‹ L'empereur Soulouque et son empireChapitre 7 sur 8 · CE · texte numérisé non relu

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du gras de jambe, brodé en or, de la largeur de trois pouces ; doublé en taffetas rouge, attaché aü cou avec un gland d’or ; bas de soie blancs ; boucles d’or carrées; souliers de maroquin rouge, couvrant le cou-de-pied ; épée à poignée d’or au côté; chapeau rond, retapé devant, galonné d’or avec plumes aux couleurs nationales flottantes pour les princes et maréchaux d’empire, et sept plumes rouges flottantes pour les ducs. »

Témoin encore celui des comtes :

« Tunique blanche; manteau bleu de ciel, brodé en or, de la largeur de deux pouces, doublé en blanc, mème longueur que celui des princes et des ducs; bas de soie blancs; boucles d’or carrées; souliers de maroquin rouge, efc. »

Par une singulière inadvertance, qué semblent dès l'abord justifier les mœurs et le climat, la culotte a été omise dans le- costume des premiers dignitaires de lémpire. C’est bien cependant un pur oubli, car nous la voyons apparaître en taffetas bleu dans l’uniiforme des barons (habit rougé), et ën täffetas rouge daïis celui des

À éémples chevaliers (habit bleu); inais, hélas! el i’ên déplaise au Moniteur haïlien, prèsque toutes ces imagnificences qui, sous Christophe, se rédlisaient au pied de la lettre, n’existent guère plus aujourd'hüi que Sur le papier. :

La reproduction photographique de la cérémonie, qu'il nous a été donné de consulter l’année suivante, à

ÊT 50N EMPIRE. 397 Port-au-Princé, ne nous a montré le cüstime réglementäiré que chéz sept ou Hüit ducs du toriites. À fart CBë exceptioiis, leë.plus tiches ou les plus formälistes parmi les grands dignitaires dvaiéht réitiplacé l’Habit ÜE cérémoñie pat l’ulifüthie du gräde qu’ils übcuperit dans l’afmée.

Où pouvait éthdiét, chez hne quärdhtaine 4’aütré, les innombrables éfadatlols qüi sépdrent l’hdbit de ÿille de l’habit de cout, Puniforttie militaire du vététhent boûtgeois, et le teste Elait rédüit à compénset pat là dighité de l’attitude l’excessivé sithplitilé de là tete. Vu l’énorttle différence dü’il existe entré là valeur honiitälé et la valeur téelle de la goutdé, cbüx des princes et des dhes que l’empereur ne met pas de moitié däns le pillage avoüé des foütnitures n’oùt, on l'a vb, pouf Sbtitétiir 14 splendetié " de leur tang qu’ün peu plüs de quéranté sous par jbur, ce qui n’est pas évidemrhenit assez pour tant de taffetds et de galons. On peüt mesuter par là la part de luxe proportionnel qui revient aux comtes ét aux barons. Et qüë dire des maälhetüretix chevalieis! Päbmi ès derniers, où en pourtdit citer plus d’ün qui montre sof «bras de jaitibe », Inalgré les prestriptions si explitites dé Pordonnâriée du 9 novembre 41849.

Après l’ordre de la noblesse hiarcliätènt de ftoit les trois ministres de l’empereur et son chancelier, c’est-àdire Leurs Grâcès monseigneur de Louis Dufrène ; duc dé Tiburon, maréchal de l’empire, monseigneur de Louis: Étientie Salomon, duc de Saint-Loùis du Sud, imonseigneur d’Hippolyte, duc de la Bande-du-Nord, et Son Excellence M. dé D. Delva, comte dé la Petite-Rivière-

de-Dalmarie. Suivaient les princes de la famille impériale , toujours de front, à l’exception du duc de Port-de- Paix, frère de l’empereur, qui se tenait seul à quatre pas en arrière. Douze pelotons des différents corps de la garde impériale, derrière lesquels . marchaient six aides de camp de l’empereur, précédaient immédiatement le carrosse où se tenaient Leurs Majestés et la jeune prin-

cesse Olive. Devant et derrière ce carrosse, tiré à huit chevaux, et dont la magnificence ne serait pas désavouée par un monarque plus vraisemblable, s’étageaient dix-huit pages. Deux simples colonels, le colonel des chevau-légers, le grand-écuyer de l’empereur et le premier écuyer de Pimpératrice, tous à cheval, se tenaient aux quatre roues. La voiture des princesses impériales Célia et Oli-

vette, qui venait après, n’était attelée que de six chevaux et n’était escortée que de deux lieutenants-colonels. Six aides de camp de l’empereur et deux pelotons de la garde la séparaient de celles où se trouvaient les autres dames de la famille impériale, c’est-à-dire les nièces de l’empereur, la princesse Marie Michel, mère de l’impératrice,

puis trois sœurs et deux tantes de celle-ci, simples com-

tesses. Le programme plaçait à la suite les carrosses des

dames d'honneur, dames d’atours, princesses, duchesses, comtesses, baronnes et chevalières; mais, à part quatre ou cinq exceptions, le programme se trouva sur ce point en défaut. La plupart de ces dames exercent, je l’ai dit, des professions utiles et n’auraient guère pu exhiber, en fait de voitures, que les carrioles et les brouettes sur lesquèlles elles transportent leurs denrées. Beaucoup d’entre elles, plus fidèles à létiquette que leurs époux, avaient

cependant endossé la robe de cour, dont elles faisaient porter la queue par leur petit nègre.

Arrivées au Champ de Mars , Leurs Majestés entrèrent dans une tente pour revêtir le costume du sacre. Quelques minutes après, la portière de la tente se relevait, et la figure épanouie de Soulouque, cette bonne grosse figure enfantine que la peur des maléfices ou la soif du sang décomposent parfois d’une façon si étrange, se détachait, entre un splendide diadème et le manteau bleu constellé d’or; mais le manteau était trop étroit et le diadème trop large. Sa Majesté portait en outre Le sceptre et la main de justice. Par un reste d’habitude et tout pénétré qu’il était de son nouveau rôle, Soulouque ne put s’empêcher, dans le court trajet qui séparait la tente de l’église, de jeter quelques regards soupconneux devant lui; c'était peine inutile. Les recherches les plus minutieuses avaient été faites à temps, et on n’eût pu découvrir, même au microscope, sur tout le passage de l’empereur, ni brins d'herbe ni grains de poussière figurant la forme d’une croix. Les incrédules n’étaient pas, on le sait, moins intéressés que les croyants à ces sortes de précautions, car, à chaque mauvais présage qui avait frappé Soulouque depuis quatre ans, avait répondu une hécatombe humaine. | :

L’impératrice, couverte de son manteau, mais sans anneau et sans couronne, et escortée de ses chevaliers d’honpeur, ouvrait cette nouvelle marche. Les princesses Olive, Olivette et Gélia soutenaient ce manteau; le leur était soutenu par les chevaliers de Sampeur, Léandre de Denis et Myrtil de Latortue, et celui de l’empereur par les princes

. Jean-Joseph et Alexandre de Jean-Joseph. Chacun des honneurs, c’est-à-dire l’épée, le collier, les arineaux, lé globe, etc., etc., était porté sur un coussin par un grand dignitaire escorté de deux autres dignitaires de rang égal. Un magnifique dais avait été dressé dans l’église pour Soulouque et Mme Soulouque, et un grand et un petit trône devaient recevoir tour à tour ces deux étranges Majestés selon les différentes phases de ia cérémonie. II faut renoncer à la décrire en détail. Les évolutions compliquées par lesquelles les objets composant la toilette du couronnement passaient des mains, de la tête et des épaules de l’auguste couple sur l'autel; la bénédiction et la tradition de chacun de ces objets; la triple onction que Leurs Majestés, agenouillées sur un coussin au pied de V'autel, reçurent sur le front et lés deux mains; — l’interrogation latine adressée à brûle-pourpoint à l’empereur, lequel ouvrit des yeux effarés, incertain, dans ce feu roulant de mots nouveaux qui brouillaient depuis une heure sa mémoire, si c'était là qu’il devait, lui aussi,

parler latin ; le vigoureux effort par lequel il recouvra sa présence d'esprit et comprit que c'était bien là ; le rapide combat que se livrèrent sur ses lèvres le mot profiteor indiqué par le rituel et le mot confiteor plus familier à ses souvenirs de chrétien; — enfin le baiser respectueux, mais retentissant, que l'abbé Gessens imprima sur les joues du monarque, voilà qui dépasserait de beaucoup les bornes de ce volume, et nous ne serions pas encore arrivés au second tiers de la cérémonie. Le programme seul, qui se bornait pourtant à des indications bien sommaires, ne comprenait pas moins de onze mortelles pages

ET SON EMPIRE. 231 in-folio d'impression menue, Un épisode saisissant signala la fin du sacre. Par un noble mouvement de flerté qu’avait d’ailleurs prévu ce programme , l’empereur, qui avait voulu recevoir des mains de l’Église jusqu’au sceptre et à l’épée, alla prendre lui-même la couroune sur l’autet et s’en couronna. Quant à l’auguste Adelina, elle füt couronnée par son époux.

Cette autre. prévision du programme : « les cris prolongés de vive l'empereur ! vive l’impératricel se feront entendre dans éoutés les parties de Péglise (i) ), » füt non moins fidèlement remplie, et cela à deux reprises difterentes : avant le Te Deum et après le serment constitutinnnel prêté sur l'Évangile par Pempereur. L'abbé Céssens donna le signal des premières acclamations, en s’écriänt sur les inarches du grand trône ! Vivat iniperatér in &lernum/ ét le roi d'armes donna le signal des autres en disant tout d’uné haleine : Lé très-glorieux et trèsauguste érpereur Faustin I7, empereur d'Hati, ést courünné et intronisé. Vive l empereur! Le programme aurdit certainement pu sé dispenser de pousser la prévoyaïcé si loin. Un anioür bien näturél dé la vie chez quelqueë-ütis et un véritable fänatismé dé dévouement chez le plus grand nombré garantissaient d'avance la spoñtanéité et l’unanimité des aeclathätions. Dans le bas peuple surtout, l’enthousiasme, surexcité par les danses,

{4) Pour qué riétl ne mantjuât à l'imilation ; le prograrhine aväil et6 textuellément copié, et sans autré variante que le changement du passé en futur, sur le procès-verbal du sacre de Napoléou et de Joséphine. Te

le bruit des tambourins, des cymbales, des cloches, de la canonnade, tenait du délire. Gette fois, d’ailleurs, un profond sentiment d’orgueil s’en mèlait, car Soulouque est, à coup sûr, le premier papa vaudoux qui ait eu les honneurs d’un sacre , et d’un sacre à l’instar de Napoléon , ce demi-dieu des nègres.

