‹ L'empereur Soulouque et son empireChapitre 6 sur 8 · AT · texte numérisé non relu

AT

mais, les rebelles de l’est se trouvant plongés dans la plus épouvantable misère depuis qu’ils avaient renoncé aux bienfaits de Punité nationale, ses propres soldats n’ävaient plus, depuis plusieurs jours, pour subsister, qu’un épis de maïs à partage entre quatre hommes, ce qui l'avait décidé à ajoufner urié conquête déjà accomplie en lait. « Et qui croira, s’écriait le président, que cette glorieuse « expédition n'a coûté à l’armée haïtienne qu’ une cin- « quäntfaine de morts!»

UN INTERRUPTEUR. Quarante-huit, président

Bourouqué. Va pour quarante-huit on. En revanche, cefté magnifique campagne, qui ne nous a coûté que la mort d’une quarantainé de braves, à laissé de cruels souvenirs aux rebelles. Ils ont perdu tant de monde, qu'on était incommodé, pendant plusieurs lieues, de l'infection de leurs cadavres. N’est-ce pas qu’on en était incommodé ?

LEs GÉNÉRAUX. Oui, président! (Contraction générale de narines. Un duc futur fait mine de chercher un mouchoir de poche absent. )

SoULOUQUE, souriant. Ce n’est pas leur faute, car ces lâches coquins pe songeaient guère à me tenir tête. Couraient-ils, les malheureux! couraient-ils!.. A propos, n’a-t-on pas parlé de prétendus coups de canon que nous aurait envoyés au passage la flottille des rebelles?.….. (Fronçant le soural.) Je serais curieux de savoir si ce sont les mulâtres d'ici qui ont fait courir ce bruit.

Un GénéraL de la dernière promotion. Oui, président!

SOULOUQUE. Je crois que je me déciderai à donner enfin une leçon à messieurs les mulâtrès. On a parlé aussi de canons abandonnés.

Voix NomBrEUsEs. Non, président, vous n’avez pas abandonné de canons !

SOULOUQUE, séchement. C’est ce qui vous trompe; j'en ai abandonné quelques-uns, et je savais ce que je faisais. Puisque nous devons aller occuper définitivement dans six mois le territoire insurgé, ne sommes-nous pas sûrs de les retrouver ?

A cette annonce d’une nouvelle campagne qu’ils mau- dissaient au fond du cœur, les généraux venaient, l’un après l’autre, solliciter du président la faveur d’en faire partie. — Oui, disait le président en s’animant par degrés, vous et tous les autres, vieux et jeunes, tous ceux qui sont en état de marcher... les piquets aussi! J°y mettrai, s’il le faut, toutes mes ressources, toute mon existence, car j'ai juré de soumettre les rebelles. Il ne faut laisser chez eux nt poule ni chat vivants. Je les poursuivrai jusqu’au fond de leurs bois et jusqu’au haut du Cibao (1), sans pitié, comme cochons marrons /

CHŒUR GÉNÉRAL. Comme cochons marrons!

Un violent hoquet de colère interrompait habituellement cette sortie de Son Excellence, dont les yeux devenaient comme toujours sanglants, et les lèvres blanchâtres. Le président ne reprenait quelque sérénité qu’en racontant le mal que, dans sa retraite précipitée, il avait eu le temps de faire aux Dominicains : l’incendie d’Azua, de toutes les habitations et distilleries dans un rayon de deux lieues, des chantiers de bois d’acajou, des champs de cannes; la destruction de Saint-Jean et celle de Las Matas, celle enfin de toutes les bananeries.

(4) Nom d’une chaîne de montagnes très-élevée

Restait à savoir quelles victimes paieraient les frais de la victoire des Dominicains, car on ne doutait pas qu’il fallait encore du sang pour faire patienter cette soif de vengeance. Frère Joseph se chargea de fixer à cet égard les hésitations du président, qui, devant les cinq ou six cents prisonniers retenus dans la prison et les cachots de Port-au-Prince, éprouvait l'embarras du choix.

L’ami d’un de ces prisonniers avait imaginé, pour le sauver, d'employer l’immense crédit dont frère Joseph jouissait encore auprès du président. Il alla donc trouver le sorcier, et, jouant le rôle de croyant, le supplia d’user, en faveur du prisonnier, de son influence bien connue sur le dieu vaudoux. Frère Joseph répondit qu’en effet la couleuvre avait pour lui des bontés, qu’il s’engageait à la solliciter, et , qui plus est, gratis, mais que, pour aider à la conjuration, il fallait de toute rigueur des cierges, des neuvaines et des messes, et que tout cela coûtait « de l’argent, beaucoup d’argent. » C’est le mot qu’attendait son interlocuteur, et une somme assez ronde fut donnée au sorcier, qui, illuminé tout à coup d’une magnifique idée, reprit de ce ton doucereux qui lui était habituel : « Mon Dieu ! il n’en coûte pas plus de prier pour cent et pour mille que pour un, et, si l’on voulait m’en fournir les moyens, je délivrerais en même temps que Masson (c’était le nom du prisonnier dont il s’agit) tous les autres prisonniers. »

Masson, informé de cette offre, s’empressa de la communiquer à ses nombreux compagnons de captivité, qui la plupart l’acceptèrent avec empressement. Il était en effet permis d’espérer que, pour soutenir sa réputation de sorcier, frère Joseph tenterait une démarche secrète au-

près de Soulouque. Ces prisonniers, ayant mis en commun les ressources qu’ils possédaient en argent ou en nature (le général Desmarët, entre autres, donna ses épaulettes), parvinrent, avec l’aide de leurs amis du dehors, à réunir une valeur d'environ deux milles gourdes que frère Joseph empocha en recommandant Je secret, Quelques autres prisonniers eurent, au contraire, Pimprudence de refuser d’encourager les momeries de ce gredin. Le sorcier leur fit proposer un rabais, et, pour n’en pas avoir le démenti, leur offrit même finalement da se contenter d’une pure formalité, qui consistait à porter au cou un collier de certaine forme. Ils lenvoyèrent au diable, et frère Joseph jura de les envoyer au bourreau. |

