux sanglots des bandits.
Disons, pour n’y plus revenir, qu'après Similien et les piquets, c’est-à-dire après l’élément militaire et J’élément bandit de la trilogie ultra-noire, l’élément vaudoux a eu aussi son tour. Quelques mois après son avénement au trône, Soulouque souffrait d’une enflure au genou. Le médecin conseillait des sangsues, et frère Joseph, devenu colonel et baron, s’avisa d’être de l’avis du médecin ; mais l'illustre malade signifia sa préférence pour les conjurations. Soit voltairianisme subit, soit dépit de voir pour la
première fois ses conseils méconnus, frère Joseph eut
l’imprudence de dire qu’ « empereur » n’en guérirait pas. Soulouque, qui payait son sorcier pour écarter les mauvais présages et non pour en faire, donna immédiatement l’ordre de conduire frère Joseph dans les cachots du môûle Saint-Nicolas. Sa Majesté Impériale s’engageait 1à dans uue formidable partie, vu le pouvoir qu'ont les sorciers de nuire même à distance. — Mais l’embarcation qui conduisait le papa-lot disgracié au môle chavira providentiellement en route ; et, par un hasard qui fut remarqué, de toutes les personnes qui s’y trouvaient, frère Joseph périt seul. |
En somme, un peu de bien est déjà né des causes même de tant de mal. La crainte d'être raillé sur ses croyances vaudoux, la maladive préoccupation d’échapper au soupçon de faiblesse, enfin la peur des maléfices, qui avaient seules refoulé Soulonque dans le parti ultra-afri-
cain, sont devenues tour à tour le mobile de la réaction
qui a successivement emporté les trois vauriens en qui se personnifiait ce parti. Malheureusement il s’en faut de : beaucoup que cette réaction soit systématique. Soulouque, si prompt à généraliser ses soupçons et ses rancunes à égard des mulâtres, Soulouque ne semble voir ici le danger qu’à mesure qu'il s’y heurte, emprisonnant ou fusillant sans délibérer les conspirateurs ultra-noirs qu’il prend en flagrant délit, mais sans retirer sa confiance au reste du parti, devenu la pépinière des ducs, des comtes, des barons dont s’enorgueillit maintenant le puissant empire de Faustin. Il est vrai qu’il y a eu autour de Soulouque émulation de haïne ou de peur pour flatter ses préventions contre la classe oppriméc, tandis que le parti ultra-noir se trouve protégé auprès de lui par l’excès même de ces préventions. Comment se poser en ennemi des piquets sans s’avouer plus ou moins l’ami de leurs victimes ? Pas un seul des sept ou huit honnêtes gens qui restent dans l’entourage de Soulouque n’oserait courir les risques d’une interprétation semblable. En attendant, les piquets et leurs amis perpétuent, dans le ressort des commandements dont ils sont investis, le système de terreur qu'ils exerçaient, en 1848, sur les grandes routes. Soit par fanatisme de reconnaissance pour l’homme sans lequel ils seraient encore réduits à voler des cannes à sucre ou à mendier, soit parce que la plupart d’entre eux ne se sentent pas la conscience bien nette à l’endroit de la conspiration qui a coûté la vie à Pierre Noir (1), tous ces étranges
(4) L'idée de constituer le sud en État indépendant s’est reproduite, depuis 4844, à chaque prise d’armes des piquets.
généraux s’évertuent à faire preuve de dévouement à leur façon, c’est-à-dire en découvrant dans chaque bourgeois un suspect. Sous l’empire de ces obsessions que personne ne combat, les élans de sauvage défiance que Soulouque semble parfois trouver contre les véritables suspects reprennent leur direction première. Les prisons et les cachots ne rendent aucun de leurs captifs, hormis ceux que la maladie ou la faim délivrent, et si les arrestations et les exécutions sont devenues plus rares, c’est que la . matière commence à s’épuiser.