La musique de la grand’messe fut tour à tour exécutée par les trompettes, les clarinettes, les cymbales et les tambours de la garde impériale, formidable orchestre qui donnerait le mal de dents à un mort, et par la chapelle de Leurs Majestés, qui se compose d’un premier et d’un second maïtre, de vingt-cinq chevaliers présentant ensemble un effectif de onze violons, trois basses, une clarinette sept flûtes, deux cornets à pistons et d’un seul chanteur, le chevalier Théogène de Poule, — enfin de vingt-quatre chevalières. Quelques-uns de ces exécutants ont un réel mérite ; mais, dans le choix des autres, on a eu malheureusement plus d’égards à la naissance qu’au talent, et l’harmonie n’était encore ici que dans les cœurs. — À l’offertoire, l’abbé Cessens reçut des propres mains de Leurs Majestés deux cierges où étaient incrustées treize pièces d’or, plus un pain d'argent, un pain d’or et un vase. Ces cinq offrandes étaient portées par une princesse et quatre duchesses escortées d’un nombre égal de comtes. |

Nous passons les ruineuses magnificences qui, durant huit jours, célébrèrent ce sacre; et la carte à payer ne s'arrêta pas même là. Quelque temps après, les chambres haïtiennes votaient à l’oint de l'abbé Cessens 230,000 gourdes (1,250,000 fr.) une fois payées, « pour subvenir

« aux dépenses imprévues, et parce qu’il est de la dignité « de la nation », disait ce parlement modèle, « d’envi- « ronner de éoutes sortes de considérations le souverain « qui jouit de son amour et de sa sympathie. »

Lé6 prileilé ahutüricé éù itaiti. — Le sébFot àé Boulodaud!:

Tout le monde n’a pas envisagé l'élévation de Soulouque à l'empire par son côté comique. Quelques journaux américains ont cru n’y découvrir rien moins que la première manifestation officielle du projet d’une confédération noire qui grouperait autour du noyau haïtien la population esclave ou affranchie des autres Antilles. Il se peut, en effet, que des hommes de couleur de la Guadeloupe aient rèvé à quelque chose de semblable avant les scènes d'avril 4848, qui les ont édifiés sur la tendresse de Soulouque pour les hommes de couleur. 11 se peut encore que cette idée ait germé, à Paris, dans le cerveau de certains négrophiles monomanes, pour qui l’émancipation ne serä

pas complète tant qu'ils n’auront pas vu, dans nos colonies veuves de tout vestige de civilisation européenne, un esclave blanc ou mulâtre expirer sous le fouet d’un planteur noir. Il parait avéré, enfin, qu’au printemps de 1849, les noirs insurgés de Sainte-Lucie ont assailli le palais du gouverneur et incendié quelques habitations au cri de vive Soulouque ! Mais l’homme qui sert de prête-nom à ces vagues desseins est à coup sûr le dernier qui pourrait y tremper. En apprenant quel rôle lui assignaient des espérances insensées ou coupables, Soulouque manifesta autant d’irritation que d’effroi, et il s’écria : C’est encore un tour de ces coquins de mulâtres pour me brouiller avec la France, avec l'Angleterre, avec tout le monde! Quant aux sujets de Soulouque, l’idée de revendiquer à l’extérieur le bénéfice d’une solidarité de race leur est, s’il est possible, plus étrangère encore qu’à lui. Pour n’en donner qu’une preuve, la nouvelle de l’émancipation-décrétée en 1848 dans nos colonies, nouvelle qui parut causer une véritable joie au futur empereur, les trouva d’une indifférence absolue. Il ne s’agissait que de nègres!

Puisque nous voilà tranquillisés de ce côté, nous pouvons parler en amis de cet empereur comme il n'y en a guère, et de cet empire comme il n’y en a pas.

La première question qui se présente est celle de durée, et cette question nous parait résolue en faveur de Faustin Jr, Les trois précédents despotes noirs ont succombé sans doute par la coalition des haines et des terreurs que Soulouque accumule depuis sept ans autour de lui; mais Toussaint, Dessalines et Christophe étaient environnés de généraux de la guerre de l’indépendance, c’est-à-dire d’au-

tant de rivaux d’influence que le souvenir d’une longue égalité rendait fort peu endurants à l’endroit des tyranniques fantaisies de celui d’entre eux dont ils avaient fait leur maître, et qui, disposant chacun d’une autorité sans bornes sur la partie de l’armée qu’ils avaient organisée, se trouvaient parfaitement en mesure de traduire leurs rancunes en rébellion. Autour de Soulouque, rien de semblable. Parfaitement ignoré jusqu’au jour où un expédient électoral l’a porté au pouvoir suprème, il exerce sur son tremblant entuurage l’ascendant de la surprise et de linconnu, et l'illusion si complète où on était tombé dès l’origine sur son caractère donne même à l’abattement général le côté exagéré de toute réaction. En second lieu, la génération guerrière et disciplinée des trois époques dont il s’agit, celle que l’ancienne agrégation de l'atelier avait groupée en masses compactes et distinctes, en véritables partis, autour de chaque chef, a complétement disparu ; une longue paix eût suffi à empêcher d’ailleurs la reconstitution des grandes influenees militaires d’autrefois. La plupart des généraux actuels ne le sont que de nom, par une fiction qui consiste à assimiler les principales fonctions civiles aux grades militaires correspondants, et quant aux véritables généraux, ils participent de limmense impopularité qui pèse aujourd’hui sur le service militaire. L'armée haïtienne s’élève à plus de vingt-cinq mille hommes sur une population d’un demi-million (1)

(t) Dans sa Géographie de l'ile d'Haïti, publiée en 4832, M. A. Ardouin paraissait pencher pour le chiffre de 700,000 âmes, sur lequel il assignait 425,000 âmes à la partie espagnole, ce qui eu lais-

d'âmes, où Jes femmes figurent au moins pour les qu cinquièmes ; C est V équivalent d’un effectif quintuple d nôtre, et l’on comprend ce qu’un pareil système a d’ to. lérable dans un pays où trente annfes d’un laisser-aller absolu ont déshabitué les masses de toute dépendance, où l'absence d'industrie et le morcellement systématique de la propriété attachent presque tops les hommes valides au sol, et où les facilités d’un concubinage devenu normal (1) ont créé à chacun d’eux des liens de famille. L'appât d’une solde mensuelle de 4 gpurdes (4 fr. 80 c.

environ au laux du jour), sur laquelle les soldats haïtiens doivent se loger, se nourrir et en partie S équiper, n'est pas de nature à vaincre cette légitime répugnance. N'étant pas casernés, ils peuvent, à la vérité, disposer de

sait 515,000 pour la partie française ; mais l’auteur signalait en même temps la tendance des campagnes à refluer vers les villes, où les conditions hygiéniques sont bien inférieures. Or, ce u’est pas trop que d'évaluer à 73,00 âmes le déficit qui a dû résulter tant de ce surcroît de causes de mortalité que des troubles civils de 4842 et 43, de huit années de gugrre ayec les Dominicaius , eufin des éclaircies faites par l'émigration et le bourreau depuis le 46 avril A848. Tout relevé exact ou même approximatif de la population est d'ailleurs impossible. Les noirs des campagnes, qui attachent une haute importance à faire bap. tiser leurs enfauts, enterrent en revanche la plupart de leurs morts d’après le rite idolâtre, de sorte que l'état civil, qui est dans les mains du clergé, n’enregistre avec quelque précision que le chiffre des naissances, ce qui rend impossible toute évaluation comparative, Le chiffre des paissances pris isslément serait une base de calcul tout aussi incertaine, car il est notoire que la mortalité des enfants est beaucoup plus grande en Haïti que partout ailleurs.

(4) Sur 2,015 naissances relevées par le Moniteur haïtian du 40 août 4850 dans quelques localités prises au hasard, il n’y en avait que sé d'enfants légitimes , un peu moins de quatre pour cent.

leur temps entre les périodes de service, et la plupar prennent mème ce service fort à leur aise. Rien n’est plus commun, par exemple, que de voir, dans üne guérite veuve de sa sentinelle, un pacifique fusil veiller tout seul au salut de l'empire. S'agit-il encore d’une expédition noire acourent avec un enthousiasme difficile à à décrire à la distribution des vivres et des cartouches, et les soldats ne sont pas plus tôt en marche, qu’ils désertent par bandes à droite et à gauche du chemin (4), prenant l’air dans les bois tant que les vivres durent et dépensant follement leurs cartouches en pétards. Ce relâchement mème de la discipline donne la mesure du peu d'autorité morale dont jouissent aujourd’hui les généraux, et comme, PAT UR reste de scrupyle, les déserteurs se croient tenus de se cacher, ou tout au moins d'acheter l'inqulgence des chefs de corps, ils éprouvent envers ceux-ci un sentiment où la haine du réfractaire se double de la haine du contribuable.