Le sorcier se rendit donc au palais avec la double intention de dénoncer, comme ayant voulu le payer pour faire des maléfices contre le président, les quelques prisonniers qu'il n’avait pas pu rançonner, et de demander, au contraire, la liberté de ceux qui s'étaient laissés rançonner de bonne grâce ; mais, chemin faisant, frère Joseph réfléchit que la première partie de sa requête avait seule des chances de succès, et, calculant que les prisonniers rançonnés pourraient lui demander leur argent après l’insuccès de la seconde, ou tout au moins le traiter d’escroc, ce qui eût nui à sa considération de prophète, il se dit que le plus court était de leur fermer la bouche. En conséquence, il dénonça du même coup et les prisonniers qui avaient méconnu son influence vaudoux, et quelquesuns de ceux qui venaient de payer tribut à cette influence, certain que les autres souscripteurs de ce sauvetage à

forfait verraienit là un conseil éloquent de discrétion (1). Disons ceperidant que, par un scrupule de délicatesse, il chargea les prisonniers qui l’avaieht payé, et qu’il ne dénonçait que par nécessité de position, beaucoup moins que ceux dont il avait à se plaindre.

Parthi ces derniers, c’est-à-dire parmi les incrédules, était le général Céligny Ardouin, qui gisait enchaîné depuis quinze mois dans le cacliot où on l’avait jeté tout tailladé de coups de sabre. Soulouque ne l’avait pas encore fait condamner, et on ne savdit trop pourquoi, car il n’entendait jamais prononcer ce nom sans entrer dans un de ces terribles accès dé fureur (2) devant lesquels se tait tout conseil de clémence. La dénonciation de frère Joseph flattait donc doublement la superstitieuse haine de Soulouque. Le général fut mis immédiatement en jugement avec neuf de ses compagnons (juillet 4849). L’unique témoin à charge entendu refusa riet de prêter serment, disant pour sa raisoh qu’il n’était pas convenu de prèter ce serment sur le Christ. Les juges ne s’arrêtérent pas à ce détail, et les considérants de l’arrêt énoncèrent brave-

(1) On m'a assuré que des haines occultes avaient désigné à frère Joseph les prisonniers qu’il devait dénoncer de préférence set que ce fat là pour le papa vaudoux l’occasion d’üne spéculation auséi lücrative que l6$ deux autres.

(2) Par une étrange fatalité, lo malheureux Céligny Ardouin avait, deux ou trois années avant et grâce à sa position de ministre, sauvé la vie à son dénoficiatètüt, frère Joseph, qui était alors sous le coup d’une condathnation éapitale. Coïricidence plus étrange etltbré, le frère de l’homme en qui Soulouque semblait avoir résumé sa haine contre la classe de couleur était justement celui à quj, on l’a vu, il . devait son élévation à la présidence.

ment le fait dont venait de déposer ce témoin, le fait d’argent donné pour maléfices et neuvaines destinés à faire périr le président ou à le rendre insensé. Les rédacteurs de notre formulaire juridique, en usage dans les tribunaux haïtiens, ne se seraient pas doutés qu’il devait, en Pan 1849, servir de cadre à une accusation de sorcellerie. Après avoir payé ce tribut à l’universelle lâcheté, les juges eurent pourtant le courage (dans la circonstance c’était réellement du courage) de ne prononcer la peine de mort que contre trois accusés. Trois autres furent condamnés à trois ans de réclusion, et les quatre restants acquittés, mais laissés par une dernière transaction à la disposition du président. Parmi les avant-derniers était le général Céligny Ardouin.

Quand il apprit ce résultat, le président lacéra les minutes du jugement, en s’écriant, furieux, qu’on avait justement condamné à la peine capitale ceux dont la mort lui était indifférente. Les juges, éperdus de terreur, s’excusèrent sur la timidité du témoin, qui fut jeté dans un cul de basse-fosse. La sentence collective fut cassée, et les

“dix accusés renvoyés devant un nouveau conseil de guerre siégeant à la Croix-des-Bouquets, à trois lieues de Port-au Prince.

Mais Soulouque avait compté pour le jour mème sur une large exécution. Il se souvint à ce propos qu’il avait sous la main trois malheureux condamnés à mort depuis . plus d’un an, et, la grande pièce manquant, c’était là pour son avide impatience de meurtre un en-cas très-présentable. Ces malheureux étaient le général Desmarët et ses deux compagnons , les mêmes qui , en 1848, à l’issue

de l’expédition du sud, avaient été épargnés à la demande de la population entière: On les exécuta immédiatement, et aucun d’eux ne fut tué au premier feu. C’est encore là un des procédés de la justice distributive de Soulouque. Les suspects avec circonstances atténuantes sont fusillés comme on fusille partout, tandis que les autres, ceux qui sont spécialement recommandés, se sentent mourir. Soit que Soulouque fût plus effrayant vaincu que vainqueur, soit que la question de sorcellerie qui se trouvait mêlée à l’affaire eût mis cette fois du côté du bourreau toutes les sympathies vaudoux de la ville, la population ne murmura même pas contre cette féroce rétractation des trois grâces qu’elle avait obtenues. L’exécution se passa sans autre incident que l’apparition du chef de l’État, qui, au milieu d’un nombreux état-major, dont la présence ne dérangea mème pas une bande de chiens occupés à lécher le sang, vint regarder les suppliciés et compter les marques rouges de cette cible humaine. Quant au général Céligny Ardouin et à ses neuf co-accusés, ils furent conduits à pied et enchainés à la Croix-des- Bouquets. Le chemin avait été rendu tellement impraticable par les pluies de la saison, qu’ils mirent sept heures à franchir cette distance de trois lieues, bien que l’escorte les forçât d’avancer à coups de bâton. Mie Céligny Ardouin avait voulu suivre son père.