L’impulsion ne peut venir ici que des consuls, et les occasions ne leur manquent pas. La haïne des mulâtres n’étant en quelque sorte, chez la crapule en place, qu’une nuance de sa haine des blancs, il n’est sorte d’avanies et d’extorsions qu’elle épargne à ceux-ci. Un jour, des Européens, et de ce nombre notre agent consulaire des Cayes, sont insultés et frappés au sortir d’une audience de la justice de paix où ils avaient été appelés en témoignage, et l’autorité locale leur refuse brutalement protection. Un autre jour, c’est un piége qu’on tend à des capitaines de navire prêts à mettre à la voile pour les faire tomber en flagrant délit de contrebande, et, le piége n’ayant pas réussi, l’autorité ne retient pas moins les navires en offrant (verbalement, ‘bien entendu) aux capitaines de leur épargner, moyennant finance, les lenteurs ruineuses .que peut entrainer une enquête judiciaire. Aux moindres prétextes , les négociants étrangers sont en outre arrêtés et traduits devant les tribunaux. Voici un échantillon de ces prétextes. En 4850, un jeune noir de quinze ans, travaillant sur une habitation‘, imagina par passe-temps
d’empoisonner un Français qui gérait cette habitation, en introduisant dans une bouteille de terre, où il avait l’habitude de boire, du duvet de bambou et des racines de pommes-roses. À peine le Français eut-il goûté de ce breuvage, qu’il regarda avec défiance le jeune noir qui le lui avait présenté. Celui-ci s'enfuit à toutes jambes, fut ramené et conduit chez le commandant de place des Cayes, à qui il ayoua qu'il avait voulu, à la vérité, empoisonner le Français, mais parce que ce blanc avait fait des motions séditieuses contre le gouvernement. L’effrayante précocité politique de ce jeune drôle arracha un sourire d’approbation au représentant de l’autorité, qui manda le Français, et, après l’avoir grossièrement insulté, le fit jeter au cachot, puis mettre en jugement. Ce commandant de place est un ivrogne nommé Sanon, il y a peu de temps trompette, aujourd’hui comte de Port-à-Piment. .
Le commandant de la province, l'ancien chef de piquets Jean-Claude (alias duc des Cayes), avait fait jncarcérer, quelques jours avant, pour des motifs tout aussi curieux, un autre Français, commerçant paisible, établi depuis une trentaine d’années dans le pays. Un capitaine en inactivité, qui venait d’être renvoyé par ce commerçant chez lequel il travaillait comme journalier, l'avait accusé d’avoir dit qu’il y avait trop de généraux en place et pas assez de bras dans les caféières. Il fut prouvé par la déclaration des témoins à charge eux-mêmes que la moitié seule de cet innocent propos avait été tenue, et que le dénonciateur avait proféré, en revanche, cet autre propos beaucoup moins innocent; que, si les choses ne chan- ” geaient pas, on égorgerait tous les blancs. Le Français na
fut pas moins condamné, car, en pareil cas, monseigneur le duc des Cayes fait cerner la salle d’audience parla force armée, et le moyen ne manque jamais son effet sur le tri- . bunal. Quand l'étranger s’est tiré de ces sortes d’affaires par l'intervention de son consul, il n’est pas à bout d’épreuves. Le chef de la première maison anglaise des Cayes en fit un soir la triste expérience. Le malheureux Anglais, gagnant son domicile. quelques minutes après l'heure à laquelle il convient à ce terrible duc, son persécuteur, que chacun soit rentré chez soi, fut appréhendé au corps par une patrouille qui l’attendait à la porte même de la maison où il avait. passé Ja soirée et conduit au corps degarde à coups de pied et à coups de crosse. Il y passa la nuit en compagnie de voleurs et de vagabonds, insulté et bafoué jusqu’au matin.