Libre des rivalités d'influence en qui se perspnnifièrent les griefs soulevés tour à tour par Toussaint, Dessalines et Christophe, Soulouque à de plus un point d’appui que ceux-ci n’avaient pas. Toussaint et Christophe, avec leur

(*) À la fin de décembre A8#T, les Domipicains ayant fait une pointe gur le territoire haïtien, Soulouque envoya contre eux trois régiments qui, au moment de se mettre en marche, ne présentaient ensemble qu ‘un effectif de 100 hommes, bien que chaque régiment se compose d’euviron 600 hommes. Dès les premières étapes » leé cinq sixièmes des soldats manquaient à l'appel; l’un des régiments s se trouvait méme Féduit à quinze soldats ét quarante-trois officiers.

parti pris violent de civilisation, repoussaient impitoyablement le vaudoux, et Dessalines, malgré son engouement sincère ou affecté pour la sauvagerie africaine, s'était lui-même brouillé avec les papas. N’étant encore que général, il se fit, un jour de bataille, « droguer » par l’un d’eux, c’est-à-dire couvrir le corps d’amulettes destinées à le rendre invulnérable ; mais, tout drogué qu’il était, il fut justement blessé dès la première décharge. Furieux, Dessalines bâtonna de sa propre main son sorcier, se fit rendre les dix portugaises payées pour la consultation, et déclara, à partir de ce jour, que les papas n’étaient que d’odieux intrigants (4). Soulouque, dont la tyrannie n’est au contraire qu’une réaction vaudoux, a dans les innombrables adhérents de cette ‘franc-maçonnerie nègre autant d’espions et de séides prêts à Pavertir au moindre symptôme de conspiration, ou à faire, par un concert muet, le vide autour du conspirateur; témoin l’indifférence si subite et si profonde qui accueillit la chute de Similien. Et cependant, par la hardiesse que lui donnait sa vieille familiarité avec le chef de l’État, par sa position

dans la garde présidentielle, dernier foyer de cet esprit de

(4) Dans une autre circonstance , Dessalines, alors inspecteur général des cultures, apprit qu’un concile vaudoux se tenait dans la plaine du Cul-de-Sac, sous la présidence d’une vieille femme noire, et qu'un grand nombre de cultivateurs abandonnaient leurs travaux pour y assister. Il alla-cerner avec un bataillon le lieu des séances, dispersa la réunion à coups de fusil, et s'étant emparé d’une ciuquautaine de prisonniers, les fit baionnetter séance tenante. M. Thomas Madiou, qui raconte le fait, ajoute : « Toussaint avait en horreur tout ce qui tenait au vaudoux ; il disait souveut qu'il ne parlait du nez que parce que les vaudoux avaient lancé sur lui quelques maltfices. »

corps qui rendait autrefois les révolutions militaires si faciles, Similien était le seul qui remplit les deux conditions nécessaires pour recommencer vis-à-vis de Soulouque le rôle qu’ont successivement joué Dessalines et Christophe vis-à-vis de Toussaint, Christophe vis-à-vis de Dessalines, et Richard vis-à-vis de Christophe.

Soulouque n’a donc pas pour le moment de complot à redouter, car l'instrument et la matière’, l’armée et les masses, manqueraient à ce complot. Ne pouvant croire à des trahisons là où la trahison serait impuissante, chaque suspect a fini par prendre au mot les marques bruyantes de dévouement que la terreur suscite autour de lui, et si quelque vœu timide de délivrance germe çà et-là dans les cœurs, on peut affirmer qu’il n’y a pas en tout Haïti deux hommes, deux parenis, deux amis assez sûrs l’un de l’autre pour eser l’échanger. Un double, un triple espion- . nage, qui transforme souvent le délateur en dénoncé, ne justifie d’ailleurs que trop cette universelle contagion de défiance, qui s’exerce à deux mille lieues de distance : les Haïtiens proscrits qu’on interroge répondent invariablement par l’éloge de Soulouque, comme s’ils tremblaient que le reflux de lAtlantique allât porter au vieux nègre illettré qui règne sur leurs foyers vides quelque involontaire signe d’improbation, pour rapporter ici l’invisible vengeance du maitre.

L'excès même de cette panique amènerait partout ailleurs l’explosion de quelque désespoir individuel; mais, le mobile de l’ambition manquant, celui de la vengeance n’est guère à redouter pour Soulouque. Dans la prostration de cette bourgeoisie jaune et noire qui semble n'avoir plus

242 L'EMPEREUR SOULQPQUE

que le courage le mourir, tout n'est pas en effet contrajnfe et stupeyr. Il y a aussi beauçoup de cette yénération instinctive de PAfricain pour la main qui le frappe et le pied qui le foule. Le despotisme était ici dans les murs ayant d'exister dans les choses, et je pen dognerai qu’une preuve. Lors de la bougherie de muylâtres ordonnée à Saint-Marc par Christophe, un général, ponr faire acte d’ohéissance, tua de sa propre pain sa femme et ses enfants. Si exigeant qu’il füt spr cet article, Christaphe trouva lui-même que s'était frop d’obéissance, et d'un violent coup de canne, disent les uns, d’un coup de pied, disent les autres, il creya un œil au meurtrier. Eh bien! la pensée de cet abominable dévouement, qui partout ailleurs ne serait que de la lâcheté poussée jusqu’à Pidiotisme , cette pensée a py trouver place dans l’intelligence, sinon lq plus cultivée, du moins la plus droite ; la plus ferme, la plus avide de civilisation qui ait surgi depuis longues années des rangs de la caste noire. Ce général, ce n’était ni plus ni moins que le futur président Riché ; le prédécesseur de Soylouque l'homme d'adoption de la classe éclairée du pays qui l’a pleuré, on peut le dire sans métaphore, avec des larmes de sang. Une classe si indulgente pour le fanatisme de la servilifé était évidemment . Gapable de l’éprouver plus ou moins pour son propre compte. Cette prédisposition n’a pas même attendu pour se révéler chez elle l’excitant de la peur : ainsi, sous le régime d'une constitution ultra-dé.sorratique , alors que Soulouque n'était que président, les plus fougugnx égalitaires trouvaient {rès-naturel ef frès-normal qpe, dans les diners d’apparat, il se fit servir par des généraux placés

ET SON EMPIRE. 243 debout derrièré sà chaise. Parmi les révôlutionnäires repentants qui exaltent ailleurs le principe d'autorité, yen at-il beaucoup qui pousseraient la sincérité jusqu’à changer ses assiettes ? La terreur n’a donc tout au plus ici que surexcité une tendance inhérente à esprit public haïtien, et dont là Manifestation extérieure n'implique aucune révolte intérieure. Sa majesté noire a même pu soumettre impunément le séntiment monarchique de ses sujets à des épreuvés fort rüdes. Pour ñé rien cacher, Soulouque, auprès dé qui le éliasté Hippolyté n’eût été näguèré qu’un’ débraillé, et qu’on avait vu, jusqu’en 4849, notämment dans 5a sanglänté éxpédition du sud, repousser avec un vertueux eÏroi les agacéries férninines que ’enthousiasmé et souvent, hélast-la peur provoquaient sur son passagé, Scülotique, depuis qu’il est émpereur, semble tout à fait décidé à prétidré au mot l’intrépide figure de rhétorique par läqüelle ceftains discours officiels l’ont surnommé Îë pète du peuple. Aucune die de là cout hé sera bieñtôt plus, dit-on , à l’äbri des formidables atlenticiis de Faüsti. Et si je révèle ces détails ihtimés, c’est qu’à proprerent patler ce H’est point viéé chez lui. L'idée dé domifiätion, suttout dé roÿduté, ré se séparant pas, dans l’ésprit dé l’Africaiti, de celle dû jéuvoit discrétiônnairé (À), de louqe HE voit là dé trés-boñiñe foi qu’üri dés mille droits superbes ditachiés à là qüalité d’emipereur, et il exercé ce

" | dis Voici une äutre nuance de cette interprétation nègre du droit de dorhlüätiün. Âptës 1ék écènes d’ätril , les ditif de Similiét Énträtent quelquéfois pat désœuvfrerhent daïié les boutiques et disaiènt 4 14

marchande du ton le plus natutel du monde : « Vous me plaisez, et quand nous aurons tué votre mari, vous serez ma femme. »

droit avec la double sécurité d’une conscience pure et d'une santé de fer, — encore une garantie de stabilité qu’il faut mettre en ligne de compte. Les gens qui spéculent sur la mort naturelle de Faustin Er risquent d’autant plus d'attendre, qu’il est d’une sobriété proverbiale à l'endroit du tafia, ce poison lent des nègres qui les tue vers la centième année. |

De toutes ces garanties de sécurité et de durée il sortirait partout ailleurs une réaction de clémence : par malheur, Soulouque continue de se montrer aussi inexorable,

aussi ombrageux qu’au fort même de la crise de 4848. A ” l'occasion de son avénement à l’empire, une proclamation avait mis à l’ordre du jour la fusion des cœurs et engagé les citoyens à se serrer la main de la réconciliation sur l'autel de la patrie. Quelques personnes osèrent prendre la chose au mot et exposèrent timidement à Sa Majesté qu’à moins de promener l’autel de la patrie de prison en prison, les verrous et les murailles de ces prisons seraient un obstacle insurmontable à la poignée de main demandée; mais, au seul mot d’amnistie, Soulouque manifesta l’effroi courroucé de l’avare qu’on engagerait à dépenser en un jour ses patientes économies d’une année. Depuis lors, disons-le, il a pu d’autant moins se préoccuper de la pensée de clémence que semblait lui dicter sa déférence pour les modes et les précédents monarchiques, qu’il en a le bénéfice sans les charges. On ne donne pas, en eftet, au palais un seul repas officiel où Faustin F' ne se rengorge au dessert devant des toasts comme celui-ci : « À la magnanimité du héros! à la clémence du grand homme! »

La réaction ne pourrait guère venir ici que de Rome. Sans l’audacieux escamotage pratiqué par l’abbé Cessens, il n’eût assurément dépendu que du Saint-Siége d’utiliser au profit des innombrables suspects retenus sans jugement dans les prisons l’ardent besoin qu’éprouvait le monarque nègre de se faire sacrer; il suffisait de poser pour condition première de ce sacre l’amnistie. Même aujourd’hui, si un concordat mettait fin aux monstruosités que je signalais plus haut; si, au lieu et place des scandaleux aventuriers qui, pour faire tolérer leurs désordres, sont souvent les premiers à flatter les fantaisies de Soulouque, un clergé véritable, d'autant plus considéré qu’il aurait pour lui le bénéfice du contraste, venait faire entendre à cette nature brute, mais non dépravée, des conseils d'humanité et de bon sens, il ne faudrait peut-être pas désespérer de la clémence. Le caractère de Soulouque offre, en effet, des ressources précieuses à toute influence civilisatrice qui serait en position de les utiliser. Je mettrai en première ligne un extrème respect de l’opinion du dehors, respect qui perce dans les naïves contrefaçons de sa majesté noire, qui la rend sensible au delà de toute expression aux plaisanteries des journaux français et américains, et qui a pu souvent la dominer jusqu’en ses plus sanguinaires emportements, témoin le succès avec lequel notre consul général fit jouer ce ressort en 1848. Soulouque a en outre, je crois l'avoir dit, le bon côté des naturels soupçonneux , une déférence instinctive pour tout conseil dont il ne peut suspecter le désintéressement, et de là encore l’ascendant du consul de France plaidant la cause d’une classe qui, saus un

946 L’'EMPÉREUR $SÜULOUQUE

petit nombre d’exceptions, avait érigé jiüisqué-là en tac. tique là haine de la Fratice et Aës Fidneais. CE du’ä pu accidentellement obtenir un dgënt éträtigét, dont l’imi: mixtion dans les affaires intérieures ; si loyale et si bien amenée qu’elle soit, porte toujours quelque ombtage, dit clergé sérieux, un corps dont l'intervention h’atitdit rte de blesssant, parce qu’elle serait exclusivemetit morale, et d’ailleurs prévue et acceptée, né l’obtiendrait-il pas plus aisément ehcore, et surtout d’une façon plus continue ?