Le consul général de France ; auquel se joignit le viceconsul gérant pour le moment le consulat britannique, voulut tenter une démarche suprème en faveur du malheureux général. La scène habituelle se passa; l’excès d’épuisement entrecoupait seul de temps à autre de courts

silences les divagations furieuses de Soulouque, divagations qui avaient cette fois pour invariable refrain : « Il me faut son sang ! — Mais, lui disait M. Raybaud, attendez du moins qu’il soit définitivement condamné, et, s’il l’est, il aura encore la faculté de se pourvoir en révision. — Non! non! répondait Soulouque, ça n’en finirait pas... Puisque je vous dis qu’il me faut son sang! I] sera fusillé tout de suite, et comme un chien/ — Ayez au moins pitié de sa femme et de ses malheureux enfants! — Je m'en ...! qu'ils crévent tous! tous! » Le vice-consul anglais lui dit en désespoir de cause : « Mettez-le dans un de vos terribles cachots du môle Saint-Nicolas, mais laissez-lui du moins la vie! — Je m’en garderais bien 1 4 entrera dans le cachot d’où personne ne sort! »

Condamné à mort à deux heures du matin, le malheureux général était exéçuté à neuf heures, malgré son recours en révision. Il mourut, comme tous les autres, avec un sang-froid admirable , et cependant lui aussi se sentit mourir; il était particulièrement recommandé. L’arrestation de quelques autres personnes considérables combla immédiatement les vides que la triple spéculation de frèra Joseph venait de faire dans les cachots.

Soulouque projetait de se faire proclamer empereur, au retour de la conquête de l’est, dans l’église des Gonaïves, où avait été proclamé Dessalines, ef, l’est n’ayant pas voulu se laisser conquérir, cette idée carnayalesque semblait indéfiniment écartée ; mais la nouvelle et éclatante victoire que le président venait de remporter sur les intrigues de sorcellerie l’avait subitement rendu au sentiment de sa prédestination, et il se laissa faire une douce

ET SON EMPIRE. 203 violence par la demi-douzajne de drôles qui l’obsédaient de cette idée depuis la fin de 1847.

Le 21 août 1849, on commença à colporter à Port-au- Prince, de maison en maison, de boutique en boutique, une pétition aux chambres par laquelle le peuple haïtien, jaloux de conserver intacts les principes sacrés de sa hberté,.… appréciant les bienfaits inexprimables dont Son Excellence le président Faustin Soulouque avait doté le pays... reconnaissant les efforts incessants et héroïques dont il avait fait preuve pour consolider les institutions, lui conférait sans plus de façons le titre d’empereur d’Haïti. Personne, bien entendu, ne poussait le mépris de la vie assez loin pour refuser sa signature. Le 95, la pétition était portée à la chambre des représentants, qui # assoctait, avec le double empressement de l’enthousiasme et de la terreur, au vœu du peuple, et le lendemain , le sénat sanc-

tionnait la décision de la chambre des représentants. = Le mème jour, les sénateurs, à cheval, se rendirent en corps au palais. Le président du sénat portait à la main une couronne de carton doré, fabriquée pendant la nuit. T1 la posa avec la précaution voulue sur l’auguste chef de Soulouque, dont le visage s’épanouit à ce contact si désiré. Le président du sénat attacha ensuite à la poitrine da l’empereur une large décoration d’origine inconnue, passa une chaïne au cou de l’impératrice, et débita son discours, auquel Sa Majesté Faustin répondit avec âme : Vive la liberté! vive l’égalitél L'empereur et son cortége se rendirent ensuite à l’église, au son de la plus terrible musique qu’on puisse imaginer, mais qui se perdait heyreusement dans le frénétique crescendo des vivat et dans

le bruit assourdissant des salves d'artillerie, lesquelles durèrent presque sans interruption toute la journée. Au sortir de Péglise, Sa Majesté parcourut la ville, -et je laisse à penser la profusion de guirlandes, d’arcs-de-triomphe, de tentures et de devises. Au bout de huit jours, les illuminations par ordre duraient encore, et la police surveillait d’un œil soupconneux la fraîcheur des feuillages dont chaque maison (notamment les maisons des mulâtres) continuait, toujours par ordre, d’être décorée.

Cependant Faustin Ie, renfermé dans son cabinet, passait des heures entières en contemplation devant une série de gravures représentant les cérémonies du sacre de Napoléon. N’y tenant plus, Sa Majesté Impériale appela un matin le principal négociant de Port-au-Prince, et lui commanda de faire venir immédiatement de Paris un costume en fous points semblable à celui qu’il admirait . dans ces gravures. Faustin I" commanda en outre une couronne pour lui, une pour l’impératrice, un sceptre,un globe, une main de justice, un trône et autres accessoires , toujours à l'instar du sacre de Napoléon. Les finances de empire ne s’en relèveront pas de longtemps, car tous ces objets ont éte livrés, payés et, qui plus est, utilisés comme on le verra plus loin.

Pendant que Sa Majesté débattait le prix de son trône, de son sceptre, de son manteau semé d’abeilles d’or et tout ce qui s’ensuit, les départements, avertis par la rumeur publique (car il n’avait même pas été question de les consulter) qu’ils avaiegt un empereur, les départements se hâtaient d’envoyer adhésions sur adhésions. Je n’ai pas besoin de dire que les signatures les plus voyan-

tes, les paraphes les plus excentriques appartenaient aux suspects tant jaunes que noirs. Cette graduation de l’uni- versel enthousiasme se reproduisait sous toutes les formes : ainsi, les localités bien notées se contentaient de tirer, en l’honneur de Faustin Le, vingt et un coups de canon, tandis que les localités mal notées allaient jusqu’à deux cent vingt-cinq. Le parti ultra-noir l’emportait cependant quant à la pompe des formules. Les mots stre ou empereur lui paraissant trop faibles, il les remplaçait par magnanime héros , ou illustre souverain, ou illustre grand souverain. Dans les prônes que débitaient pour la circonstance les aventuriers déguisés en prêtres dont se compose la majeure partie de ce qu’on nomme le clergé haïtien, Soulouque devenait l’empereur trés-chrétien ou Sa Ma- Jesté Tres-Chrétienne.