La marine militaire de l’étranger n’est pas elle-même à l’abri d’avanies pareilles. Vers la fin de 1849, des officiers d’un vapeur anglais mouillé aux Cayes faisaient au bord de la mer des observations hydrographiques : ils furent arrêtés par la garde et conduits avec la dernière brutalité, au milieu des huées de la populace, chez l’inévitable duc Jean-Claude, qui les reçut avec toute Ja grossièreté ‘possible. 11 consentit cependant à les relâcher (1), mais non
(4) Le commandant du vapeur anglais, qui avait été traité luimême avec une extrème insolence par le général Jean-Claude, partit en déblatérant contre son agent consulaire, lequel s'était contenté d’une banale expression de regrets, sans punition des coupables. Le consulat anglais prit une bonorable revanche en arrachant peu après à Soulouque la grâce d’un architecte condamné à mort, lequel malhetreusement ne fut pas moins exécuté. Le vice-consul s’en plaignit
sans avoir tourné et retourné dans ses mains avec une attention soupçonneuse un baromètre qu’on leur avait saisi, ajoutant qu’on ne porte pas pour rien du vif-argent dans un tube de verre, et que ce vif-argent était la preuve matérielle que ces messieurs venaient rechercher des trésors enfouis. Je ne réponds pas que monseigneur le duc des Cayes n’ait fait opérer pour son compte des fouilles à l’en- ‘droit suspect.
Un peu plus tard, les commandants de deux bâtiments de guerre espagnols en relâche dans la baie des Flamands s’étant aventurés à terre, certain général, qui, par une double antiphrase, s'appelle M. de Ladouceur, comte de l’Asile, les appréhenda au corps, et il fallut que l’un des commandants restât en olage. Pendant que M. Raybaud et notre agent consulaire aux Cayes négociaient la réparation due au pavillon espagnol, et qui, disons-le, fut aussi éclatante que possible, l’équipage d’un troisième bâtiment de même nation, qui venait faire des vivres à l’Arcahaye, fut recu, à sa descente à terre, avec des dispositions tellement hostiles, qu’il dut regagner la mer en laissant prisonnier l’enseigne.qui le commandait. Le capitaine descendit le lendemain seul à terre, et se fit conduire chez le général commandant la subdivision, auprès de qui il re-
. amtrement à Soulouque, qui attribua la chose à une erreur administrative , et, pour le calmer, lui donna un vieux général qui se mourait en prison, ajoutant qu’un général étant beaucoup plus qu’un architecte, le vice-consul devait considérer cette dernière faveur comme beaucooëp plus précieuse que la première. Peu s’en fallut que Soulouque, pour rendre la compensation exacte, ne demandât la monnaie de son général.
vendiqua énergiquement le respect dû aux marins espagnols. À ce mot d’Espagnols, le général, partagé éntre la colère et la stupeur, ne parlait de rien moins que de faire fusiller sur l’heure l’audacieux rebelle. Ce quiproquo, aurait pu sortir des limites de la comédie, s’éclaircit À la - fin. Le capitaine prouva par toutes sortes de témoignäges irrécusables qu’il ÿ avait au rhonde des Espagnols autres que ceux de la partie dominicaine. Le général fut ébrañlé, mais non convaincu, et, pour dégager sa responsabilité, il expédia l’enseigne à Port-au-Prince, où celui-ci arriva à pied, escorté comme un malfaiteur, et après avoir été injürié, sur toute la route, des noms de pirate et d’espion. ” À Port-au-Prince, le fait de l’existence de l'Espagne fut facilement admis, et une troisième réparation s’ajouta dux déux réparations demandées. |
À chaque mauvaise affaire de ce genre que les ex-biquets lui jettent sur les bras, Soulouque se montre, selon la circonstance, contrarié, irrité, consterné. Le grief bien établi, il s’empresse de le reconnaître; il fait au besoin arrêter les agents subalternes de ce système d’extorsions et d’outrages, il force même, dans les chs gravés, lés principaux représentañts de l’ahtorité à formulet des excuses publiques avec accompagnement de salves d’artillérie ét d’illumination générale, mais c’est tout. Jean-Claude et consorts ne lésinent ni sur les excuses, ni sur la poudre, ni sur les lämpions, et quelqués jours après ils recommencent, certains de l’indulgence obstinéé de Soulouque pour tout méfait, coûterait-1l à sa vanité les désagréments les plus cruels, qui ressemblent à un excès de dévouement et de zèle. Nous regrettons de dire que le consulat britan-