Le jour où une lueur durable d’humänité percerait cés ténèbres de sauvagefie, le jour où Soulouqué serait parvenu à comprendre que respirer et tharchér n’est pas un crime pülitique, et que la classe qu’il redoüte a pouf ünique ambition de n’être ni emprisotiiée ni fusillée, cë jour-là; à tout prendre, Haïti serdit théoriquement plus ptès de la civilisation qu’il ne l’a jamais été. Ne l’oublions pas : bien qu’il ne soit sorti du milieu mulâtre due pour ehtrer dans le milieu ültra-Hoit, et d’il n’ait cessé dès lors de subir le contact d’influerices änti-françäisés, Soulouque est, avec Riché, le setil thief haïtlen qui ait sinon éotnptis, du moins senti la nécessité dé inénagét et dé teténit nôs hationaüx (1). Or, best par häirde ou méfiäncé

LT

(4) Il a même à cela beaucoup plus de mérite que Richgj dul n’était pàs obsédé comme lui par la minorité ultra-noire, et qui était en courägt daïls &es téhdadcés vlvitidélrices, d’un côté par quelques hommes de la jeune géhéfatioh inulâtré, beaucdup plus intelliÿehte sous ce jrapport que sa devancière; d’un autre côté, par quelques noirs éclairés, entre autres son ministre, M. Larochel. Le contraire àrrive autour de Soulouque. Si quelques hommes déplorent secrète-

kT SON EMPIRE. 347 des Français qu’Haïti refuse le droit de propriété aux blanes, et, si hotre ancienne colonie, qui « expoïtait atmuëllemétit dtiatit éent inilliotis de livres de sucre n’en fabriqtie plus dssez pour lès besoins de 8es ralades (1);5 4, après avoit dofné à sa métropolé uit excédäitt annuel dé près de 22 thilliohs de ffants, elle räfipotte 4 grand’peine à son piopré trésor de 6 4 7 inillionis ; si sa monnaie n’a cours que four le quitiziène de la Yäleur nominale ; si le peu d'espèces métalliques qué l’üsüre fait circuler sur le littoral ÿ $oñt grevées d’ün intérêt qui varié de 36 à 365 pout ceht; si on a vu enfin vers le iilieu * de 4847, avant la terréut uültra-noire et sous l’inflüeñté d’une réaction coïhplèté de sécurité, une habitation dë cinquante ärpeñts, patfaitement située et plantée en grande pattie de caféiets, c’est-à-dité en plein rapport, ne pas trouvet d'acquéreut au prix de sille fruncs, — c’est à 4 ridictile et sauvage eXclusioti dont jé parle qu’il faut surtout attribuer cétte récidive de batbarie. L’insurrection noire #’äväit hérité que des tüihes tu’elle avait faites ; l’immibtétion européenhe pouvait seule remplacët dans Vahcien Säint-Domingue les éléments de travail ét de cofrtiefice qui eti avaient dispart vec tios colons. Seul ellé pouvait ÿ apportét les capliaix, lès péobéiés de tul®

ment que leüf pays fie suit fjäs düveft à là éivilifatiohi blänele ; ls se taisent ou même affectent de s’associer aux clameurs du parti ultra: noir, afin de ne pas attirer sur eux les soupçons de ce terrible parti. Souléudue a en outre à lutter dans son propre conseil contre ies objéctiotis anf-frétiçaises du fninistre dès finances, M. Salôihon, noff très-instruit et très-habile.

(1) Colonies étrangères et Haïti, par Victor Schælcher. —Paris. Pagnerre, 4843.

ture et de fabrication, l’expérience et les relations commerciales nécessaires pour relever les sucreries, pour mettre la production locale en mesure de lutter avec la concurrence croissante que lui faisaient les améliorations agricoles et mécaniques introduites par l’activité européenne dans les autres Antilles, pour rendre à cette production ses débouchés d’autrefois, pour substituer enfin à l’expédient mortel d’une émission continue d’assignats les ressources normales d’un accroissement de revenu. Les dispositions que montre Soulouque à l'égard des blancs en général et des Français en particulier seraient donc pour Haïti l’augure d’une véritable régénération, si ici, comme à propos des piquets, comme à propos de l’amnistie, et faute toujours d’un arbitrage éclairé et accepté qui vienne dégager à point le fait ou l’instinct civilisateurs des préjugés sauvages qui les neutralisent, il ne fallait se contenter encore de la donnée sans l’application, du principe sans la conséquence. Bien qu’il lui eût suffi de froncer le sourcil pour réduire à néant cette conspiration de sauvagerie et de peur qui perpétuait, vingt-cinq ans après la reconnaissance extérieure de l’indépendance haïtienne, un isolement désormais sans prétexte, Soulouque a fait ou laissé introduire dans sa constitution impériale l’article qui interdit aux blancs d'acquérir des immeubles. Soulouque n’a même pas la logique de son despotisme. Cet étrange empereur constitutionnel ferait bien certainement fusiller, et de la meilleure foi du monde, quiconque oserait soutenir que l’État n’est pas Faustin Ier, et on ne pourrait pas trop lui en vouloir s’il savait pousser sous ce rapport jusqu’au bout l’imitation de Christophe,

qui, parti de la même idée , se croyait du moins intéressé à gérer les finances de l’État en bon propriétaire ; mais point. Jaloux de cumuler ici comme en tout les bénéfices des situations les plus contradictoires, Faustin Ier apporte dans l’administration de ce pays qu’il considère comme son patrimoine perpétuel l’imprévoyante avidité d’un révolutionnaire de passage.

L'État est chargé d’habiller les troupes, et, sous ce prétexte, Soulouque, qui s’est adjugé le rôle de fournisseur général, achète tous les jours des centaines de pièces de drap à des prix fictifs, suuvent doubles et triples du prix réel , ce qui revient à dire, pour nous servir de l’expression vulgaire, que Sa Majesté noire fait sauter l’anse de son propre panier. Les magasins militaires regorgent de drap, et on offre toujours du drap, toujours accepté, grâce à l’appât de ce bénéfice de cent à deux cents pour cent. Il est bien entendu que, malgré cette profusion de drap, le formidable empire d'Haïti continue d’offrir ce phénomène bizarre d’une armée habillée de trous. Les favoris officiels du jour ont naturellement leur part dans le pillage qui embrasse toutes les fournitures de l’État. Au commencement, Soulouque, effravé de l'invasion de cette bande affamée d’adjudicataires qui venaient sur ses brisées, les repoussa en masse ; mais depuis, il s’est laissé fléchir, se contentant de prélever un bénéfice de 30 à 40 pour cent sur chaque affaire qu’il permet. Il a du reste plutôt gagné que perdu à ce partage, car les piquets en faveur et leurs amis sont devenus pour lui autant de courtiers dont l’inventive avidité sait dénicher des affaires d’or là où Sa Majesté croyait souvent avoir fait place nette. Quelques

2to L'EMPEREUR SÜULOUQUE géns ünit tiülivé Île secret de pillet dahs le pillage mêine : tôlis pouttiüns Citer, par exémiple, tellé foütnitüré qui à péssé par trois où quatré mains, revendue chadué fois avec un bénéfice de 80 ou Â00 hour tent, avant d’ärrivér dans les rmdgäsins militaites. Soüloïque ptélevä pour sa part 60,000 francs sur cette afläire, consétitie en faveur d’une dame de sa connaissance, et qui eut pouf résultat de faire payer quinze à l’État ce qui ne valait que quätre (4). Si Soulouqué etnployait les sommes qu’il accapare ânnuellétent à créer des plantations et des sucreries , il faudrait peut-être se féliciter de cétté concéntration dé

(4) L'engreagé dès concussions rie s’arrète paë toujours là. Plutôt que de laisser pourrir ces fabuleut approvisiotineihents dé drap, quelques généraux trouvent logique de les revendre pour leur propre compte , et au-dessous du prix de fabrique, aux détaillants de Portdu-Prince, cé qui à le triple effét de frustrer lé trésor des droits qu’il auralt perçus sur li même quantité de dfap livrée h-la Consommiation par la voie régulière; — de créer une tôncurrence écrasärite audi maisons qui s’étaient approvisionnées de marchandises similaires par cetlé Voie; — eïfin, de diminuer la masse des échanges avec le dehors, e'est-à-dire j’etpdrtätion dés dehrééé indigênes, danë là proportion du déficit et des cäuses dé ralentissement sdbid pat fimpbttation légale. |

Depuis que ceci est écrit, M. Maxime Raybaud est, du reste, parvenu, à force dé péréistante , à imposer à Soulouque ün arrangement qui a pour résultat, d'urie party dé éousttdire le pâldmedit dé l'iidérrpité coloniale aux frauduleuses chicanes que provoquiit l’interprétttion de la tonvention du 45 mai 4847; d’autre part ; d'assurer le sorvice des intérêts et de l’arnortissemeït dé l’emprunt häïtien. Les besoins fitäheiets que va eréer cétte double 6bligation tnéllhoiit péutêtre fin aux dilapidations inintelligentes dont je parlé. B’il ést 46. pourvu de toute prévoyance et de tout esprit de généralisation, Sou- Joudé sait, éni revatichie, céder à la pression d’une nécessité immédiate. ‘

ET 50N EMPIRE. 251 capitaux ds une seule main, çar c’est par l'absence ou l’éparpillement de la force productive que 14 plus riche et la mieux située des Antilles en est devenue Ja plus inçulte et la plus délaissée. Ces millions n’entrent malheurensement dans la cassette impériale que pour sortir immédiatement du pays et aller solder à Paris, à Londres, à New-York, les splendides fantaisies de toilette de sa majesté Faustin. Ajoutons que, dans san incorrigible manie de se voler lui-même, Soulouque, non . content de disposer à son gré du revenu public, fait encore la contrebande comme un simple mortel, et que les objets achetés pour son usage entrent sans payer de droits (1).

