‹ L'empire byzantin (volume 2)Chapitre 10 sur 24 · PUISSANCE SOCIALE · texte numérisé non relu

PUISSANCE SOCIALE

Important organisme religieux, l'Église était dans Tcmpire byzantin une puissance sociale de premier ordre; elle ne le dut pas seulement aux sentiments profondément religieux des Grecs, mais surtout aux biens qu'elle possédait, aux privilèges dont elle était investie, à ses empiétements sur les pouvoirs de la société civile et à son immixtion dans 1 exercice des fonctions publiques.

Développement de ses biens et de ses privilèges, — L'empereur Constantin, en reconnaissant TËglise, lui avait permis d'acquérir de nouveaux biens, en outre des revenus qu'il lui avait assurés et des (emples qu'il lui avait fait construire. Sous les fils de Constantin, qui maintinrent les privilèges accordés à rÉglise, les biens de celle-ci se développèrent. Mais Julien, défenseur de l'ancienne religion, donna les revenus des Églises aux pontifes. Son successeur Jovien rétablit les immunités ecclésiastiques; il ne régna que quelques mois, et bien que ses successeurs fussent chrétiens, l'un d'eux, Valeos en Orient, prit des mesures contre le développement du monachisme, et l'autre, Valentinien, en Occident, défendit au clergé de recevoir des dons testamentaires. Mais les empereurs d'Orient favorisèrent le développement des biens de l'Église; ils

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construisirent de nombreuses églises et confisquèrent au profit de TÉglise les biens consacrés au paganisme.

Ce fut surtout sous Justinien qu'on édifia le plus d'églises en Orient. Cet empereur donna aux orthodoxes les biens des païens et des hérétiques. 11 excepta les donations faites pour causes pies à des églises de la loi commune des insinuations ou enregistrement dans les actes publics, pourvu qu'elles n'excédassent pas une valeur de 500 sous d'or(l). Il déclara les monastères propriétaires inco m mutables des biens de leurs moines (2). Mais, comme Constantin, il soumit les maisons saintes au droit du fisc (3). Il ramena à quarante ans la prescription pour les Églises (4), prescription qui était jusqu'alors de cent ans ; cependant la nouvelle prescription édictée était encore supérieure à celle 'des particuliers, qui était de trente ans.

Par suite de Taccroissementdes biens de l'Église, biens qui appartenaient surtout aux monastères, une grande partie du sol était passée à l'Église au septième siècle. Ce fut une des raisons pour lesquelles les empereurs iconoclastes combattirent le monacbisme. Lorsque Constantin V eut dissous les communautés religieuses^ il confisqua leurs terres, leurs meubles et leurs troupeaux; et lorsque Nicéphore reprit la lutte contre les moines, lutte qui

(1) Loi de 528.

(2) Loi de 535.

(3) Loi de 533.

(4) Loi de 540.

avait été suspendue par Irène, il soumit aussitôt aux impôts les biens du clergé qu'Irène avait exemptés.

Après que Théodora eut rétabli le culte des images et que le monacbisme eut pris un nouvel essor, les biens de TÉglise s'accrurent. Les premiers successeurs de cette impératrice favorisèrent leur développement. Basile I*' fit bâtir ou restaurer cent cinquante églises. Constantin YII en fit construire beaucoup, et il prescrivit dans une de ses novelles que les biens des personnes décédées sans testament et sans enfants n'appartiendraient plus en totalité aux cognats du défunt, ou à défaut des cognats au fisc, mais que les cognats ou le fisc n'en recueilleraient que les deux tiers et que l'autre tiers serait consacré à Dieu. Les biens des monastères s'accrurent parles donations des riches et surtout par celles des paysans petits propriétaires; ceux-ci cédaient leurs biens-fonds aux églises dans lesquelles ils entraient comme moines, et ces églises ne tardaient pas à se transformer en couvents (1).

Les empereurs byzantins du dixième siècle eurent la perspicacité de voir le péril social où conduisait cette absorption de la petite propriété par la grande. Ils cherchèrent à l'enrayer. Ce fut une des principales raisons des mesures qu'ils prirent contre le monacbisme; aussi dans leur lutte

(i) Les biens donnés par les paysans aui églises de village ne restaient' pas toujours à la communauté religieuse; celle-ci étant sous la juridiction des évêqnes, les éyèques s'appropriaient quelquefois cet biens.

contre celui-ci, ils cherchèrent à atteindre surtout leurs biens.