nique, comme s’il cherchait à se faire un titre de ce contraste auprès du gouvernement haïtien, ne seconde pas toujours, autant qu’il dépendrait de lui, l’énergique persistance que met le nôtre à réagir, dans les réparations qui le concernent, contre ce faible du chef noir. Les marins et les résidents anglais se sont souvent plaints de certains ménagements hors ‘de saison, et nous croyons savoir que le Foreign-Office lui-même verrait pour cette fois de trèsbon œil ses agents déroger à ce système de bascule qui est le procédé classique de la chancellerie anglaise en Haïti. Quant au gouvernement français, il s’est exprimé sur les griefs sans cesse renaissants de nos nationaux en des termes qui prouvent son intention bien arrêtée d’y mettre fin une fois pour toutes. Le moyen de répression le plus efficace, celui qui a toujours réussi à M. Raybaud, c’est de prendre le gouvernement liaïtien par son côté faible, Pargent, et d’exiger à chaque avanie commise contre les résidents européens, non plus seulement la réparation de leurs pertes matérielles, mais encore de véritables dommagesintérêts comme compensation des tracasseries éprouvées par eux; ceci n’est que de droit commun. Si ce moyen ne suffisait pas, si Faustin Ie aimait mieux payer chaque jour l’amende que de se débarrasser de ses étranges favoris, nous ne voyons pas pourquoi la France et l’Angleterre hésiteraient à couper le mal à sa source, et à exiger impérativement la destitution en masse des bandits officiels à qui Soulouque a livré toute la province du sud. Ceci ne serait pas encore sortir du droit commun, car toute réparation implique de la part de celui qui l’accorde l’engagement d'empêcher, dans la limite de son pouvoir, la repro-
duction du grief réparé. Or, il est constaté que la canaille galonnée dont ‘il s’agit ici est incorrigible, et il est également hors de doute que pour mettre, le cas échéant, à la raison ceux des piquets disgraciés qui seraient tentés de recommencer feu Pierre Noir, Soulouque n’aurait pas à dépenser le centième de la brutale énergie qu’il a gratuitement déployée contre leurs victimes. C’est, en effet, beaucoup que d’évaluer à un millier, disséminé sur tout le territoire, le ban et l’arrière-ban des coquins qui prétendent isoler de la race blanche un pays dont le commerce extérieur est l’unique ressource, retiennent.par leur influence dans les prisons ou dans l’exil la classe qui servait d’intermédiaire à ce commerce, et alimentent un foyer grandissant de haine, de sauvagerie, de désordre, au sein du peuple le plus paresseux, j’en conviens, mais le plus inoffensif, le plus hospitalier, le plus gouvernable qui soit au monde.
. FWietoires et eonquêtens de Soulouque.— Un procès de sorcellerie. — L'empire et la cour impériale.
Reprenons la suite des événements par lesquels Haïti s’est acheminé vers l’ère des Faustins. |
Soulouque demanda un jour comment Napoléon était . arrivé à l'empire. On lui répondit que c'était en gagnant la bataille de Marengo, et le chef noir qui se pique, on on l'& vu, de suivre nos modes, voulut avoir son MarengoWie | Dominicains, les mulätres rebelles, comme il les nommé, devaient faire les frais de la chose, et c’était un coup double, car, par la même occasion, Soulouque allait achever de se débarrasser des mulâtres non rebelles, dont il avait enrôlé le plus grand nombre possible avec l'intention de les exposer au premier feu. Depuis six ans que la partie
espagnole s’était déclarée indépendante, ces sortes d’expéditions étaient le signal des conspirations et des révolutions haïtiennes ; mais Soulouque y avait mis bon ordre, emmenant comme toujours, en guise d’otages, les innombrables généraux qu’il soupçonnait de viser plus ou moins à sa succession. Quant à Similien et aux piquets, l’un était resté, comme je l’ai dit, aux arrêts sous la surveillance du nouveau favori Bellegarde, et les autres, pris au dépourvu par le trépas violent de leur chef, ne songeaient qu’à arroser de tafia et de larmes silencieuses la tombe récente de Pierre Noir.