Les recettes officielles de Soulouque passent au dehors comme ses recettes extra-offiçielles et y spnt encore plug mal employées. Tout ce qu’il n’en réserve pas pour ses besoins persannels est dépensé en préparatifs d’extermination contre les Dominicains, notamment en achats de navires américains, souvent hors de services, qu’il surcharge d’artillerie comme pour les rendre plus impropres encore à la marche, et que ses matelots nègres font

(4) À la passion des beaux habits et des beaux galons, s’est ajoutée, ces dernières années, chez Soulouque, [a manie du bâtiment. Sa: grande préoccupation est de posséder nne maison dans chacun des flots de maisons de la ville de Port-au-Prince. Il s'est aussi tourné un peu vers l’agriculture et cherche actuellement à relever une plantation assez considérable, dont la nation lui à fait cadeau, aux environs de la capitale. Malheurenseméhnt, il a requis en masse pour celte exploitation , et à titre de service militaire, tous les cultivateurs des bords de l’Artibonite, seule patrie de l’empire où le travail agricole ue fût pas entièrement abandouné.

sauter de temps à autre corps et biens, soit par distraction, soit en forçant la soute aux poudres pour y voler de

quoi faire des fusées et des pétards. Inutile de démontrer

que ces sortes d’achats, outre qu’ils sont l’occasion d’armements ruineux, sont d’une nature trop exceptionnelle pour alimenter le courant des échanges, et constituent une perte sèche pour le trésor haïtien.

Un système où tout est combiné, d’une part pour augmenter les dépenses, d’autre part pour réduire tout à la fois et les recettes et le capital circulant à intérieur, pre-

mier mobile de ces recettes, ce système n’a nécessaire-

ment pour issue qu’une émission continue d’assignats : aussi en fabrique-t-on presque sans interruption pour quinze à vingt-cing mille gourdes par jour, et c’est ici que

Re

va se révéler dans tout son éclat le génie financier de

Soulouque.

Ce qui soutient, je l’ai dit, la circulation de ce fabuleux

papier-monnaie, c’est que les importateurs étrangers ont

encore la bonté de le recevoir, mais à la condition sine.

quä non de l’échanger immédiatement et sur place contre

des produits du sol, notamment des cafés, qui sont aujour-

d’hui, avec les bois de teinture, presque la seule branch À

de l’exportation haïtienne. Le simple bon sens conseillait donc de surexciter à tout prix l’exportation du café, afin de neutraliser autant que possible les causes de dépréciation qu’une émission continue et illimitée fait peser sur le signe représentatif de cette production. Soulouque a fait justement le contraire.

L'expérience socialiste du monopole ayant eu pour ré-

sultat d’anéantir, ou peu s’en faut, les recettes métalli-

ques du trésor, en mettant en fuite l'importation étrangère qui alimente seule ces recettes, Soulouque imagina en 1850 de les remplacer par des ressources en nature. L’appât était d'autant plus tentant que, par une coïncidence fort rare, il arrivait justement cette année-là, d’un côté, que la récolte de café était d’une abondance extraordinaire en Haïti; d’un autre côté, que les cafés étaient fort recherchés et par suite très-chers sur les marchés d’Europe. En même temps qu’il retirait la loi du monopole, le gouvernement haïtien s’adjugea donc le droit d’accaparer pour son propre compte, chez les négociants consignataires, à raison de 50 gourdes le quintal, c’est-à-dire à près de 40 pour 100 au-dessous du cours, le cinquième des cafés destinés à l'exportation. Cette perte de quarante pour cent, répartie sur les cinq cinquièmes, se traduit, pour la masse des cafés exportés. par une première surtaxe de 8 p. 100, et ce n’est pas tout. Le gouvernement s’est réservé de payer ce cinquième accaparé par lui à 40 pour 100 audessous du cours en bons de douanes qu’il consent à rece- “voir pour paiement des droits d'exportation dus sur les . quatre cinquièmes restants; mais, comme le négociant , détenteur de mille quintaux, par exemple, reçoit en paie- ment des deux cents quintaux que lui enlève l’État, 10,000 gourdes en bons de douanes, alors qu’aux termes du tarif il ne doit, pour la sortie des huit cents quintaux restants, que 6,400 gourdes, il lui reste pour 3,600 gourdes de bons sans emploi. Par une de ces singularités de crédit qu’on ne rencontre qu’en Haïti, ces bons sans emploi, et ‘dès lors sans valeur, ne perdent à la négociation qu’environ 50 pour 400, ce qui, pour mille quintaux de café : 15

204 L'EMSEREUR SOULOUQUE

valant sur le marthé de production 80,000 fourdes , réduit cette nouvelle perte à 1,800 gourdes, où à un peu plus de 2 pour 100. Ce 2 pour 400, joint au 8 pour 400 mentionné plus haut, porte à plus de dix pour 400 la surtaxe dont la nouvelle combinaisoh financière de M. Salomon a grevé l’ensemble de l’exportation des cafés (1). Or, en ternps oninaire, les cafés de notre ancienne co- Jonie, bien que d'excellente qualité, se plaçaient déjà assez difficilement sur les marchés d'Europe, ce qu’on attribue à l’imperfection des procédés de nettoyage. Qu’arrivetat-il donc le jour où, n'étant plus soutenus au lieu dé production par les conditions de bon marché résultant de la surabondance de la récolte, et au lieu dé consommation bat la fernielé exceptionnelle des prix, ces cafés se présenteront en outre sur les marchés d'Europe avec une surcharge de 40 à 43 pour 100? Le consommateur n’en voudra plus, l’exportateur n’en demandera plus, et le cultivateur n’en produira plus (2). I faudra un temps

(4) Get expédient financier est, bien entendu, l’occasion de nouveaux tripotages. C'est ainsi, par exemple, que la vente du cinquième de la récolte 4850-4854 fut grevée de deux pots-de-vin de B fr. chacun par quintal de cent livres.

(2) Ou n’en ramassera plus, pour parler exactement. La culture du café se réduit, en effet, aujourd’hui, à Saint-Domingue, à la cueillette des grains qui tombent périodiquement des anciens plants de caféier, dont pas un seul n’est renouvelé. Les noirs laissent mème se perdre sur place une portion plus ou moins considérable de celte précieuse denrée, selon qu’elle se vend plus ou moins bien en Europe et qu'il en faut une quantité moindie ou plus forte pour représenter les quelques aunes de cotonnade et les quelques livres de salaisons dèmandées par chaque famille au commerce extérieur. C’est grâce à la fnarge laissée par cet éxcédant que l’expôrtatiôh des cafés du pays

plus où moins long pour que la situation que je signale produise ses conséquences extrèmes ; mais elles sont inévitables, si ce monopole partiel est maintenu. Le café manquant, l'importation arrêtera ses envois, car il n’est pas probable qu’elle cénsente à échanger des cargaisons de viandes, de farines, de tissus, etc., vontre des cargaisons de bois de teinture, que les bâtiments ne prennent que comme appoint et souvent même comme Îest. L’importation s’arrètant, la circulation de la gourde dont elle est l’unique soutien s’arrèêtera aussi, d’autant plus que les trois ou quatre éléments d'échange intéreur que pos: sède Haïti proviennent du sol et se trouvent, vu l’extrême division de la propriété, presque toujours réunis dans la même main, ce qui suffit à paralyser l'échange.

Privée du même coup des recettes d’importation, des recettes d'exportation et de l’impôt territorial que le contribuable ne pourra plus payer qu’en chiffons de papier sale, Sa Majesté n’aura plus qu’une ressource pour sou-

beut résister éncore à l’enéhérissement factice dont les a frappés l’accaparement du cinquième. Mais le miracle de fertilité dont je parle ne saurait se continuer iudéfiniment. Les vieux caféiers et leurs reje

tons sont graduellement étouffés par la formidable puissance de vé- Bétation des forêts du’on leur avait primitivement donné pour abri; l’excédant en question disparaîtra, la production finira même par devenir insuffisante , d’où une double cause d’enchérissement réel qui, s’ajoutant aux conséquences économiques de l’accaparement du cinquiètne , fermera les marchés d'Europe aux cafés d'Haïti. Îl ne restera plus alors qu'un moyen de reconquérir ces marchés : le fenouvellement des plants; mais les noirs, que la perspective d’un profit immédiat et certain ne peut faire aujourd’hui sortir de leur apathie, p’en sortiront pas à plus forte raison devant la perspective d'un pi0fit hypothétique et à long terme: ro

tenir quelque temps encore la splendeur de son trône : c’est de vendre ses ducs, ses comtes, ses barons aux planteurs de Cuba et de Puerto-Rico. Quant aux paysans noirs, du moment où la cessation des transactions leur aura enlevé toute chance d’accroître leur bien-être par le travail, ils ne tarderont pas à s’enfermer dans ce problème : obtenir le nécessaire au prix de la moindre fatigue possible. — Ce problème, neuf Haïtiens sur dix se le sont déjà posé, et le bananier l’a résolu. J’ai entendu force gens soutenir que cette solution'est la meilleure, et s’extasier sur le bonheur d’un peuple qui n’aurait qu’à dormir deux ou trois ans de suite pour se réveiller en plein âge d’or. Il yalà, à tout prendre, quelque chose de vrai. Le seul inconvénient de ce bonheur, c’est de supprimer, avec la nécessité du travail, le sentiment de la solidarité sociale, de détruire avec ce sentiment le respect de la propriété, de préparer dès lors la disette par la disparition graduelle des bananes, que le plus fort volera au plus faible et dont celui-ci n’aura plus intérêt à soigner la reproduction, et d’amener finalement l’homme à considérer son semblable comme un repas servi par la nature. Certaines peuplades océaniennes, non moins privilégiées que les sujets de Soulouque sous le rapport du climat, justifient cette hypothèse inquiétante.