Lorsque Nicéphore Phocas rendit des édits contre les communautés religieuses, il défendit aux établissements religieux de devenir possesseurs de biens mobiliers ; il retira les allocations payées par rÉtat à des institutions pieuses; il soumit même aux impôts les biens ecclésiastiques qui en étaient jusqu'alors exempts.

Zimiscès fut forcé d'abroger ces novelles lors de son couronnement. Basile II les remit plus tard en vigueur ; mais en 988, lorsqu'il fit des concessions à l'Église pour avoir son appui contre la noblesse (1), il autorisa les acquisitions de biens-fonds aux communautés religieuses. Il ne tarda pas à interdire de nouveau les donations aux établissements religieux. Basile II ordonna de plus que les biens des paysans-moines qui avaient été cédés par eux à des églises de village leur seraient rendus en pleine propriété, et que même les biens des églises de vil lages qui possédaient pour leur service un nombre de moines supérieur à huit ou dix conserveraient toujours la personnalité des biens de paysans, c'està-dire seraient soumis aux taxes de l'État. Mais plus tard, Basile II, ayant eu encore besoin de l'appui de l'Église, dut lui faire des concessions; en 1016, le patriarche de Byzance promulgua un mandement contresigné par Basile II qui autorisait

(i) C'était pour lutter contre la révolte de Bardas Phocas et de Bardas Skléros; voir p. 115.

les personnes laïques à faire des dons aux maisons pieuses, monastères ou autres, pour les entretenir ou les agrandir.

Les successeurs de Basile II, renonçani à lutter contre le monachisme, les biens de TÉglise, sur-

[ tout ceux des monastères, reprirent leur développement. Les empereurs assurèrent la propriété aux églises et aux monastères et les exemptèrent d'impôt. Les Paléologues, qui s'appuyèrent sur TÉglise, firent même de nombreux dons aux églises et aux monastères.

I Cet accroissement des biens de TÉglise, qui

I amena la disparition de la petite propriété pour ne laisser subsister que la grande, fut une des causes

I principales de la décadence sociale de Tempire ; ce phénomène social devait amener le démembrement delà souveraineté.

Pendant toute l'existence de l'empire, les empe-

' reurs pensèrent avoir quelque droit sur les trésors de l'Église. En cas de péril national, ils les employaient à la défense de l'empire; mais lorsque le danger était passé , ils les restituaient à l'Église (1).

Les finances de l'Église étaient gérées par des économes, et au dixième siècle il v avait à leur

(1) C'est ainsi que, lors de la guerre contre les Perses, Héraclius emprunta à TÉglise ses trésors, qui furent d'ailleurs remboursés avec ceux du grand roi.

Alexis 1", à la fin du onzième siècle, employa les richesses de l'Église à la défense de l'État contre les Normands qui avaient enyahi la Thessalie.

tète, à Byzance, un grand économe. Au quatorzième existait le grand sacellaire, administrateur de tous les monastères d^hommes et de femmes de l'empire grec.

En plus des biens qu'elle possédait, TÉglise ayait acquis des privilèges nombreux qui lui per mirent de devenir une puissance sociale de premier ordre.

Constantin lui avait donné une juridiction civile et une juridiction disciplinaire qui lui furent conservées d'une façon générale pendant tout l'empire.

En matière disciplinaire, les tribunaux ecclésias< tiques avaient pleine compétence. L'appel de leur décision pouvait être porté d'abord devant l'évêque, puis devant le métropolitain, ensuite devant le patriarche, enfin devant l'empereur, chef de l'Église. Celui-ci pouvait donc changer la peine prononcée, il pouvait l'aggraver ou la diminuer. Les évéques de Rome étaient soumis aussi à Tappel de l'empereur; mais par suite de l'éloignement de l'Occident vis-à-vis de Constantinople, ils se réservèrent les appels des tribunaux de rOccidenl

Justinien prescrivit aux évéques de tenir chaque année une ou deux fois leur synode, pour juger te affaires de discipline et les causes des clercs; i' édicta aussi que lorsqu'il s'agissait de juger des évéques, le synode devait être composé des évéques de la circonscription.

En ce qui concerne la juridiction civile que Constantin avait donnée à l'Église, l'empereur

Yalentinien enleva aux clercs leurs tribunaux extraordinaires et leur défendit de ne rien décider en justice, sinon dans les causes concernant la foi et la religion. Cette réaction contre les privilèges accordés au clergé ne dura pas longtemps : au concile de Ghalcédoine (451), il fut décidé que « clercs contre clercs portent le litige devant l'évéque » .