Cette guerre est profondément antipathique aux dix-neuf vingtièmes des Haïtiens, et l’hypothèse d’une balle dominicaine tranchant les augustes jours de Soulouque n’était “pas en soi de nature à jeter la désolation parmi les innombrables familles qu’il venait de décimer. Jamais pourtant, jamais vœux de succès plus sincères et plus ardents n’accompagnèrent une entreprise : l’idée seule que Soulouque pouvait revenir battu et en proie à l’exaspération causait à la bourgeoisie noire et jaune, à celle-ci surtout, une véritable agonie de terreur. Les premières nouvelles de l’ex- : ed tion : vinrent heureusement calmer un peu ces an-
Ms. Le 49 mars 1849, les Dominicains, tournés à
as-M las par un corps parti du Cap, pendant qu ils
avaient le président en tête, avaient perdu leur artillerie,
et le lendemain, Soulouque allait fièrement camper à Saint-Jean, point à peu près central de l’île.
Comme on ne pense jamais à tout, Soulouque, arrivé là, s’aperçut qu’il s'était embarqué sans vivres. Il en trouva bientôt après à Azua > qu ’évacuërent presque sans
résistance quatre mille Dominicains commandés par le président Jiménez en personne; mais il eut là maladresse de consommer ces provisions sur place, atten- . dant, une semaine entière, des soumissions qui n° arrivérent pas. Chassée d’Azua par la famine, l’armée noire put cependant atteindre, après plusieurs autres succès coup sur coup , la rivière d’Ocoa, distante d’une vingtaine de lieues de la capitale des Dominicains. Ce malheureux petit peuple était perdu sans ressource. Les familles aisées de Santo-Domingo s’embarquaient à la hâte, et le congrès, voyant l’impossibilité de toute défense, allait prendre sur lui d’arborer le drapeau français. On savait tout cela jour par jour à Port-au-Prince , et la population entière était sur pied pour préparer ja réception triomphale qui devait être faite au vainqueur de Santo-Domingo, lorsque tout à coup, le 30 avril, une sinistre nouvelle circula dans la ville. Des environs de Bani, l’armé haïtienne avait brusquement reculé jusqu’à Saint- Jean, franchissant cette distance de quarante-cinq lieues en moins de quatre jours. Pendant que les Haïtiens s’endormaient dans les délices d’Azua, les Dominicains avaient eu le temps d’appeler à leur aide Santana, un moment éloigné des affaires, et Santana venait de donner une nouvelle preuve de caractère à son admirateur Soulouque en battant complétement celui-ci dans deux rencontres qui avaient coûté aux Haïtiens six pièces de canon, deux drapeaux, trois cents chevaux, plus de mille fusils, quantité de bagages et des centainés de mérts, de ce nombre plusieurs généraux. Santana avait ensuite refoulé l’armée haïtiennne vers le bord dé la mer, où elle
avait été cruellement mitraillée par la flottille dominicaine, postée là pour l’attendre.
Restait à deviner les causes d’une déroute si inattendue.