En somme, plus nous retournons cette vivante énigme qui a nom Soulouque, plus l’énigme s’obscurcit. Jamais forces, garanties, aptitudes civilisatrices aussi nombreuses ne se seront trouvées accumulées dans la même main, et jamais recul plus gratuit vers la barbarie n’aura été exé- .. édté avec un plus désespérant esprit de suite. Selon qu’il

plaira à cet indéchiffrable monarque d’entrer dans la voie où l’appellent son intérêt et ses instincts, ou de rester dans celle où le pousse je ne sais quel mobile occulte, Haïti sera prospère dans dix ans ou anthropophage dans vingt ans. Soulouque cache-t-il son jeu? Il le donnait presque à entendre un jour qu’il disait à quelqu’un : « Pour m’arracher mon secret, il faudrait m’ouvrir comme un maquereau ! » L'opération serait trop compromettante pour Sa Majesté noire ; essayons donc de chercher ce secret ailleurs: — dans cette petite république dominicaine dont l’obstination à demeurer république coûte tant d’insomnies et de déboires à Faustin Ier.

.. me me mm

La république dominicaine.

L’état social de la partie espagnole de Saint-Domingue offrait, à l’époque de la première révolution , un contraste parfait avec celui de la partie française. Tandis qu’ici les principes vraiment chrétiens déposés dans l'édit de 1698 avaient graduellement fait place à une législation qui flétrissait les mariages mixtes, entravait les affranchissements et érigeait ouvertement, à l’égard des affranchis, le préjugé de couleur en moyen de poliee, là tout était organisé pour faciliter la fusion des deux races. Le code des Indes reconnaissait les mariages de maitre à esclave, permettait l’affranchissement d’une manière absolue, laissait de fait à l’esclave la faculté de se racheter en le reconnaissant propriétaire des fruits acquis en dehors du travail dû

aux maîtres, et assimilait presque en tout l’affranchi aux blancs. Les mœurs espagnoles, avec leurs tendances d’égalité pratique qui n’excluent pas la subordination, mais lui donnent un caractère patriarcal, favorisaient encore le rapprochement, et des circonstances locales ajoutaient à cette influence des mœurs.

Au moment même où les travaux des mines achevaient de dévorer le peu d’indigènes qui avaient échappé à la férocité des premiers conquistadores , l'occupation du Mexique et du Pérou ouvrait à l’esprit d’aventures un champ illimité. L’absence de bras d’une part, lappât de l'inconnu de l’autre, firent émigrer vers la terre ferme la portion la plus entreprenante de la population, et la grande culture, qui supprime tout contact entre le maitre et l’esclave, demeura à peu près inconnue dans la colonie naissante. La servitude des noirs, qui étaient venus y remplacer les Indiens (déclarés libres par les édits répétés de la métropole), se transforma en domesticité. La plupart des colons avaient d’ailleurs embrassé l’occupation favorite des Espagnols de cette époque : ils s’étaient faits pasteurs, et l’isolement que crée ce genre de vie, la com- . munauté d’idées, d'éducation, de besoins, les relations d'égalité à peu près absolue qu’il amène à la longue entre le maitre et le serviteur firent le reste.

La double couche de sang libre que la race conquérante et le dernier noyau de la race indigène (1) mêlaient au sang

(4) Quatre mille indigènes s’étaieut groupés autour du cacique Henri , avec lequel l'Espagne finit par traiter de puissance à puissance. Leur descendance, quoique considérablement mélangée , se reconnatt encore à la beauté de la chevelure, qu'hommes et femmes tiennent à

africain s’en distinguait d’ailleurs si peu dès la seconde génération , le teint bronzé de l'Espagnol, le teint cuivré de lIndien et le teint bistré du mulâtre tendaient tellement à se confondre sous l’influence d’une hygiène et d’un climat communs, que les observateurs intéressés, — s’il y en avait eu, — auraient été souvent fort embarrassés de retrouver sur les visages le secret d’une généalogie perdue dans les savanes et les bois. Ce travail de fusion, que ne venaient ralentir ni l'immigration européenne sous le rapport moral, ni l'immigration africaine sous le rapport physiologique, se résumait au moment de la révolution par les chiffres suivants : 25,000 blancs de race espagnole pure; —15,000 Africains qui, par leur dissémination, échappaient à toute propagande insurrectionnelle, et d’ailleurs trop fiers de la supériorité sociale qu’un contact journalier avec les maïîtres leur donnait sur les esclaves de la partie française pour consentir à imiter ceuxci, qu’ils appelaient orgueilleusement « les nègres ; » — enfin 73,000 sang-mêlés qui se disaient volontiers blancs, et qui, ne soulevant autour d’eux aucune objection injurieuse, avaient fini par se considérer comme tels (1). L’élément dissolvant de la colonie française était ainsi devenu élément conservateur de la colonie espagnole. La vanité, qui là creusait un abime de haïnes entre. les trois classes avait opéré ici leur cohésion.

grand honneur de porter lisse et flottante. Des connaisseurs ont prétendu distinguer les femmes d’origine indienne à ce signe, que les veines, au lieu de se dessiner en bleu sous leur peau, s’y dessinent en rouge.

(1) Nous empruntons ces chiffres au livre de M. Lepelletier de Saint-Remy.

Les troubles de .la partie française ne servirent qu’à rendre cette cohésion plus étroite. La guerre ayant éclaté entre l'Espagne at la France, le gouverneur espagnol commit la fante d’attirer et d’enrûler les handes de Jean-François et de Biassou. Ils entrèrent dans l’est comme en pays conquis, exigeant des titres, les cordons, une pension de 400,009 livres chacun, et massacrant de femps à autre les émigrés royalistes, dont ils s'étaient déclarés les protecteurs. Jean François en égorgea d’un seul coup, à Fort- Dauphin, un millier (4) sous les yeux de lautorité espagnole, qui leur avait donné asile et qui n’psa pas même protester. Pendant que la minorité esclave, comparant la douceur de sa servitude avec l’étrange liberté dont jouissaient les soldats de Jean-François, mutilés, tués on vendus au moindre caprice du maître, se fortifiait de plus eu plus dans son mépris des « nègres » et de la révalntion, la minorité blanche et la majorité sang-mêlée éprouvaient une commune indignation, une commune {erreur pn se voyant à la merci de ces masses sanvages dont chaque pas .avait été marqué, sur la frontière, par un massacre de mulâtres ou de hlancs. Lorsque la paix de Bâle nous eut donné l'ile entière, et que Toussaint, se disposant à escamoter la partie espagnole comme il avait escamoté la partie française, signifia qu'il allait venir prendre possession de l’est au nom de la France, cet agcord de répugnanres et de craintes se manifesta plus énergiquement encore. Une députation des paroisses alla supplier les deux métropoles de se concerter pour que la cession de Fest fût

(1) Madiou, Histoire d'Haïti.

ET SON SMPIRE. 283

retardée jusqu'au moment où l3 Françge serait en mesure d’en prendre possession au lieu et place de son soi-disant délégué; mais, avant que la réponse arrivât, Rigaud, qui tenait seul en échee Toussaint, fut abattu, pt gelui-ci, laissant à Dessalines le spin d’achever le massacre deg hommes de couleur du sud, retourna brusquergent Yers la-partie espagnole. Le mulâtre Chanlatte et le général Kerverseau, qui servait sous ses ordres, essayèrent vain ment, à la tête de cent cinquante Français et d’une autra poignée de Dgminicains, de barrer le passage à l’armée noire. Quant au gauverneur espagnol, il se borna à nn simulacre de défense, et Toussaint resta maitrg de çe mâs gnifique territoire, où son approghe avait fait le désert, Tout ce qui avait pu fuir avait fni.

Cegi se passait pn 4801. L'année suivante, deux frégateg apparupent à l’horizon de Sapto-Domingo. A ce signal muet de déliyrange, sans même savoir si le fébarquement était possible (l’état de la mer ne le permit pas), cent pinquante gréoles, groupés autour de quelques Français, s’emparèrent de l’yp des forts, en massacrèrent Ja garnison, et fnrcés, fante de secours, de se jeter dans la campagne, y propagèrent le soulèyement. Au bout de vingt jours, tout l’est était soumis à sa nonyelle métropole. Après le désastre qui frappa l’armée de Leclere, et quan notre drapeau, à peine entouré de quelques centaines de soldats, semblait plus compromettant que protecteur pour la population qu’il abritait, l'est eut seu] le conrage de rester français, préférant aux risques de la domination aoire, et même aux garanties de sécurité matérielle que Jui offrait le protectorat britannique, Jes dangers de la

fidélité. Cette invincible horreur du joug noir, cette confiance dans le drapeau français sont restées jusqu’à ces dernières années les deux traits distinctifs de l’esprit public dominicain. Dessalines en venant peu après, à la tète de vingt-deux mille noirs, semer le massacre, le pillage et là dévastation jusqu'aux portes de Santo-Domingo, et le général Ferrand en l’obligeant à la retraite, justifièrent cette double tendance. Le dévouement des Dominicains à la France ne se démentit qu’un moment. | Sous lhabile administration de Ferrand, l’ancienne audience, naguère la plus désolée des colonies espagnoles, : avait rapidement changé d’aspect. Les services publics avaient été organisés, des routes percées, des débouchés extérieurs ouverts; mais quatre ans s’étaient déjà écoulés sans que la France, absorbée par ses luttes continentales, semblât se souvenir qu’au fond du golfe du Mexique une poignée de citoyens français abandonnés à eux-mêmes entre un ennemi six fois plus nombreux et l'Océan sillonné par les croisières d'un autre ennemi attendaient de la métropole un signe d’encouragement, un gage au moins verbal de protection. Une sourde désaffection commença. Sur ces entrefaites eut lieu l’inique invasion de l’Espagne par Napoléon, et le noyau castillan de Saint-Domingue se sentit atteint au cœur par cetie commotion électrique qui, des Pyrénées à Cadix, de Cadix aux Antilles, des Antilles à la mer Vermeille, soulevait la race espagnole contre nous. Ces deux griefs furent habilement exploités par le gouverneur de Puerto-Rico, et surtout par les agents anglais, qui ne cessaient de montrer aux Dominicains d’un côté une innombrable armée noire prête à profiter, d’un

moment à l’autre, pour les envahir, de l'abandon où leÿ laissait la France, de l’autre une escadre britannique décidée à les protéger contre les rancunes de la France, en attendant que l’anciénne mère patrie füt elle-même en mesure de les secourir. Une insurrection éclata dans le canton de Seybo, et le chef des insurgés , don Juan Sanchez Ramirez, créole espagnol , réunit bientôt autour de lui environ deux mille hommes. Ferrand alla à leur rencontre avec cinq cents hommes, qui, après un combat de quatre heures, furent enveloppés et mis en déroute. Fer- -rand se brüla la cervelle sur le champ de bataille, et les quelques détachements français disséminés dans la co- - lonie se replièrent vers Santo-Domingo, place qui n’était protégée que par un mauvais mur d’enceinte, sans fossés, mais que le général de brigade Barquier se mit en tête de défendre contre les efforts combinés des insurgés et de la croisière anglaise. :