La constitution de l’emptre date du 20 septembre. Le pouvoir impérial y est déclaré héréditaire et transmissible de mâle en mâle, avec faculté pour l’empereur, dans le cas où 1l n’aurait pas d’héritiers directs (c’est le cas de Soulouque qui n’a qu’une fille) d'adopter un de ses neveux ou de désigner son successeur. La formule de promulgation des lois est celle-ci : « Au nom de la nafion, nous... par la grâce de Dieu et la constitution de l'empire,» ce qui donne à la fois satisfaction aux partisans du droit républicain, à ceux du droit divin et à ceux du droit constitutionnel. La personne de l’empereur est inviolable et sacrée, et la souveraineté réside dans l’universalité des citoyens. L'empereur nomme le sénat, ce qui n’empèche pas le sénat de cumuler des attributions telles, qu’il est beau-

coup plus souverain que la souveraineté nationale dont

il n’émane pas, et plus puissant que l’empereur de droit divin dont il est la créature : ainsi de suite. On voit que la constitution haïtienne n’a rien à envier, sous le rapport de l’absurde > à quelques autres constitutions. La pratique corrige du moins ici les contradictions de la théorie, car il est bien entendu que tout sénateur où député qui s’aviserait de penser autrement que le pouvoir exécutif serait immédiatement fusillé, ce qui diminue les chances du conflit. Quant aux Haïtiens, ils p'auraient rien à désirer sous le rapport des droits politiques et civils, si la constitution pouvait leur garantir un dernier droit : celui de mourir de mort naturelle.

Le traitement des sénateurs et députés est maintenu à 200 gourdes par mois, soit environ huit cents francs par an au cours actuel de la gourde. S’étant un jour enhardis jusqu'à demander une augmentation, peu s’en fallut que Sa Majesté Impériale ne les fit fusiller.

La liste civile est fixée à 150,000 gourdes, ce qui, pour tout autre, signifierait une soixantaine de mille francs, mais ce qui signifie, pour Faustin [er, 450,000 gourdes d'Espagne ou près de 800,000 francs. C’est là un détail d'interprétation qui n’a même pas été soulevé. Toute proportion de population gardée, Louis-Philippe aurait dû avoir une liste civile de près de 58 milhons pour atteindre à la splendeur de Faustin Ier,

L’impératrice a reçu un apanage de 50,000 gourdes. Une somme annuelle de 30,000 gourdes , dont l’empereur règle lui-même la répartition, est allouée aux plus proches parents de Sa Majesté. Soulouque n’a pas encore dé-

finitivement arrêté cette liste de parents, car le séatut (1) concernant la famille impériale a pour préambule ces mots : « Avons résolu ce qui suit : Article 47. — La famille impériale se conipose, quant à présent, etc., » ce qui est une fiche de consolation pour les cousins oubliés. Telle qu’elle est, cette liste a déjà une longueur raisonnable. Outre le frère de l’empereur, le père et la mère de Pimpératrice Adelina, on y voit figurer onze neveux ou nièces de l’empereur , cinq frères, trois sœurs et cinq tantes de l’impératrice, en tout vingt-sept princes et princesses du sang qui en sont bien aises, car ils auront, leur vie durant, des souliers.

Parmi les tantes de j’impératrice, l’une est duchesse, les quatre autres sont comiesses. Sont également comtes et comtesses ses frères et sœurs. L’altesse sérénissime se limite à monseigneur le prince Dérival Lévèque et à madamé la princesse Marie Michel, père et mère de Sa Majesté Adelina. L’altesse impériale commence au frère et aux neveux ou nièces dé l’empereur. Le premier a lé titre de monséigneur, tandis que les neveux s ’appelleñi simplement monsieur le prince haîtien. Les nièces ne sont que madaine tout coürt. La fille de l’empereur (madarne Olive) est priticésse impériale d'Haïti.

La nouvellé cour serait-elle exclusivement militaire comme celle de Dessälines, où féodale comme celle dé Christophe? Toüt ce qu’on pouvait préjuger sur cette grave question, c’est qu’elle serait résolue dans le sens le plus extravagant, L'espoir que nourrissaient à ce su-

(4) Moniteur haïtien du 3 novembre 4849,

208 L'EMPEREUR SOUL OUQUE

jet les amis de la gaieté fut même dépassé de beaucoup.

Christophe n’avait nommé, au bout de quatre ans de rêgne (4); que trois princes, huit ducs, dix-neuf comtes, trente-six barons et onze chevaliers, en tout soirante-dirsept nobles. Soulouque, lui, improvisa dès la première fournée quatre princes de l'empire, cinquante-neuf ducs, deux marquises (2), quatre-vingt-dix comtes, deux cent quinze barons et trente chevalières, en tout quatre cents nobles, plus du quintuple de l’aristocratie de Christophe, et l’équivalent de ce que serait à la population de la France une fournée de près de vingt-neuf mille nobles. Les princes et les ducs sont choisis parmis les généraux de division, les comtes parmi les généraux de brigade, les barons parmi les adjudants généraux et colonels, et les chevaliers parmi les lieutenants-colonels. Les fonctionnaires civils ont été l’objet d’une autre fournée de nobles qui à considérablement grossi ce chiffre. Les sénateurs et députés, par exemple, sont tous barons, c’est-à-dire assimilés aux colonels. Ces titres sont héréditaires; mais Soulouque , différant en ceci de Christophe, n’y a pas attiché de priviléges territoriaux, bien qu’un nom de fief s’ajoute aux titres jusqu’à la catégorie des barons exclusivement. Le de, comme sous Christophe, a été mis devant tous les noms, que dis-je? même devant les prénoms : au lieu d'écrire, par exemple, M. le baron

(4) Almanach royal d'Haïti pour l’année 18A5. (2) Il n’y a pas de marquis; les maris des marquises sont de simples chevaliers.