L’attribuer à l’imprévoyance du président, c'était jouer sa tête, et les bourgeois, se souvenant à propos que la France leur avait servi pendant quarante ans de plastron dans toutes les circonstances où ils avaient eu à redouter quelque éclaboussure de la fureur du parti ultra-noir, les bourgeois se hâtèrent de mettre cette déroute sur notre compte. Bien que le consul général de France n’eût rien épargné depuis un an pour détourner Soulouque de ses velléités conquérantes, ils découvrirent tout à coup que les conseils , les prières , les obsessions de M. Raybaud avaient seuls poussé le président dans une entreprise pour laquelle il n’était pas encore préparé. Le perfide M. Raybaud savait d'avance qu’il l’envoyait dans un coupe-gorge, car la prétendue flottille dominicaine, ce n’était ni plus ni moins que deux bâtiments, puis sept, ensuite quatorze, enfin dix-neuf bâtiments de guerre français. Messieurs les mu- -lâtres, qui, à cinq ou six exceptions près, se croyaient obligés de crier plus fort que les autres, avaient découvert ce chiffre de dix-neuf bâtiments dont deux surtout, {a Naïade et le Tonnerre ( absents de ces mers depuis plusieurs années ), avaient puissamment contribué, d’après eux, au succès du guet-apens. Les mulâtres découvrirent aussi que M. Raybaud, la veille encore leur idole, avait joint à ses méfaits celui d’expédier à l’ennemi le plan de campagne de Soulouque, qui le lui avait apparemment confié. Les autorités noires finirent par prendre au mot ce roman, où la peur, hélas! tenait la plume. Nos natio-
naux étaient l’objet de menaces. La ville était parcourue en tous sens par des ordonnances à cheval, et on armaïit les forts pour couler bas notre corvette stationnaire, qu’on supposait faire de son côté des préparatifs pour bombarder la ville. | M. Raybaud, dont les nerfs sont passablement aguerris, semblait s’émouvoir fort peu de tout ce tapage. IL avait cependant déjà pris quelques mesures propres à rassurer nos nationaux, lorsque deux proclamations (1) vinrent brusquement remettre à l’ordre du jour l’enthousiasme et la joie, et redoubler, en lui donnant un autre cours, l'inquiétude des malheureux bourgeois, qui, pour avoir trop voulu manifester leur gallophobie de circonstance, s'étaient faits les hérauts d’une défaite désormais désavouée. Dans l’une de ces proclamations, le président disait : « Soldats! de triomphe en triomphe, vous êtes « arrivés jusqu'aux bords de la rivière d’Ocoa. Vous oc- « cupiez dans cet endroit une position dont les avantages « me permettaient de vous conduire encore plus loin; « mais je n'ai pas cru devoir abuser de votre courage. « Arrivés dans vos foyers, vous aurez beaucoup à dire à « ceux qui ne se sont pas trouvés sur ces champs de ba- « taille qui ont rappelé les gloires de nos ancêtres. Sol- « dats! je suis content de vous! » Dans l’autre proclamation, adressée au peuple et à l’armée, Soulouque, après avoir énuméré ses triomphes, ajoutait : « Mais, toutes « favorables que soient ces circonstances, la sagesse me « recommande de rentrer dans la capitale... Le gouver-
(1) Moniteur haïtien du 5 mai 4849.
« nement veuf encore laisser à ses fils égorés le temps de la « réflexion et du repentir. » On se le tint pour dit : les guirlandes de palmes et de feuillages, un instant mises au rebut, décorèrent le lendemain les maisons sur le passage du magnanime 4 vainqueur de l’est, » qui rentra dans la ville au bruit des salves prolongées de l'artillerie, et compléta cette intrépide gasconnade en faisant chanter un Ze Deum pour ses succès. On s’attendait à des arrestations et à des exécutions. Dans l'intervalle, les parents et les amis des suspects étaient fort embarrassés de leur contenance, craignant à la fois, s’ils se montraient tristes, de paraître insulter à la joie officielle, et s’ils affectaient la joie, de paraitre insulter aux douleurs de la réalité. Soulouque ne négligeait d’ailleurs rien de son côté pour donner le diapason à l’opinion publique, Chaque réception était marquée au palais par des scènes comme celle-ci, dont je ne puis reproduire que le sens, vu l'impossibilité de faire passer sur le papier les enjolivements de la rhétorique et de la mimique créoles,
Après avoir témoigné son mécontentement des bruits ridicules qu’on avait fait courir sur la prétendue intervention d’une escadre française, Soulouque répétait aux notabilités civiles et militaires qui Pécoutaient avec une avide attention, tremblant de mal saisir un seul détail de la version présidentielle; Soulouque répétait, disonsnous, qu’il n’avait nullement entendu s'engager dans une expédition définitive. L'occasion, l'herbe tendre et les triomphes surprenants qui marquaïient chacun de ses pas sur le territoire dominicain l’avaient seuls conduit, et à son corps défendant, jusqu'aux portes de Santo-Domingo ;