Le peu de vivres qui se trouvait dans la place ou que des corsaires étaient parvenus à y jeter fut bientôt épuisé, et on mangea les chaussures, les harnais, les buffleteries, qui finirent par s’épuiser aussi. Il fallut alors faire une sortie et gagner une bataille chaque fois qu’on voulait diner. À la guerre comme à la guerre ! et ce diner se composait tout bonnement d’une racine empoisènnée, appelée gualliga, qui croissait par honheur en abondance aux environs de la ville et dont on amortissait quelque peu les propriétés vénéneuses après six jours de manipulations très-compliquées. Au bout de huit mois et après onze sorties, onze batailles, onze victoires, dont chacune coûtait fort cher à l’ennemi, la fatalité s’en mêla décidément : la

gualliga manquait, et, somme une çontrariété n'arrive jamais seule, la croisière anglaise, devenye peu à peu uns escadre, se préparait au débarquement. Rarquier qui avait refusé jusqu’au bout de traiter avec les insurgés se résigna done à proposer au commandant des forces britanniques une capitulation très-fière et telle qu'auraignt pu l’exiger de hraves gens encore approvisiggnés de guglliga, Je sais quelque chose de presque aussi beau qua cet héroïsme surhumain complétement ignoré en France et qui avait la conscience de son obscurité : c’est l’allocutjgg adressée par le major général sir Hugh Lyle Garmichaël à ses troupes en prenant possession de la plage : « Soldats, dit sir Hugh, vous m'avez pas eu la gloire de vaincre la brave garnison que vous remplagez ; mais vous allez reposer vos têtes sur les mêmes pierres où d’intrépides sqldats venaient se délasser de leurs glorieux travaux apr avoir bravé les dangers de la guerre et les horreurs de Ja faim. Que ces grands souvenjes impriment dans vos cœurs des sentiments de respect et d’admiration pour eux, ft souvenez-vous que, si vous suivez un jour cet exemple, vous aurez assez fait pour votre glaire. » Barquier et le diminutif de garnison qu’il commandait sortirent avee les honneurs de la guerre, et furent conduits en France aux frais de la Grande-Bretagne.

Voilà par quels magnifiques souvenirs se cloi l’histoire de notre passagère domination à Santo-Domingo. A l’involontaire respect qu’ils laissaient au cœur des habitants, vinrent se joindre , la première effervescence d’espagnolisme passée , les régrets du contraste. Le traité de Paris avait confirmé la rétrocessign qui s'était opérée de fait ep

faveur de l’Espagne, et cette belle colonie , à qui quatre années d’une administration française fonctionnant dans les circonstances les plus défavorables avaient suffi à révéler le secret de ses richesses, retrouva san ancienne métropole plus pauvre, plus affaiblie, plus impuissante à la vivifier que jamais. La mémoire dun général Ferrand devint et est restée jusqu’à ce jour dans la partie espagnole l’objet d’un véritable culte.

En 1821, un avocat nommé Nuñez Caserès profita de la réaction de mécontentement ou d’indifférence qui s'était opérée autour du drapeau espagnol pour arhorer à Santo- Domingo le drapeau colombien et se proclamer président ; mais une vieille rivalité municipale existait entre Santiago, ville importante de l’intérieur, et Sante-Domingo : une scission éclata presque immédiatement, et les quadruples sauvés par Boyer du pillage du trésor de Christophe jouèrent, dit-on, de part et d’autre un râle important dans l'affaire. Vu à distance, le mouvement qui venait de soumettre toute la partie française au successeur de Pétion pouvait passer pour une réaction mulâtre, et celui-ci, qui convoitait ardemment l'est, y avait habilement semé la division, espérant qu'à la faveur de l’espèce de solidarité que sa couleur, son récent iriomphe sur l’influenre africaine établissaient entre la majorité sangmêlée de la partie espagnole et lui, ‘il se ferait aisément accepter comme médiateur. En effet, une des deux factions l’appela. Sous l’impression de la sécurité relative qu’il inspirait, rien n'avait été organisé pour la défense, et son armée, divisée en deux corps qui pénétrèrent lun par le nord , l’autre par le sud, arriva sans çqup férir à

. Santo-Domingo, où il n’eut rien de plus pressé que de proclamer la constitution de l’ouest (9 février 18292).

Le noyau castillan n’avait partagé cependant ni cette indifférence ni cette sécurité. Devinant d’avance où voulait en venir Boyer et ne pouvant pas attendre le moindre secours du gouvernement de Madrid, il se souvint du drapeau qui, deux fois déjà, avait sauvé la partie espagnole de l’invasion de l’ouest, et une députation de notables se rendit secrètement auprès du gouverneur de la Martinique pour solliciter la protection de la France. Une flottille commandée par le contre-amiral Jacob se dirigea aussitôt vers Saint-Domingue; mais, dans l’intervalle , l’escamotage anhexioniste de Bayer s’était accompli. Les troupes noires , qui inondaient déjà tout le pays, y comprimaient par la terreur l’explosion des tendances françaises , et le contre-amiral Jacob n’arriva à temps que pour recueillir ceux des habitants qui s’étaient le plus ouvertement compromis à notre intention.

L’habileté dont Boyer venait de faire preuve l’abandonna dans l’administration de cette facile conquête. Appliquer ouvertement, dans un pays où le quart de la population est d’origine blanche et où la moitié des sangmèlés revendiquent cette origine (1), l’article de la constition qui interdisait la propriété aux blancs, il n’y fallait pas songer ; mais Boyer l’appliqua d’une façon indirecte, soit en obligeant à se naturaliser Haïtiens les blancs, tant Français qu’Espagnols, qui voudraient continuer à ré-

(4) Les métis clairs s'appellent eux-mêmes « blancs du pays (blancos de la tierra). » |

sider dans le pays comme propriétaires (1), soit en confisquant les biens des propriétaires absents qui ne viendraient pas faire valoir leurs droits dans un délai d’un an, prorogé de quatre mois pour sauver l’hypocrisie des formes, soit en exigeant enfin la présentation des titres de propriété dans un pays où la propriété ne reposait souvent que sur la tradition orale. Si quelque blanc protestait, il était persécuté, emprisonné, parfois même fusillé , et le découragement ou la terreur chassaient Pune après l’autre le peu de familles considérables qui étaient parvenues à éluder le bannissement déguisé dont ces iniquités fiscales frappaient la race européenne. Avec elle disparaissaient de jour en jour du sol « les talents, les richesses, le commerce, l’agriculture (2). » En peu d’années , les énormes accumulations de numéraire que les sobres descendants des premiers colons laissaient s’entasser de génération en génération dans leurs coffres avaient disparu, et l'invasion du papier-monnaie haïtien avait achevé de paralyser la faible circulation commerciale qu’entretenaient les lents déplacements de ce numéraire. Les routes créées par Ferrand n’étaient plus viables,

(4) Les blancs qui ne voulaient pas renier leur nationalité et prèter serment à Boyer avaient, il est vrai, la faculté de vendre leurs terres; mais un système qui repoussait les blancs établis dans l’est repoussait à plus forte raison l'immigration européenne , qui seule eût pu leur fournir des acquéreurs, les gens du pays possédant cent fois plus de terres qu’il n’en pouvaient cultiver. Cette faculté n’était donc que dérisoire.

(2) Manifeste des insurgés dominicains. — A la chute de Boyer, le chiffre de la population de l’est, qui, vingt ans auparavant, s'élevait à environ 425,000 âmes, se trouvait réduit à environ 85,000 âmes.

270 L'EMPEREUR SOULOBOUE

et, par la désertion graduelle des pavillons étrangers, la production agricole était presque descendue au niveau de la consommation intérieure. La vieille université de Santo- Domingo, qui appelait naguère à elle la jeunesse espagnole des iles et du continent voisin, n’ouvrait même plus ses salles vides à la jeunesse du pays, condamnée au maigre brouet intellectuel d’un budget de l'instruction publique qui s’élevait, pour la république entière, à quinze mille francs. Il n’était pas jusqu’aux restes architecturaux de l’ancienne magnificence castillane qui, par un effrayant symbole, ne se fussent écroulés sous ca souffle de harbarie.