Justinien accorda un nouveau privilège de juridiction aux membres du clergé : celui de n'être jugé en matière civile que par le patriarche ou

j métropolitain, et en cas d'appel, par le synode entier, après que l'évéque aurait été saisi par voie de conciliation (1). Mais les empereurs pesèrent sur les décisions des archevêques et des synodes. Au-dessus du patriarche, l'empereur conservait toujours le droit de décider en dernier ressort, par suite de son autorité religieuse.

En matière civile, les ecclésiastiques pouvaient,

I s'ils le préféraient, s'adresser aux tribunaux ordi-

I naires.

I Malgré tous les efiForts qu'elle fit pendant toute

I la durée de l'empire, l'Église ne put obtenir le privilège de juridiction criminelle. Constantin même ne le lui accorda pas. Justinien cependant décida que les évéques ne pourraient être traduits en justice criminelle, sans l'autorisation de l'empereur.

Lorsqu'un conflit surgissait entre des évéques et

(1) Loi de 530.

un juge séculier, c'était l'empereur qui, en raisoD de son autorité religieuse et de son autorité civile, tranchait le différend.

D'une façon générale, les monastères jouirent d'immunités en matière d'impôt; ils ne payèrent ni la capitation, ni Tépibole ; mais ils furent toujours soumis à l'impôt foncier, à l'exception des maisons, et ils subirent les charges extraordinaires et les droits de douane, sauf exemption particulière.

Ses empiétements sur la puissance publique, — Indépendamment de ces privilèges de juridiction et d'impôt, l'Église en obtint d'autres qui furent de véritables empiétements sur la société civile.

Constantin donna aux évéques le pouvoir de juger même les causes civiles, si les plaideurs le demandaient, et défendit d'admettre devant les tribunaux séculiers tout témoignage contre celui d'un évéque.

Défenseurs de la moralité publique, les ecclésiastiques furent choisis par les empereurs pour veiller à l'observation des lois destinées à assurer cette moralité. Justinien ayant défendu les jeux du cotton ou kybes (jeux de dés ou de hasard) (1),11 donna compétence aux ëvêques pour punir ceux qui enfreindraient cette prescription ou pour les livrer aux présidents des provinces et aux défen- '^eurs des villes.

Considérés comme protecteurs des faibles, les évéques furent investis par les empereurs de cor-

(1) Loi de 528.

laines fonctions. Justinien permit aux évéques de se joindre aux principaux citoyens pour s'opposer aux exactions des autorités locales à Toccasion des testaments et mariages qu'elles soumettaient à des tarifs. Il fit intervenir Tévéque dans la nomination des tuteurs ou curateurs des mineurs de vingt-cinq ans qui avaient cinq cents chrysos et dans le cas de déni de^justice; dans ce dernier cas, Tévéque se réunissait aux magistrats pour juger la cause.

Regardant les évéques comme des personnages instruits, il défendit aux présidents de province d'administrer les fonds donnés pour la restauration des édifices et la construction des ouvrages publics ; il en donna la gestion à Tévéque et à trois notables citoyens.

Son rôle social dans t empire byzantin. — La puissance sociale que TÉglise s'était acquise par la possession de nombreux biens, d'immunités et de privilèges; par ses empiétements sur la puissance publique; par son immixtion dans certaines questions d'ordre privé, jointe à l'inHuence sociale qu'elle tirait des croyances religieuses du peuple byzantin, lui permit de jouer un rôle très important dans le développement social et politique de l'empire byzantin. Il y eut pénétration constante entre la puissance religieuse et la puissance (ivile; cette pénétration subsista même profondément sous les empereurs macédoniens du dixième siècle qui luttèrent contre l'Église en tant que puissance sociale.

L'Église participait à toutes les grandes mani-

festations publiques et à toutes les cérémonies officielles où Tempereur figurait au premier rang(l).

L'empereur prenait part aux fêtes de TÉglise, leur donnant ainsi Taspect de fêtes de l'État (2).

Le clergé s'associait aux guerres de Teinpire par des manifestations religieuses, surtout lorsque ces guerres avaient un caractère religieux, comme celles d'Héraclius contre les Perses, et de Nicéphore Phocas contre les Arabes.

Lorsque les flottes de Tempire partaient de Byzance pour une expédition, elles étaient bénies par le patriarche et par son clergé, au milieu des chants religieux et des prières du peuple (3).