Louis de Léveillé, on écrit le baron de Louis de Léveillé. Quand on prend de la particule, on ‘n’en saurait trop prendre. | |

Les quatre princes de l'empire portent le titre d’altesse sérénissime. À leur tête figure monseigneur de Louis Pierrot, en d’autres termes l’ex-président Pierrot, qui, relégué depuis sa chute dans l’intérieur, ne s’attendait pas à pareille fête. Monseigneur de Louis Pierrot porte, par exception, le titre de prince impérial. Ses trois collègues étaient les généraux Lazarre Tape-à-l’OEil et Souffran, et mdnseigneur de Bobo. C’était Bobo qui, le premier, avait décerné à Soulouque le titre d’illustre grand souverain. Une attention si délicate en valait une autre, et Sa Majesté le nomma prince du Cap-Haïtien, ville pour laquelle monseigneur de Bobo avait en effet une vieille passion. Il J’aimait tant cette ville, qu’il avait failli l’emporter en détail dans ses poches. Ce misérable se trouvait détenu, au moment de la chute de Boyer, pour pillage et autres atrocités commises à la suite du tremblement de terre qui renversa le Cap. ‘

Des quatre princes de l’empire, il ne reste aujourd’hui que l’éternel Pierrot. Lazarre Tape-à-l’Œil et Souffran ont très-peu survécu à cet avancement magnifique. Quant à Bobo, il court à l’heure qu’il est les bois, et voici à quelle occasion :

L’ex-bandit appartient à cette coterie ultra-noire qui, après avoir peuplé de mulâtres les prisons et les cimetières, paie à son tour d’assez fréquents tributs aux farouches défiances qu’elle a surexcitées et que, pour son compte, elle justifie. On peut, en effet, affirmer que chacun -

de ses membres a plus ou nioihs rêvé pour lui la merveil- \euse destinée de Soulouque. Faustin 1" ne lignore pas; des dénonciations réciproques le lui apprendraient au besoin, et sa silencieuse police perdait d’autant moins de vue Bobo que celui-ci commandait en chef la province du nord, laquelle jalouse beaucoup la prépondérance métropolitaine de l’ouest et a souvent visé à constituer un État à part. Au mois d'avril 4851, et après s’être essayé: la main par lexécution de son ministre de la justice Francisque, autre notabilité du parti ultra-noir, Soulouque destitua donc Bobo de son commandement et lui ordonna de venir à Port-au-Prince solliciter son auguste clémence. Monseigneur de Bobo savait tout à la fois par expérience qu’en refusant d’obéir à cette invitation il serait condamné à mort, mais qu’en y obéissant il serait fusillé, et il échappa à ce dilemme par l’issue la moins dangereuse, par la fuite. Soulouque s’attendait à une tentative de soulèvement, qu’il s’était mis en mesure de réprimer; mais plusieurs mois s’écoulèrent sans que Bobo donnât signe de vie. L’inconnu, le mystère, exercent, comme on sait, une terrible attractioï sur l'esprit soupçonneux de Sa Majesté, et, voulant toucher du doigt le danger invisible que couviait, à ses yeux, l’inattion du favori disgracié, Faustin I se porta sur le nord à la tête d’une véritable armée. Arrivé au Cap, il déclara que lé prince de Bobo, devenu le « rebelle Bobo », était déchu de tous ses titres, et mit sa tête à prix en déclarant complice dudit rebelle quiconque, connaissant son refuge, n’en informerait pas immédiatement l’autorité: mais la religion de l’hospitalité est encore tellement vivace chez les nègres, que le

noble proscrit a jusqu’à ce jour échappé à la clémence de son auguste maitre.

Quant au ministre Francisque, c est dans la catégorie des ducs que la mort était venue le surprendre, et l’histoire est assez caractéristique pour mériter une seconde digression. Une certaine nuit, le poste fout entier de la douane s’avisa de pénétrer par effraction dans le comptoir d’un négociant étranger et d’y voler une somme considérable. Les perquisitions ordonnées à cette occasion amenèrent la découverte d’un manifeste révolutionnaire ainsi que d’une liste de gouvernement provisoire où figurait la fine fleur de la coterie de Similien ou du parti Zinglins, comme on le nomme à Port-au-Prince (quelque chose comme le parti des rasoirs). Dans cette liste figurait le nom du propre frère de Francisque. Celui-ci fut aussitôt destitué par un décret qui, au lieu de lui donner son titre de duc de Limbé ; Pappelait simplement le citoyen Francisque, ce qui équivalait à urie double disgrâce, et peu après mis en arrestation. On ne le tira du cachot où il gisait depuis quelques jours enchaîné et les pieds en l'air que pour le conduire avec neuf co-accusés devant un conseil de guerre dont il déclinä vainement la compétence (il n’était pas militaire). Francisque n’avait réellement pas pris part à la conspiration ; mais, au défi que Vaccusé faisait de fournir une seule preuve, le commissaire impériäl répondit d’abord par de joviales plaisanteries, puis en réquérant contre lui et quatre autres accusés spécialement recommandés une sentence de mort, sentence qui fut rédigée au milieu des rires et des bâillements bruyants de messieurs du conseil. Bien qu’il y eût appel, le tribunal voulut se don-

ner séance tenante le spectacle de la dégradation d’un due, et on arracha brutalement à Francisque ses décorations. Le conseil de révision eut le courage de casser la sentence. Les cinq condamnés furent alors conduits devant un nouveau conseil de guerre siégeant à la Croix-des-Bouquets, et présidé par le mème homme qui, à cette même place, avait prononcé la condamnation du général C. Ardouin, l’une des victimes de Francisque. Une heure après, celui-ci, qui avait cependant interjeté appel, fut exécuté avec deux autres. Il ne tomba qu’à la troisième décharge. Francisque était le troisième ministre fusillé en trois ans. Le soir de l’exécution, une joie pure illuminait le visage de Solouque, qui s’écriait avec l’accent de la conscience satisfaite : « On ne dira pas cette fois qu’il n’y a pas eu jugement ! » — Revenons à la nouvelle cour.

Chaque duc s'appelle sa grâce monseigneur de N..… L’excellence appartient aux comtes, et les barons sont désignés tout uniment par monsieur. Il y a récidive de ducs de Marmelade et de Limonade. La nomination de celui-ci dérida les fronts les plus soucieux, car, en fait d' limonade, il n’avait jamais connu que le tafia. Monseigneur de Limonade, ayant été en outre nommé grand-panetier, errait de porte en porte comme une âme en peine, demandant vainement quelle était la nature de ses fonctions. En désespoir de cause, sa grâce s’adressa à l’empereur, qui, n’en sachant rien lui-même, se contenta de répondre : « C’est quelque chose de bon. » Il y a un duc du Zrou et un duc du 7rou-Bonbon, un comte de la Seringue, un comte de Grand-Gosier, un comte de Coupe- Haleine, un comte d’Étron-de-Porc et un comte de

Numéro-Deux (4). Comme sous Christophe, ces sortes de désignations ont la géographie pour excuse. Quelques barons portent des noms à coucher dehors, tels que le baron de Arlequin, le baron de Gilles Azor, le baron de Poutoute, ou des noms galants tels que le baron de Paul Cupidon, le baron de Jolicœur, le baron de Jean Lindor,. le baron de Mésamour Bobo, le chevalier de Pouponneau.