Boyer ne laissait même pas aux Daminicains le bénéfice de l’état de barbarie. Les deux grandes ressources de touta organisation sociale imparfaite, — l'élève des bestiaux qui, dans ce climat privilégié, sur cet immense sdl presque vierge, n’exige ni argent, ni soins, — la coupe des bois précieux, travail qui porte avec lui sa rémunéra: tion immédiate, — n’échappèrent pas plus que Îe reste à l’avidité besoigneuse du gouvernement de Port-au-Prince. Les vastes terrains concédés aux premiers colons s’étaient presque partout transformés en hattes (pacages), dont les descendants de ces colons jouissajent en commun. Sous prétexte d'appliquer à l’est le système territorial de l’ouest, Boyer exigea que les hattes fussent partagées entre tous les ayant-droits, et, comme ceux-ci ne s'étaient guère mis en peine de conserver les titres d’une copropriété que personne ne leur contestait jusque-là, cette prescription, en apparence si inoffensive, ahoutissait à la confiscation pure et simple des pacages communaux. Le moreellement seul

de ces patages aurait d’ailleurs suffi à ruiner l’élève des bestiaux. La mesure dont il s’agit trouva tant de résistance dans l’application, qu’elle ne pesa guère sur les hattiers qu’à l’état de menace ; mais c’en était assez pour leur rendre odieux le joug de Port-au-Prince. Une intolérablé fiscalité vint paralyser plus tard la coupe des bois d’acajou, et acheva d'étendre aux campagnes le découragement et les rancunes que l'anéantissement du commerce, la proscription matérielle ou morale qui pesait sur l'élite de la population, avaient semés dans les villes. Ajoutons que, non content d'associer les habitants de l’est à sa barbarie présente, Haïti les avait rendus responsables de son passé, en leur faisant payer leur quote-part de l'indemniié française, qu'ils ne devaient pas.

Les atteintes portées par Boyer au sentiment catholique des Dominicains, qui sont restés religieux comme des Espagnols du xv° siècle, auraient au besoin suffi à grouper dans une commune añtipathie les divers éléments de eette population.

J'ai dit que, sous le rapport religieux, l’ancien parti mulâtre en était eheore aux idées de la révolution et du directoire. Du choc de ce plilosophisme béat, qui ne croyait qu'au compèré Matthieu, avec ce catholicisme ardent, qui ne croit qu'aux miracles, devaient jaillir de mortelles susceptibilités, et le gouvernement de Port-au- Prince fit saigner comme à plaisir la blessure. Le trésor des églises assouvit plus d'une fois sa pénurie financière. Les presbytères, les chapitres, les couvents furent expropriés de leurs terres et de leurs rentes au profit du domaine. Les tracasseries , les humiliations de toute espèce ne fu-

rent pas plus épargnées à ce tout-puissant clergé dominicain, en qui se personnifiait depuis les premiers temps de la conquête la suprématie des Indes, qu’aux prêtres de convention de la partie française. L’archevèque primat de Santo-Domingo, qui passait cependant pour avoir prêté la main à l’annexion, rendit cet antagonisme plus saisissable encore en refusant d’étendre sa juridiction sur l’ouest, et acheva de frapper l’imagination des masses en désertant son siége pour aller mourir dans un couvent de Cuba.

L’exclusion systématique qui les écartgit graduellement des emplois publics, la présence de nombreuses garnisons noires dans chacune de leurs villes, les avanies quotidiennes auxquelles les exposait ce contact sous un régime où la partialité en faveur des noirs était érigée en moyen de gouvernement, tout concourait à donner aux Dominicains ce rôle de vaincus qui, à défaut même d’autres griefs, légitime la révolte. A la première nouvelle de l'insurrection des Cayes (4843), l’ancienne audience espagnole, Santo-Domingo en tête, se souleva en masse contre Boyer. |

La pensée d’une scission ne dominait pas d’ailleurs dans ce premier soulèvement * car la partie espagnole envoya des députés à la constituante de Port-au-Prince; mais c’est là même que la rupture définitive devait s’accomplir.

La députation dominicaine choisit noblement son terrain. L’est consentait à ne pas se séparer de l’ouest , mais à la condition que l’ouest ne s’obstinerait plus à se séparer de la civilisation et que l’immigration blanche cesserait d’être repoussée. Soit que la condition comminatoire

qu’impliquait ce dernier effort de conciliation ne fût pas comprise, soit qu’on crût pouvoir dédaigner les menaces d’une population six fois moins nombreuse que celle de la partie française, l’exclusion des blancs fut maintenue. L'égalité absolue des cultes fut en outre introduite pour la première fois dans la foi fondamentale, et cette innovation, où Pesprit d'imitation avait probablement plus de part que l'esprit de système, put être considérée par les Dominicains comme la consécration légale et par suite l’aggravation dés atteintes portées sous Boyer à leur sentiment religieux. « Si, lorsque le catholicisme était la religion de État, ses ministres avaient été méprisés et vilipendés, que serait-ce maintenant qu’il allait être entouré de sectaires et d’ennemis (1)? » A partir de ce moment, tous les districts de l’est se préparèrent à l’insurrection, pendant que les députés dominicains, qui continuaient de siéger pour la forme dans la constituante, faisaient de secrètes démarches auprès du contre-amiral de Mosges, commandant les forces navales françaises, de M. Adolphe Barrot, envoyé à Port-au-Prince pour traiter la question de l’indemnité, et de M. Levasseur, notre consul général. Les députés dominicains demandaient le concours de la France à la scission qui se préparait, nous offrant, en échange, soit la suzeraineté, soit le protectorat, soit la cession pure et simple de leur territoire. Nos agents refusèrent de se prononcer, se borrant à transmettre ces ouvertures au gouvernement français ; mais entre les oppresseurs et les opprimés, entre Port-au-Prince qui re-

(4) Manifeste de l'insurrection dominicaine.

poussait la civilisation et Santo-Domingo qui l’appelait, entre ces Haïtiens qui, pour prix du généreux abandon ds nos droits, pour prix de notre patience systématique dan: l'affaire de l’indemnité, érigeaient la haine du nom fran çais en principe constitutionnel, et ces Dominicäins qui ne nous devant rien après tout, appelaient pour la qua trième fois depuis cinquante ans ce drapeau français qu’il: avaient été les derniers à défendre dans Pile, les sympa thies de notre gouvernement pouvaient-elles être dou teuses? Les députés de l’est crurent donc pouvoir se dis penser de dissimuler leurs espérances, et un beau jour Hérard les fit arrèter.

M. Levasseur obtint leur mise en liberté, et les Domi: nicains ne virent là qu’un gâge formel de notre protection. L'arrivée à Santo-Domingo de M. Juchereau de St-Denis, . Consul désigné pour le Cap et qui, par suite de la destruc tion de cette ville, avait obtenu du gouvernement haïtier que sä résidence fût transférée dans la capitale de l’est, ls présehce des bâtiments français qui avaient transporte M. Juchereau de Saint-Denis et les députés dominicaini délivrés à la sollicitation de M. Levasseur, le langage peu diplomatique, mais ardemment sympathique de nos marins, — tout contribua à fortifier les Dominicains dan: cette conviction. Bien que nos agents se tuassent de dire que la France ne s’était pas prononcée, bien que le che de la députation dominicaine , M. Baëz, conseillât tout 1 premier d’attendre cette décision pour agir, Santo-Do mingo (27 février 4844) donna le signal du soulèvement qui se propagea, avec la rapidité de l'éclair, dans toute 1 partie espagnole.

mme — nm — — —

ET SÔN EMPIRE. 075

M. Juchereau de Saint-Dénis put du théihs prévenir les suites d’uñé impatience qu'il n'avait pas été en son pouvoir de comprimer. La garnison haïtienne de Santo-Domingo était parfaitement en mesuïe d’écraset la ville ; il obtint qu’elle capitulât. Le chancelier du consulat, M. Terny, prit même sur lui de vaincre les dernières hé-

. sitations du tormmandant haïtien en allant, tout essoufflé,

annoncer à celui-ci qu’un corps innombrable d’insurgés devait, dans quelques instants, venir l’égorger, lui et ses

” soldats. — « Maïs je ne vois personne, dit le éommandant en mettant le nez à la fenêtre. — C’est que sans doute... . ils sont à diner... répondit avec beaucoup d’aplomb

M. Teray, dont l'observation produisit d’autant plus d’effet qu’elle avait le mérite de la couleur locale. — Je n’y pensais pas! » dit à son tour le commandant, et la garnison haïtienne s’embarqüä:

L’insurrection publia un long manifeste destiné à établir ses griefs et ses droits äuprès des nations civilisées, à qui elle rouvrait l’île. Les Dominicaine déclaraient se soulever en vertu du principe qui avait légitimé quelques mois auparavant la chute de Boyer. Cette indirecte sanction leur était même parfaitement inutile. « De ce que les naturels. appelaient lile de Saint-Domingue Haïti, il ne s'ensuit pas que la partie occidentale, qui, la première, se constitua en État souverain, eût le droit de considérer le territoire de l’est comme partie intégrante de cet État. Si la partie de l’est appartient à une autre domination qu’à celle de ses propres fils, elle appartiendrait à la France ou à l’Espage, et non à Haïti... » — Objecterez-vous le pacte tacite de 4822? L'existence de ce pacte est plus que

douteuse, et vous nous en avez, en tout cas, dégagés en le violant outrageusement... « Nous n’avons aucun devoir vis-à-vis de ceux qui nous privent de nos droits. » — Considérez-vous au contraire l’est comme conquis par la force? Eh bien ! que la force décide. Telle est la substance de ce

long document, où le fatalisme espagnol et l’ergotage estudiantino de la vieille métropole universitaire se révèlent parfois d’une façon piquante, comme dans cette phrase: « considérant qu’un peuple qui est condamné à ohéir à la force et y obéit fait bien, mais qu’aussitôt qu’il peut y résister et y résiste, il fait mieux... » Voilà déjà une dou- Zaine d’années que ce généreux diminutif de nation se promène de champ de bataille en champ de bataille à cheval sur son considérant.

Nous n’avons pas à raconter ici les épisodes romanesques de cette lutte, — les inutiles tentatives faites pendant huit ans par les Anglais et les Américains pour prendre à Santo-Domingo le rôle intéressé de sauveurs, — la touchante obstination des tendances françaises de la jeune république qui, dans les situations les plus désespérées, refusait d’aliéner le droit de s'offrir à nous et qui, en aftendant la réponse de la France, était réduite à se battre à l’arme blanche par économie. Bornons-nous à constater que les Haïtiens pris en masse n’auraient pas mieux demandé que de laisser les Dominicains en repos. La rupture du faisceau national, comme on disait à Port-au- Prince, était à coup sùr le moindre souci d’une révolution qui, quelques jours après, détachait pour son propre compte le nord et le sud de ce faisceau. Sans Acaau , qui effraya un peu tout le monde et rallia à propos les divers

PALOLS DE LL

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