Lorsque les campagnes prenaient un caractère religieux, le clergé excitait le peuple et Tarmée à lutter (4); les prêtres accompagnaient les troupes,

(i) Lorsque le nouvel empereur faisait son entrée dans Gonstantinople, il devait descendre à la porte de plusieurs églises, y faire une courte prière, enfin pénétrer a Sainte-Sopbie.

Lorsque Héraclius revint victorieux de ses guerres contre le« Perses, le clergé se joignit au sénat pour aller au-devant de lui.

Lorsque les empereursj^ comme Nicéphore Phocas, rentraient d'une expédition victorieuse à Gonstantinople, ils devaient assister à une cérémonie religieuse avant de se rendre à Thippodrome.

(2) Au dixième siècle, à certaines fêtes du calendrier grec, Tempereur se rendait processionnellement aux principales églises, à la porte desquelles le patriarche et son clergé le recevaient solennellement.

(3) Lorsque, sous Justinien, Bélisaire partit avec son armée pour l'Afrique, le patriarche lui donna la bénédictiou, ainsi qu'à la flotte qui le transportait. (Voir p. 231 pour le départ des flottes de Nicéphore Phocas et de Zimiscès.)

(4) Lorsque les Perses attaquèrent Tempire sous Héraclius, le

se mêlaient à elles lors de leurs attaques et imploraient la faveur divine (I); mais ces moines ne devinrent jamais des prélats guerriers, comme on en vit chez les Francs, sous les Mérovingiens.

Lorsque les villes étaient assiégées par Tennemi — ce qui arrivait souvent aux villes des frontières de Syrie, par suite des luttes de Vem^ pire d'abord contre les Perses et ensuite contre les Arabes ^— le clergé parcourait processionnellement les remparts afin d'attirer sur les défenseurs les bénédictions célestes. -

Invoquant sa mission de paix, le clergé chrétien intervenait dans les rapports des assiégés avec Tenoemi (2).

Un des faits qui permirent encore à TÉglise d^avoir une influence sociale importante fut la

patriarche Sergiu8 excita les Byzantins à la résistance et contribua ainsi à la victoire du Cbristianisme sur le Mazdéisme ; par suite, de l'enipire byzantin sur les Perses.

(1) Voir p. 231.

(2) C'est ainsi que lors, du siège de Constantinople par les Perses sous Héraclius, un des premiers ecclésiastiques de l'église patriarcale s^ joignit au préfet du prétoire et à celui de la ville pour demander un armistice et la paix aux Perses. L'Église dans ce cas n'usa que d'un droit que Héraclius lui avait conféré : avant de partir pour Issus, cet empereur avait autorisé le patriarche et le sénat à défendre et à rendre Constantinople, si en son absence Tennemi revenait attaquer la capitale avec des forces supérieures.

Lorsqu'en 633 Damas fut assiégé par les Arabes, les députés du clergé sa joignirent à ceux du peuple pour se rendre auprès du chef arabe.

Lorsque les Arabes marchèrent sur Jérusalem, le patriarche de cette ville demanda une conférence au lieutenant du khalife.

98 LEMPIRE BYZANTIN

vénération très grande (1) dont les populations entouraient les moines et qui donnait à ceux-ci toute puissance (2).

Si le clergé d'Orient eut une influence sociale très grande dans Tempire byzantin, il n'y joua pas un rôle social aussi important que le clergé chrétien en Occident.

En Occident, lors de l'invasion des Barbares, ceux-ci et les peuples qu'ils soumirent étant chrétiens, le clergé servit d'intermédiaire entre eux. Après rétablissement de leur domination, les Barbares, par suite de leur ignorance, consultèrent les ecclésiastiques sur les questions d'administration et les laissèrent s'emparer de Tinstruction. Devant les Barbares qui voulaient imposer leur pouvoir par la force, le clergé chrétien, recruté en partie dans le peuple, devint le protecteur des faibles et du peuple.

Dans Tempire byzantin, il n'en fut pas de même, le clergé ne chercha pas à connaître les besoins du peuple; les fonctionnaires de l'empire étaient généralement plus instruits que les ecclésiastiques, surtout que le bas clergé ; bien que l'Église j)articîp5t à l'instruction, à l'évolution morale et aux œuvres d'assistance, la direction resta, d'une manière générale, presque toujours aux mains de l'État (3).

(1) Dao» la deuxième moitié du dixième siècle, Nil était tout puisiaot en Galabre.

(2) Saint Joné, moine, ayant été fatigué des hommages qui lui attirèrent sa grande réputation se retira sur le mont Athos (972).

(3) Voir plus loin, à l'Évolution morale, à l'Évolution artistique et à rÉvoIution littéraire.

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