Plusieurs de ces dignitaires ont été au bagne, d’autres devraient y être : on n’est pas parfait. Le piquet Jean Denis, par exemple, a été nommé duc d'Aquin, principal théâtre de ses pillages; l’exécuteur des hautes œuvres des piquets, Voltaire Castor, est devenu son excellence M. de Voltaire Castor, comte de l’Ile-à-Vache. Çà et là apparaissent au contraire quelques ducs, quelques comtes, quelques barons, qui, dans un milieu vraisemblable, mériteraient réellement d’être distingués, et qui se sentent fort mal à l’aise entre leurs terribles pairs.

Le high-life haïtien ne laisse pas que d’être fort accessible. Les duchesses et les comtesses persistent pour la plupar'sà débiter qui du tafña, qui du tabac et des chandelles, qui du poisson ou d’autres comestibles, ni plus ni moins que Sa Majesté l’impératrice avant l’élévation de son époux. Sans ces utiles industries, les ducs’ avec leurs soixante-dix francs par mois, ne pourraient guère soutenir la grandeur de leur rang. Beaucoup sont même écrasés sous le fardeau et ne dédaignent pas de rendre de temps en temps visite aux simples bourgeois pour leur emprunter quelques gourdes destinées à acheter ou des sou-

(4) Voyez le Moniteur haïtien.

lBiers, ou un pantalon, ou autres menus accessoires de toute toilette äristocratique. Ils demandent de temps en temps une augmentation, mais Sa Majesté est sans entrailles pour ces illustres infortunes.

Non content d’avoir une noblesse, Faustin Ie a créé un ordre impérial et militaire de Saint-Faustin, avec chevaliers, commandeurs et tout ce qui s’ensuit, plus un ordre impérial et civil de la Légion d'honneur. Le ruban de la Légion d'honneur était dans l’origine purement rouge; mais, depuis, on a modifié la chose, ce que j'ai le regret d'annoncer à certains démocrates français qui ;‘alléchés par la similitude du nom, ont sollicité de Faustin Le", à titre de négrophiles (et l’un d’eux avec offre d’argent), ce vain hochet , dont le rouge est décidément liseré de bleu. Ici encore je n’invente rien. Les demandes de cette nature ont été tellement nombreuses, que Soulouque, finissant par concevoir lui-même une haute idée de ses deux ordres de chevalerie, a émis le regret de les avoir trop prodigués lors de la création. Tout le monde est en effet membre de ces deux ordres, à partir du räñg de capitäine inclusivement.

L'organisation de la maison de l’empereur et de celle de limipératrice est li même que sous Christophe, qui ävait lui:même fondii ensemble le éérémonial qe la cour de Louis XIV et celui de la cour d’Ahgleterre. Seülement, Soulouque à infiniment plus de gouverrieurs de châteäux, de chambellans, de maîtres des cérémoïies, de veneurs, d’intendants, etc., que n’en avaient Christophe, et même, je crois, Louis XIV. La tradition des salons de Toussaint et de Christophe est à peu près perdue en Haïti,

de sorte que les solécismes d’étiquette sont assez fréquents dans la nouvelle cour ; Soulouque n’en est pas lui-même exempt, bien qu’il commence à se former. On fait ce qu’on peut.

ve.

Le clergé haltien. — Cérémonie du sacre.

En même temps qu'il faisait commander à Paris les ornements du sacre, Faustin Ie" fit commander à Romé un évêque; et ceci nous amène à parler d’une des plus caractéristiques excentricités de cet excentrique empire, du clergé haïtien.

Bien que la religion catholique ait été longtemps la seule reconnue en Haïti, et bien qu’elley embrasse encore la presque totalité de la population, aucun tien hiérarchique ne rattache les Haïtiens au reste de l’Église. Christophe avait érigé (1), il est vrai, un siége archiépis-

(1) Édit du 2 avril 1814.

copal dans la capitale et des sièges épiscopaux dans les principales ‘villes de son royaume de deux cent mille habitants; mais on ne fait pas d’évêchés sans évêques, et sa majesté noire qui, en nofifiant son avénement au pape, lui en avait demandé, eut le crève-cœur de ne pas recevoir même une réponse.

On devine ce qu’en l'absence de toute institution et de tout contrôle peut être le clergé haïtien. Comme premier échantillon de sa moralité nous dirons que la plupart des quarante-huit ou cinquante individus, Français, Sa- voyards ou Espagnols, qui le composent, vivent dans un concubinage publie, élèvent au presbytère les enfants qui en résultent, et disent sans plus de façons aux amis qui viennent les visiter : « Je vous présente ma gouvernante et mes enfants. » Chaque année, jusqu’à ces derniers temps, le Moniteur haïtien publiait quelque foudroyante circulaire contre l’abus des gouvernantes trop jeunes, mais sans succès ; les plus scrupuleux parmi ces étranges prêtres se sant bornés à sauver à leur manière les apparences en prenant deux gouvernantes au lieu d’une. Sontils menacés d’expulsion, ils accourent au ministère de la justice et là exposent humblement que le gouvernement ne pourrait sans cruauté rendre leurs enfants arphelins. Un de ces aventuriers, Corse d’origine, et qui a été à la fin expulsé comme ayant pris les armes en faveur d’'Hérard, disait au ministre : « Le gouvernement a tort de me sus | pecter; comment ne serais-je pas un homme d’ordre? Ja une nombreuse famille à élever, j’ai tant d'enfants de telle femme. » Or la femme qu'il désignait était légitime |! ment mariée à un habitant du pays. Le ministre, ne sa

FT SAN EMPIRE: 219 chant trèp s’il fallait rire qu se fâcher de cette candeur de cynisme, répondit : « Mais ce que vous invoquez comme circonsfançe afténpante, ce n'est ni plus ni moins que le crime d’adylière, crime prévu par le code pénal!» Ce

; malheureux parut ipterdif de la remarque; il n’y avait méme pas gongé jusque-là. Pour compléter leur déconsidération, les curés sont constamment en querelle avec leurs ouailles chez le juge de paix, car la plupart sont usuriers ou font tenir boutique au preshytère par leur gouvernante, combinant ainsi d’unê façon aussi 1mprévue que peu édifiante la religion, la propriété et la famille. Ils vivent d’ailleurs dans les meilleurs termes avec la sorcellerie vaudoux, trouvant parfaitement leur compte à lui vendre des cierges bénits qu'elle revend à ses pratiques et à dire les messes que, pour se donner du relief, elle fait parfois intervenir dans ses conjurations. Ce , Commerce .interlope sur la frontière du fétichisme et . du christianisme n’est même pas la branche la moins productive du casuel des curés haïtiens. — Faut-il après cela s'étonner si, traduisant à leur façon l'exemple d'hommes qu’ils considèrent, sur la foi du costume, comme les types vivants du devoir, les nègres libres d'Haïti sont moralement et socialement aussi arriérés, plus arriérés peut-être que la population esclave du Saint- Domingue d’autrefois, et si l’on voit encore alterner dans la même case les baptèmes chrétiens, les mariages philosophiques et les funérailles mandingues (1)? J'ai dû dire

(1) En sa double qualité de majesté trés-chrétienne et de grand digoitaire vaudoux, Svulouque pratique, quant aux funérailiés » Leg

brutalement les choses; en voici maintenant l’explication.

A part quatre ou cinq exceptions très-honorables , les plus dignes parmi les desservants haïtiens, sont des prêtres expulsés de leur diocèse, et qui viennent chercher fortune dans un pays où l'absence du lien hiérarchique soustrait leur passé à toute enquête et leur conduite présente à toute surveillance efficace. D’autres ne sont prètres que de leur façon , en vertu de faux certificats , et on en à vu qui, n’ayant pas eu le temps ou la prévoyance

deux rites à la fois. Quelque temps après son élévation, on célébra au Petit-Goave, lieu de sa naissance , un service funèbre pour sa mère. Le jour fut consacré aux cérémonies de l’église ; mais, à la nuit close, Faustin Ier se rendit mystérieusement avec quelques fidèles au cimetière , et le sang d’une brebis immolée de sa main arrosa la tombe de la vieille esclave qui avait donné à Haïti un empereur. Selon l’usage nègre, la fète dura une semaine , et Faustin Ier fit tuer cent bœufs pour les quinze ou vingt mille invités vaudoux accourus de tous les points du pays.

Dès l’époque mème où Soulouque était en instance à Rome pour la conclusion d’un concordat, le vaudoux, qu’il n’avait pratiqué dans l’origine que secrètement, tendait visiblement à devenir la religion semiofficielle. Si, en voyage, par exemple, Sa Majesté noire entendait résonner dans le lointain le tambour d’un papa, elle s'arrétait instantanément et semblait absorbée, durant quelques secondes, dans une sorte de contemplation intérieure; puis, suivie de quelques fidèles, qui étaient d'ordinaire Bellegarde , Souffran et Alerte, elle s’enfonçait un moment dans les bois pour opérer à l’écart quelque mystérieux complément des cérémonies requises en pareil cas par la couleuvre. Après ces aparté africains, Faustin Jer, reprenant la conversation sur son sujet favori, c'est-à-dire sur les uégociations avec le Saint- Siége, demandait de nouveaux détails sur les lois orgaaiques dont il ne saisissait pas bien l'esprit, et sur le concordat, qu'il prenait pour uu homme.

d'apprendre leur nouveau rôle, ne savaient même pas officier.

Sous Boyer, après la reconnaissance de la nationalité haïtienne, il y eut de sérieuses tentatives pour dmener la cessation de ces monstruosités. Des négociations régulières s’ouvrirent dans ce but entre le gouvernement de Port-au-Princeet la cour de Rome, qui envoyasur les lieux, avec pleins pouvoirs pour arrêter les bases d’un concordat, un évêque américain. Par malheur, l’évêque fut trop peu conciliant ; il exigeait , entre autres choses, la suppression de l’article du code qui soumet à la loi commune les ecclésiastiques convaincus de tenir des discours séditieux. De -

son côté, le parti mulâtre qui, sous le rapport religieux, en était encore aux idées du Directoire, se montra moins conciliant encore, posant comme limite extrême de ses concessions le système riapoléonien, ycompris la reconnaissance du droit dudivorce. Bien que les commissaires délégués par Boyer fussent personnellement de meilleur compte que le gros du parti, et bien qu’il y eût parmi eux un négociateur fort habile, M. B. Ardouin, la conférence tourna bientôt à l’aigre. Un négrophile très -connu acheva de tout embrouiller en écrivant lettres sur lettres au gouvernement haïtien pour lui démontrer clair comme le jour qu’il allait se mettre dans la gueule du jésuitisme. Bref, on ne s’entendit pas, et la jeune république, heureuse et fière d’avoir échappé au joug du jésuitisme, continua de sacrifier. aux couleuvres sur l’autel de la philosophie.

Si, par l’élévation de Faustin Le", les couleuvres étaient devenues plus que jamais en honneur à Port-au-Prince,

on n’en pouvait pas dire autant de la philosophie, él il était permis de croire que l'obstacle à un concordat ñe viendräit pas cette fois du gouvernernent haïtien. Soulouque était certainement homnie 4 envoyer fusiller, à séañcé tenante, les défenseurs dés droits de PÉtät assez imprüdents pour souleÿer des questions de ïiatüre à fâire manquer son sacre. Îl ÿ avait là : pour le rionäfque noir plus qu'une question de principe, il ÿ avait unie questiôn de toilette (1); car le manteau impérial serné d’abeilles d’or ‘et ses splend ides accessoires ne pouvaient Servir qu 'én cetté occasion. — Mais décidément la fatalité s’en mêlait. Uñ certain abbé savoyard nominé Céssehs, grand autiôhiér

(4) La toilette est bien certainément unë dés plus brküdéd Hrébéêubdllohs dé Soülouque. Of l’a vu parfbls se motittét le mBêthe fout dans là ville sous trois ou quatre costumes différents, téüs plus éblouissauts les uns que les autres. Il a fait venir, par exemple en 1847, de Paris un certain habit vert qui ne coûtait pas moins de 30 000 f francs, juste le Hutgèt actuel de l’idélructidn bublique. Faustiä {er à longtethps raffolé d’un certaih costume écarlate et or commandé pour Riché, et dont la coupe et la couleur n’ont jamais été adoptées que par les présidents haïtiens et les marchands de vulnéraire suisse. La premièré fois dé Riché éhdossa te costume, un flattbut 5’écria : à J'étt ai ft ul pareil au duë de Nemours: » Riché, resté nègre dans l’âme malgré ses éuergiques et intelligents instincts de civilisation, devint Jàdessus fort pensif et finit par dire en se grattant l'oreille : « Mais düc dé Nemütts, li pas préthier chef!» (Mais le due de Nemoüfi n’est pas le chef de l’État!) Cette découverte le dégoûta immédiatement du costurhe en question, qu'il se hâta d'aller quitter pour ne plus lé reprendre. Soulouque Île fit élargir des pieds à la tête, ÿ compris les bottes, pour son usage. Il est juste d'ajouter que Sbd- Jouque, suttout à chëval, a fort bonne mihe $ous tout ce luxe fabuleux, qui fait certainement de lui l’empereur le plus cossu de notre époque.

ET SON EMPIRE. 223 de l'Empereur ét curé de Port-ati-Priñcé dvec lé Hitrè de supérieur ecclésiastique, trouva, sûr ces entrefaltes, le secret de supplanter le négociateur haïtien M. Yillevaleix-et de se faire envoyer à sa place à Rome, &’où il comptait bien rapporter une mitre. C’est là jjustèrlent ce qui gâta l'affaire.

Cet abbé Cessens avait sur plusieurs de ses confrères l'avantage d’être réellement prêtre et de n’être pas un prêtre interdit. Les renseignements parvenus sur soñ compte à la cour de Rome étaient ceperidant d’uñe nature telle qu’à la première audience il fut sévèrement réprimandé par le saint-père et formellement éconduit dès là seconde. L'abbé Cessens n’en voulut pas avoir lé démenti.

En revenant de Romé, il râconta à qui voulait l’entendre le prétendu succès dé $à mission, et.manidtivré si bien, que deux journaux français ; ‘dont de nombreux exemplaires furent expédiés sous main à Saitit- Domingue, annoncèrent successivernent et de très-bonne foi le passage à Marseille du père Cessens, évéque d'Haïti, et le départ du Havre de monseigneur Cessens, muni dé pleins pouvoirs pour sacrer l'empereur Soulouque. Geluici, à qui il fallut bien dire une partie de la vérité, n’eut garde de contester une fable dont il avait le profit sans eñ avoir la responsabilité, et comprenant que Pempereur 1 ne voulait pas être désabusé, les quelquès Haïtiens qui sa vaient le fond des choses se le tinrent prüdemment pour dit. Pas un seul membre du clergé n’osa protester ouvertemènt contre cette mystification sacrilége ; les plus courageux se bornèrent à informer notre consul général,

DS

M. Maxime Raybaud, qu’ils ne la sanctionneraient point par leur présence (14). M. Raybaud alla charitablement remontrer à l’un des ministres, M. Dufrène, autrement dit sa grâce monseigneur le duc de Tiburon, la néces- . sité de prévenir le scandale qui résulterait de cette abstention en faisant renoncer Soulouque à ses projets de sacre.

M. Dufrène promit d’y travailler; mais réfléchissant ensuite, d’une part, qu’il était mulâtre, c’est-à-dire suspect, d’autre part que sa majesté noire faisait fusiller, chaque année, un de ses ministres, et que l’exécution du

- dernier remontait déjà à près d’un an, monseigneur le

- duc de Tiburon crut devoir s’abstenir d’une communicalion si risquée. L’évêque Cessens finit du reste par se contenter du titre de vicaire général, titre également usurpé, mais qui, en impliquant l’idée d’une délégation, laissait un certain degré de vraisemblance aux prétendus pouvoirs dont il se disait investi.

Soulouque allait donc être enfin sacré!!!

Dès la fin de mars (1852), Port-au-Prince était littéralement encombré par une multitude de députations requises pour la circonstance sur tous les points de l'empire. Le dimanche, 4 ävril, distribution des nouveaux uniformes aux troupes de la garde et de la garnison. Le dimanche suivant, bénédiction et distribution des aigles impériales. Enfin, le 147 avril, au coucher du soleil, cent un coups de canon, auxquels répondit une immense clameur d’allé-

(4) Cette menace ne se réalisa pas. D'après le Moniteur haïtien, le clergé de l'empire assistait eu masse à la c'rémonie.

gresse dans les quartiers populaires du Bel-Air et du Morne-au-Tuf, annoncèrent que les fêtes du sacre commençaient, c’est-à-dire qu’il fallait illuminer pendant sept nuits et danser pendant sept jours.

Le lendemain 18, dès trois heures du matin, la garde impériale et les députations militaires occupaient le Champ de Mars, où s’élevait une église pour la construction de laquelle on avait requis, au dernier moment, tous les charpentiers de l’empire. Les corps constitués, le corps consulaire, les officiers du vapeur français le Crocodile et les représentants du commerce étranger se réunirent dans cette église, et vers neuf heures, au son des cloches, des tambours, de la canonnade et de la plus terrible musique militaire qui se puisse imaginer, Leurs Majestés sortaient du palais impérial.

La marche était ouverte par le chevalier de Dufort, roi

d'armes, que suivaient à pied, et sur six de front, vingt- .

sept hérauts d’armes et huissiers du palais ; les premiers étaient habillés de velours cramoisi et armés d’un caducée. Puis venaient dans le même ordre les chevaliers, les barons et les comtes; quant aux ducs, ils marchaient tous dé front. S’il faut en croire le Moniteur hat-

tien, tous ces différents dignitaires portaient les cosiu-.… mes affectés à leur rang, costumes qui sont d’une mad gnificence sans égale , témoin celui des princes et des ”

ducs , tel que le détermine l’ordonnañce impériale du 9, novembre 1849 :

« Tunique blanche qui descendra au-dessous du genou; manteau bleu de roi, dont la longueur descendra au. bas

Page 1